LE T T H ES SU K L'EU Y U TE
tcnL d’elles, il est certain qu’elles doivent être aussi bien constituées qu’eux. Leur habillement leur rend donc un bien mauvais service, à moins qu’il ne soit fait pour tromper les regards des profanes et des inlidèles.
11 est vrai qu’on les rencontre très-rarement à pied. Elles sont le plus ordinairement à âne ou à cheval, s’y tenant à califourchon ; ou bien, elles sont montées à chameau, installées sur des espèces il 'étagères, où elles se font équilibre à deux, parfois même à quatre, sur le dos oscillant, mais solide, de la bête. Quand les harems se déplacent ainsi, on les voit passer dans les rues de la ville, ou sur les routes, avec une curiosité qui ne peut pas aller plus loin que quelques regards rapides.
Les femmes sont donc à peu près invisibles, même quand le harem ne les ensevelit pas dans son obscurité infranchissable. On croit généralement que c’est le Koran qui prescrit le voile; mais la paraît que cette opinion est erronée. Le général Soliman-Pacha, interrogé par notre ami, M. Senior, aflirma que le Koran, loin de recommander le voile, engage les femmes à montrer leur visage âussi bien que leurs mains et leurs pieds. Le général n’est pas un uléma. Mais il a au moins pour lui l’une des quatre sectes orthodoxes de l’isla-
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misme, qui soutient aussi que les femmes ne sont pas tenues de se couvrir le visage.
Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas le Kornn qui a inventé le voile, et que cet usage est, en Orient, beaucoup plus ancien que Mahomet. Mais, comme le prophète invite, quoique assez obscurément, les femmes des croyants à laisser tomber leurs voiles jusqu’en bas (Sourate xxxm, verset 59), ce qui n’était jadis qu’un usage peut-être est devenu aujourd'hui comme un devoir religieux, dont on s’écarte le moins possible. Le Koran , d’ailleurs, indique les limites dans lesquelles on doit se renfermer ; et il permet des exceptions devant certains membres de la famille (Sourate xxxm, verse t55).
Le voile a peut-être deux avantages pour les femmes.
Dans un pays où l’on tient assez peu de compte d’elles en général, c’est sans doute une sorte de raffinement de coquetterie, bien que l’application en soiL assez rare, puisqu’on ne sort presque jamais. Mais, en ne montrant rien, on laisse tout deviner; et pour peu que les imaginations soient vives, elles vont fort au delà des réalités. Le voile est donc comme une excitation des désirs.
Une autre utilité plus réelle du voile, c’est
LETT Il ES SUIt L’EGYPTE
qu’il dérobe absolument le visage. Chez nous, (elle fille, parce qu’elle est laide, peut rester longtemps et même toujours sans trouver de inari. Le voile épargne ces mécomptes aux femmes, s’il en prépare d'ailleurs «à l’époux. Jamais, ici, on ne connaît la figure de celle qu’on épouse; et la surprise du mari, quand il découvre pour la première Fois le visage de sa femme après la noce, si elle est parfois agréable, peut être aussi plus d’une fois très-pénible. 11 est vrai qu’il s’en peut consoler assez vite, soit en pensant à prendre une femme 'de plus, soit en pensant à un divorce prochain. Mais, grâce au voile, la femme a été épousée; et du moins elle est sûre que sa laideur ne la forcera pas de demeurer vieille fille.
C’est que les infortunées ont assez peu de choses pour racheter ce désavantage naturel, si par malheur elles en sont affligées. Les femmes, dans ce pays, et je crois pouvoir ajouter, dans tous les pays musulmans , ne savent guère s’occuper.
En général, on ne leur a rien appris; et la vie qu elles mènent les maintient, sauf quelques exceptions honorables, dans une ignorance profonde de toutes choses, ainsi que dans une oisiveté qui empêcherait tout développement, même dans les natures les meilleures.
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Vous vous rappelez comment la plupart, dans les classes inférieures, soignent leurs enfants, tout en les aimant beaucoup. Ajoutez que, dans ces classes, elles ne savent pas coudre d’ordinaire, parce que, employées à de rudes travaux, elles n’en ont pas même le temps.
