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imim vers le milieu du mois d’oclobre. Puis, le fleuve s’abaisse aussi lentement qu’il a monté; et lorsqu’au mois de juin ses eaux sont le plus réduites, il se gonfle de nouveau comme l’année précédente, avec cette seule différence, que la crue est un peu plus ou un peu moins considérable. En moyenne, elle est de six à sept mètres, c’est-à-dire de dix-huit à vingt et un pieds. Elle est assez rarement au-dessus ou au-dessous.
On comprend que, malgré toute cette régularité, il y a place encore pour certaines anomalies que la nature ne manque jamais de présenter. Ainsi, la crue est plus rapide telle année que telle autre, de môme qu elle est plus forte. Les eaux séjournent plus ou moins longtemps sur le sol, parce que la décroissance a ses oscillations, comme la crue a les siennes. L’ensemble du phénomène ne change pas; mais les détails varient, et la diversité entre des limites fixes se produit en ceci comme en toutes choses. Les années ne sont jamais absolument identiques entre elles.
Selon la hauteur que le fleuve atteint, il arrose une quantité plus ou moins grande de terres.
La loi des liquides, on le sait, est constante; et comme ils sont toujours horizontaux, il suffit d’une différence très-légère pour que tel terrain
soit inondé et qu’un terrain voisin ne le soit pas.
Cette périodicité est déjà un grand bienfait. Mais le Nil a encore deux autres avantages non moins admirables : il ne dévaste jamais ses bords, et il charrie perpétuellement dans ses eaux gonflées un limon qui est le plus fécondant des engrais.
Lorsque chez nous, ou plutôt dans lé monde entier, les fleuves grossissent, ils roulent comme des torrents, et ils causent toujours des ravages dont la prudence des hommes ne sait pas se garantir, même dans les pays les plus industrieux et les plus civilisés. Le Nil n’a jamais de ces fureurs, de même qu’il n’a jamais de ces surprises. Il a creusé son lit, qui ne se déplace presque point, dans une sorte de grand canal où ses eaux sont encaissées. Comme cette année, par exemple, il avait commencé à descendre le 1 1 octobre, ses rives, qui sont le plus souvent à pic, étaient déjà élevées de deux ou trois pieds au-dessus des eaux pendant notre voyage. Dans quelques mois, et surloutcn juin, les rives auront vingt pieds au-dessus de l’étiage. Le fleuve, non moins large, mais moins profond, s’écoulera entre ces murailles qu’il se fait lui-même, comme une rivière s'écoule paisiblement dans l’écluse où 1 art de l’ingénieur la dirige.
Aussi les voyageurs trop peu prudents ou mal
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renseignés qui remontent le Nil dans le printemps ou au commencement de l’été, ne voient-ils rien de ses rives, qui surplombent toujours le bateau.
La vitesse du fleuve n’est ordinairement que de 70 centimètres par seconde, c’est-à-dire de 2 kilomètres et demi à l’heure. Dans les hautes eaux, il marche beaucoup plus vite; mais il ne fait guère plus d’une lieue. C’est que sa pente est presque aussi régulière que ses crues. Assouan, sur les confins de la Haute-Égypte et de la Nubie, n’est au-dessus de la Méditerranée que de 180 mètres, répartis sur une étendue de 250 lieues; Thèbes est à 120 mètres environ; Syout est à 95; et le Caire n’est plus qu’à 14, à 50 lieues de la mer. Ainsi, la pente est insensible; et elle diminue pa degrés successifs et presque égaux. C’est pour cela que la course du fleuve n’est jamais impétueuse.
Mais ce régime si calme du Nil et sa périodicité, qui ne fait jamais attendre l’agriculture, ne sont rien auprès du limon qu’il dépose partout où il étend ses eaux bienfaisantes. Tous les ans ce limon vient féconder les terres, qu’il lave en les dessalant, et l’heureux cultivateur n’a point à s’occuper de l’engrais, puisque la nature le lui fournil aussi excellent qu’inépuisable. La science moderne n’a pas manqué d’analyser ce merveilleux produit,
cl la chimie nous a dit de quoi il se compose. La silice et l’alumine y jouent le principal rôle, puisque l’une y entre pour 42 parties sur 100 et l’autre pour 24 ; le peroxyde de fer y est pour 15, et e’csl lui qui donne aux eaux du Nil cette couleur roussàtrc que nous leur avons vue, et qu’elles gardent pendant toute la crue, pour redevenir à peu près bleues pendant l’étiage. Il faut ajouter à ces principaux éléments des carbonates de chaux et de magnésie, de la matière organisée et de l’acide ulmique, et enfin 10 pour 100 d’eau à peu près.
