‹ Lettres sur l'ÉgypteChapitre 23 sur 26 · LE SCHEIK-EL-BÉLED · texte numérisé non relu

LE SCHEIK-EL-BÉLED

des Fellahs. Mais sa lâche est rude et de longue haleine ; et tous ceux qui en comprennent la difficulté ne peuvent que faire des vœux ardents pour qu’il y réussisse. 11 y a longtemps qu*il aurait voulu que tous les fils de scheiks passassent comme tous les autres sous les drapeaux. Il aurait pu les y connaître individuellement, et les y former en distinguant les plus habiles. Mais les scheiks, au nom de leur indulgence paternelle et de leur cupidité, résistent à celle mesure aussi utile qu’équitable. Le vice-roi n'a pu encore les vaincre. Mais je doute qu’il ait toujours le dessous dans celte lutte, qu’il n’engage que pour la justice et pour le bien du pays.

Agréez, etc.

Campement de Chalonf-et-Tanaba, 21 décembre 1855.

Monsieur,

Je ne voudrais pas cependant quitter l’Égypte sans vous dire quqlque chose des monuments que nous venons d’admirer. Il me semble qu’un voyageur qui aurait vu ces merveilles sans leur consacrer un souvenir serait assez ridicule. 11 faudrait qu’il fût bien insensible pour n’en avoir pas été ému; et, s’il a ressenti en les contemplant quelques impressions profondes, je ne vois pas pourquoi il

ne transmettrait pas ces impressions, quelles Vju’elles soient, aux gens moins heureux que lui qui n’ont pu les avoir sur les lieux. Les monuments de l’Egypte, d’ailleurs, ne sont pas seulement une gloire pour le peuple qui les a élevés. Ils font partie de l’histoire de l’art par leur originalité, par leur grandeur, quelquefois même aussi par leur perfection; et les passer sous silence, c’est déchirer une page des annales de l’esprit humain. Quelques-uns de ces monuments ont quatre mille ans

et plus. Je vous le demande * 11 y a quatre mille ans, qu’est-ce que c’était que l'Europe entière, y compris la Grèce elle-même? Qu’est-ce que c’était que le monde, et même les peuples les plus civilisés de ces temps à demi fabuleux, à côté de l’Égypte pharaonique?

Mais, comme je le disais dans ma première lettre, je n’ai pas la moindre prétention à comprendre les hiéroglyphes. Je n’ai rien découvert de nouveau pour ma part; je ne sais de ces énigmes sculptées sur la pierre des palais et des temples, que que ce que j’en apprends par Champollion le

jeune, par MM. Wilkinson, de Rougé, Prisse, Lep-

sius, Mariette, et les autres égyptologues. Je sais, de reste, que la découverte de Champollion est incontestable, et je m’en fie aux interprétations

des savants, dont je ne prétends point contrôler les travaux.

Les monuments que nous avons visités ne sont pas très-nombreux. Le but de notre voyage était spécial; et la question de l’isthme de Suez, avec les questions secondaires qui s’y rattachent, était la seule qui dût nous occuper. Cependant nous n’avons pas voulu passer, comme des barbares, à côté de ces splendeurs de l’architecture pharaonique sans y jeter un coup d’œil; et voici à peu près tous les monuments que nous avons vus sur les bords du Nil : les pyramides de Ghizeh, le temple de Dendérah, les palais et les temples de Thèbes sur les deux rives du fleuve, Esneh, Edfou, et l’île de Philæ.

Je ne vous parlerai pas des monuments arabes que nous avons rencontrés au Caire ou dans les environs du Caire. Il y a dans cette ville une foule de mosquées qui méritent les études et même l’admiration des artistes. Au dehors, les tombes des califes, comme on dit, ou plus exactement des sultans mamelouks, parmi lesquels figure le nom de Malek-Adel, sont fort curieuses; et c’est avec grand plaisir que nous avons parcouru ces mosquées en ruines, gracieuses et puissantes tout ensemble. Mais c’est là un autre monde, qui n’est que d’hier, et ce

n’est pas celui-là qu’on vient chercher sur le sol égyptien.

Pour se rendre aux grandes pyramides, qu’on aperçoit sur sa droite quand on les regarde du haut de la citadelle du Caire, il faut passer le Nil, et prendre par le village de Ghizeh, aujourd’hui bien délabré, et dont Léon l’Africain, au commencement du seizième siècle, fait une ville très-florissante. Comme l’inondation était encore très-haute, et qu’elle couvrait la campagne, il nous a fallu suivre la levée de terre qui, par de longs détours, conduit en serpentant à l’entrée du désert Libyque, où gisent ces gigantesques constructions. De loin, et à mesure qu’on s’en rapproche, elles produisent assez peu d’effet; et l’on serait presque tenté de se dire : « Comment]! ce n’e'st que cela ! » Mais, lorsqu’on a quitté la levée, et qu’au delà de l’inondation on s’avance à pied vers ces masses, faisant un kilomètre à peu près dans le sable sans que le regard s’en détache d’une seconde, elles grandissent tout à coup à des proportions colossales; et quand on arrive enfin à leur base, on est comme atterré et anéanti d’étonnement.

Cette sensation tient évidemment à ce que ces monuments étranges sont d’un bloc, et que l’effet qu’ils produisent est en quelque sorte concentré.

Les plus vastes palais, ceux de Karnak, par exemple, ou ceux de Médinet-Habou , tout immenses qu’ils sont, ne vous écrasent pas comme les Pyramides. On sait s’orienter dans leurs diverses parties, qu’on analyse et qu’6n peut détailler une à une. Ici le coup est unique, et l’on est foudroyé. La surprise ne diminue pas même lorsque l’on monte sur ces assises de pierres magnifiques, dont quelques-unes ont trois et quatre pieds de haut pour chaque pas, ou gradin d’escalier. On dit que le Colisée de Rome est plus beau que les Pyramides. Je ne le nie pas; mais je doute qu’il fasse plus d’impression qu’elles.

Au sommet, à 500 pieds au-dessus du sol, avec le Caire en vue, sa citadelle, le Mokaltan qui le surplombe, le Nil et l’inondation, les pyramides de Sakkarah à l’horizon avec Memphis et le désert Libyque, et tout autour de soi les trois ou quatre pyramides qui escortent la grande, le Sphynx et les ruines de plusieurs palais et d’une foule de tombeaux, l’effet ne diminue pas ; et tout à coup vous voilà transporté comme dans un monde surhumain.

Cependant la contemplation cesse, sans que l’étonnement doive cesser de sitôt; et l’on redescend la grande pyramide plus vite qu’on ne l’avait esca-

ladée. J’y étais monté en moins de dix minutes, aidé par un vigoureux Arabe, et accompagné par un trèsjoli petit garçon, dont la poitrine n’était pas encore assez robuste pour suivre notre ascension de steeple-chase. J’en redescendis plus rapidement encore, entraînant parfois mon Arabe dans mes sauts précipités. Quant à lui, il ne cessait, soit en grimpant, soit en redescendant, de me demander à

toute minute le bakschis que je lui avais promis;

et il insistait, avec les importunités les plus vives d’un grand enfant, pour que je lui permisse de monter et de descendre en dix minutes tout compris. Il ne me demandait que la modeste somme de trois shellings pour cette course diabolique. Je ne voulus pas m’en donner le spectacle; et, quoique je me disse bien qu’il devait l’avoir faite cent fois pour satisfaire la curiosité britannique, je craignais qu’il ne se brisât le cou, tout agile qu’il était; et je restai impitoyable à ses prières ardentes. Il ne perdit rien, bien entendu, à mon refus. Mais je me serais fait conscience de risquer la vie d’un homme pour une telle niaiserie.