Dans les classes élevées, le mal est autre; mais il est encore bien grand. Comme, par suite de la polygamie, il est impossible de donner à toutes ces femmes le gouvernement domestique, elles ne peuvent pas apprendre à tenir une maison que se disputeraient vingt rivales, et qu’on abandonnait autrefois à la discrétion des eunuques. Aujourd’hui, en Egypte, l’administration des harems est confiée, soit à la mère du maître, soit à celle des femmes qui a eu le bonheur d’être la première à enfanter. Celle-là est occupée des soins qui lui sont remis. Mais les autres n’ont rien à faire, et l’emploi de leurs longues heures n’est pas très-facile. Quelques-unes se rendent fort habiles aux ouvrages de la main, comme le prouvent certains travaux merveilleux sortis des harems; d’autres lisent de la poésie et des romans; et c'est dans son harem que Méhémct-Ali apprit à lire, à l’âge de plus de quarante ans.
Mais la plupart des femmes demeurent sans une
sérieuse occupation. Leurs parures mêmes ne dépendent pas d’elles, et, comme le remarque Montesquieu, « Ce soin qui semble leur convenir si bien, et qui partout ailleurs est le premier de leurs soins, ne les regarde pas. On leur donne leurs habits comme on ferait à des enfants. »
Aussi, en visitant à Alexandrie la maison des Sœurs de Saint-Vincent de Paul, je comprenais bien que le plus grand service qu’elles puissent rendre à des femmes musulmanes, c’est de leur apprendre à tenir une aiguille. Ces excellentes Sœurs n’ont pas manqué de celte sagacité, et la couture est la principale habileté qu’elles tiennent à donner à leurs élève's. C’est un talent fort utile déjà pour des Européennes qui sont libres, mais pour des Mahométanes, c’est un talent inappréciable; et, si toutes les femmes riebes savaient employer h ces innocents labeurs la vie du harem, elles seraient sauvées de l’ennui, contre lequel elles doivent avoir grand’peine à se défendre, et même de bien des dangers qu’elles y courent.
Mais l’instruction que donnent les Sœurs d’Alexandrie et du Caire est faite pour bien peu de filles, malgré tout leur zèle et toute leur charité. Il faudrait que l’éducation des femmes fut regardée comme utile par les familles musulmanes;
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et cette éducation, déjà comprise si mal chez nous, comment voulez-vous qu’elle le soit mieux dans ces pays à demi barbares? Je ne crains pas de le dire, tant que les femmes resteront ici ce qu’elles sont, les progrès de la civilisation n’auront rien de bien profond ni de bien durable.
D’où viendra la réforme? C’est la plus délicate de toutes et la plus intime, et les hommes au ront beaucoup à faire sur eux-mêmes avant de pouvoir rien faire sur les femmes qui leur sont soumises. Je sais , par plus d’une confidence indirecte, qu’ils se plaignent de n’avoir point de compagnes, et de ne trouver rien qui les puisse attacher de cœur et d’esprit dans les êtres auxquels ils s’unissent par les liens que vous savez. Mais à qui la faute, si ce n’est aux maris? 11 est vrai que la génération actuelle, qui souffre et qui se plaint, n’a pag fait l’état présent des choses, triste héritage d’un passé qu’elle subit et qu’elle continue, tout en le condamnant. Mais le mal engendre le mal ; et quand les hommes ont réduit les femmes à la situation déplorable où elles se trouvent dans ces climats, ils ne se doutaient pas qu’elles se vengeraient un jour de leur dégradation, en laissant aussi vide l’Ame de leurs maris, ou plutôt de leurs maîtres.
Il faut être juste envers le Koran. Ce n’est pas lui qui a fait celle dégradation. Il a trouvé des mœurs détestables qu’il n’a pu changer, tout en les combattant sur bien des points. Il n’a pas relevé la femme, je 1 avoue ; mais il ne l'a pas rabaissée autant qu’on pourrait le croire en voyant ce qu’elle est aujourd’hui chez les nalions de l’Islam. Il reconnaît bien à l’homme la supériorité incontestable que la nature lui donne (Sourate îv, verset 58, et Souralcn, verset 228), sans penser peutêtre, comme la Bible, que cette supériorité soit un. châtiment de cellesur qui elle s’exerce (Genèse, ni, 16). Il va même jusqu’à permettre au mari d’employer la force en cas de désobéissance.