Telle est la composition decclimon, dont l’antiquité admirait les effets, non moins que nous, sans les connaître aussi bien. Il paraît que sa vertu fécondante lient surtout à la présence de celte faible portion de matière organisée, qui se monte à 2,80 pour 100.
D’où vient celte matière organisée? Et comment peut-elle se renouveler chaque année dans une proportion qui ne s’altère point? C’est là une question bien obscure, et ce n’est guère que par des hypothèses qu’on y peut répondre.
On croit que dans les plaines immenses que traverse le Nil au centre de l’Afrique, et où personne encore n’a pénétré, il y a des multitudes
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d’animaux sauvages qui y vivent en troupes innombrables. Leurs détritus de tout genre sont entraînés par les eaux qui couvrent ces plaines à l’éptfque des crues; et c’est une sorte de guano, d’ailleurs très-mitigé, que charrie le fleuve.
A cette première explication on en ajoute une autre. Des rives du Nil, constituées comme je viens de le dire, il se détache sans cesse dans les hautes eaux des masses considérables de terre, qui sont délayées presque aussitôt ; et ce sont ces apports successifs des rives qui forment le limon et l’engrais. Celte seconde explication, qui est trèsvraie à certains égards, a le tort d’être incomplète; et il resterait à dire comment la matière organisée se trouve déjà dans les portions de terre qui s’éboulent sous l’action des eaux.
Voilà pour la composition et la nature des eaux du fleuve. Mais sa crue périodique et si remarquable a donné lieu à bien plus d’hypothèses encore, depuis les temps les plus anciens et dans les temps modernes. I/opinion la plus générale, c’est que ce sont des pluies torrentielles, tombées dans le centre de l’Afrique vers l’équateur, qui font ainsi gonfler le fleuve. 11 faut ajouter que ces pluies doivent être aussi régulières que l’inondation ; et alors le phénomène de ces pluies à jour fixe n’est
LETTKES SUll L’EGYPTE
guère moins étonnant que la croissance du Nil, si exacte chaque année depuis plus de quatre mille ans, «à trois ou quaire jours près, aux environs du solstice d'été.
Une hypothèse fort étrange, c’est celle de M. De La Chambre, le cartésien. 11 suppose que c’est le nitre, contenu dans les terres voisines du fleuve, qui se dilate et bouillonne sous l’action de la chaleur à certaine époque de l’année, et qui gonfle les eaux dans lesquelles il se mêle. Après le bouillonnement et l’évaporation, le nitre revient à son élut naturel, et le fleuve redescend comme il avait monté. On peut voir cette idée originale développée tout au long dans un beau volume in-4° que De La Chambre publia en 1005. 11 l’avait émise longtemps auparavant; et, si on l’en croit, le célèbre Campanella, à qui il l’avait soumise, l’avait trouvée des plus raisonnables. Ce qui ne l’est guère certainement, c’est la préface, où l’auteur, comparant Louis XIV au Nil, s’efforce, dans les amplifications les plus outrées, de prouver toutes les ressemblances que le grand monarque peut avoir avec le grand fleuve, tous deux illustres, tous deux féconds en bienfaits, tous deux puissants, tous deux uniques, etc. L’auteur croit, du reste, que le limon charrié par le Nil, quelle qu’en soit la
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quantité, ne vient absolument que de l’Égypte.
Mais je laisse, monsieur le Rédacteur, ces explications pour ce qu’elles valent; et je me borne aux faits que j’ai pu moi-môme observer.
En visitant le mekkias ou nilomètre dans l’île de Rodah, au vieux Caire, nous avons pris du limon qui se dépose, aussi pur qu’on peut le désirer, sur les marches du réservoir. Ce limon est une sorte de terre brune (terre d’Égypte), de la consistance d’une argile peu serrée, et dont le grain serait extrêmement fin. 11 est très-doux au toucher; et il a quelque chose d’onctueux et presque de huileux. 11 se dissout fort aisément dans l’eau, et il est à peu près inodore. Quand il se dessèche, il devient trèsdur ; et, ce qui le prouve, ce sont les fentes profondes dont la terre est gercée, quelque temps après que les eaux se sont retirées. Parfois, nos chevaux avaient peine à marcher dans ces ornières sans nombre; et le sol, quand nous en prenions quelques fragments à la main, nous semblait aussi solide et presque aussi lourd que de la pierre.
