‹ Lettres sur l'ÉgypteChapitre 19 sur 26 · LE SCHE1K-EL-BÉLEL · texte numérisé non relu

LE SCHE1K-EL-BÉLEL

des siècles pour que ce terrible et noble besoin de l’État apparût ce qu’il est, et que tout le monde se soumît à cette corvée fréquemment mortelle. Mais enfin la plupart des nations civilisées en ont pris bravement leur parti; et, chez presque tous les peuples de l’Europe contemporaine, le service militaire est accepté sans trop de peine, lors même qu’il ne semble pas au pauvre conscrit ou un honneur ou un devoir.

Mais ici, et dans toutes les sociétés qui ne sont pas plus avancées que la société égyptienne, il en est tout autrement. La nature, aveugle et brutale même dans ses meilleurs instincts, l’emporte sur la raison; et l’on ne saurait dire la terreur frénétique que la conscription inspire aux familles, surtout aux mères, si ce n’est à leurs fils. On a vingt fois raconté les résistances furieuses que Méhémet-Ali eut à subir quand il commença l’organisation de l’armée égyptienne, et les habiletés prudentes qu’il dut avoir pour la former presque dans le secret et à petit bruit. Les officiers albanaiset turcs qu’il avait à sa solde méprisaient profondément les Fellahs, et les croyaient incapables de courage et de discipline. Les Fellahs, de leur côté, étaient remplis d’épouvante, et il n’y avait sorte de mutilations qu’ils ne risquassent dans l’espoir de se soustraire à ce

qu'ils regardaient comme le dernier des supplices.

lia fallu toute la persévérance et l’adresse du chef pour constituer enfin cette armée que des officiers français, le colonel Sèves en tête (Soliman-Pacha), exerçaient au fond de l’Egypte, à Àssouan, près de la première cataracte, loin des regards et des luttes d’Alexandrie et du Caire. L'homme de génie parvint enfin à son but; et l'armée égyptienne, qui avait coûté tant de mal à former, battait les Turcs à Koniah et à Nézib, comme elle batlait tout récemment les Russes à Silistrie. Grand résultat! immense service rendu à l’Égypte, qui commence à mieux apprécier ce que valent des institutions de cet ordre, et qui comprend de jour en jour davantage ce qu'elles méritent de sacrifices en retour du bien qu'elles font!

Mais, comme dans ce pays il n'y a point d’état civil, ainsi que je vous le disais, monsieur le Rédacteur, il faut bien que quelqu'un désigne les jeunes gens qui doivent se rendre sous les drapeaux. 11 suffit, chez nous, de l'acte de naissance et des registres qui en font foi. A leur défaut, c’est ici le scheik-el-béled qui parle, et rien ne l'empêche de faire tomber le sort sur le premier venu. Il juge, de son autorité privée, qu'un tel, fils d’un tel, a l’àge voulu pour servir; il le soumet à la conscrip-

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tion, et sa décision est sans appel, attendu qu’il serait au moins aussi impossible au jeune homme de produire des témoignages contre le choix du scheikel-béled qu’à lui-même de le justifier. Quel âge a cet adolescent? Le père et la mère elle-même l’ignorent, ou du moins sont hors d’état de prouver celui qu’ils lui donnent. Mais le garçon est bien fait, comme tout le monde l’est dans ce pays, presque sans aucune exception. Il est fort, il est bien portant. Le scheik lui suppose l’âge convenable. Il faut partir; l’erdre est donné; on va l’exécuter.

C’est alors que la résistance commence. Lejeune homme se laisserait faire assez aisément; car il sait maintenant qu’on est mieux à l’armée qu’à la maison; et la preuve, c’est qu’il n’y a presque pas de déserteurs. Mais le père, mais la mère surtout, ne veulent pas se soumettre. Le jeune homme se cache; et il faut qu’on vienne l’enlever de force. Ce sont des soldats qui sont chargés de la mission; et, bien qu'ils y procèdent sans brutalité, il faut cependant qu’ils remplissent leur consigne ; ils n’y manquent pas, malgré les scènes de violence dont ils sont assez souvent les occasions et les victimes

