‹ Lettres sur l'ÉgypteChapitre 13 sur 26 · L’ADMINISTRATION ÉGYPTIENNE · texte numérisé non relu

L’ADMINISTRATION ÉGYPTIENNE

qu’il en soit ainsi. Nos fautes doivent nous apprendre à excuser celles de peuples beaucoup moins avancés,: et, de plus, beaucoup moins bien doués.

La population des Arabes et des Fellahs, je laisse de côté celle des Turcs, qui est presque imperceptible et qui est rebelle à toute civilisation, du moins ici, la population égyptienne est une race assez distinguée. Au physique, elle est en général bien faite, bien tournée, très-vigoureuse et très-sobre. Mais ce riche climat, qui satisfait ses besoins si restreints presque sans aucun travail, Ta énervée presque autant que les mœurs traditionnelles qu'elle garde. La terre est si féconde, qu’il n’y a que faire de la labourer dans la plupart des cas. Quand le Nil se retire, il suffit, comme je Fai vu faire, de jeter la semence sur la boue encore détrempée, et Ton a les récoltes presque fabuleuses dont je vous ai entretenu. Dans cette heureuse température, on peut en plein hiver coucher par terre aussi bien qu’en été; et Ton s’épargne trèsaisément un abri, comme on s’épargne un vêtement.

De toutes ces causes est résultée une paresse endémique que ne contredit pas la splendeur de ces monuments grandioses qui ont fait la gloire sécu-

LETTHES SU H L’ÉGYPTE

lairo de l’Egypte, et qui nous écrasent encore de leurs masses imposantes et incomparables, mais qui n’ont été élevés par les peuples que sous la pression incessante de maîtres implacables autant qu’orgueilleux. Le Fellah est absolument aujourd’hui ce qu’il était il y a quatre mille ans, et les sadoufs , machines à puiser de l’eau qu’on voit à chaque pas sur les bords du fleuve, sont exactement à cette heure, comme le prouvent les peintures hiéroglyphiques, ce qu’elles étaient jadis, toujours aussi grossières et aussi incommodes. Il y a quarante siècles, ce pouvait être une invention ingénieuse; mais il fallait la perfectionner et l'on n’a fait aucun progrès.

Cette immutabilité, cette insouciance du mieux paraîfeètrc le caractère général du Fellah, qui d’ailleurs est fort loin de manquer d’intelligence. Tous les instruments dont il se sert sont assez bien adaptés aux usages qu’on en tire ; mais ils ont quelque chose de primitif et de sauvage. 11 est tout simple que la nature n’ait point changé et que le Nil, régulier comme il l’est, n’ait fait qu’exhausser ses bords par l’accumulation successive de ses limons fécondants. Que ITiomine n’ait pas plus changé que la matière qui l’entoure, c’est ce que nous concevons moins aisément, quoique presque tous les peu-

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pics de l’Asie, outre les Fellahs et les Arabes, nous fournissent des exemples pareils.

Le fatalisme mahométan, et l’on doit peut-ctrc ajouter endémique, n’était pas propre à améliorer ces fâcheuses dispositions, imprimées profondément par la race et par la nature. Mais ce n’est pas là le plus grand mal encore que souffre ce peuple, dont les destinées, ce semble, pourraient être moins misérables. 11 a corrompu ses mœurs d’une manière peut-être irrémédiable, et les corriger serait un plus grand miracle de la part de ses gouvernants que de le rendre actif et industrieux. Le mahométisme n’est pas le seul coupable; et il avait reçu, à remonter jusqu’aux Pharaons, bien des traditions invincibles de tous les gouvernements qui l’avaient précédé. Mais si l’Egypte, par un décret de Dieu, s’était faite chrétienne il y a quinze cents ans, elle serait sans doute aujourd’hui tout autre qu’elle n’est. La Providence n’a pas accordé tous les biens à cette terre féconde; et l’on dirait, si j’ose risquer cette pensée presque sacrilège, qu’elle a remplacé les biens moraux par des dons matériels, et que le Nil lui a paru suffisant pour le bonheur d’un peuple.

C’est un bonheur bien incomplet, monsieur le rédacteur, et vous n’aurez peut-être pas de peine à

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m'en croire, quand je vous aurai dit sous quel aspect se présentent ici la propriété et la famille, seules bases réelles de toute société.

Mais je réserve ces détails pour une autre lettre, puisque celle-ci doit être consacrée surtout à l'administration du pays.

De toute la famille de Méhémet-Ali, je 11 e vous ai guère parlé que de Mohammcd-Saïd. Je pourrais vous dire aussi quelque chose de son successeur éventuel, Àchmet-Pacha, un des trois fils d’ibrahim. Vous savez que par le hatti-shérif de 1841, qui a reconnu l'hérédité du pouvoir en Égypte dans la descendance de Méhémct, il a été réglé, d’après les usages de la Turquie et de l’Orient, que le pouvoir passerait toujours à l’aîné de la famille. Voila comment Àbbas-Pacha régna avant son oncle, parce qu'il était plus âgé que lui, et comment Achmet succéderait a Mohammed-Saïd, si par hasard sa succession se trouvait ouverte. Achmet-Pacha est regardé comme le plus riche particulier de l’Égypte. 11 a été élevé en France, où il a résidé quinze ans, et où il £ suivi durant tout ce temps les cours de nos écoles, l’École polytechnique en tête. 11 parle aussi très-bien notre langue, et il y a peu d’agronomes, même en Europe, plus sérieusement instruits que lui. Ses vastes domaines

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pourraient servir de modèles; et il n’a employé ses immenses revenus qu’aux cultures les plus sûre-

ment productives. Mohammed-Saïd l’a distingué parmi ses parents ; et, malgré quelques anciens dissentiments, il a pour son caractère une rare estime. Quand il a eu l’intention de venir en Europe, c’est à son cousin germain Achmet-Paclia qu’il avait remis son cachet officiel, et c’est la plus grande marque de conliance qu’il pût lui donner. Les deux frères d’Achmet-Pacha ont été comme lui élevés en France, et la famille de Méhémct-Ali n’est pas près de manquer de représentants distingués.