Mais quelle que soit la nature véritable de ce limon, l’eau où il est en suspension n’est pas seulement propre à féconder les champs, elle est encore exquise au goût. On peut en boire sans inconvénient, même par les plus fortes chaleurs; et
quand on nous en servait dans les gargoulettes, petits vases de terre où l’on fait rafraîchir les liquides, nous la buvions avec délices. Je ne m’étonne pas que les princesses de la famille des Ptolémées, mariées et séjournant en Syrie, en fissent venir jusque-là, et que les sultans, dit-on, s’en soient fait apporter fréquemment à Constantinople.
Le limon ainsi formé dépose chaque année sur les terrains qu’il inonde une couche de sédiment ; et ces couches, en s’accumulant les unes sur les autres, forment cette admirable terre végétale dont je vous parlais dans ma première lettre. En certains lieux, l’épaisseur peut bien aller à 10 ou 12 mètres; et il n’y a pas de raison pour qu’elle ne s’accroisse indéfiniment, d’autant plus fertile à mesure qu’elle devient plus profonde. Il est constaté, depuis Hérodote, qui l’a dit le premier (Euterpe, ch. xm), que le sol de la vallée se relève sans cesse. La science moderne a reconnu que l’exhaussement était à peu près de 0 m ,125 par siècle. 11 est donc assez rapide, comme on le voit ; et, sans avoir des données aussi précises, Hérodote craignait, il y a déjà deux mille trois cents ans, que, les terres se relevant toujours, l’Egypte ne devint un jour inhabitable et quelle ne fût con-
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vertie en un vaste marais par le Nil, qui ne pourrait plus s’écouler.
Ces prédictions ne se sont pas réalisées; et je ne sais quelle cause les conjure perpétuellement. Mais le' fait n’est pas douteux, et il suffit de voir sur les bords les assises superposées du limon séculaire pour se convaincre que le sol est aujourd’hui beaucoup plus haut qu’il ne l’était jadis. Ces assises sont d’ailleurs parfaitement horizontales, et elles correspondent avec une exactitude mathématique, comme me le faisait remarquer M. de Négrelli, aux dignes aussi régulièrement parallèles que présentent à droite et à gauche la chaîne arabique et la chaîne libyque, éloignées du fleuve de deux ou trois lieues tout au plus.
La vallée du Nil, qui a par conséquent cinq à six lieues de largeur moyenne, n’est donc qu’une alluvion, une étroite et longue oasis, une bande de terre, fertile jusqu’au prodige, entre deux déserts qui l’étreignent sans l’envahir, et qui deviendraient bientôt eux-mêmes aussi féconds qu’elle, si la main de l’homme était assez forte pour y porter les eauX en quantité suffisante. Jusqu’où remonte le Nil, et, avec lui, la vallée de végétation qu’il forme? Personne ne le sait; et cette question, qui u sollicité vivement la curiosité des anciens, n’a
pas été résolue par les tentatives et le courage des voyageurs modernes. Nul ne connaît encore les sources du Nil.
Je crois que celui qui est remonté le plus haut est un ingénieur français au service de l’Egypte, M. Darnaud, qui, en 1841, et par ordre deMéhémet-Ali, a suivi le Nil jusqu’à 1,200 lieues audessus de ses embouchures. Du temps d’Hérodote (Euterpc, ch. xxxi), on en savait presque autant, puisque l’on connaissait le fleuve, à ce qu'il rapporte, pendant une navigation de quatre mois de duree. Tout ce qu’on sait de plus aujourd’hui, c’est qu’à une certaine hauteur le Nil est formé de la réunion de deux rivières : l’une, qui est de beaucoup la plus considérable, est appelée Bahr-el- Abyad, ou le fleuve Blanc, à l’ouest; et l’autre, Bahr-el-Azrck, ou le fleuve Bleu, à l’est.
On dit que le vice-roi a l’intention de faire recommencer ces tentatives, qui intéressent la science, et qui n’intéressent pas moins l’Egypte. Il est certainement fort curieux de savoir d’où vient ce fleuve admirable et quelles sont les causes immuables qui le font grossir si régulièrement, sans jamais épuiser sa vertu fécondatrice, laquelle ne paraît en rien diminuée depuis tant de siècles. Voilà ce qui importe à la science européenne. Ce
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qui importe à l’Égypte, c’est de connaître et d’exploiter les richesses naturelles que ces contrées lointaines recèlent en immense abondance. Comme le limon du Nil contient beaucoup de fer, il est prouvé que le fleuve traverse des minerais de cette espèce. Ce serait un bienfait incalculable que la découverte de ces mines. De plus, il semble qu’il y a des mines d’oc, d’argent, de cuivre, etc., sans parler de toutes les productions du sol. Il y a là de quoi provoquer bien des courages et des labeurs.