Nous déjeunâmes au pied de la grande pyramide, à son ombre ; et nous y bûmes, ô renversement des choses humaines! du champagne, à la mémoire des Pharaons.

Bien d’autres visiteurs, dont nous avons suivi l’exemple, y ont repris leurs forces avant nous ; et parmi les plus anciens dont le témoignage nous est parvenu, on peut citer Hérodote, cinq cents ans avant l’ère chrétienne; Diodore de Sicile, Strabon, peu de temps avant cette même ère; Pline, et tant d’autres, qui, depuis 2,400 ans, ont foulé* ce so. que foulèrent aussi les soldats de la République française, quand ils dispersèrent la tourbe des Mamelouks indisciplinés.

Il paraît indubitable, d’après le récit exact d’Hérodote, témoin oculaire, que la grande pyramide était de son temps révêtue de pierres polies, dont la plus petite, dit-il, avait 50 pieds de long. Comme j’ai mesuré moi -même à Médinet- Habou des pierres qui en avaient 35, je ne récuse pas cette assertion. Mais il est certain qu’aujourd’hui et depuis bien longtemps il n’y a pas trace de ce revêtement. Selon toute apparence, ces magnifiques pierres auront été enlevées par des mains sacrilèges, qui. les auront destinées à d’autres usages, et en auront fait la parure facile de quelques autres monuments élevés à peu de frais.

La seconde pyramide, plus petite que la grande, a encore, vers son sommet, son revêtement particulier, qui est de granit, tandis que l’autre de-

vait être de marbre, à ce qu’on suppose. Mais, comme ce revêtement est au sommet surtout, c’est-à-dire à 250 pieds tout au moins du sol, suspendu et retenu sur la pente, il faut bien que ce qui manque ait été enlevé de la main de spoliateurs peu habiles: car c’est précisément ce qui manque qui aurait dû demeurer intact par sa position même, s’il n’avait eu à craindre que les atteintes du temps. Si la seconde pyramide a été dépouillée jusqu’à la moitié de sa hauteur, on ne voit pas pourquoi la grande n’aurait pas jadis été recouverte tout entière, et dépouillée par des voleurs plus hardis et plus laborieux.

Il est donc bien probable que personne, même en voyant les Pyramides, ne peut se faire une juste idée de ce qu’elles étaient, quand leur surface resplendissait, unie et absolument lisse, au soleil, qui les frappait sans cesse sous ce ciel sans nuages.

Nous n’avons pas mesuré la grande pyramide ; car ce n’est pas chose facile, à cause de l’état du sol environnant. Les dimensions données par les anciens et par les modernes les plus exacts sont fort diverses, suivant le niveau où on les a prises, et aussi selon l’habileté de ceux qui ont mesuré, et la nature de leurs instruments.

Je m’en tiens avec confiance aux estimations

les plus récentes données par le colonel H. Vyse, qui s’est créé une sorte de gloire et d’autorité en ces matières, ppr les découvertes qu’il y a faites.

Je réduis ces estimations en mesures françaises; et je trouve que la grande pyramide doit avoir sur chaque face de sa base, en chiffres ronds, 720 pieds, ou 240 mètres; la hauteur verticale est de 450 pieds ou 150 mètres, et de 550 sur l’inclinaison de 51° 50' qu’ont les côtés.

Jugez maintenant, et d’après cela, de la masse effroyable que donnent ces dimensions multipliées les unes par les autres. Il n’y a pas moins de 203 assises superposées selon la ligne de pente, sans que d’ailleurs, chose assez singulière, les assises aient partout la même épaisseur. Il semble que, dans une œuvre de ce genre, si mathématique et si régulière, chacune des pierres aurait dû avoir identiquement le même volume. C’eût été, je crois, assez facile. Mais il est probable qu’on n’y aura pas songé. Le grain du calcaire qu’on a employé est superbe ; il n’a pas un défaut; et il n’a pas dû être Irès-dur à tailler, si j’en juge par l’état où on le voit encore aujourd’hui.

Qui a fait ces œuvres énormes? A quelle époque les a-t-on faites? Comment a-t-on pu les construire? Qu’ont-elles coûté? Voilà les questions,

avec tant d'autres, que l’on se pose à l’aspect de ces prodiges. À quoi servaient-elles? Quel orgueil les a dressées? Quelles misères, quels^efforts mortels ne supposent-elles pas?

D’abord, ces pyramides de Ghizeh ne sont pas les plus anciennes ; celles de Dahshour, de Sakkarah et d’Abourosh sont beaucoup plus vieilles, puisqu’elles remontent à la troisième dynastie. Celles de Ghizeh sont de la cinquième, si j’en crois la science de Champollion. Il paraît bien que la plus haute a clé construite par Chéops, et qu’il n’est pas possible de lui donner moins de 2,000 ans avant J. C., quoique ni la Bible ni Homère ne parlent des Pyramides.

Ainsi les quarante siècles n’étaient pas une imagination du général Bonaparte; et, bien que la malignité de nos soldats prétendît ne pas les voir, laissant tant d’honneur à leurs officiers, ils n’en sont pas moins réels. Le savant et exact M. Wilkinson place Supbis ou Saophis, le Chéops des Grecs, 2,123 ans avant l’ère chrétienne, époque où fut construite la grande pyramide, la seconde et la troisième l’ayant été à peu près à 40 ans de distance chacune. C’était aussi l’époque où se fondait le premier empire d’Assyrie, sous le biblique Nemrod. Mais il n’y avait rien en Grèce dans ces

temps à peu près inconnus; et il fallait encore cinq à six siècles au moins pour que s’établît le premier royaume d’Argos.

La seconde pyramide est de Céphren, qui était frère de Chéops, et la troisième est de Menehéris, •le Mycérinus des Grecs, fils de Chéops. Les autres sont de Pharaons moins fameux.

S’il est un fait certain, quoique, fort extraordinaire, c’est que les Pyramides n’ont pu être construites qu’à l’aide de plans inclinés immenses, sur lesquels on roulait successivement les pierres, absolument comme nous avons vu, en 1856, l’obélisque de Louqsor glisser sur le plan incliné qu'on lui avait préparé, et se dresser de là, triomphant après bien des efforts, sur son piédestal de la place de la Concorde. Seulement, les chaussées égyptiennes par lesquelles on amenait les pierres pour les hisser, au lieu d’avoir 5 ou 400 pieds de long, avaient 1 kilomètre et plus.

Hérodote, narrateur fort exact, et Diodore de Sicile parlent de ces chaussées auxiliaires, et l’on en trouve des traces encore visibles sur le sol. M. Wilkinson a reconnu celle de la grande pyramide sur plus de 1 ,424 pieds en ligne droite; et l’on ne peut guère lui attribuer, suivant lui, moins de 85 pieds de haut. Celle de la troisième pyramide

est actuellement la plus apparente. Mais il semble bien qu’après l’achèvement de l’œuvre principale on effaçait les vestiges des œuvres secondaires qui avaient servi à pouvoir la former. Diodore avait déjà fait cette remarque; et comme il le dit dans un langage assez métaphorique, il semble que ce soit un Dieu qui les ait construites et qui les ait mises en place par sa toute-puissance; car on ne voit pas par quels moyens la main des hommes a pu les élever.