Mais, à côté de ces prescriptions humiliantes et sévères, il en a de plus douces et de plus faciles. Dans la Sourate quatrième, consacrée aux femmes par son titre même, bien qu’elle contienne aussi beaucoup de choses qui leur sont étrangères, il recommande à plusieurs reprises la douceur et les bons procédés envers elles (Sourate îv, verset 3). Parfois même, il a exprimé, avec autant de délicatesse que de profondeur, les vrais rapports du mari et de la femme, tels que les comprennent parmi nous les unions les plus intelligentes et les plus dévouées. Dans un de ces élans d’admiration et dereconnais-
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sance envers Dieu, qui sont si fréquents dans le Koran, Mahomet s’écrie : « C’est un des signes de sa puissance de vous avoir créés de poussière; c’en est un aussi de vous avoir donné des épouses, sorties de vous-mêmes, pour que vous habitiez avec elles. Il a établi entre vous l’amour et la tendresse. 11 y a dans ceci des signes pour ceux qui réfléchissent. » (Sourate xxx, verset 20.) Ailleurs, Mahomet commence la Sourate spéciale aux femmes en disant : « O hommes ! craignez le Seigneur quPvous observe ; et respectez les entrailles qui vous, ont portés. »
Voilà donc dans le Koran l’épouse et la mère. Pour peu que les mœurs eussent été capables de seconder et de développer ces principes religieux, rislamisme était sauvé; et la société musulmane pouvait grandir et s’améliorer sur la base sainte de la famille.
11 semble résulter de quelques passages assez clairs du Koran (Sourate îv, verset 27), qu’avant la mission du prophète les incestes avec les mères et les Hiles étaient assez fréquemment en usage, tout révoltants qu’ils sont. Il n’est pas probable que Mahomet eût songé à les défendre s’ils n’eussent point eu lieu ; et la réprobation dont il les frappe semble démontrer qu’ils ne soulevaient pas, avant
lui, la conscience et l’horreur des peuples auxquels il s’adresse. Jusqu’à un certain point ces infamies sont beaucoup plus possibles dans un pays et sous un climat où les femmes sont nubiles de si bonne heure. Il n‘y a qu’une très-petite différence d'age entre les fils et les mères, entre les pères et les filles. Mais je détourne la vue de ces abominations.
Une réforme moins douteuse, c’est celle que Mahomet a faite à l’égard des filles nouveau-nées. Il paraît avéré que c’était l’usage chez les Arabes des temps antérieurs d’enterrer très-souvent leurs filles toutes vivantes, quand une considération quelconque de famille ou d’intérêt leur faisait détester une naissance qu’ils n’attendaient pas, ou plutôt qu'ils redoutaient (Soura te lxxxi, versetS). Mahomet défendit ces meurtres effroyables, et parvint à les supprimer parmi ses premiers adhérents. Dans le fameux serment d’Acaba, que lui prêtèrent, dès le début de son apostolat, douze des principaux chefs de tribus, il leur fait jurer de ne pas tuer leurs enfants. M. Caussin de Perceval, dans son excellent ouvrage sur l’IIisloire des Arabes (tome III, page 2), n’a pas manqué de signaler ce fait., qui honore Mahomet, en montrant contre quelles mœurs le réformateur avait à lutter.
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Mais, en dépit de ses efforts les plus énergiques et les plus louables, il n’a pas racheté la femme, en Orient, de la malédiction qui semble peser sur elle, et qu’Ève, la première, a subie de la bouche même de Dieu, d’après la Genèse. Il faut voir dans les commentaires de la loi musulmane, et spécialement dans celui de Khalil-ben-Ishak, si bien traduit par le savant M. le docteur Perron, de quelles humiliations sans fin on l’abreuve. Dans les pratiques si minutieuses de la dévotion mahométane, on lui rappelle sans cesse l’impureté inévitable dont la nature la frappe périodiquement, et on lui en fait comme un crime que rien ne peut effacer. Tant qu’une femme est un peu jeune, elle ne peut venir à la prière commune, parce que sa présence pourrait y distraire les fidèles, et il faut qu’elle soit passée d’âge pour qu’on l’y souffre.
Malheureux sexe ! on dirait, si les Mabométans croyaient à l’Écriture sainte des Chrétiens, que l’homme se venge encore sur lui du mal que jadis la femme lui a fait en le rendant indigne de l’Eden.
Mahomet n’est pas davantage coupable de la polygamie et du divorce. 11 a trouvé ces deux institutions déplorables. Il n’a pas songé, il est vrai, à les faire disparaître, tant elles étaient en-
racinées dans les habitudes et les croyances de ces populations. Mais il a réglé avec équité et douceur les conditions de la répudiation; et il s’est sans doute inspiré à cet égard du Deutéronome, qui, lui aussi, admet le divorce et le règle avec une sorte de mansuétude. (Deutéronome, chap. xxiv, versets 1 , 2, o.)