Il serait digne d’un prince aussi éclairé que Mohammed-Saïd de risquer une expédition nouvelle. On est parvenu déjà au quatrième degré de latitude nord. C’est de là qu’il faudrait partir et commencer les explorations. L’expédition devrait comprendre des savants de plus d’un ordre. La minéralogie, la botanique, l’hydrographie, l’astronomie, la géographie surtout, auraient bien des conquêtes à faire. Découvrir les sources du Nil, ce serait immortaliser son nom, et celui du prince qui aurait favorisé la solution d’un si beau et si dangereux problème. Le fleuve mieux connu n’en serait pas moins fécond.
Vous voyez sans peine, monsieur le Rédacteur, que le Nil est en quelque façon une immense irrigation naturelle que l’homme n’a plus qu’à diri-
gerpour en tirer tous les trésors qu’elle renferme. Aussi, le plus grand intérêt de l’Égypte, et presque le seul, c’est la construction et l’entretien des canaux. Plus elle en a, plus elle est riche. Elle no possède ni forêts ni mines, ce qui est un énorme inconvénient; mais elle a cette eau admirable qui peut remplacer bien des choses, si elle ne peut suppléer à tout.
L’aménagement des eaux, même dans une propriété particulière, est toujours une chose difficile et de la plus haute importance. Jugez ce qu’il est en Lgypte, dont l’existence tout entière en dépend, et qui a plus de deux millions d’hectares à irriguer. Les princes les plus illustres sont ceux qui s’en sont occupés le plus utilement, et la gloire principale de Mœris (Thoutmosis 1"), de Sésoslris (Rhamsès II ou le Grand), c’est d’avoir construit des canaux. D’autres Pharaons, les Ptolémées, les Empereurs romains, Adrien et Trajan, les Califes mêmes, se sont occupés de ce soin avec plus ou moins d’ardeur, selon qu’ils songeaient à la richesse et au bonheur de leurs sujets. Un des reproches les plus graves que l’on pût adresser à l’anarchie des Mamelouks, c’est qu’ils négligeaient toutes les mesures d’administration générale relatives à l’irrigation du pays. Dès que Méhémet-Ali
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fut le maître, il entreprit avec une sorte de frénésie des travaux de canalisation, et l’on sait tout ce qu’il a sacrifié d’hommes pour achever le Malimou dieh avec une rapidité plus que pharaonique. Quelques mois lui ont suffi pour creuser un canal de vingt lieues de long. C’est dans la même pensée qu’il a fait faire le barrage du Saïdieh, et que le vice-roi actuel en médite un second à cent cinquante lieues de là, près deSilsileh, dans la Haute- Égypte.
Mais vous savez aussi, monsieur le Rédacteur, tout ce que rencontre d’obstacles la répartition équitable des eaux entre des fonds limitrophes. Notre législation, toute savante qu’-elle est, n’a pu régler convenablement ces litiges et ces besoins rivaux. Les particuliers ne s’entendent pas mieux à l’amiable que devant les juges; et c’est à peine si les discussions, ou les procès, s’éteignent quand le cours d’eau appartient au domaine public. Que de sagesse n’aurait-il pas fallu aux cultivateurs égyptiens, que de prudence, quel esprit d’association, quelle bienveillance et quel désintéressement réciproques, pour que le régime des eaux ne causât point entre eux de continuelles discordes, et pour qu’ils apprissent à le soumettre à des règles justes et durables !
C’était une œuvre de haute sociabilité, dont l’Age des Pharaons n’était point capable, et que la plupart des peuples de l’Europe entreprendraient encore aujourd’hui sans succès. Je ne crois pas faire tort aux paysans de nos contrées en pensant qu’ils y échoueraient, si on les plaçait dans les conditions où se trouvent les habitants de l’Égypte. Le Fellah est aujourd’hui hors d’état de résoudre ce problème, même sous l’égide d’un pouvoir éclairé et protecteur. Il n'était pas moins impuissant il y a quelques milliers d’années. Cependant il fallait que le problème reçût une solution, sous peine de laisser la contrée se dépeupler et périr.
C’est là, je le suppose, la cause principale et urgente, bien qu’elle ne soit pas la seule, qui, de si bonne heure, a constitué le despotisme en Égypte, et l’y a maintenu plus ou moins violent jusqu'à nos jours. C’est là ce qui l’y maintiendra longtemps encore, je le crains bien. Il faut un pouvoir supérieur et absolu, qui s’occupe en toute liberté de cet intérêt commun. Il faut, à côté du Nil, pour le régler, pour le seconder et le compléter en quelque sorte, de grandes artères secondaires, sans parler de ces myriades de rivelets que chaque cultivateur doit entretenir sur son fonds.