Ces chaussées, toutes surérogatoires qu’elles étaient, devaient être pour leur part des œuvres considérables. Celle de la grande pyramide avait exigé dix ans de travaux à elle seule. Elle était revêtue également de pierres polies sur lesquelles étaient sculptées « des figures d’animaux,» comprenez des hiéroglyphes. La chaussée de la pyramide d’Àbourosh avait, à ce que l’on croit, 5,000 pieds de long. Ce n’était que le tiers du plan incliné de la grande pyramide, à laquelle je reviens.

Selon la tradition dont Hérodote s’est fait l’écho, et après lui Diodore, Pline et tant d’autres, il paraît que Chéops mit près de 50 ans à la construire, et que c’est par centaines de mille qu’il faut compter les ouvriers qu’elle occupa à la fois, et qui se relayaient tous les trois mois par immenses escoua-

des. Il n’y a rien d’incroyable dans cette assertion; et si l’on joint aux travaux sur place ceux des carrières, fort éloignées pour le granit, si ce n’est pour le calcaire, on ne récusera pas la tradition de l’historien grec. Il va plus loin; et, d’après une inscription hiéroglyphique qu’il se sera fait expliquer, la nourriture seule des ouvriers, en oignons et en légumes, avait dû représenter une somme équivalente à cinq millions de notre monnaie. On ne vit pas de légumes et d’oignons seuls, même en Égypte , surtout quand on charrie des pierres comme celles des Pyramides ; et l’on peut juger par ee seul article ce que devait faire l’ensemble de tous les autres.

L’ingénieur anglais qui était avec nous, l’habile M. Mac Clean, s’était amusé à calculer le cube des pierres qui forment la masse entière; et il affirmait qu’on pourrait aujourd’hui, avec les moyens dont on dispose, en construire une aussi considérable pour 25 millions de francs. Je ne conteste pas des calculs dont je n’ai pas les éléments assez pré- -senls pour les pouvoir vérifier. Mais, dans un temps où la mécanique savante devait être si peu avancée, et où tout se faisait à bras d’homme, le prix a dû être bien plus élevé, quoique la main-d’œuvre fût pour rien, comme elle l’est encore aujourd’hui en

Égypte. Ce serait d’ailleurs un calcul assez simple à faire. Le seul élément hypothétique serait celui du transport. Si le calcaire venait du Mokattan, le granit, le porphyre, le marbre, la syénite, venaient de deux cents lieues de là, de Silsileh dans la Haute-Égypte, ou du Sinaï; et ilseraitassez difficile de supputer même approximativement ce qu’un tel transport a pu coûter.

On ne peut guère douter, d’après toutes les traditions et les découvertes récentes du colonel H. Yyse, que ces monuments grandioses ne fussent des tombeaux pour les rois. On a fait sur leur destination une foule d'hypothèses plus ou moins ingénieuses, et il y en a quelques-unes de bien étranges. Celle-là est de beaucoup la plus vraisemblable; -et comme depuis que le colonel H. Vyse et Belzoni ont retrouvé l’ouverture, on peut descendre dans les chambres intérieures où devaient être placés les sarcophages, soit dans la grande pyramide, soit dans les autres; comme on a découvert plusieurs de ces sarcophages avec des inscriptions suffisamment précises, il n’est plus permis de douter. Les Pyramides ne sont que des sépulcres. Mais il faut être des Pharaons pour avoir des sépulcres de cette taille. Le mot même de pyramides en grec ne veut dire que tombeau, par allusion à la eou-

LES PYRAMIDES ET DENDfiRAll 253

tume qu’avaient les Grecs de brûler leurs morts.

Pour nous, nous n’avons pas pu entrer dans l’intérieur de la grande pyramide, quoique notre curiosité et l’ouverture béante, devant laquelle nous passions à 50 pieds au-dessus du sol, nous y invitassent bien vivement. Mais nous avions oublié de nous munir de lumières pour pénétrer dans les entrailles du monument, et les Arabes qui font métier de le montrer aux voyageurs, n’avaient pas été plus avisés que nous. Dans notre dépit, nous ne nous fîmes pas faute de le leur reprocher. Mais il fallut se résigner et partir sans être descendus dans la chambre de la reine et dans celle du roi, revêtues toutes deux d’un admirable granit, au milieu de cette masse de calcaire, dont elles sont entourées.

Avis aux futurs visiteurs.

Nous avons remplacé cet examen intérieur, que nous n’avons pu faire, par celui d’une autre pyramide inachevée qu’a découverte aussi le colonel H.Vyse en la faisant déblayer du sable qui l’obstruait, et qu’il a nommée la tombe de Campbell, en souvenir du consul anglais qui avait facilité ses travaux.

Voici ce que c’est que la tombe dite de Campbell.

C’est un vaste trou carré qui a 30 pieds de

côte, à peu près, sur 70 de profondeur. Il est creusé dans le roc perpendiculairement. Ce premier carré est concentrique à un autre qui a 65 pieds de côlé et qui est séparé du premier par un fossé à pic, lequel a 50 pieds de profondeur sur 8 ou 10 de large. C’est à peu près la disposition de deux boîtes carrées, dont l’une plus petite serait entrée dans l’autre, et laissant entre elles deux, sur chaque face, un espace régulièrement égal. Les parois extérieures du premier trou sont 'réunies, de distance en distance, aux parois intérieures du second, par des contre-forts, qui ne sont que la pierre primitive laissée telle qu’elle était, et qu’on n’a point évidée comme le reste.

Au fond du premier trou, et au milieu, est un beau sarcophage, qui paraît de granit, et qui est ouvert. Sur les côtés de cette immense excavation, on voit des niches destinées à recevoir d’autres sarcophages qui devaient accompagner celui du Pharaon.

Il est fort périlleux de descendre dans cette espèce de carrière à ciel ouvert et de vaste puits. Il faut des cordes, qu’on tient solidement du haut, et c’est toujours une descente dangereuse; aucun de nous ne l’a tentée. Pour passer du premier carré au second, et sauter le fossé qui les sépare, on est aidé

LES PYRAMIDES ET DENDfiRAH 235

par les Arabes qui vous portent ou vous soutiennent. Mais il est bon, pour se risquer sur cet étroit passage, de n’être pas sujet aux vertiges. Les Arabes sautent d’un bord à l’autre sans la moindre gène. Mais si l’on prend son clan trop vivement on. s’expose à se précipiter dans le grand trou, sans pouvoir se retenir à temps dans l’impulsion qu’on s’est donnée.

Telle est la tombe de Campbell. Évidemment, c’est le fond d’une pyramide qui n’a point été achevée. Voilà le dessin complet de leur intérieur, et l’ensemble des travaux souterrains qu’elles exigeaient. Ces travaux s’exécutaient dans la pierre vive, qui se trouve en cet endroit, où elle est encore superbe, le dernier contre-fort de la chaîne libyque arrivant presque jusqu’aux rives du Nil. Ainsi, les Pyramides supposent autant de labeurs sous terre qu’ elles en montrent à la surface du sol, et le prodige se trouve doublé. Aussi, ai-je la conviction que les deux chambres que le colonel Vyse a si heureusement découvertes dans la grande pyramide ne sont pas les seules; et je ne serais pas étonné que d’autres recherches n’en fissent découvrir de nouvelles. Il me semble très-probable que les tombeaux de la reine et du roi n’étaient pas isolés, et qu’on leur donnait pour compagnons les

tombeaux tle parents ou de grands personnages, qu’attendaient des niches semblables à celles dont je viens de parler.