Ainsi, l’avenir de l’Egypte paraît assuré aussi bien que le présent; et Mohammed-Saïd n’aura point dans son successeur un antagoniste prêt à détruire ce qu il aurait entrepris. Loin de là; ÀchmctPacha se ferait un honneur de continuer l’œuvre commencée par d’autres au grand profit de la civilisation et de son pays.

Agréez, etc.

A'-souan, Ilaulc-Kgvplc, O décembre If-’ 55.

Monsieur,

Pendant que nous visitions les ruines du Rhamesséion, dans la plaine occidentale de Thèbes, deux jeunes enfants de huit à dix ans, dont l’un était entièrement nu, vinrent à nous, et nous montrèrent leur petit bras droit sur lequel brillait une croix tatouée en bleu. Ils nous firent entendre qu’ils étaient chrétiens; et, pour nous le prouver, ils firent le signe de la croix au nom du Père, du

Fils et du Saint-Esprit. Leur figure était douce et intelligente; et leur physionomie, plus distinguée que celle de leurs camarades. Il y avait comme un autre rayon dans leurs yeux moins sauvages et en quelque sorte plus humains. Notre entretien avec ces pauvres petits se termina naturellement par un hakshis, qu’ils nous demandaient, c’est-à-dire par une aumône, tandis qu’à côté d eux, un de leurs compagnons du même âge étendait le bras avec énergie, et s’écriait: Moslem, pour témoigner qu’il était musulman, et s’en vantait, si les deux autres se vantaient de ne pas l’être.

Mais cet épisode de notre voyage, à quelques pas des plus grands monuments de l’Égypte, nous avait vivement émus; et je puis vous répondre que les splendeurs de l’architecture des Pharaons et de leurs tombes sont loin de nous avoir causé une impression aussi profonde, bien qu’à tout instant ce que nous voyons dépasse mille fois tout ce que notre imagination avait pu rêver, et que notre admiration, impuissante devant ces grandeurs incomparables d’un passé mystérieux, en soit le plus souvent réduite au silence, faute d’une expression suffisante. Ces deux frêles créatures nous en avaient dit plus en quelques mots que ces temples, ces palais, ces pyramides, ces colosses, ces sarco-

phages, avec toutes leurs inscriptions et tous leurs bas-reliefs.

C’est que l’homme, monsieur le Rédacteur, est encore bien autrement intéressant que tout ce qu’il fait, ou que la nature même, quelque splendide, qu’elle puisse être, au milieu de laquelle il vit. Je vous avoue donc que, tout en parcourant ces magnificences et ces ruines, j’ai Ihoins pensé à elles qu’aux Fellahs qui nous y accompagnaient, et qu’en présence de ces énigmes d’une histoire évanouie sans retour, l’énigme qui m’a semblé la plus curieuse encore, c’est celle du peuple qui jadis élevait ces monuments gigantesques, et qui aujourd’hui les montre, sans les comprendre, au voyageur venu des contrées civilisées et lointaines.

On ne peut pas, quand on traverse un pays en courant comme nous le faisons, espérer le bien connaître. Mais les apparences, quand on les étudie avec soin, en apprennent toujours beaucoup. Elles se complètent d’ailleurs et s’expliquent par les renseignements divers qu’on peut recueillir sur les lieux; et je suis certain, en vous parlant de la condition actuelle du Fellah, de ne point me tromper dans les détails que je vous transmettrai ; car on peut être exact sans dire tout.

Ce qui frappe d’abord et ce qui attriste c’est

l’aspect misérable de tous ces hommes qu’on voit sans cesse sur les rives du fleuve, eide ces femmes à demi voilées qu’on aperçoit de loin en loin dans les villages, et sur le bord de l’eau, quand elles y viennent laver le linge avec leurs pieds. Tout le monde est en baillons, pour ainsi dire, haillons d’ailleurs fort pittoresques; et sauf quelques personnes, fonctionnaires ou riches artisans, il n’est pas un vêtement qui ne soit une guenille, drapée fréquemment comme une toge romaine. L’usage des chaussures est presque inconnu; et quand on en a, ce sont de vieilles pantoulles qui ne recouvrent pas le talon, et qui cependant ne semblent pas gêner ces infatigables jarrets.

Les maisons ne valent pas mieux que les vêtements. Les plus belles, même au Caire, paraissent toujours sur le point de s’écrouler; et dans les villages ou les villes de province, elles sont toutes en terre, parce que le bois de construction est presque introuvable. Faites de briques séchées en plein air, elles ont un dehors terne et sombre que le soleil ne peut égayer dans des rues étroites destinées à prévenir la chaleur. Elles n’ont d’ordinaire que le rez-de-chaussée. La plupart ne sont, il est vrai, que des abris passagers On s’y tient fort peu durant le jour; c’est à peine si l’on y repose la

nuit. On n’a point un mobilier de quelque valeur à y resserrer. Les animaux couchent sur terre, comme leurs maîtres, dans un climat où il ne pleut jamais. La maison ne sert donc de refuge qu’aux femmes et aux enfants à la mamelle.