Quant à la polygamie, on aurait bien lort également d’en accuser Mahomet. La Bible est là pour attester que, longtemps avant lui, cette pratique était replie en Orient. (Bois, I, chap. xr, verset 5.) On connaît, de reste, les sept cents femmes et les trois cents concubines de Salomon; et si les sages se permeltafent de telles licences, que devait être la conduite de tous les gens assez riches pour entretenir des sérails?
Mahomet borna la polygamie à quatre femmes légitimes. C’était, selon toute apparence, une grande restriction apportée aux passions des hommes opulents de cet âge, comme c’en serait peut-être encore une aujourd’hui. Le prophète va même plus loin; et il est évident qu’il incline, du moins dans ses préceptes, si ce n’est dans ses exemples, à la monogamie. Dans la fameuse Sourate quatrième, ij dit expressément, verset 5 : « Si vous craignez « d’être injustes, n’épousez qu’une seule femme
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« ou une esclave. » Il est vrai que Mahomet, au lieu de se borner toute sa vie à une seule femme, comme au temps où il était le mari de la veuve Khadidja, en eut jusqu’à neuf. Mais c’était le privilège du prophète, dont les Imans, qui prétendent en descendre, n'ont pas manqué d’hériter.
Il est certain, monsieur le Rédacteur, que si les ulémas, armés de ce texte du Koran, voulaient s’en servir habilement, ils pourraient faire triompher peu à peu la monogamie sur la coutume déplorable qui la remplace. Je ne dis pas qu’il n^. fallût beaucoup de persévérance et d’adresse pour accomplir celte réforme radicale. Mais elle a tant d’importance, qu’il serait digne de Ja politique généreuse du chef des croyants, d’Abdoul-Medjid, de la tenter. 11 serait soutenu dans cette entreprise par toute cette partie de ses sujets qui est restée fidèle à la monogamie, et par la sympathie de toutes les nations civilisées. 11 y aurait, là de quoi régénérer l’Orient. Il ne s’agit pas de faire disparaître le Koran; il s’agit seulement de le bien interpréter; et les explications des docteurs suffiraient à préparer et à faire une révolution morale dont cette malheureuse société a tant besoin.
Les sociétés chrétiennes où nous vivons, si prospères aujourd’hui et si supérieures malgré
tous les vices qui les déparent encore, n’ont jamais connu les désastres que la polygamie entraîne. Il paraît, d’après une citation de Montesquieu (Esprit des lois, livre XYI, ch. n), que l’empereur Valentinien, vers la fin du quatrième siècle, essaya d’établir la polygamie. Malgré la permission impériale, elle fit peu de progrès; et Théodose n’eut pas de peine à l’abolir. Les usages y résistaient plus encore peut-être que la croyance religieuse.
' Au contraire, dans les populations que je visite, l’usage est beaucoup plus fort que la loi; et la loi n’a fait que le suivre docilement. Il eût été digne d’un homme de génie comme Mahomet de tenter une lutte où peut-être il aurait succombé, mais qui lui promettait une gloire bien pure s’il en fût sorti vainqueur. J’avoue qu’il aurait rencontré de bien grands obstacles; et, pour vous en donner une idée, monsieur le Rédacteur, permettez-moi de vous raconter un fait qui s’est passé dans une des villes principales de l’Egypte, quelques jours avant que nous y vinssions. Il vous montrera à quels préjugés tenaces Mahomet aurait eu affaire.