J’ajoute une autre conjecture à celle-là. Hérodote prétend que l’eau du Nil était amenée par un aqueduc souterrain jusqu’à la tombe royale, et qu’elle l’entourait. C’était sans doute pour la protéger, par cet obstacle imprévu, contre des tentatives sacrilèges et violatrices. Il est vrai qu’on n’a rien trouvé jusqu’à présent qui puisse confirmer le rapport d’Hérodote; et, par exemple, il n’y a pas trace dans toutes les fouilles qu'on a faites du canal souterrain par où les eaux devaient venir. Mais il n’est pas impossible, ce semble, que ce second carré, séparé du premier par un fossé, ne fût précisément destiné à les recevoir; et cette hypothèse, rapprochée du fait traditionnel que nous a conservé l’historien grec, me fait bien l’effet d’équivaloir à une certitude.

Mais je fais trêve aux conjectures, et je poursuis.

A l’ouest de la grande pyramide et au nord de la seconde, se trouvent d’immenses débris qui semblent attester l'emplacement de tombeaux aussi nombreux que vastes. Ce sont de grands parallélo- , grammes rangés symétriquement les uns auprès

LES PYRAMIDES ET DEiNDÈRAII 237

des autres, dont il ne reste guère que les fondations. Tout ce qui dépassait le sol a été rasé. Nous sommes entrés dans quelques chambres souterraines; et dans l’une, entre autres, où nous avions dû nous glisser au milieu- des ténèbres, sur les genoux et sur le ventre, nous avons trouvé les hiéroglyphes les plus délicats et les plus élégants de tous ceux qu’il nous a été donné de voir. Les parois intérieures de la chambre assez étroite où nous étions, en étaient totalement couvertes, et je mettrais au défi l’habileté moderne, si elle voulait s’arrêter à ces passe-temps, de rien faire de plus fin et de plus charmant. Cette chambre, dont le pavé était caché sous le sable impalpable qu’y apporte le vent du désert, recevait le jour par une sorte de cheminée, où nous avons grimpé des pieds et des mains pour revenir à la lumière.

A. cinq ou six cents pas de la grande pyramide, au sud et dans la direction de Memphis, se trouve le Sphinx, faisant face au Nil. 11 est mutilé en partie. Mais du temps de Pline, qui le mesura, il n’avait pas moins de 60 pieds de haut; et dans sa position accroupie, il a plus de 140 pieds de long. Il est en grande partie taillé dans le roc, qui règne en cet endroit, comme il règne sous les Pyramides #t sous la tombe de Campbell. Les parties supé-

rieures sont de pierres rapportées. La tète à elle seule a bien 27 pieds de haut. Il est très-difficile de l’escalader; et un de nos amis, qui voulut essayer celte scabreuse entreprise avec l’aide d’un Arabe, dut bientôt y renoncer, sôus peine de s’y rompre les os. Nous nous contentâmes de l’admirer d’en bas.

Jusqu’en 1815, le Sphinx était resté à moitié enfoui dans le sable, qui s’était accumulé depuis des siècles autour de lui, et il n’en sortait guère qu'une quarantaine de pieds. Ce furent un Anglais, M. Sait, et un Italien, M. Caviglia, qui firent déblayer le monument; et ils furent payés de leurs peines par la découverte d’un temple qui était sous le colosse, et où l’on descendait par un escalier placé entre ses jambes de devant. Le sable a depuis lors comblé de nouveau celte ouverture. Mais des recherches plus récentes de notre compatriote M. Mariette ont amené d’autres découvertes, entre autres celles d’une statue colossale d’Osiris, composée des 28 morceaux emblématiques entre lesr quels fut partagé, suivant la fable égyptienne, le corps du dieu. Il est probable que des fouilles un peu persévérantes feraient trouver de nouveaux trésors. Mais ces fouilles sont f rès-d i ffî c i les en ce lieu et très-coûteuses. Quelles difficultés bien au-

trement grandes, quelles dépenses bien autrement considérables n’a pas dû coûter le travail original !

Il paraît certain que le Sphinx était une idole, et, d’après les ruines qu’on a trouvées aux environs et surtout devant lui, tout porte à croire qu’on lui offrait des sacrifices. D'après les inscriptions hiéroglyphiques, ce monument doit remonter au moins àTouthmosis IY, c’est-à-dire à 1,450 ans avant 1ère chrétienne; et, comme rien n’indique que ce soit ce Pharaon qui l’ait construit, si d’ailleurs sa piété s’est signalée par les offrandes splendides qu’il y a faites, on peut supposer sans exagération que le Sphynx est à peu près contemporain des Pyramides elles-mêmes. Il est d’ailleurs, par ses dimensions, en harmonie avec elles ; et quand les rois ont des tombeaux de cette grandeur, les dieux peuvent avoir des représentations aussi colossales.

Ce qui paraît surtout remarquable aux yeux des égyptologues, c’est que le Sphinx soit une idole de divinité. D’ordinaire, le Sphinx n’est qu’un emblème delà puissance royale; il est fait pour rappeler le souvenir d’un homme et non celui d’un dieu.

Je ne veux, du reste, entrer dans aucun détail sur cette question ni sur tant d’autres; et je me - borne, pour me résumer sur les Pyramides, à quelques réflexions très-générales.

11 est démontré parles Pyramides elles-mêmes, telles qu’ elles sont encore aujourd’hui, que l’architecture était fort avancée au moment où elles ont été construites. Les moyens pouvaient être imparfaits, et les plans inclinés l’attestent assez ; mais l’art ne l’était pas. La construction en elle-même, avec ses lignes si régulières, avec ses matériaux si solidement joints, ses travaux intérieurs et ses travaux du dehors, ne laisse rien à désirer ; et si, de nos jours, il prenait. fantaisie à quelque potentat de faire élever des monuments de ce genre, il est avéré qu’il ne pourrait faire mieux, si même il pouvait faire aussi bien.

Il n’y a pas d’architecte de nos jours, quelles que soient ses justes prétentions, qui ne doive en convenir. Dans ces temps, si reculés qu’ils en sont presque fabuleux, la mécanique savante pouvait être peu avancée; l’architecture l’était étonnamment. Or ce n’est pas très- rapidement que l’art se forme ; et il avait fallu bien des essais et bien des tâtonnements avant qu’il parvînt à ce degré éminent. À quelle époque incalculable ne se trouvent point reportés, rien que par ce seul fait, les débuts de la civilisation égyptienne? Et cà quel temps presque antédiluvien n’a-t-on pas dû commencer à tailler des pierres et à construire des édifices, pour arriver, deux

mille ans avant 1ère chrétienne, à en construire de si parfaits!