Mais ce qui semble surtout à plaindre dans toute cette population plus qu’à moitié nue, ce sont les petits garçons. Ils sont chétifs au delà de tout ce qu’on peut croire; et l’on ne comprend pas comment de tous ces avortons peuvent sortir plus tard ces adolescents et ces hommes dont on admire la souplesse, la vigueur et l’élégance. Pour achever la souffrance de ces pauvres êtres, un préjugé général empêche les mères de jamais les laver jusqu’à l’âge de huit ou neuf ans. Elles ne veulent pas non plus, par un autre préjugé encore plus singulier, chasser les mouches de leur visage; et tous les enfants qu’on voit en sont littéralement criblés. Leur figure à distance disparaît sous ces insectes qui la noircissent, et qui doivent, par leur nombre et leur ténacité, causer des démangeaisons affreuses. Nous avons pu, en nous approchant de quelques enfants, et grâce aux bakshis, chasser pour une seconde ces hôtes insupportables. Quelques mères allaient même jusqu’à nous imiter. Mais c’était la premîère fois de leur vie sans doute qu’elles prc-

naient ce soin, par condescendance pour l’étranger; et elles ne le prendront jamais d’elles-mêmes, retenues par une superstition inexplicable, bien plutôt encore que par la négligence.

Cependant toute cette population, en dépit de sa misère, n’est pas sale. Le climat semble la nettoyer eomiîie malgré elle. Les rues de ces villages obscurs ne sont jamais souillées. Comme la pluie ne vient pas les détremper et que le fumier est inutile dans ce pays, le Nil le fournissant chaque année, il n’y a pas une seule mauvaise odeur. Les pigeonniers même, qui sont innombrables, n’en exhalent pas. On dirait que la chaleur purifie tout.

A l’ombre, le thermomètre marque, aujourd'hui 6 décembre, vingt-huit degrés Réaumur (55 centigrade) ; et cependant celle atmosphère embrasée n’a rien d’étouffant, grâce à la fraîcheur des nuits et des matinées. Le sommeil même n’en est pas troublé, bien que nous soyons à quelques lieues du tropique. Toutefois, quand, vers deux heures de l’après-midi, nous sommes brûlés par le soleil sur le pont de notre bateau, nous ne pouvons nous empêcher d’admirer les Fellahs, qui, sous ces rayons que ne tempère aucun nuage, continuent le travail monotone et fatigant de leurs sliadoufs.

LA PROPRIÉTÉ, LA FAMILLE Ils n’ont, il est vrai, tout au plus qu’un caleçon autour des reins, quand ils ne sont pas dans le simple état de nature. Mais il faut une vigueur peu commune pour soutenir ce rude labeur dans de pareilles conditions.

L’ancienne Commission d’Égypte avait calculé qu’une shadouf, manœuvrée par un homme de force ordinaire, peut puiser directement au fleuve jusqu'à 50 litres d’eau par minute. A ce qui se passe devant nos yeux, il n’y a rien d’exagéré dans cette évaluation. C’est là, de temps immémorial, la méthode la plus répandue d’irrigation. Joignez-y les sakiehs, qui sont des roues à chapelets de pots , de terre, mises en mouvement par des animaux: et vous aurez tous les procédés artificiels dont le Fellah se sert, comme ses aïeux, pour seconder cl accroître l’action bienfaisante de son fleuve. Les sakiehs, d’ailleurs, ne fonctionnent guèïeque la nuit, faisant entendre dans les ténèbres le cri plaintif de leurs rouages, qui ne sont jamais graissés, et qui semblent attester que les animaux, sous ce climat brûlant, sont moins capables que l’homme d’en braver les atteintes. Nous sommes en plein hiver; les eaux sont encore assez hautes; mais, quand le fleuve aura baissé de douze à quinze pieds de plus, l’arrosage sera bien autrement péni-

ble, à mesure qu’il deviendra plus nécessaire dans une saison plus chaude.

Voilà les preuves incessantes de travail que je vois sur les rives mêmes du Nil. Si, d’un autre côté, je regarde aux terrassements sans fin qui sont indispensables, non pas seulement pour les grandes levées de villages à villages et pour les canaux, mais pour les moindres cultures des champs, je n’hésite pas à dire que, malgré les apparences et malgré une pente naturelle à la paresse, le Fellah travaille beaucoup, tout en travaillant avec les instruments les plus imparfaits, qu’il , fabrique ordinairement lui-même.

Sa charrue est encore composée de deux simples morceaux de bois, rarement armés de fer, comme elle devait l’être au temps à demi fabuleux de Ménès et au temps d’Àbraham. Il n’a ni pelle ni brouette. Les Fellahs font très-souvent des déblais considérables à la main, et tout au plus 5 l’aide de quelques koufs, paniers de feuilles, de palmier qu’on met sur l’épaule. Au Camp de César, dont je vous ai dit quelques mots dans ma première lettre, je les ai vus procéder ainsi aux excavations qu’on leur commandait. Ils étaient au nombre de trois ou quatre cents. Je ne sais pas s’il y avait trois ou quatre pioches pour ouvrir la [erre et les débris du palais;

le reste chargeait les koufs avec ses mains, et, toujours courant avec des cris de joie, allait les verser à un demi-kilomètre de là sur le bord de la mer. La brise sans doute les rafraîchissait. Mais toute cette foule était gaie et fort alerte, sous le soleil qui la dévorait sans l’abattre. J’ai observé à peu près les mêmes méthodes et le même entrain sur les chantiers du chemin de fer, sur les débarcadères, où tous ces hommes portent d’un pas léger d’effrayants fardeaux que retient une simple corde, aux abords des hôtels comme à nos courses dans le désert, ou à nos promenades sur l’eau.

J’en conclus que le Fellah résiste très-énergique ment à l’énervation de son climat, et qu’il serait encore capable de très-grandes choses s'il était bien conduit, et s’il pouvait réformer, sous un gouvernement bienveillant et éclairé, ses institutions et ses mœurs. La condition de ce peuple n’ajamais été aussi bonne qu’elle l’est aujourd’hui. Serat-elle encore meilleure dans l’avenir? Je l’espère; mais c’est un secret que Dieu seul peut pénétrer. Le zèle du gouvernement égyptien a fort à faire pour changer un état de choses que les révolutions politiques les plus complètes et les invasions les plus diverses n’ont pu modifier depuis quarante siècles.

