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LE SCHEIK-EL-BÉLED

Fontaines de Moïse, 18 décembre 1855.

Monsieur,

A la fin de ma dernière lettre, je vous disais quelques mots des scheiks-el-béled ; et j’exprimais le doute que s’ils avaient à réglera eux seuls les intérêts de l’Egypte, ils pussent se tirer à leur honneur de ces difficiles questions. Mais qu’est-ce qu’un scheik-el-béled, en d’autres termes, un chef de village? Il est bon que je vous fasse connaître, du moins en partie, ce personnage, lequel est consi-

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dérable, et môme, à certains égards, tout-puissant, comme vous allez le voir. Je lâcherai d’en faire un portrait fidèle, quoique incomplet.

Le scheik-el-béled est le chef du village. Mais il ne l’est pas à la façon de nos maires de campagne, qui n’ont guère de pouvoir, quoiqu’ils soient encore en mesure de faire beaucoup de bien à leurs administrés, et quelquefois aussi trop de mal, quand ils ne sont pas choisis avec assez de soin. Au contraire, dans un pays où l’organisation administrative est si peu avancée, le scheik-el-béled peut tout sur les Fellahs, sur les paysans qui lui sont subordonnés. S’il est éclairé et bienveillant, il les ménage; s’il est avide et cruel, il peut les pressurer sans mesure; et sa tyrannie, quand il veut l’exercer, ne rencontre pour ainsi dire aucune limite.

Yoici en peu de mots les immenses pouvoirs qui sont remis presque entièrement à sa discrétion, et dont il use comme bon lui plaît. C’est lui qui répartit l’impôt entre les contribuables; c’est lui qui, dans bien des cas, répartit les terres; c’est lui qui répartit les corvées; c’est lui enfin qui répartit la conscription.

En France, nous regardons notre système d’impôts, sous le rapport de la répartition, comme un

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chef-d’œuvre ; et nous n’avons pas tort d ! en être fiers, si on le compare aux autres pays et si l’on se rappelle la difficulté prodigieuse de cette opération. Mais que de temps n’a-t-il pas fallu pour le constituer pièce à pièce depuis le moyen âge! Que de soins intelligents et continuels pour y obtenir enfin cette savante équité! Que d’échelons divers et habilement concertés, depuis la législature qui le vote jusqu’au dernier des percepteurs qui le reçoit de la main du contribuable! Quelle hiérarchie merveilleuse! Que d’agents honnêtes et dûment éclairés elle exige ! Que d’écritures ! Que de publications de toute espèce! Que de garanties! Que de précautions !

Ici, tout est bien plus simple. Mais aussi tout est bien plus arbitraire et bien plus irrégulier. Tel village qui a tant de terres à cultiver est taxé à tant par le Moudir, qui reçoit lui-même l’ordre du pouvoir supérieur, c’est-à-dire du Pacha. Le village doit la somme. Mais ce n’est pas lui qui la paye immédiatement; c’est le scheik-el-béled. Il l’acquitte en totalité, sauf à la recouvrer à son tour sur les pères de famille et les cultivateurs qui composent l’agglomération à laquelle il commande. S’il est probe, il ne reprend à ses inférieurs que ce qu’il a lui-même déboursé. Mais s’il ne l’est pas,

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il lui est loisible de prendre davantage; el la tentation est bien forte, quand on est à peu près sûr de l’impunité. Le pauvre Fellah n’a rien pour se défendre, ni les lumières, ni les tribunaux, ni la publicité, ni peut-être même l’énergie. Il subit le scheik-el-béled, quand il est mauvais, sans oser même se plaindre; car il craindrait des vexations nouvelles, et sa résistance ne ferait qu’aggraver ses maux.

Ne nous moquons pas trop de ces méthodes administratives si imparfaites. Il n’y a pas si longtemps que nous-mêmes nous avions nos fermiers généraux. Souvenons-nous que c’est la Révolution de 1789 qui les a supprimés, et qui a retranché de la vaste machine de l’Etat ce rouage intermédiaire, qui interceptait aussi à son profit une bonne part de ce qui devait revenir au trésor public. Le scheikel-béled est un fermier général au petit pied. Il avance à lui seul l'impôt de son village à l’État, qui le prend pour instrument de perception; et comme il n’a point de salaire spécial pour ces fonctions assez laborieuses, il se paye de ses propres mains, absolument comme le faisaient nos gros financiers. Ce n’est pas tout cà fait le moyen d’avoir des comptes fort équitables, et il faudrait une vertu surhumaine pour ne pas faillir sur une pente aussi glis-

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santé. Je crois que le scheik-el-béled y fait plus d’un faux pas. Je suis loin de l’approuver; mais je ne m’étonne pas trop de sa faiblesse, c’est-à-dire de son improbité en fait d’impôts.

Il faut ajouter que nous n’étions pas les seuls à user de ce système, expéditif autant qu’il est inique. Toute l’Europe en usait comme nous, durant le moyen âge ; et comme elle n’a pas fait partout sa Révolution de 89, il serait possible de retrouver encore bien des traces de ce triste régime, qui aide beaucoup la paresse des gouvernements, mais qui écrase les gouvernés. Je ne crois pas qu’en Russie, par exemple, la plupart des impôts intérieurs soient perçus autrement. Ce sont les seigneurs propriétaires de serfs qui en sont redevables directement et en bloc, pour les communes qu’ils possèdent; et ce sont en sous-ordre leurs intendants qui font les recouvrements, Dieu sait dans quelle mesure! sur les pauvres diables soumis à leur férule.

Le scheik-el-béled n'est pas autre chose, en fait d’impôts, qu’une sorte d’intendant. Seulement, il travaille directement pour lui -même; ce qui ne veut pas dire qu’il soit ni beaucoup plus généreux, ni beaucoup plus loyal dans ses exigences. Les pauvres Fellahs ont entre eux une expression prover-

biale qui nous peut révéler quelque- chose de celle triste situation. En parlant d’un scheik-el-béled qui leur prend plus qu’il ne lui est dû, ils n’osent pas dire précisément qu’il vole; ils se contentent de dire qu’il mange beaucoup. C’est un euphémisme, qui atteste à la fois et la peur qu’ils ressentent devant ce chef redouté, et la sagacité avec laquelle ils le jugent. Mais une épigramme n’est pas une garantie; et tout en trouvant que le scheik mange beaucoup, on ne paye pas moins.

Cette répartition facultative de l’impôt est déjà un bien grand pouvoir. Mais en voici un autre qui est comme la suite nécessaire de celui-là.

C’est le scheik-el-béled qui répartit la terre. Ceci ne veut pas dire que, chaque année, il a la folie d’ôter la terre à l’un pour la donner à l’autre; car à ce changement perpétuel il ne retrouverait pas son compte, et il serait la première dupe de son caprice. Sans avoir besoin d’un cheptel bien considérable dans un pays aussi fertile et aussi heureusement doté parla nature, encore faut-il quelque ou tillage et quelques bestiaux. Il fauten outre une certaine expérience, et comme une science agricole. Il est donc bon pour le scheik-el-béled que ce soient des gens laborieux et habiles qui occupent la terre, pour en tirer le plus possible. Son intérêt est en ceci d’ac-

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