Voilà pour l’admiration. Mais à un autre pointde vue, que de douleur et que de juste indignation ne doivent pas exciter de pareils monuments ! Quel orgueil ! Quel faste stupide et cruel! Que de milliers d’hommes sacrifiés en pure perte pour faire à un cadavre, qui doit périr sans qu’il en reste trace un jour, une sépulture qui brave les siècles, sans le préserver de la pourriture qui l’attend, ou de la violation sacrilège dont la cupidité le menace! O grandeur! O vanité des choses humaines! Pline éprouvait aussi les sentiments que j’exprime ici quand il se réjouissait, il y a ’dix-huit siècles, que le nom de ces rois orgueilleux et barbares fût, dès lors inconnu, et qu’ils n’eussent pas même la gloire pour récompense de leur détestable vanité. Nous sommes aujourd’hui plus savants que Pline, et nous connaissons les noms des fondateurs, ou du moins de quelques-uns d’entre eux. Mais je ne pense pas que nous devions avoir moins de mépris pour leur triste mémoire, et moins de pitié pour les peuples que leur joug écrasa. La pauvre Égypte n’a jamais pu être une terre de liberté, malgré toutes ses lumières et toute sa puissance. Il ne paraît même pas qu’elle se soit beaucoup plainte de sa misère

242 LETTRES SUR L’ÉGYrTE

cl de sa servitude. Un souvenir cependant s’est conservé parmi les Arabes et les Fellahs, qui atteste bien la haine implacable des générations qui ont tant souffert. Quand un Fellah veut dire à quelqu’un une injure atroce et lui faire la dernière des insultes, il l’appelle : Fils de Pharaon, Ebn Faraoun. C’est l’épitaphe concise, mais expressive, de tous les monarques égyptiens, et comme leur malédiction éternelle.

Telle était donc l’architecture égyptienne il y a quatre mille ans. Telle doit être aussi celle de Memphis, à quelques lieues de là, que nous n’avons pas eu le temps de visiter, malgré tout notre désir d’aller y voir les admirables travaux de M. Mariette, au milieu de ces ruines presque perdues.

Après cette phase de l’art égyptien, qui, si elle n’est la première, est tout au moins une des plus anciennes, nous avons passé presque sans transition à sa phase extrême. Je veux parler de Dendérah, la Tentyris des Grecs, en copte Tentoré, la ville d’Athor ou la Vénus égyptienne. Le temple de Dendérah a été bâti par les derniers Ptolémées, et il n’a été fini que sous les Empereurs romains. Le nom le plus ancien qu’on y trouve est celui de Césarion, fils de Cléopâtre et de César; et l’on y lit ensuite ceux de Tibère, de Caligula, de Claude, de

Néron et même d’Àntonin. Une inscription grecque delà corniche, déchiffrée par l’ingénieux Letronne, ne peut pas laisser le moindre doute. Le temple de Dendérah n’a tout au plus que 1,800 ans, ainsi que l’avait conjecturé tout d’abord A f isconti.

Vous vous rappelez, monsieur le Rédacleilr, à quelle controverse donna lieu le fameux zodiaque qu’on avait découvert dans ce temple, et qui figure aujourd’hui assez humblement dansmne des salles basses de la Bibliothèque Impériale. On s’était imaginé d’abord que ce zodiaque donnait un état du ciel qui remontait à 5 ou 6,000 ans, si ce n’est même à 10,000. On en tirait une foule d'inductions, toutes plus graves et plus sûres les unes que les autres. Les partisans de Y Origine des Cultes triomphaient, et ce témoignage irrécusable leur' donnait pleine raison. Le mécompte n’a pas laissé que d’être assez ridicule, quand il a été prouvé que ce prétendu zodiaque égyptien, antérieur même au déluge, n’était qifun assez pauvre ouvrage astronomique du premier siècle de notre ère, dû à quelque artiste peu instruit, grec ou romain.

Mais le temple de Dendérah n’en est pas moins un chef-d’œuvre de l’architecture égyptienne. Au dire des égyptologues, Champollion en tête, les sculptures dont il est couvert sont détestables et

prouvent la décadence de l’art. Mais, tout en blâmant les bas-reliefs, il n’est personne qui n’admire la construction de l’édifice. Il faudrait être aveugle pour n’en être pas ravi. L’élégance n’en exclut pas la force; et, pour ma part, si j’ai vu en Égypte des choses plus grandes, je n’en ai pas vu de plus gracieuses ni de plus charmantes. C’est aussi l’avis de Champollion, qui déclare qu’on peut bien mesurer ce temple, mais qu’en donner une idée, c’est impossible.

Notre bateau avait marché toute la nuit; et, vers trois heures du matin, nous nous étions amarrés à Kéneh, sur la rive droite. A cinq heures, nous passions sur la rive gauche, où sont les ruines, à à une lieue et demie du fleuve. Yers sept heures, nous rencontrâmes un premier propylée de magnifiques dimensions, au sud-est de la ville; il pouvait bien être une des portes. Le sommet, qui a la forme d’une corbeille carrée miversée, est d’un excellent goût, et les proportions en sont d’une parfaite harmonie. C’est frappant de grandeur et de légèreté tout ensemble; c’est simple et majestueux. Les pierres, qui sont énormes, sont d’un grès très-fin ; elles sont couvertes d hiéroglyphes. Un second propylée, tout semblable au premier, si ce n’est qu’il est tourné en sens contraire, est à

quelque distance. Us sont l’un et l’autre entourés de décombres, qui les obstruent et qui montrent qu’ils n’ont point été des édifices isolés, ni surtout des édifices inachevés, ainsi qu’on l’a cru. Ces ruines sont celles de monuments moins solide^, qui ont cédé plus vite que ceux-là à l’action du temps ou à la violence des hommes.

Nous arrivâmes au temple, qui est à 500 pas de là, par le côté de l’ouest, c’est-à-dire par le derrière. C’est une vaste façade qui a bien 150 pieds de long sur 60 de haut, et qui est remplie de sculptures en bas-relief. Ces sculptures représentent presque uniquement Cléopâtre avec son fils Césarion, dans différentes altitudes qui correspondent à différents actes de la vie de la reine. Ainsi que le remarque M. Wilkinson, ces portraits de Cléopâtre sont contemporains de celle qu’ils rappellent. Mais il doute, et peut-être avec raison, que l’artiste qui les a faits eût jamais vu le visage qu’il devait retracer; et il ne trouve pas que ces images donnent une idée bien haute de la trop fameuse beauté de Cléopâtre. M. Wilkinson aurait pu ajouter que, comme l’art égyptien n’a jamais cherché à imiter la nature, il n’est pas étonnant qu’il n’ait pas su reproduire la ressemblance du visage humain. Dans une autre lettre, j’essayerai d’aborder cette question.

Sur cette face occidentale du monument, comme sur les deux faces latérales du nord et du sud, il y . a des figures de lions, s’avançant à mi-corps sur des socles qui les supportent. On sent dans ces sculptures quelque chose qui n’est plus égyptien et* qui révèle l'influence de l’art grec. Elles n’en sont pas moins belles, et elles ne jurent même pas avec le reste de l’édifice.

Nous pénétrâmes dans le temple par une porte latérale au nord; et, une fois dans l’intérieur, nous fûmes surpris par un spectacle féerique. Nous étions sous un portique colossal soutenu par 24 colonnes de 7 ou 8 mètres de circonférence et de 40 pieds de haut. Les chapiteaux de chaque colonne, sur quatre faces, étaient ornés de têtes de femmes à oreilles de génisse, et avec des voiles pendant en bandelettes sur leur cou. Je ne dis pas que les feuilles d’acanthe des Grecs ne valent pas mieux. Mais je vous assure que ces têtes de femmes, toutes identiques et rappelant sans doute quelque incident mythologique de la légende d’Àthor, produisaient un magique effet de calme et de gravité singulière. Nous ne pouvions nous lasser d’admirer ces sculptures, imposantes encore plus qu’étranges, et de regarder ce plafond encore brillant en une foule d’endroits des couleurs qui jadis l’avaient orné.