En deux mots, monsieur le Rédacteur, voici le malheur du Fellah, malheur qu’il partage avec toutes les populations musulmanes : il n’a, l’on peut dire, ni propriété ni famille, solidement et sérieusement constituées. Comment une société peut-elle subsister sans l’organisation de ces éléments, qui nous paraissent absolument indispensables? C’est ce que je ne me chargerai pas d’expliquer.

Mais peut-être aussi confondre toutes les agglomérations humaines sous une appellation commune, c’est un tort; et, en y regardant de près, je ne pense pas qu’on puisse dire, dans le sens étroit où nous l’entendons, que jamais ce pays ait vu une société véritable, malgré le despotisme des Pharaons et la science si fameuse des prêtres égyptiens. La société humaine varie en des nuances innombrables, depuis notre constitution sociale, si avancée et si savante, jusqu’aux rudiments informes des peuplades sauvages. L’Egypte est fort loin de ces deux points extrêmes, et elle tend à se rapprocher de nous de plus en plus. Mais le chemin sera fort long encore pour elle; et son plus grand mérite, c’est d’avoir été la première à y entrer avant tous les autres pays musulmans.

La Genèse atteste de la manière la plus formelle que l’habile politique de Joseph acquit au Pha-

raon qu’il servait toutes les terres de l’Egypte en deux années. La première année, il acheta pour du pain tout le bétail des habitants que décimait la famine ; la seconde, il les acheta eux-mêmes avec tous leurs champs. La Bible dit en propres termes que les Égyptiens vinrent dire à Joseph : « Nous serons les esclaves de Pharaon, et nos terres « seront à lui. Donne-nous aussi de quoi semer, afin « que nous vivions et que la terre ne soit point déso- « lée. » (Genèse, chap. xlvii, verset 10.) La terre fut donc tout entière à Pharaon, sauf les propriétés des sacrificateurs, auxquels une portion avait été assignée, et qui n’eurent pas besoin de vendre leurs champs, parce qu’ils vivaient sans doute sur les rations que le roi leur concédait. ( Ibid ., verset 22.) Joseph donna de la semence aux pauvres cultivateurs à condition qu’ils payeraient au Pharaon un cinquième de leur récolte. (Ibid., verset 26.)

Ainsi, dès le temps de Joseph, c’est-à-dire deux mille ans environ avant l’ère chrétienne, la propriété territoriale est abolie en Égypte, et c’est l’État seul qui possède le sol; le peuple n’en est qu’usufruitier.

Mais je n’insiste pas sur ce point qu’a si bien démontré votre père, l’illustre M. de Sacy, dans

les Mémoires de l’Académie des Inscriptions et

Belles-Lettres, et qu’a rappelé également l’Institut d’Égypte, quand il a étudié le passé de ce pays.

Le témoignage d’Hérodote quatre siècles et demi avant l’ère chrétienne, et celui de Diodore de Sicile au temps d’Auguste, sont tout à fait d’accord avec la Bible. Les conquérants grecs et romains respectèrent ce monopole de l’État qu’ils n’avaient aucun intérêt à changer; et l’Islamisme, qui érigeait partout en dogme religieux la souveraineté universelle et absolue du chef des croyants, l’aurait élabli, s’il ne l’eût été dès les temps les plus reculés. Les Mamelouks n’eurent garde de toucher à un principe dont ils profitaient; et quand le sultan Sélim, tout en conquérant l’Égypte en 1517, les en laissa les maîtres réels, il fut bien

entendu que le successeur de Mahomet établi à Constantinople était le propriétaire exclusif et incommutable de tout le pays , et que tous ceux qui exploitaient directement le sol n’étaient que ses délégués.

Cette organisation de la propriété, toute monstrueuse qu’elle peut nous paraître, a donc pour elle dans ce pays la sanction des âges et l’acquiescement séculaire de la population.

Aujourd’hui et à l’heure ou je vous écris, l’état

des choses est encore à peu près le meme. Seulement, entre le vice-roi et le sultan il y a comme un compromis. Le sultan est toujours censé le propriétaire légal de la terre, et voilà ce que signifie le tribut qui lui est payé; le vice-roi est le tenancier général et héréditaire depuis le hatti-shérif de 1841, résultat de la victoire de Nézib. 11 délègue la faculté d’exploiter la terre à des sous-fermiers. Mais en Egypte il n’y a pas un seul vrai propriétaire du sol autre que lui. J en excepte quelques rares concessions personnelles qui ont été faites à diverses époques par le Grand' Seigneur et dans des firmans spéciaux, et aussi quelques biens wakfs, qui restent aux mosquées.

C’est là une considération très-grave, qu’il ne faut pas perdre de vue, quand on veut juger avec équité la conduite du gouvernement égyptien dans ces derniers temps. Comme je vous l’ai dit, il ne faut pas mesurer scs actes aux balances de notre civilisation. 11 faut les rapporter aux précédents que consacraient tous les usages et toutes les traditions de cette contrée; et, vus à celte lumière, ils apparaissent tout autres que ne l’ont cru des observateurs superficiels ou passionnés.

On comprendra qu'entre ce grand propriétaire unique pour une si vaste possession, et les derniers

anneaux de la chaîne qui s’étend jusqu’au pauvre Fellah, il y a place pour une foule d’intermédiaires, qui vivent à la fois aux dépens du prince et à ceux du contribuable. On sait les abus dont fourmillait notre régime féodal, et ce que payaient, sous toutes •les formes, les vilains taillables et corvéables à merci. Ce régime, si détesté chez nous et avec tant de raison, eût été ici peut-être un grand bienfait, si on le compare aux exactions bien autrement ruineuses dont les villages, et par suite les Fellahs, étaient les victimes.