Les négociants de la ville étaient en discussion avec le gouverneur, homme aussi avide qu’inique et grossier. La discorde en était venue à ce point, que le wahil, ou secrétaire du divan, avait pris lui
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même parti contre le gouverneur, qui, ne sachant pas écrire, était fort gêné par la révolte de celui qui tenait la plume à sa place, et sans lequel il ne pouvait plus rien. Le wakil avait juré par son mariage qu’il n’écrirait plus une ligne pour le magistrat prévaricateur. Les négociants croyaient à sa promesse solennelle, et l’homme, en effet, tenait hon. Mais la résistance ne fut pas de très-longue durée. Par des menaces ou.par des moyens plus séduisants peut-être, le gouverneur le fit céder; et le malheureux écrivit une pièce assez importante. Grande rumeur aussitôt, non pas parmi les négociants trahis, mais, le devineriez-vous? parmi les parents de la femme du wakil. Il avait juré par son mariage, ce qui veut dire que, s’il manquait à son serment, il divorcerait, et que sa femme ne serait plus sa femme. Il fallait qu’il tînt parole, et les parents ne le quittèrent point qu’il n’eût accepté le divorce, que la pauvre femme ne voulait pas plus que lui. Vous voyez l’importance qu’on attache ici ail saint nœud du mariage. Un serment en l’air, qui n’avait qu'un intérêt tout personnel, suffit à le rompre. Si le mari avait pu croire qu’une promesse aussi banale dût lui coûter une union à laquelle il tenait, il ne l’aurait pas faite sans doute. Mais les parents, scrupuleux observateurs du serment, n’entendaient
pas raillerie sur un si grave article, et ils n’hésitèrent point à sacrifier l’établissement de leur sœur. Ne trouvez-vous pas que ce sont de véritables héros?
En vous parlant des femmes, monsieur le Rédacteur, je serais tout naturellement amené à vous parler des harems. Mais je m'arrête devant ces secrets inviolables, et j’ose à peine risquer quelques mots sur ce délicat sujet. Si vous interrogez miss Martineau sur l'intérieur de ces asiles, pour ne pas dire de ces prisons, elle vous dira ce qu’elles sont et quelles tristesses les habitent. Elle vous dira l’impression terrible qu’elle en a rapportée, et qui lui a inspiré les pages les meilleures peut-être de son livre sur l’Egypte et la Syrie. Les hommes ne peuvent avoir, comme elle, le privilège de pénétrer dans les harems. Mais je crois qu’elle ne s’est pas trompée; et, d’après ce qu’on m’a rapporté, miss Martineau n’a été que vraie, tout affligeant qu’est son récit.
Les riches possesseurs de harems sont en général fort doux et .même fort généreux envers leurs épouses et leurs esclaves. Mais ils ne peuvent pas faire que bon nombre de ces femmes ne désirent la liberté, et que quelques-unes ne sentent d’autant plus le poids de leur chaîne, qu’elles savent au-
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jourcThui de mieux en mieux ce que sont les femmes de 10ccident ? pour les voir et les entretenir assez fréquemment. Ils peuvent encore moins faire que toutes ces femmes, vivant les unes auprès des autres, sous le même toit, sous le même maître, unique pour toutes, ne se jalousent et ne se querellent entre elles. Ils ne peuvent pas éteindre les passions de tout genre qui les agitent, dans l'oisiveté habituelle à laquelle elles sont condamnées, et dont elles sont les premières à souffrir. Que de discordes à calmer! Que de réclamations à salis* faire! Quels enfantillages à contenter, sans compter d'autres soins plus graves!
Il est constaté par divers passages du Koran (Sourate xxxm, verset 29), que le prophète n’a pas été plus tranquille avec ses femmes que ne le sont les simples croyants. Il a été plus d’une fois assailli et fatigué de leurs demandes incessantes et de leurs convoitises de toutes sortes. Plus d'une fois il a dû leur céder; et c’est ainsi que, dans un verset fameux (même Sourate, verset 52), il s’engage, pour obtenir enfin la paix, à ne plus avoir de femmes légitimes outre les neuf qu'il possédait. Il ne pouvait acquérir que de nouvelles esclaves. D’autres fois, le prophète, à bout de concessions et de complaisances, devait en arriver à menacer ses neuf femmes du
divorce, et leurs prétentions ne reculaient que des vant l’effroi d’une séparation. Si un homme tel que Mahomet avait des querelles si douloureuses dans son intérieur, il est à présumer qu’aujourd’hui les croyants n’y sont pas plus en repos. Les femmes ne sont donc pas les seules à désirer un changement, et il est bien possible que les maîtres des harems en soient à peu près aussi désireux qu’elles.
Je n’insiste pas sur des considérations si scabreuses, et je ne connais pas assez les choses pour assurer que j’en juge bien. Mais si les deux parties intéressées souhaitent si ardemment la réforme, il se pourrait que la réforme ne fût pas aussi éloignée qu’on le croit. Les exemples de la civilisation pourraient féconder ces germes assez promptement, et ce premier progrès en produirait bien d’autres.