Pour mieux juger de l’effet du temple, nous voulûmes sortir et nous mettre au point de vue. Mais, trouver le point d’où notre œil pouvait embrasser ce délicieux ensemble n’était pas facile. Le pavé du temple est cà vingt pieds au moins au-dessous du sol environnant. Il nous fallut donc gravir un escalier destiné à cet usage dans un temps trèkrécent; et nous pous éloignâmes, au milieu d’une avenue en briques faite du temps de Méhémet-Àli, jusqu’au pylône qui jadis marquait le débuL du dromos menant au temple. Mais, à cette distance, l’édifice, à moitié enfoui dans la terre, ne montrait plus que sa partie supérieure. Nous n’avions rien gagné ; et nous redescendîmes dans le temple par la voie où nous l’avions quitté.

Après le portique, nous trouvâmes deux salles,

soutenues comme le portique lui-même, sur des colonnes, un vestibule, et, après ce vestibule, le sanctuaire, qui se trouve isolé dans le centre de l’édifice par les couloirs à angles droits qui l’en séparent. Il est plus long que large, puisqu’il a 52 pieds dans un sens et 20 dans l’autre. Sa hauteur est aussi de 20 pieds environ. On y pénètre de plain-pied par des portes, qui dès longtemps ont été violées par les mains des déprédateurs. De chaque côté du sanctuaire, et donnant dans les couloirs, il

y a trois chambres ou salles, qui devaient évidemment servir aux divers détails du culte.

Indépendamment de ces six chambres symétriquement placées en face les unes des autres, il il yen a une foule d’autres qui ne sont pas moins régulières, et qui sans doute étaient destinées aux mêmes usages. Nous les avons parcourues à peu près toutes, à l’aide de nos bougies, que celte fois nous n’avions pas négligées ; et dans toutes, sans aucune exception, nous avons trouvé les murailles tapissées de sculptures et d’hiéroglyphes innombrables. Pour entrer dans quelques-unes, il fallait nous glisser en rampant dans des couloirs qui avaient à peine la largeur de notre corps. Dans les plus profondes, on sentait une odeur très-spéciale qui, sans être fétide, était fort désagréable, et que nous prîmes pour un reste et un souvenir des momies. C’était peut-être aussi l’odeur des chauvessouris qui se réfugient en troupes dans ces ténèbres; elles étaient collées sur les murailles et elles éteignaient parfois nos bougies de leurs ailes, ou nous frôlaient la figure. Comme elles, bien d’autres animaux, les chacals, les hyènes, se font une retraite de ces ruines, et c’étaient tous ces parfums réunis que nous respirions.

Kn sortant du temple, ou même sans en sortir,

et grâce à des escaliers intérieurs, on monte sur la plate-forme. C’est une vaste terrasse, où nous trouvâmes diverses constructions d’époques très-différentes. Il y avait une sorte de chapelle de style grec assez pur; puis des maisons arabes, tombées . dès longtemps en ruines, et couvrant de leurs briques sèches cette superbe place, d’où l’on avait une vue magnifique sur le Nil et sur le désert. Quelques * salles, où l’on pouvait descendre non sans danger, aboutissaient à cette plate-forme ; et nous y trouvâmes des hiéroglyphes aussi nombreux et aussi beaux que ceux d’en bas.

Comme on pouvait apercevoir plus nettement sur la terrasse les détails de la construction, je pus y admirer des pierres de la plus grande beauté.

Elles étaient toutes, sans exception, comme le temple entier, de grès très-fin et très-serré, si ce n’est très-dur, du moins à la surface. C’est de cette, matière que sont faits les principaux palais et temples que nous avons visités. Le granit, le porphyre, avec toutes leurs variétés, étaient réservés aux colosses, aux sphinx, aux statues et à certains détails plus soignés. Or ce grès vient de Silsilch, dans la Haute-Égypte, non loin d’Assouan, c’est-à-dire de 60 lieues tout au moins. C’est une difficulté de plus dont il faut tenir compte pour apprécier toute

la valeur de ces monuments. Mais se figure-t-on que de peine il a fallu pour sculpter tout ce grès?

Il n’y a pas un espace grand comme un décimètre carré qui n’ait des hiéroglyphes ou des bas-reliefs, soit au dehors, soit au dedans du temple. Colonnes, parois extérieures ou intérieures, dalles ou . chambres, portique ou sanctuaire, tout en est littéralement couvert. C’élaient les annales, ou, pour mieux dire, les livres officiels de l’Égypte, sans préjudice des papyrus, dont l’usage remonte aussi bien haut.

Mais que d’artistes n’a-t-il pas fallu former et réunir pour ces œuvres délicates et savantes ! Que de mains adroites et sûres ! Aujourd’hui, dans Pa- ris meme, les ornemanistes sont bien rares, et nos maisons font bien de s’arranger, ainsi que nos palais, pour être nues; car il n’y aurait pas assez d’ouvriers pour les vêtir de ces riches et nobles parures. Mais j’anticipe; ces réflexions seront bien mieux à leur place quand je parlerai deThèbes, où nous serons ce soir ; Thèfies^ la vieille et riche capitale des Pharaons, l’aïeule peut-être de Memphis, qui relativement est bien récente et bien jeune.

Une circonstance attriste le spectateur à Dendérah, c’est que' toutes les têtes de ces bas-reliefs, petits et grands, sont odieusement martelées. Ici, l’on ne

Les pyramides et dendérah 251

peut pas soupçonner la vengeance intolérante et stupide des Perses, quand ils firent la conquête de PÉgyple, puisque Dendérah n'a été bâtie que 7 ou 800 ans plus tard,. C’est l’intolérance non moins farouche des Arabes mahomctans qui, selon toute apparence, a mutilé si cruellement ces charmants ouvrages. Pas une figure n’a été respectée, si j’en excepte cependant deux ou trois chambres parmi les plus profondes, où le marteau dévastateur ne s’est pas appesanti. La beauté même de Cléopâtre n’a pas trouvé grâce devant ces barbares; et il n’est pas un de ses mille portraits qui n’ait sa dégradation et son déshonneur, où se plaisait sans doute la foi aveugle des sectateurs du Koran. Dans les rares endroits où les exécuteurs impitoyables de ces ordres absurdes n’ont pas pénétré, les figures sont d’une délicatesse étonnante; et, malgré la condamnation portée contre elles par les connaisseurs jurés, de l’art égyptien je me déclare très-heureux de les avoir vues, de les avoir contemplées en les admw rant; et je ne demanderais pas mieux que d’avoir le plaisir de les contempler encore.

A la droite du grand temple, et vers le nord, à une distance de cent pas, il y a les restes d’un autre édifice moins considérable, mais qui l’est encore assez pour avoir un péristyle soutenu par

vingt-deux colonnes presque aussi hautes que celles du temple d’Athor. 11 paraît que c’était une simple annexe de l’édifice principal, consacrée au fils d’Athor comme le temple l’était à sa mère, et sous d’autres noms à Césarion, le fils de Cléopâtre.

Ce second temple, qui mériterait bien d’être visité comme l’autre, est encore presque entièrement enfoui sous terre; et, comme Méhémet-Ali ne l a pas fait déblayer en même temps, on ne peut guère que le deviner efr le reconstruire par la pensée sans le voir.

