Correspondant au 24 février
48 TROISIÈME LtTTRE
bataillon d'infanterie égyptienne, 'précédé... rision te^ neatis !... de cinq sapeurs portant barbe, hache, tablier! de peau, et quels bonnets à poils! Non; quand je vi-| vrais six-vingts ans, je n'oublierais jamais ces cinq sapeurs de larmée égyptienne, et leur souvenir, chaque] fois qu'il me revient, me fait faire, comme on dit, une pinte de bon sang. Mais laissons un peu ces sapeurs, s'il vous plaît. Quant aux soldats, ils sont habillés comme ^ nos zouaves, sauf qu'ils ont le tharbouch seul, et ne l'entourent pas, il faut leur rendre celte justice, du moindre boudin blanc sous prétexte de turban. Il y a parmi euxj des gens de toute couleur et pas mal de nègres du Sou-j dan. Une musique barbare joue des airs arabes et turksj en mode mineur, mélancoliques, lugubres, et quasi insai« sissables. Puis viennent des beys et des pachas dorés sur toutes les coutures, caracolant sur de magnifiques chevaux, des cheikhs et des oulémas en turban et en manteaux brodés, tous à cheval. Ensuite passent des^ ânes chargés d'effets de campement pour la caravane^ tentes, ballots, cordes, etc. De loin on voit s'avancer ei vacillant un échafaudage mobile, trôs-élevé, sur lequel sont tendus deux grands rideaux de velours vei brodé d'or ; ce sont les rideaux destinés à la kaabaJ Un homme perché au haut de l'échafaudage les maintient, tandis que tout l'appareil, porté sur des roues ei tiré par des cordes, est trainé par une centaine d'hommes^ au moins. Des ânes portent d'immenses cylindres sui lesquels s'enroulent les tapis qui doivent couvrir leî tombeaux des parents du Prophète. Tout cela est rempl de versets du Koran, brodés en or et en argent. Le tapis' vert, pour le tombeau de Mohammed, est égalcmenUi brodé d'or. Au passage de chaque objet, les femmes fonffi entendre, en signe de joie, une sorte de roucoulement, de susurrement aigre et doux à la fois, en trémolo,
quelque chose d'inarticulé et d'inimitable, qui ressemble au murmure des tourterelles et qui est d'un effet mystérieux et saisissant. Les hommes qui accompagnent le cortège psalmodient des versets du Koran. Un trèsgrand nombre tiennent d'une main de petits instruments qui sont comme des diminutifs de daraboukka, et, de l'autre, une courte latte avec laquelle ils frappent ensemble sur la peau de cet instrument dans le rhythme pressé d'une sorte de pas de charge. Tous les corps de métiers, avec d'innombrables drapeaux de toutes les couleurs, défilent pendant longtemps. Des hommes portent de longues piques en fer, dont le haut, terminé par une espèce de récipient treillage, est recouvert d'une pièce d'étoffe de couleur; ce sont les éclaireurs de la caravane ; dans ces récipients on mettra des morceaux de bois résineux enflammés pour guider la marche des pèlerins dans le désert pendant la nuit. Il paraît qu'Allah, dont le magasin d'accessoires est moins bien monté que celui de Jéhovah, n'a point à la disposition de son peuple une colonne de nuées pendant le jour, de feu quand la lune ne donne pas. Enfin arrivent les chameaux. Le premier porte une tente de drap d'or, enrichie de diamants et de perles fines, dans laquelle doivent être renfermés tous les cadeaux, tapis, etc., qui vont à la Mekke et à la Medyna. On l'appelle Al Mahliinyl. Sur le second chameau, orné de draperies rouges et de plumes, est accroupi un homme gros, gras, nu jusqu'à la ceinture, barbe noire, cheveux noirs au vent, se balançant voluptueusement, afin d'exprimer l'ivresse qu'il ressent d'avoir été choisi pour la mission sacrée. C'est le Cheikh-al-gamal, le chef des chameaux; il ne doit quitter le chameau portant des ofirandes ni jour ni nuit. 11 estainsi nu et décoiffé pour s'habituer à toutes les intempéries. Après lui viennent sept ou huit chameaux,
portant difîércnts baHots et montés par des hommes des enfants qui jouent des airs baroques sur un chaliF meau grossier. Puis viennent encore des confréries, d corps de métiers avec des drapeaux multicolores. Dd l'endroit où nous étions placés, on apercevait par dcl'le Kaire, à gauche dans le lointain, la pointe des deu.. plus grandes pyramides. Ces vieux amas d'énormes pierres semblaient contempler du haut de leurs soixan siècles toute cette agitation d'ici-bas, et dire : « Nous avons vu passer bien d'autres folies ; combien de temps verrons-nous passer celles-ci ? » Enfin tout est termin ' La foule s'écoule lentement, et nous rentrons chez nou^ vers midi.
Deuxième journée, 20 Chewal 1282*. Un très-aimable efendy de ma connaissance m'avait promis de venir me prendre pour me faire entrer dans l'enceinte de la citadelle, d'où partait encore une fois le cortège; c'éta me faire pénétrer dans les coulisses ou, si vous aii mieux, dans la sacristie de la chose. A huit heures matin, l'efendy était à cheval sous mon balcon ; je m( lai modestement sur mon âne et nous nous rendnncs la place Karamaidan, qui fait suite à la place Roumj lyeh et qui se trouve dans l'intérieur de la citadelle. Là étaient massées l'infanterie et la cavalerie, avec les cin sapeurs. Au milieu du côté nord-ouest de la place étn dressée une estrade pour le vice-roi, qui se fait toujours remplacer par un ministre. Au signal du canon , le chfmeau qui portait la tente de drap d'or passa sept f(«i devant l'estrade, puisse mit en marche suivi des autn» chameaux. Mais cette fois tous les rideaux, tous les tapis étaient renfermés dans la tente; il n'y avait plus lo$ corps de métiers avec leurs bannières, ni les hommCB