Il y a, m’a-t-on dit, quelques Turcs et surtout des Arabes qui ont voulu commencer très-résolument cette révolution, et qui, pour leur compte personnel, se sont mis à vivre «à l’européenne, c’est-à-dire à n’avoir qu’une seule femme, et à élever soigneusement les enfants qu’ils en ont, comme de bons pères de famille. Bien plus, ils ont essayé de produire leurs femmes en public et à visage découvert. Il ne s’agissait pas de les produire dans la
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société, bien entendu; car la société, telle que la pratiquent nos salons, est absolument inconnue dans les pays musulmans; et le harem explique de reste cette lacune, qui a une foule de conséquences fâcheuses, qu’il seraitbien inutile de développer. Mais si ces musulmans courageux ont persévéré dans leurs louables résolutions, et s’il en est encore plus d’un qui, à l’heure qu’il est, conserve l’unique compagne qu’il avait alors, et lui soit resté exclusivement fidèle, l’exhibition des pauvres femmes, passez-moi le mot, n’a pas réussi. Je ne sais si une ou deux osèrent se montrer; *et elles furent reçues de telle sorte, qu’elles ne songèrent pas à renouveler la tentative, tout honorable qu’elle était. Ainsi, les mœurs publiques s’opposent encore énergiquement à cette révolution, qui nous paraît si simple. Peutêtre n’avait-on pas mis dans l’exécution de ce dessein toute la prudence nécessaire. Il y faudrait toute la puissance d’un gouvernement persévérant et sage, et ce n’est pas en un jour que les meilleures intentions peuvent prospérer.
Mohammed-Saïd, à peine arrivé au pouvoir, abolit l’esclavage, voilà plus d’un an, devançant en cela les exigences des nations occidentales venues au secours de l’Islamisme, que menaçait la Russie. Cette mesure si louable du vice-roi a été exécutée
avec vigilance et rigueur; et comme les lieux par où l’on introduisait les esclaves étaient bien connus et en petit nombre, il n’a pas été difficile de fermer les marchés, et de prévenir toutes les fraudes, que les marchands d’ailleurs n’auraient pas risquées parce qu’ils étaient bien sûrs du châtiment qui les attendait. De l'abolition de l’esclavage est sortie cette conséquence pour les harems qu’ils n’auront plus de femmes esclaves. C’est un point considérable. Ils n’auront plus que des servantes, pour femmes inférieures à côté des épouses favorites et légales. Cette modification, déjà si profonde, s’est faite sans que personne ait réclamé. C’est un favorable augure. Bien plus, les femmes esclaves des harems ont été déclarées libres, comme tous les autres esclaves de l’Égvpte. Elles auraient pu sortir de leur prison, si cette prison leur eut été trop dure. 11 en est bien peu qui aient fui leurs maîtres, et c’est un fait digne de remarque.
Ainsi l’état présent des choses change déjà chaque jour en s’améliorant.
Attendons mieux encore de l’avenir.
Ce qu’on peut affirmer, et c’est une base excellente déjà, c’est que la conduite des femmes avant le mariage, c’est-à-dire des jeunes filles, est excellente. Les chutes chez nous sont assez rares. Mais ici
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elles le sont bien davantage encore; et il est presque inouï qu’une jeune fille ait cédé. Il est vrai que les parents la veillent de très-près, et que toute la famille s’entend pour faire la garde la plus clairvoyante. Mais les jeunes filles ne se défendent pas moins elles-mêmes qu’on ne les défend; et elles sont à l’abri de toutes les surprises par leur propre résolution, plus encore que par la surveillance dont elles sont entourées.
Je n’affirmerais pas, tout en le souhaitant, que plus tard le mariage soit aussi chaste. Mais c’est déjà beaucoup que la jeunesse le soit. Une fille qui succomberait serait une fille perdue, et elle serait assurée de ne point trouver de mari. Chez les Hébreux, les scrupules étaient, à ce qu’il paraît, encore plus implacables; et le Deutéronome (chap. xxii, verset 21) ordonne que la jeune fille coupable soit lapidée, absolument comme les adultères. J’ajoute que le Deutéronome atteste, dans le même chapitre, que la singulière coutume à laquelle j’ai fait . allusion dans ma lettre précédente n’était pas spéciale exclusivement aux Égyptiens, comme on l’avait cru. La virginité se prouvait en Judée comme elle se prouve encore ici, à ce que l’on nous raconte.