Il y avait encore beaucoup d’autres ruines que notre curiosité aurait bien voulu parcourir, des débris de temples à demi soutenus par des colonnes en partie écroulées, de vastes enclos marqués par des briques sèches accumulées et faisant encore d’énormes saillies sur le sol. Mais le temps nous pressait; et, malgré notre regret et notre désir, il nous fallut nous arracher à ces palais dévastés, qui conservent encore dans leur caducité tant de noblesse, tant de beauté, tant de caractère.

Sans nous donner beaucoup de peine en recherches fatigantes, nous avons trouvé bon nombre de pièces de monnaie tout oxydées. Nos guides, ou plutôt les Arabes qui nous suivaient par désœuvrement, nous en offraient qu’ils avaient ramassées, à

LES PYRAMIDES ET DE ND Kl< A 11 '255

leur loisir, durant les courses continuelles qu’ils font en ces lieux solitaires. Il est certain que par quelques fouilles bien dirigées on découvrirait une foule de choses, parmi lesquelles il pourrait s’en rencontrer d’importantes et de rares. Les égyptiens, les Romains et les Arabes de la conquête ont successivement habité ces plaines et ces temples. D’immenses décombres de terre, qui proviennent des masures de briques crues qu’on y bâtissait, recouvrent la terrasse môme du grand temple qu’elles avaient en partie envahi, et elles ensevelissent totalement des monuments entiers, qu’on pourrait en dégager avec les travaux suffisants.

Mais jé laisse Dendérah, toute jolie qu’elle est, pour Thèbes, que rien sans doute n’égalait de son temps, et que rien dans le nôtre ne peut dépasser en majesté solennelle et en triste grandeur.

Notre bateau y arrivait le soir; et vers sept heures nous jetions notre amarre sur le quai de Louqsor.

Agréez, etc.

THÈBES ET PHILÆ

Campement des Lacs Amers, Isllime de Suez, 22 décembre 1S55.

Monsieur,

Si j’étais embarrassé pour vous parler clignement des Pyramides et de Dendérah, je le suis bien davantage encore pour vous parler de Thèbes. Les Pyramides ne sont que des monuments isolés; Dendérah n’est guère qu’un temple. Les ruines de Thèbes sont toute une ville superbe, qui du temps d’Homère passait pour avoir cent portes. A cette époque reculée, c’est-à-dire plus de mille ans avant

•250 LETTRES SUR L’ÉGYl'TE

l’ère chrétienne, sa réputation avait déjà franchi les mers, et elle avait pénétré, sans doute à la suite des' conquêtes, jusque chez les peuples lointains de l’Asie Mineure, qui n’en devaient alors connaître que le nom. Je ne m’étonne pas de celte renommée; et, d’après ce que je vois sur le sol, debout ou à terre, je crois que Thèbes, tout illustre qu’elle était alors, était bien loin d’avoir encore sa gloire légitime.

Les ruines actuelles de Thèbes, celte aînée des villes royales, pour répéter l’expression de Chanipollion, s’étendent sur les deux rives du lleuve; et, à ce que nous avons parcouru en deux jours, je ne puis guère leur donner moins de cinq ou six lieues de circonférence. Surla droite du Nil, c'est Louqsor et Karnak ; sur la gauche, vers le désert Libyque, c’est Gournah ou le Rhamesséion; c’est la nécropole royale de Biban-el-Molouk; c’est le Memnonium, avec ses colosses; c’est enfin Médinet-Habou. Quelles immensités! Quelles splendeurs! Quels témoignages incomparables! Je ne connais point Balbek et Palmyre. Mais d’abord ces deux villes sont d’hier, si l’on songe à la vénérable antiquité de Thèbes; et leurs ruines, toutes vastes qu’elles peuvent être, sont bien loin, si j’en juge par les descriptions des voyageurs les plus enthousiastes,

T II ÈB ES ET P III LÆ

d’être aussi vastes que les siennes. 0 abîmes de l'histoire et des temps! 11 y a plus de vingt-cinq siècles que Thèbes est en ruines. A quelle époque est-elle donc née? Et quel a été l’Age de sa virilité et de sa puissance?

Je viens de vous nommer ces prodigieux débris dans l’ordre même où nous les avons visités. Le savant et très- pratique M. Wilkinson conseille aux voyageurs de suivre une marche toute contraire à celle que nous avons suivie, de commencer par la rive gauche et de finir par Louqsor et Karnak. Par là, on se conforme au sage proverbe : Crescit cumin, et l’on procède en allant de plus fort en plus fort. Je ne nie pas les avantages de cette méthode. Mais ici, les choses sont également étonnantes, quoique très-diverses, de quelque façon qu’on les prenne; cl les tombes de Biban-el-Molouk valent dans leur genre les temples de Louqsor. Médinct-IIabou n’est guère moins surprenant que Karnak lui-même; et, quoique nous ayons renversé l’ordre prescrit par les dilellanti de l’Egypte pharaonique, je ne pense pas que nous ayons rien perdu de ce merveilleux spectacle.

Je commence donc par la rive droite, et je parle d’abord de Louqsor, la première partie de Thèbes que nous ayons vue.

Le nom de Louqsor signifie, à ce qu’il semble, dans la langue hiéroglyphique : les Palais. Le nom est juste, et, comme Louqsor se liait jadis à Karnak par des allées dont on voit encore les traces, il est assez probable que cette désignation générale devait s’appliquer à toute la rive droite du Nil. Aujourd’hui, elle est limitée à ces temples et à ces constructions que l’on trouve à peu de distance du fleuve, qui les inonde dans les grandes crues, dont les défend assez mal un vieux quai construit sous les Ptolémées et les Romains.

Louqsor, mutilé comme il l’est, se compose actuellement de deux parties fort distinctes. À droite en arrivant du Nil, c’est-à-dire au sud, est une suite de palais qui remontent, d’après des inscriptions incontestables, au Pharaon de la dixr huitième dynastie thébaine, Amunoph III ou Aménopliis, qui régnait vers l’an 1450 avant notre ère. Les colonnes qui sont encore debout, et qui appartiennent évidemment à des parties différentes d’un même édifice, sont au nombre de plus de cent. Il en est qui ont 45 pieds de haut sur 9 ou 10 de diamètre. Une particularité bizarre dans quelquesunes, c’est qu’elles sont renflées par le haut, d’une manière assez notable, qui d’ailleurs ne nuit pas à l’effet. Le chapiteau, qui est de feuilles de lotus,

- TIIÈBES ET PHILÆ 259

est plus petit que le fût. Un sanctuaire couvert d'hiéroglyphes fort élégants rappelle la naissance du Pharaon, et sur ses murs sont représentées les scènes principales de l'accouchement de la reine sa mère. Un sanctuaire plus petit est enclavé dans le grand. Sur les bas-reliefs, on trouve quelques images assez peu décentes, que n’excuse pas même la destination du lieu ( mammisi ), consacré à l’accouchement.

Toutes ces constructions portent un caractère frappant de grandeur et d’antiquité. Mais malheureusement elles sont toutes encombrées et à demi cachées par les maisons du village actuel de Louqsor. Ces masures en briques sèches ne sont pas seulement placées au pied des édifices qu’elles déshonorent; elles sont aussi placées très-souvent sur le haut des plus belles plates-formes; et c’est ainsi que nos marins, quand ils sont venus chercher notre obélisque de la place de la Concorde, ont bâti leur maison de terre entre deux murailles du temple, à quarante pieds en l’air. Nos soldats de 1798, dont le souvenir est encore très-vif parmi ces populations, en avaient fait autant. On ne peut donc pas juger très-librement de l’effet et de la beauté de Louqsor. Il faut se contenter de deviner plus de choses qu’on n’en voit.