L'étude de Méhémet-Àli, comme celle d’Abbas- Pacba lui-même et surtout de Mohammed-Saïd, a été d’alléger les charges de la population en se rapprochant d’elle le plus possible, et en supprimant dans l’administration tant de rouages aussi coûteux qu’inutiles. La plupart des villages, je ne puis pas dire des communes, étaient constamment arriérés dans leurs comptes avec l’État. Mohammed-Saïd, en montant sur le trône et pour liquider un passé si compliqué et si vexatoiref leur a remis tout ce qu’ils devaient au Trésor public. C’est une générosité très-louable, qui lui a coûté des sommes énormes, mais qui permet aux pauvres agriculteurs de respirer, en ouvrant aux villages un avenir d’ordre et d’économie jusqu’à présent inconnu.

LA PROPRIÉTÉ, LA FAMILLE l‘27

Mohammed-Saïd a de plus accordé aux Fellahs la faculté de vendre leurs produits à qui bon leur semble, du moment qu’ils ont acquitté l’impôt. Ils n’avaient pas ce droit, comme je vous l’ai dit, sous Méhémet-Ali. C’est un acheminement trèsheureux à les rendre propriétaires; et quelquesuns le sont déjà. Cette réforme peut être préjudiciable au vice-roi, qui n’en a que plus de mérite à l’avoir spontanément faite; mais elle est très-favorable au pays.

Cette absence de la propriété individuelle est sans doute, monsieur le Rédacteur, une plaie sociale bien grave, dont l’Égypte a souffert de temps immémorial, et dont elle aura bien de la peine à se guérir. Mais il en est une autre plus redoutable encore, et probablement tout aussi ancienne : l’Égypte ne connaît guère plus la famille, tout en l’aimant beaucoup, qu’elle ne connaît la propriété.

Jugez-en. Je ne parle, afin de moins me tromper, que de l’état actuel des choses. Cet état est incontestable, puisqu’il existe sans cesse sous les yeux de tous ceux qui veulent l’observer. On peut douter de ce qui se passait sous les Pharaons, ou même sous les Ptolémées. Mais on sait assez bien ce qui se passe aujourd’hui; et le tableau que je vais es-

sayer de tracer, s’il est désolant, n’en est pas moins d’une entière exactitude.

En Égypte, le mariage n’est légalement qu’une transaction individuelle, qu’on met pour ainsi dire sur la même ligne que toutes les autres, l’achat ou la vente, par exemple. 11 faut rendre celte justice au Koran qu’il renferme des prescriptions multipliées et minutieuses à ce sujet. Mais ces prescriptions, peut-être déjà insuffisantes, ont été et sont encore fort mal comprises et fort mal appliquées.

La loi a fixé la majorité pour les deux sexes à quinze ans, ce qui pouvait sauver les -femmes au moins. Mais cette disposition même n’a pas été prise au sérieux; car il suffit qu’une fille de neuf ans et un garçon de douze affirment sous serment qu’ils sont pubères, pour que les parents puissent disposer d’euvet les marier, tout mineurs qu’ils sont.

L’usage veut en outre qu’on se marie sans se connaître de part et d’autre; et cet usage, tout bizarre qu’il est, n’a d’autres exceptions que celles qui sont inévitables. Dans les villages pauvres et peu populeux, il est bien difficile que les futurs époux ne se soient pas vus, parce que les enfants sont élevés pêle-mêle, et que le nombre des prétendants y est nécessairement très-limité pour les deux

sexes; car c’est une sorte de grande famille. Mais dans tous les autres cas, les fiancés ne se sontjamais rencontrés. Le père ou le tuteur du jeune homme va s’entendre avec le père ou le tuteur de la jeune fille. Deux seuls points sont stipulés : le montant de la dot que le beau-père donne à sa bru, et le montant du douaire que le mqri lui assure, si elle est répudiée. Ceci réglé, on va devant le kadi, s’il y en a un dans la localité; ou, à son défaut, devant un homme qui sait écrire, et qui peut n’êlrc re\êlu d’aucune fonction légajp. On fait mettre en écrit, comme diraient nq^^tsa^s, les conventions arrêtées. On est assisté-dq* témoins, qui n’ont pas besoin de savoir signer, chose fort rare dans tous ces pays.

Huit jours après, les époux sont réunis, avec des préliminaires que l’on connaît trop généralement pour que je les rappelle ici. Les uns sont innocents et passablement puérils, comme on peut s’en convaincre, en voyant dans les rues du Caire ces singuliers cortèges où la fiancée est conduite aux bains par ses parents et ses amies, hermétiquement voilée de la tête aux pieds. Les autres ont un tout autre caractère que. je n’ose même pas vous indiquer, mais qu’il ne faut pas cependant oublier, parce que c’est un usage que l’on croit, à tort, spé-

cial à ce pays. Je renvoie ceux de vos lecteurs que ces détails pourraient intéresser à l’ouvrage de M. le docteur Clot-Bey, au chapitre du Mariage.

Comme le mariage n’a reçu presque aucune consécration, on peut, par une conséquence nécessaire, le dissoudre aussi facilement qu’on l’a contracté. Il suffit du consentement mutuel; et ce consentement ne manque jamais du côté de la femme, qu’épouvantent les mauvais traitements, suite infaillible d’un refus. On se sépare donc comme on s’est réuni. Le douaire, qui n’est presque rien dans les classes pauvres, est aisément acquitté. On promet de faire une pension alimentaire pour les enfants, s’il s’en trouve, et l’on convole en secondes noces. Ce second mariage est soumis à peu près aux mêmes formalités que le premier. Seulement, ce sont d’ordinaire des entremetteuses qui mettent les futurs en rapport, et l’on se marie de nouveau sans s'être vu.

Naturellement, pour une veuve d’un ou de plusieurs maris, la dot et le douaire sont bien moins considérables que pour une jeune fille.

Si la femme, par impossible, venait à refuser son consenlemept, alors il faudrait plaider devant le kadi; et, pour ofitenir le divorce légal, on n’aurait qu’à prouver que la femme présente un des

LA PROPRIÉTÉ, LA FAMILLE lôl

défauts prévus par la loi, c’est-à-dire une espèce de cas rédhibitoire. Si la malheureuse est convaincue de ronfler, par exemple, elle est répudiée de plein droit: cl des défecluosilés aussi graves, on le sent, ne sont pas très-difficiles à constater.