Devant un fait social aussi considérable que la polygamie, et surtout devant les conséquences af-
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freuses qu’il produit, monsieur le Rédacteur, lu réflexion se porte tout naturellement à en rechercher les causes. Si elles sont inévitables et nécessaires, il faut les subir, tout en les déplorant. Mais si elles dépendent de l’homme, il est bon qu’on sache à quoi elles tiennent, pour voir si l’homme ne pourrait pas les supprimer, après leur avoir donné volontairement naissance.
Montesquieu s’est occupé de cette question avec la sagacité merveilleuse de son génie; et il l’a traitée, soit en plaisantant dans les Lettres persanes, qui n’en sont pas moins sérieuses pour être amusantes, soit avec la gravité que le sujet exige, dans Y Esprit des lois. Je ne crois pas que depuis lui il ait été dit rien de mieux.
La première cause qu’il croit pouvoir assigner à la polygamie, c’est la nubilité précoce des femmes. Elles sont mères à l’âge de neuf ou dix ans, à onze ou douze au plus tard. Formées de si bonne heure, elles se flétrissent non moins vite; et comme le mari se conserve beaucoup mieux et que sa décadence n'est pas aussi prompte, h une première femme il faut en joindre bientôt de nouvelles. Seconde raison : dans un pays où il est si facile de vivre, l’entretien de plusieurs femmes ne coûte point aussi cher que dans les sociétés avan-
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eées comme les nôtres, et Ton peut, sans se trop gêner, entretenir de nombreuses épousés. Troisième raison : il naît dans ces climats plus de filles que de garçons; et, par suite, un seul homme doit être le mari de plusieurs femmes.
Les conséquences de cette pluralité des femmes sont évidentes. Il faut qu'on les séquestre, non pas seulement du monde, mais encore du reste de la famille. Dans l’intérieur même de la maison, le gynécée doit être sévèrement. réservé; et nul autre que le maître ne doit pouvoir en franchir le seuil. Comme on change fréquemment d’attachement et de goût, il n'est pas possible que Ton confie le gouvernement et l’administration de l’intérieur à aucune de ces épouses d’un jour. Elles sont loutes placées sous un joug commun, qui leur est souvent odieux, comme ne le sait que trop le bon Usbeck ; perpétuellement assiégé par les querelles de ses favorites et de ses eunuques. Enfin, la réclusion et la surveillance la plus austère peuvent seules lui répondre. de la vertu et de la pudeur de ce sexe passionné.
Montesquieu semble faire grand cas de cette ^ dernière condition; et il n’hésite pas à dire que les femmes ainsi emprisonnées ont des mœurs admirables. N’en déplaise à son génie, il m’est
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bien difficile de sentir ici ta moindre estime et la moindre admiration. Belle vertu que celle qui a besoin de verrous !' Beau mérite que celui d’une cavale qui n’a de poulains que quand vous lui permettez d’en faire! Les mœurs ne sont vraiment • admirables que là où, la faute étant possible par la liberté, la raison combat les désirs, et parvient à vaincre la passion. Je crois que c’est faire injure aux dames musulmanes que de supposer qu’elles ne sont sages que grâce aux murailles qui les retiennent. Mais il est certain qu’avec les précautions prises contre elles leur vertu n’a point à briller, précisément parce qu’on ne lui permet jamais de s’exercer librement.
Je ne puis pas non plus admettre les autres raisons de Montesquieu; et je vous prie, monsieur le Rédacteur, d’excuser mon audace si je ne me range pas aux opinions d’un aussi grand esprit. Mais je ne puis croire que la précocité des femmes soit une cause de la polygamie. Cette précocité des femmes en Orient est un fait incontestable. Mais il faut y ajouter la licence des hommes, qui en abusent. Dans nos climats, la loi a fixé l’âge du mariage à quinze ans; et l’usage recule d’ordinaire de trois, quatre ou cinq ans, le moment de l’union.
Si l’usage contraire, par malheur pour nous, préva-
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lait, la nature ne se refuserait pas non plus, sous nos latitudes, à faire bien souvent des mères de douze ou treize ans. Seulement, les mœurs ont été, chez les nations civilisées, plus sages que chez les nations orientales. Elles ne profitent même pas d’une loi moins prudente qu’elles,* et les hommes ne se sont pas lant pressés de flétrir ces fleurs passagères, avant même qu’elles fussent épanouies.
