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LE SCHE1K-EL-BÉLED 19B

cord avec son équité, et Ton peut être sûr que, dans cette mesure, il tâche d’être juste parce qu’il calcule assez bien. Mais dans un pays où la propriété est aussi peu constituée qu’elle l’est, de temps immémorial, en Egypte, et où la famille offre les lacunes que je vous ai dites; dans un pays où chaque année les limites des champs se trouvent à peu près complètement effacées par le fleuve fécondateur, on comprend sans peine que le scheik peut tout ce qu’il veut. Il n’y a pas de résistance possible; et comme il a pour lui ceux qu’il favorise, s’il a pour ennemis ceux qu’il dépouille, il peut toujours maintenir son autorité, pour peu qu’il ait d’adresse et d’énergie. On le laisse manger à son appétit, quelque grand que soit cet appétit, parce qu’on espère toujours que sa voracité tombera surtout sur les autres.

Ce serait calomnier les sclieiks que de croire qu’ils sont tous taillés sur ce modèle assez peu honorable. 11 y a beaucoup d’exceptions, il faut le re connaître. Mais leur situation est fausse, ou plutôt elle est périlleuse; et leur probité succombe en général devant leur intérêt. Le gouvernement central fait de son côté tout ce qu’il peut pour alléger le fardeau qui pèse si lourdement en bas; et le dégrèvement des terres qui ne sont pas inondées, en lais-

sont le scheik libre de toute redevance, l’empêche de rien exiger du malheureux dont le champ est demeuré stérile.

Mais, pour les corvées, rien ne peut tempérer ni restreindre l’arbitraire absolu du scheik-el-béled. En Egypte, tous les travaux publics, qui ne sont guère que des déblais de terre ou des levées pour les canaux et pour les roules, se font par corvée.

Dans un tel état de société, ils ne peuvent pas se faire autrement. Les peuples européens en doivent savoirquelque chose, pour peu qu'ils veuillent jeler un regard sur leur passé, et même quelques-uns n'auraient qu’à regarder encore leur présent, et les Russes, par exemple, n’ont qu’à penser à la guerre de Crimée, actuelle et toute flagrante.

Pour un travail quelconque d’intérêt commun, pour l’exécution d’un ordre supérieur, c’est le scheik-el-béled qui désigne ceux sur qui la charge doit tomber; et, de fait, il n’y a que lui qui puisse faire ce choix et cette indication. Il est bien clair que personne ne viendrait de soi-même, parce qu’en général il y a beaucoup de peine et très-peu de profit. Les choses les plus indispensables ne se feraient pas; et, somme toute, comme les choses d’intérêt commun sont profitables à tout le monde, ceux qui ne voudraient point s’en charger seraient

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les premiers à souffrir de leur incurie. 11 est nécessaire pour leur propre bien qu’une force extérieure les y contraigne, quand ils ne savent pas s’y résoudre spontanément. Mais la désignation spéciale qu'a faite le scheik n’est pas toujours la plus équitable, si d’ailleurs elle est nécessaire. 11 dispense souvent de la corvée celui qui serait dans les meilleures conditions pour la subir, et il en accable le malheureux qui n’en peut mais. La faveur ou la haine ont grande place dans ces désignations, qui peuvent être assez souvent des châtiments et des vengeances, bien qu’elles puissent être parfois des récompenses et des justices.

Quand nous nous arrêtons sur les bords du Nil, soit pour descendre à terre, soit pour prendre du combustible, nous avons quelque exemple de la manière dont les choses se font, et nous sommes bien placés pour les voir, puisque nous en profitons.

Comme nous sommes une vingtaine à bord, il ne serait pas facile de trouver, sur-le-champ, les chevaux ou les ânes dont nous avons besoin pour nos excursions. S'il nous fallait aller les chercher dans les maisons, la meilleure partie de notre temps se passerait à cette vaine recherche, et nous ne trouverions pas toujours les montures qu’il nous faudrait.

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Mais des ordres ont été donnés; déjà notre arrivée est prévue. Le télégraphe qui règne sur les bords du fleuve a pu jouer et avertir les autorités; et chaque fois que nous désirons mettre pied à terre, nous trouvons en quelques instants nos montures toutes prêtes. Parfois, elles sont superbes; et quand les seheiks ont pu envoyer leurs propres chevaux, les bêtes sont magnifiques, ainsi que les selles qui les couvrent. Mais, sans même que les seheiks y mettent rien du leur, nous avons toujours plus de ressources qu'il ne nous en faut. 11 a suffi d’un ordre pour qu’à l’instant tous les chevaux disponibles du village soient sous notre main.

La corvée, comme il est facile de le reconnaître, est fort commode pour nous dans ce cas; et celle-là du moins est assez lucrative pour les gens qui sont mis en réquisition. Mais si on ne leur donnait rien, ils n’oseraient point exiger un salaire qu’on leur refuserait. La corvée leur est imposée, et le bak-* shis qu’on leur accorde leur fait d’autant plus de plaisir qu’il pourrait fort bien leur manquer.

À une ville dont je ne me rappelle plus le nom, notre bateau aborde pour faire du charbon. Nous étions pressés; et, comme les gens de notre équipage étaient fort occupés d’ailleurs, ils ne pouvaient descendre à terre pour faire la provision du

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