11 suffit de jeter les yeux sur une carte de la
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Basse-Égypte pour sentir la justesse dé celte métaphore. À voir cette multitude infinie de canaux, qui se ramifient en tous sens et qui s’entrelacent, on dirait de ces veines sans nombre qui sillonnent certaines parties du corps humain, et qu’un adroit anatomiste aurait mises à découvert. Tous ces canaux ont été faits de main d’homme. Au lieu des cinq embouchures que la nature avait données au Nil, les hommes ne lui en ont laissé que deux, celles de Rosette et de Damiette, qui se séparent à quelques lieues au-dessous du Caire. Mais à la place, ils ont créé des cours d’eau artificiels moins considérables; ils les ont divisés et subdivisés; et c’est ainsi qu’en conduisant partout le Nil et sous toutes les formes, ils lui ont permis d’assurer à l’Égypte une fécondité incomparable.
Les villages isolés, les villes mêmes, n’auraient pu concerler les travaux indispensables.
Par la force des choses, la population a été contrainte d’abdiquer entre des mains plus puissantes; et en leur remettant le soin de la faire vivre par l’aménagement du fleuve, elle leur a remis aussi l’absolue disposition des terres et des personnes. Il n’y a jamais eu même l’apparence d’une vie politique chez les peuples d’Égypte; et les sujets ont toujours été, devant le pouvoir qui les régissait, des
esclaves qui ne se sont jamais reconnu le moindre droit. Avec les progrès de la civilisation et des lumières, cet état fâcheux doit changer. Le gouvernement y peut, et il y fera, beaucoup sans doute; mais c’est à la population de se mettre en mesure de profiter le plus tôt qu elle pourra des vues libérales et généreuses de ses chefs. Que d’améliorations sont nécessaires pour compenser cet arriéré de tant de siècles !
Ainsi, le Nil, qui est un bienfait inappréciable de la nature sous ce climat brûlant, a été peut-être une des causes de la ruine de ce peuple.
Quand la Bible parle des sept années de famine qui réduisirent les Egyptiens à se donner eux et leurs terres au Pharaon, elle indique d’où provenait cette famine si prolongée. Ce pouvait être la suite de certains accidents naturels. Mais on peut croire aussi que la mauvaise distribution des eaux y était pour quelque chose; et je me hasarderais à proposer ce commentaire du Livre saint. Les Pharaons n’étaient pas les propriétaires du sol avant que les Egyptiens vinssent les prier de le prendre à la condition de les nourrir. C’était une convention bien singulière ; et je ne m’imagine pas qu’on l’eût tenue longtemps après que le besoin qui Pavait suggérée aurait été passé. Il fallait de plus une
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cause permanente et inévitable, pour que ce contrat léonin pût subsister aussi longtemps qu’elle, tout inique qu’il était pour des gens qui avaient connu une condition meilleure.
Depuis les Pharaons, le peuple d'Égyple a été voué à l’esclavage politique. Je suis très-loin de dire, comme vous le pensez bien, monsieur le Rédacteur, que le Nil soit la seule cause de cette situation désolante; et je sais trop qu’il y a des multitudes de peuples qui sont encore plus esclaves et plus misérables, sans avoir de Nil. Tout ce que je veux dire, c’est qu’en Égypte c’est le régime naturel de ce fleuve prodigieux qui a été une des causes de la tyrannie. Elle y a trouvé comme une nécessité, et comme une excuse assez spécieuse.
Je n’avance cette opinion qu’avec une certaine réserve en ce qui regarde les temps reculés. Mais pour le nôtre, et d’après ce que je vois, je crois pouvoir affirmer que l’Égypte serait bien moins heureuse encore qu’elle ne l’est, si le pouvoir du vice-roi venait à manquer, et si les scheiks-elbéled, les chefs de villages, étaient chargés de s’entendre entre eux pour ouvrir et entretenir les canaux, élever les digues et les barrages, en un mot, pour régler la question du Nil, qui est bien la question vitale du pays.
Je n’en loue pas moins la Providence d’avoir donné aux hommes un fleuve tel que celui-là.
Mais je me dis, non sans une douloureuse réflexion, que les hommes n’ont pas su mettre à profit ce présent admirable et dangereux. Le ciel les aidait; ils n’ont pas eu la sagesse de s’aider euxmêmes.
Agréez, etc.