On divorce donc avec une facilité déplorable, et il n'est pas très-rare de rencontrer des hommes qui en sont à leur trentième ou quarantième mariage. Le nombre des divorces se règle sur l’aisance plus ou moins grande dont on jouit.

Dans les classes supérieures, le divorce est presque inconnu. Mais, je le dis à regret, ce n’est pas qu’on y soit plus moral; c’est qu’on y est plus riche, et voilà tout. D’abord, à quoi bon divorcer, puisqu’on peut légalement avoir jusqu’à quatre femmes légitimes, sans compter le harem, qui est sans limite, et puisqu’on est en état de les entretenir? Si l’on répudiait sa femme, on se ferait peut-être des ennemis redoutables dans sa famille prête à la soutenir. Il faudrait en outre lui payer son douaire , qui pourrait se monter àssez haut. On la conserve pour s’épargner tant d’embarras; et on la relègue dans le secret impénétrable de ses appartements, où elle ne peul que bien difficilement troubler son maître, qu’elle a d’ailleurs toujours l’espoir de ramener.

Ainsi, les hautes classes ne divorcent pas, et c’est parce qu’elles n’en ont pas besoin. Elles ne respectent pas plus le mariage; mais elles n’ont que faire de le rompre. Plus bas, où l’on ne peut entretenir de sérail, on supplée à la pauvreté par le changement; et, de part et d’autre, on peut le craindre, la dépravation est à peu près pareille.

A ces désastres moraux sanctionnés par l’usage, la loi vient en ajouter un nouveau. Tous les enfants sans distinction sont légitimes, qu’ils soient issus d’une femme épousée ou d’une concubine. Ils héritent au même titre des biens paternels., et les partages sont égaux, comme ils le sont chez nous entre les enfants reconnus par le Code, s’il est permis de rapprocher nos lois saintes de ces tristes coutumes.

Bien plus, il suffit dans les rencontres fortuites des deux sexes, d’ailleurs moins fréquentes ici que chez nous, de dire à la femme, quelle qu’elle soit, qu’on la prend à ce moment même pour femme légitime; l’enfant qui naîtra de ce rapprochement passager sera légitime, tout autant que les autres.

Je vous laisse à penser, monsieur le Rédacteur, ce que devient la famille au milieu de toutes ces dépravations et de tous ces débordements. Ma plume se refuse presque à vous retracer tous ces

LA PROPRIÉTÉ, LA FAMILLE détails, qui vous seront tout aussi pénibles qu’ils me le sont à moi-mème.

Mais je dois aller jusqu’au bout, puisque j’ai commencé; et, malgré le serrement de cœur qui me prend et l’angoisse dont je ne puis me défendre, j’ajoute un dernier trait qu’il nous a été donné de voir nous-mêmes.

En abordant hier dans l’îlc d Eléphantine, nous avons été entourés par une centaine d'enfants qui venaient nous offrir de petits objets à vendre. Presque tous les garçons étaient entièrement nus; les petites filles, sans l’être tout à fait, étaient à peine couvertes. Parmi elles, quelques unes portaient dans leur bras, ou plutôt sur leur hanche gauche, de très-jeunes enfants. C’étaient les leurs, comme nous nous en sommes assurés, et la plupart de ces mères n’avaient certainement pas douze ans. Nous ne leur avons pas demandé leur âge; car personne ne sait son âge dans un pays où il n’y a pas d’état civil; mais à leur taille, a leur physionomie, à leurs gestes, nous avons pu en juger assez bien, et, si nous nous sommes trompés, c’est de bien peu.

Cependant, monsieur le Rédacteur, ces défectuosités de la loi et Ces mœurs faciles n’ont pas produit, en fait, toutes les conséquences déplorables qu’on pourrait craindre. Naturellement, le Fellah,

l’Arabe, est très-attaché à sa famille, c’est-à-dire à sa femme et à ses enfants. Il n’y a pas de corps de troupes ici qui marchent sans que les femmes ne suivent l’armée. Après l’exercice, on voit bien souvent les soldats, redevenus pères, porter leurs enfants dans leurs bras. Ce n’est pas une condescendance delà discipline; c’est une nécessité à laquelle elle se soumet, toute sévère qu’elle veut être. Il n’y a pas de grands travaux entrepris sans qu’à côté de la tente de l’ouvrier et du mari il n’y ait celle de la femme, où ses enfants logent avec elle près de leur père.

Quand l’arsenal d’Alexandrie a été construit, on a pu voir ce spectacle durer aussi longtemps que le travail lui-même. Chaque ouvrier, et il n’y enîivait guère moins de six mille, avait une seconde cabane pour sa famille auprès de la cabane où il demeurait lui-même. Quand on exécutera notre grand projet du percement de l'isthme de Suez, ce ne seront pas des ouvriers seulement qui se déplaceront, ce seront des familles entières; et l’on n’aura garde de s'opposer à un usage si respectable.

D’ailleurs, il serait impossible de rien faire en ce pays, si l’on prétendait s’y soustraire. On lutterait en vain contre de si légitimes besoins.

g£Ainsi, le sentiment de la nature est en général

LA IMlOPRltiTÉ, LA FAMILLE 155

plus forl que la loi, et les mœurs ne sont pas aussi mauvaises qu’elles pouvaient l’être.

Il est vrai que la force même des choses y aide beaucoup aussi. Quoique le divorce soit très-facile, il faut encore s’en occuper. Il faut aller devant le kadi expliquer ses motifs; parfois, soutenir un débat. Il faut de plus payer le douaire, tout faible qu’il est, et donner quelque chose aux orphelins qu’on va faire. Moitié indolence, moitié vertu, on aime mieux rester dans son ménage tel qu’on est, et l’on évite ainsi plus d’une fois les hasards d’un changement.