En passant à Kéneh, nous avons été les témoins d’un de ces rapts qui désolent les familles, et surtout les pauvres veuves qui n’ont pas d’autre sou-

tien que leur fils. A la porte de la caserne, qui est fort belle, une femme assise sous un acacia poussait des cris à fendre le cœur. Ses joues étaient baignées de larmes; ses cheveux en désordre tombaient sur son visage qui n’était pas voilé; ses mains crispées, ses sanglots, ses objurgations aux soldats, qui restaient impassibles à ses menaces et à ses prières* tout en elle annonçait la plus violente douleur et la plus sincère. C’était une mère à qui l’on venait d'enlever son fils par ordre du scheik. Elle avait perdu son mari quelque temps auparavant, et le seul fils qu’elle eût venait de lui être arraché. Qu’allait-elle devenir? qu’allait-elle faire? Comment vivre et trouver son pain, quand elle n’aurait plus celui qui l’aidait à le gagner? Nous nous approchâmes d’elle. Un de nous, qui parlait arabe, . lui adressa quelques mots pour la calmer. Elle ne répondit pas. Nous lui offrîmes de l’argent, espérant l’apaiser par cet irrésistible remède; elle le refusa; et cette indifférence, à peu près inouïe dans ce pays, nous convainquit que sa désolation était sans borne. L’infortunée était comme Rachel : elle ne voulait pas être consolée, parce qu’elle avait perdu son fils. C’était la conscription qui le lui avait ravi.

11 est vrai qu’elle pouvait se dire que dans deux

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ans tout au plus il pourrait lui être rendu; car on ne reste guère davantage au régiment. Mais cette séparation, quoique assez courte, lui produisait l’effet de la mort.

Chez nous, la loi, plus équitable et plus douce, laisse aux veuves le fils aîné soutien de famille. Mais ici il n’y a point et il ne peut y avoir de règlement. Tous les éléments surlesquels on pourrait s’appuyer manquentabsolument; et, comme l’acte de mariage fait défaut aussi bien que l’acte de naissance, la qualité réelle des individus reste ignorée, et ne peut servir de base à aucune mesure générale et législative. Seulement, lescheik-el-béled, qui savait sans doute la vraie situation de la pauvre femme, aurait dû la respecter et lui laisser son enfant, en désignant un autre recrue à sa place. Elle n’aura pas manqué d’accuser le sclieik-el-béled de cruauté, mais moins encore que de vénalité. Elle aura dit sans doute que, si elle eût été moins misérable, elle aurait gagné sa faveur par quelque présent, et que si elle eût été un peu plus riche, elle aurait gardé son fils comme tant d’autres.

Je ne dis pas que ces accusations, si souvent portées contre les scheiks, soient toujours méritées. Mais, quand nous voyons que, chez nous, nos tribunaux ont à poursuivre encore quelquefois des con-

cussionnaires de cette odieuse espèce, on peut croire que les scheiks-el-béled, qui n’ont guère de tribunal à craindre, se laissent assez aisément corrompre.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à moins d’une vocation bien prononcée, leurs fils ne sont jamais désignés par eux ; et les excellents pères, qui sacrifient si lestement les enfants des autres, gardent soigneusement les leurs. C’est fort naturel; mais c’est fort inique. Le recrutement se faisait chez nous, avant 1789, avec beaucoup de désordre, et même avec des violences analogues à celles que je viens de rappeler. Mais ce n’étaient pas les maires de village ou les échevins qui désignaient arbitrairement les futurs soldats. Il n’y a dans ces douloureux hasards qu’un juge équitable, c’est le sort, tout aveugle qu’il est. Mais nous ne sommes pas venus du premier coup à ce moyen si simple, et je ne m’étonne pas trop que l’Égypte n’y soit pas encore arrivée. Il suppose trop d’antécédents qu’elle n’a point.

Vous voyez donc, monsieur le Rédacteur, de quelle autorité immense le scheik-el-béled est le dépositaire, et jusqu’où son despotisme peut aller, si celui qui a reçu ces effrayantes délégations est un homme cupide, un cœur méchant, un esprit faux.

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