Je ne dis point que dans certaines provinces les filles ne naissent pas en plus grand nombre que les garçons, bien que les statistiques dont se servait .Montesquieu doivent paraître bien suspectes, quand on songe à l’inexactitude même des nôtres. Mais je ne crois pas que la polygamie soit un remède à ce mal; et comme elle n’existe guère que dans les classes riches, toujours assez peu nombreuses, il ne paraît pas qu’elle pût compenser le surcroît des naissances féminines. Chez nous, il est parfaitement constaté qu’il naîL plus de garçons que de filles. Mais il ne l’est pas moins qu'il y a cependant toujours plus de femmes que d’hommes, parce que les travaux virils sont très-souvent dangereux et mortels. Celte supériorité du nombre des femmes serait donc pour nos nations une cause de polygamie, et une excuse, si on le voulait. Pourtant,
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nous nous en abstenons, au grand profil de notre moralité et de notre bonheur. Il est probable que, si on le voulait aussi en Orient, on pourrait également s’en abstenir.
Enfin, la facilité plus grande d’entretenir de nombreuses épouses ne me paraît pas non plus une cause bien puissante. Comme je viens de le dire, la polygamie, malgré celte facilité prétendue, ne dépasse jamais les classes riches; et dans le bas peuple, on supplée au sérail qu’on ne peut avoir par la fréquence du divorce, qui ne coûte que quelques piastres pour le kadi, autant pour la pauvre femme qu’on répudie, et autant pour la nouvelle épousée, qu’on répudiera bientôt à son tour.
Le plus grand mal de la polygamie, à mon sens, c’est d’avoir corrompu et dégradé le mariage. Il n’existe pas avec ses conditions indispensables chez les nations orientales. Il n’y en a jamais qu’une apparence môme dans les unions les plus sincères, puisque le divorce est toujours menaçant et toujours facile. Quand les hautes classes comprennent et respectent si peu la sainteté de ce nœud qui unit le mari et la femme, le père et la mère de famille, ce serait un miracle que, plus bas, on le comprît et on le respectât davantage.
À mon sens encore, la véritable cause de la po-
LES FEMMES
lygamie, c’est bien plus la perversité des mœurs que l’influence très-contestable du climat. Celle perversité, il appartient à tous ceux qui la jugent et la déplorent de la combattre; et ce serait désespérer bien à tort de l’Orient que de s’imaginer qu’elle ne peut pas être vaincue. Pour ma part, j’en ai le ferme espoir, sans être cependant par trop optimiste; et je crois qu’en se rappelant les progrès faits depuis quarante ans en Égypte et même dans tous les pays musulmans, on peut attendre l’avenir sans trop de défiance.
Ce serait une gloire bien belle pour l’Egypte à demi civilisée que de prendre encore cette initiative, après avoir déjà donné tant de nobles exemples.
Agréez, etc.
LE NIL
Suez, le 16 décembre 1855.
Monsieur,
Je viens de voir les merveilles de l’Égypte, depuis Alexandrie jusqu’à l’île de Philæ, en Nubie, où notre course s’est arrêtée comme celle de l’armée française en 1798, d’après l’inscription qu’elle a laissée sur la paroi du temple d’Isis. Ces merveilles m’ont étonné et ravi. Mais la plus grande encore à mes yeux, est celle que les hommes n’ont point faite et qui a permis toutes les autres : c’est le
Nil. En le remontant pendant 200 lieues passées, et en le redescendant ensuite depuis la première cataracte jusqu’à Boulaq, le port du Caire, je n’ai pu me lasser de l’admirer sous les aspects divers qu’il nous offrait, et je me suis bien souvent demandé comment un tel présent de Dieu n’avait pas fait du peuple qui l’a reçu, le plus fortuné et le meilleur des peuples.
Je voudrais, monsieur le Rédacteur, essayer dans cette lettre d’expliquer un si triste problème. La nature ne pouvait pas faire aux hommes un plus beau présent que le Nil; et cependant, à tout prendre, ce fut toujours une population encore bien abaissée et bien peu heureuse que celle des Égyptiens. D’où vient une telle contradiction?
Le Nil, seul parmi les lleuves de la terre, a chaque année une crue périodique, dont la régularité ne s’est pas démentie une seule fois depuis quatre mille ans au moins que les hommes le connaissent et en profitent. Tous les ans, vers le solstice d’été, à la fin de juin, et par des causes qui ne sont encore que très-imparfaitement connues, le fleuve se. gonîle peu à peu, depuis les contrées les plus hautes d’où il descend, jusqu’à la mer où il se jette. Cette crue progressive se développe pendant quatre mois à peu près, et elle arrive à son maxi-