Voilà ce qui se passe généralement dans les basses classes; et les bons ménages y sont encore les plus nombreux, à ce que m’ont assuré des personnes qui connaissent bien le pays pour y avoir résidé de longues années.

Avec un peuple aussi bien disposé et qui offre ces germes d’amélioration, le législateur aurait pu certainement faire plus qu’il n’a fait. Un avenir prochain réserve peut-être à ce pays des progrès imprévus. Mais la loi devrait aider davantage les mœurs; et les deux grands problèmes qu’elle a toujours encore à résoudre,’ c’est l’organisation plus régulière de la famille et celle de la propriété.

Je ne veux pas, monsieur le Rédacteur, tirer de

tous ccs faits les conséquences par trop évidentes qu’ils renferment. J’allongerais démesurément celte lettre déjà bien longue, et il me reste encore plus d’une considération à présenter.

La première, c’est que la dissolution des mœurs n’est pas le fait direct de 1 Islamisme. 11 l’a trouvée, quand il a conquis l’Egypte, comme il a trouvé la propriété détruite.. Il est constaté par les témoignages historiques tirés des hiéroglyphes que la polygamie était permise sous les Pharaons, comme elle l est aujourd’hui. 11 est constaté en outre que tous les enfants étaient légitimes* de quelque mère qu’ils sortissent (Lettres de Champollion, p. 279): et malgré la prétendue sagesse que la Grèce aeçordait si gratuitement à cette antiquité qu’elle connaissait trop peu, je ne crois pas calomnier 1 Egypte en disant que ses mœurs valaient moins encore, il y a cinq mille ans, qu’elles ne valent aujourd’hui.

À quelle profondeur le mal n’est-il donc pas descendu depuis tant de temps? Et ce qui nous semble une dégradation de la nature humaine, serait-il l’état normal de ce peuple? Le Christianisme n’a pu s’établir dans une contrée dont les croyances et les traditions lui étaient si complètement antipathiques. Mais ce n’est pas le Mahométisme, comme on l’a bien souvent assuré, qui arracha ce peuple

à des destinées nouvelles. Il ne paraît pas, malgré la sainte ferveur des solitaires de la Thébaïde, que leur foi eut fait beaucoup de prosélytes autour d’eux» Omar, en apportant la polygamie et le monopole de lEtat, n’introduisit rien de nouveau. L’Egypte avait devancé de bien des siècles 1 Islamisme, qui, à plus d’un égard, fut pour elle, comme pour tout FOrient idolâtre, un bienfait et un progrès véritable, en substituant l’unité de Dieu aux superstitions les plus hideuses. Chose horrible à penser! Aujourd’hui même, les plus corrompus des Fellahs sont peut-être ceux qui sont chrétiens; et les Cophtes deSiout sont les derniers et les seuls

qui fassent encore en Egypte le trafic infâme des

eunuques.

En second lieu, monsieur le Rédacteur, je crois qu’on peut trouver dans cet état matériel et moral de la population égyptienne l’explication d’un fait qui se montre partout ici au voyageur, aussi frappant que la misère.

C’est l’absence, en quelque sorte enfantine, de toute dignité personnelle.

On ne peut pas dire que ce peuple entier mendie ; car il ne sent pas la moindre humiliation â tendre la main. Hommes, femmes, enfants, tous n’ont qu’un mot : Bakshis, bakshis. La tourbe vous

assiège de ses importunités, vous entoure de ses replis, arrête tous vos pas avec une insistance plus puérile encore que gênante; el quand le chiaoux qui vous précède veut vous délivrer, en usant du bâton ou du kourbaclie, espèce de fouet qu’il porte à la main, tout cela s’écarte et fuit pour revenir quelques instants après, sans plus de réserve, mais aussi sans plus de méchanceté. Ceux mêmes qui ont reçu le coup ne semblent ni s’en indigner ni en souffrir. Ils ont été seulement moins lestes que les autres. On dirait des mouches un moment écartées, revenant à la charge sans crainte et sans vergogne.

Ce spectacle n’est pas particulier à 1’Égypte, je le sais; et il est plus d’un pays, même parmi ceux que l’on appelle civilisés, où le bâton et le fouet sont d’un usage aussi fréquent. Mais c’était, pour ma part, la première fois que cette dégradation se présentait à mes yeux, et j’en ai été plus affligé encore que surpris.

Ce sont cependant là des créatures humaines * assez bonnes et assez intelligentes. Mais rien ne leur apprend la sainteté de leur personne, et, ravalées presque au rang de la brute, elles se laissent indifféremment traiter comme elle. Nos chiaoux sont d’ailleurs des gens très-bienveillants, et nous

LA PROPRIÉTÉ, LA FA511LLE ne pouvons avoir pour eux qu’estime et sympathie. Ils n’abusent pas du pouvoir discrétionnaire remis àleur bras. Quand ils ont épuisé la patience et la longanimité, ils ont froidement recours au moyen infaillible dont ils disposent, absolument comme s’ils avaient affaire à un bétail indiscipliné.

Comment, monsieur le Rédacteur, peut-on guérir les maux que je viens de vous signaler? Quelles mains assez fermes et assez délicates, quelles institutions assez puissantes et assez habiles pourront fermer ces plaies et ces infirmités encore toutes vives? Il serait bien téméraire d’essayer d’indiquer aucun remède, quelque heureux qu’on fût de contribuer à la guérison.

