L'ADMINISTRATION ÉGYPTIENNE KH
sive à l’époque où il mourut, les Fellahs prétendaient que c’étaient les portes de l’enfer qui s ouvraient pour recevoir son âme.
Mohammed-Saïd, en succédant à Àbbas, dont il était l’oncle, quoique plus jeune que lui, s’est hâté de revenir aux vrais principes. Ses lumières, puisées à une éducation tout européenne, et sa bonté naturelle, l’éloignaient autant des mesures de son père que de la conduite de son neveu. Au lieu du monopole et de la dîme, il a décrété l’impôt, et pour que personne n’eût à élever des plaintes, il a commencé par y soumettre toutes ses propriétés personnelles et toutes celles de sa famille. 11 a même fait plus; et afin de se montrer aussi juste qu’on peut l’être, il a voulu que, comme autrefois, la taxe fût chaque année rigoureusement proportionnelle au produit de la terre. J’ai rencontré, dans plusieurs villages où nous sommes descendus, des inspecteurs généraux en tournée pour dégrever les terres qui n'avaient point reçu le bienfait de l’inondation périodique. Ce n’est point précisément une nouveauté en Égypte; mais jamais on n’a porté autant de soin à la stricte exécution de cette coutume administrative.
Chez nous, où I on n’a point une mesure aussi facile pour régler les choses, on ne peut se mon-
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Irer aussi équitable; et c’est par des taxes proportionnelles à la valeur présumée du terrain qu’on essaye de rétablir l’équilibre. Mais n’est-ce point un désintéressement bien honorable de l'administration égyptienne d’avoir pris le fleuve pour arbitre entre elle et les contribuables? Et n’est-ce pas un sentiment de justice que bien des gouvernements qui passent pour plus civilisés, n’éprouveraient peut être point?
La grande difficulté que rencontrera Mohammed- Saïd tà ses généreux desseins, c’est celle qu’a rencontrée son père : l’Egypte n’a que bien peu d’hommes à lui fournir pour le seconder. Dans l’état de demi-organisation où sera longtemps encore l’administration du pays, ce qu’il faut avant tout ce sont des gens honnêtes et intelligents. Ils sont très-rares partout, comme on le sait de reste. Mais ils le sont naturellement ici encore davantage. Les écoles qu’avait fondées Méhémet-Àli, dont quelques-unes ont réussi, mais qui se sont désorganisées, et que Mohammed-Saïd restaurera sans doute sur un plan meilleur, n’avaient pu former encore qu’un petit nombre de sujets capables. Ceux qui ont été élevés en Europe sont loin de suffire à toutes les fonctions qui réclameraient leur science et leur dévouement.
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Saïd a eu le bonheur de s’entourer de quelques personnes qui méritent toute sa confiance, les unes choisies par lui, les autres appelées dès longtemps en Égypte par Méhémet-Ali : Zulfikar-Pacha, son compagnon d’éducation et son ministre des finances ; Edhem-Pacha, son ministre actuel des affaires étrangères, qu’il vient de nommer gouverneur du Caire; Sélim-Pacha, le général en chef de sa cavalerie, et le plus habile des élèves du colonel Yarin ; Soliman-Pacha, le chef d’état-major général de l’armée; M. Kœaig-Bey, dont je vous ai déjà parlé; MM. Linant-Bey et Mougel-Bey, ingénieurs en chef de tous les travaux publics; M. Galice-Bey, qui a construit les fortifications d’Alexandrie; M. Mottet- Bey, capitaine du génie de notre armée française, et tant d’autres, que je pourrais vous nommer et que j’ai vus presque tous auprès de sa personne.
Mais malgré tous ces secours très-réels, la tâche du vice-roi demeure immense et presque accablante. Par l’organisation même <lu pouvoir absolu, tout revient à lui, et il faut qu’il s’occupe personnellement d’une foule de détails qui absorbent son temps et qui écraseraient une nature moins forte que la sienne. Les rouages administratifs sont très-simples; mais il faut sans cesse la main du maître pour les diriger et les soutenir. Au-dessous
des gouverneurs de provinces, moudirs, qu’on peut assimiler à des préfets, il y a les nazers, qui sont comme des sous-préfets; et au-dessous des nazers, les gouverneurs des villes et les chefs des villages, qui sont les derniers instruments du pouvoir central. Tout est à créer dans les habitudes, dans les méthodes de travail ; et si ce n’est pas le vice-roi qui donne l’impulsion, il y a grand risque qu’elle ne soit pas donnée du tout, ou qu’elle le soit fort mal.
Joignez à cela les vieilles traditions de l'admi-
nistralion turque, rapace et violeçte, comme celle de conquérants venus pour exploiter le pays, s’enrichir de ses dépouillas et le quitter au plus vite. Joignez-y encore l’absence de tout scrupule dans les chefs, l’ improbité presque universelle aidée de l'astuce la plus raffinée; et vous comprendrez facilement que le rôle d’un prince dans ces conditions est bien plus pénible qu’enviable, malgré ce qu’en peut dire la convoitise du vulgaire, qui est de l’avis d’un proverbe aussi faux que répandu.
Mohammed-Saïd est d’une très-grande activité d’esprit, et je vous assure que l’emploi d’une de ses journées, si je vous le racontais, est fait pour effrayer l’homme le plus laborieux. Son activité de corps n’est pas moins grande, quoique la nature l’ait affligé à trente quatre ans d’une corpulence