Mais une chose qui me semble parfaitement évidente, c’est que la réforme, avant de pouvoir être morale, doit être administrative et toute matérielle. L’armée, dont on a tant reproché le développement excessif aux vice- rois d'Egypte, est une des plus énergiques et des plus vastes écoles de civilisation dont ils puissent disposer. Ils font bien d’en joindre d’autres à celle-là. Mais l’armée, outre qu’elle est ici un instrument indispensable de la paix intérieure, habitue à la discipline, à l’ordre, à la propreté, au sentiment de l’honneur, tout ce qui passe sous le drapeau. La nécessité de la

conscription, quelque dure qu’elle soit aujourd’hui, amènera peu à peu rétablissement de l’état civil. On ne naîtra plus, on ne mourra plus dans ce pays comme naissent et meurent les animaux les plus vils; on apprendra qu’une créature humaine ne peut ni venir au monde ni en sortir sans que l’on n’en tienne le moindre compte.

Mais si la discipline militaire peut ici beaucoup pour les hommes, comme elle le peut même chez nous, qui changera, qui améliorera même jamais la condition des femmes? Qui les rachètera de l’abjection inexprimable où elles peuvent perdre jusqu’au sentiment et à l'instinct le plus naturel de la maternité? Je détourne mes yeux navrés de ce tableau; et je me dis seulement que la civilisation chrétienne serait bien coupable, si elle ne secondait pas, de toute sa puissance, les efforts tentés par un pays musulman pour s’arracher aux maladies morales qui le rongent.

Régénérer l’Orient est plus difficile peut-être que de prendre Sébastopol, et le sauver de luimême est plus hasardeux encore que le sauver de scs ennemis. Un des moyens les plus sûrs est d’appeler ici autant qu’on le pourra la présence et les capitaux des peuples civilisés; c’est de favoriser les entreprises du genre de celle à laquelle

la science européenne se fait en ce moment un honneur de prendre part. Le percement de l’isthme de Suez, indépendamment de son importance propre, aura sur toutes les autres cet immense avantage de fixer en Egypte un courant incessant de civilisation. Le contact perpétuel et nécessaire de nos arts, de notre industrie, de nos personnes, et l’on peut ajouter de notre supériorité morale, exercera la plus favorable influence et la seule qui puisse être décisive.

On ne peut nier que déjà l’Égypte n’ait fait depuis vingt ans, et presque à elle seule, les progrès les plus heureux. Je n’en voudrais pour preuve que la sécurité profonde dont y jouissent tous les voyageurs. Ils peuvent errer sur les confins mêmes du Soudan, à deux cent cinquante lieues d’Alexandrie, à l’abri de tout danger; et nous avons pu voir hier sans la plus légère appréhension, quoique non sans peine, deux de nos amis nous quitter pour remonter jusqu’à la seconde cataracte. L’Europe aurait donc grand tort de désespérer de l’Égypte ; et pour peu qu’elle lui tende une main sccourable, elle y pourra féconder à coup sûr une foule de germes excellents, qui y restent toujours, et que de si longs malheurs n’ont pu détruire.

Agréez, etc.

LES FEMMES

Ile de l*hil;c, 7 décembre 1855.

Monsieur,

Ce n’eSt pas auprès de vous que j’ai besoin de m’excuser si j'insiste sur ce grand sujet de la condition des femmes. Vous savez trop de quelle importance elle est dans toutes les sociétés, et même dans celle-ci, pour vous étonner si je reviens sur une matière aussi grave, que je n’ai fait qu’indiquer à la fin de ma dernière lettre. J’ai parlé d’abjection, et je vous assure qu’à tout prendre le moL

n’est pas trop fort. Je pourrais même dire qu’il ne l’est point assez encore pour rendre ce que je voudrais vous exprimer, et ce que je vois, du moins en partie, dans ce rapide voyage. Vous comprenez bien qu’il ne m’a pas été donné de pénétrer dans l’intérieur des ménages, je n’oserais pas dire des familles. Mais si je n’ai pu surprendre des secrets, j’ai observé assez de choses extérieures pour vous transmettre quelques-unes de mes impressions; et je ne veux pas faire aujourd’hui davantage.

On sait, sans qu’il soit à peine besoin de le rappeler, qu’ici toutes les femmes qui sortent sont voilées. 11 n’y a guère que des mendiantes, quelques vieilles femmes de la plus basse classe, ou les aimées impudiques, qui osent se découvrir le visage. Les femmes, même les plus misérables, prennent le soin de cacher leurs traits. Le linge qui recouvre leur tête se rattache par un petit morceau de cuivre jaune à un autre linge qui monte 'jusqu’audessus des joues. Les yeux seuls sont. libres, parce (iue c’est indispensable pour se conduire ; et la physionomie reste à peu près complètement insaisissable.

Si par hasard quelque femme du peuple n’a pas eu la précaution de se dérober ainsi aux yeux du public, elle prend un coin de son fichu

LL S FEMMES

quand vous passez à côté d’elle, et le ramène vivement devant son visage, où elle le maintient avec sa main tout le temps que vous pouvez la voir.

Pour les femmes d’un rang plus élevé, pour les dames, ce soin est encore plus strict. Elles sont hermétiquement enveloppées de leurs voiles souvent très-nombreux et très-épais. On y pratique des trous pour les yeux, qui brillent dans cet enfoncement obscur d’assez d’éclat, et qui ne laissent pas que d’être assez vifs.

Quant à la tournure, les voiles ne la cachent pas moins qu’ils ne cachent le visage, ou plutôt ils la déforment. Du moins, j’espère poulies dames égyptiennes qu’elles sont mieux faites qu’elles ne le paraissent. Sauf des exceptions trèsîares, je n en ai pas vu une seule qui fût, sous cct étrange costume, élégante et bien tournée. Comme elles marchent fort peu, et qu elles ont la chaussure la plus incommode du monde, quand par hasard elles sortent, elles marchent avec peine. Le soin de tenir les voiles dont elles sont affublées les gêne beaucoup - et il y a toujours quelque chose de disgracieux dans leur pesante allure. On dirait qu’elles sont toutes paralysées et en quelque sorte hydropiques. Mais c est le velement seul qui leur donne celle fâcheuse apparence; et à voir les fils qui so*--

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