Telle est la première partie de Louqsorà droite. A gauche, en allant vers Karnak, le spectacle n’est ni moins grand ni plus complet. 11 n’y a plus là également que des fragments ensevelis dans des masures. C’est un énorme pylôïie, avec ses deux massifs pyramidaux sur les deux côtés et son ouverture gigantesque, qui fait porte. Le pylône a encore 200 pieds de façade et 60 pieds de haut, quoique enfoui. La porte devait bien avoir nne hauteur à peu près pareille. Les façades du propylée sont couvertes de bas reliefs que Champollion déclare d’un très-bon style, et qui représentent, dans leur vaste étendue, des sujets tout guerriers : un camp, avec scs lentes et ses fourgons, une armée rangée en bataille, avec ses chariots et son infanterie, une bataille, une défaite des ennemis, qu’on poursuit l’épée dans les reins, un passage de rivière où on les massacre, une prise de ville, et enfin la soumission des vaincus, qui se rendent prisonniers au vainqueur.

Tel est le sujet de ces deux grands tableaux de pierre, qui n’ont pas moins de 50 pieds de long. Champollion le Jeune a déchiffré les inscriptions de ces bas-reliefs; et il a reconnu que ce roi conquérant et triomphateur, dont le pylône de Louq-

THfcBES ET PII 1 1> Æ

sor immortalise la gloire, est Rhamsès II, dit le Grand, fils du Pharaon Osiri, Se-Osiri, le Sésostris des Grecs, qui régnait un siècle environ après Aménophis, c’est-à-dire dans le quatorzième siècle avant notre ère. Les peuples vaincus, dont les noms sont cités dans les inscriptions, sont tous des peuples asiatiques de la Mésopotamie, et peut-être des bords de l’Indus. 11 est constant désormais qjie les entreprises du grand Sésostris sont allées jusqu’à ces contrées lointaines, et ceci donne une haute idée de ce qu’était alors la puissance égyptienne. Il faut que ces conquêtes du fameux monarque aient été bien glorieuses; car elles se trouvent reproduites encore plus d’une fois dans des monuments pareils, soit à Thèbes elle-même, de l’autre côté du fleuve, soit en Nubie, dans les temples hypogées d’ibsamboul.

C’est devant ce pylône de Rhamsès le Grand que se trouvaient les deux magnifiques obélisques dont il est si souvent question. L’un, celui de droite, figure dans notre Paris, où nous pouvons l’admirer, grâce à la munificence de Méhémct-Ali. L’autre, qu’il avait donné à l’Angleterre, est resté en place; et probablement on ne le fera jamais enlever. Celui-là, qui est le plus grand, a 25 mètres passés de haut sur 2 mètres de large à la hase. Le nôtre

n’a que 25 mètres et demi , lin peu plus de 70 pieds, sur 2 mètres 40. Mais il paraît qu’il offre plus d’intérêt historique. Nos compagnons anglais, M. Senior et M. Mac Clean, regrettaient que l’Angleterre n’eût pas voulu faire les dépenses nécessaires pour le sien.

Ces obélisques, de granit rose tiré des carrières de Silsileh ou d’Assouan, ont été érigés tous deux en l’honneur d’Ammon par le grand Sésostris.

ha dédicace qu’expriment les hiéroglyphes qu’ils portent, est ainsi conçue, d’après la traduction de Champollion : « Le Seigneur du monde, soleil gar- « dien de justice, approuvé par Phré, a fait exé- « eu ter cet édifice en l’honneur de son père Am- « mon-Ra; et il lui a érigé ces deux grands « obélisques de pierre devant le Rhamesséion de « la ville d’Ammon. » Des indications analoguesise retrouvent sur le pylône lui-même ; et l’on ne peut douter que toute cette partie de Louqsor ne soit l’ouvrage du grand Sésostris, ou RJiamsès II.

Il est probable que c’était aussi ce grand roi qui était représenté personnellement par deux colosses • de 40 pieds de haut adossés au pylône. Ces deux statues de granit rouge, et monolithes comme les obélisques, sont à moitié enfouies dans les décombres et dans le sable. Elles sont toutes mutilées;

T MÈRES ET PHÏIjÆ 205

mais on reconnaît encore sur leur tête brisée les insignes royaux du pshent et du collier. Leur largeur entre les épaules est de plus de 4 mètres.

Nous sommes montés, non sans quelque danger, sur le haut du pylône, en nous hissant de pierre en pierre ; et de là, plongeant sur Louqsor, nous avons essayé de nous y orienter. Mais c’était peine perdue ; et tout ce que nous avons pu constater, c’est que l’axe du pylône où nous étions montés ne correspond point à la grande colonnade du palais d’Àménophis. Le défaut de parallélisme est choquant ; et nous nous rappelâmes que nos rois n’avaient pas été plus adroits en bâtissant le Louvre et les Tuileries. C’est une inadvertance assez étrange; et ce n’est pas la justifier que de reconnaître, avec les égyptologues, que les deux édifices sont dus à des rois différents. C’est une faute que des édifices interposés auront sans doute dissimulée à ceuxmêmes qui la commettaient, mais qui n’en est pas moins réelle.

Avant de quitter Louqsor, monsieur le Rédacteur, je voudrais vous dire quelques mots de souvenirs d’un tout autre genre que nous y avons

trouvés aussi. Je veux parler de ces peintures à fresque qu’on y a découvertes voilà quelques années, et dont il est bien difficile de fixer l’époque,

qui d’ailleurs est certainement postérieure à l’ère chrétienne. Dans une des salles abandonnées de l’Aménophéion, et aujourd’hui en plein air, on s’ctait imaginé de faire une sorte d’édifice moitié temple, moitié église. On avait crépi les murailles d’un enduit qui cachait les hiéroglyphes profanes ; et, sur cet enduit d’un stuc assez épais, on avait peint à fresque des personnages de grandeur naturelle, sur tout le pourtour de cette salle carrée. Dans une niche, ornée de deux colonnes grecques de fort mauvais goût, et qui paraît avoir été une sorte d’autel, on distingue assez nettement trois personnages, dont deux hommes fort beaux, et à droite, une femme qui n’est pas moins bien dessinée. En dehors de la niche à gauche, on voit distinctement un romain, consul ou empereur; et plus loin, sur le mur latéral, un cavalier fort bien assis en selle. A droite les figures sont moins apparentes encore. Il y en a une de couleur bleue, qui est évidemment égyptienne, d’après son costume.

Qu’est-cc que ces peintures? Que représententelles? A quelle époque les rapporter? Tout ce que je puis dire, c’est qu elles sont du plus grand style et qu’elles ont quelque chose de la manière de Raphaël. Si elles remontent, comme on l’a cru, jusqu’aux solitaires ermites de la Thébaïde, elles fou

THftBES ET PHILÆ

le plus grand honneur à la peinture de ces temps, que celle du seizième siècle n’aurait fai t que ressusciter. C’est une énigme qu’il vaudrait bien la peine de déchiffrer; et je ne crois pas qu’elle fût trèsdifficile pour les yeux exercés d’un connaisseur. Je ne me flatte pas de l’être ; et j’ai dû laisser ce soin à d’autres, bien que non sans regret.

Tel est Louqsor. Mais que vous dirais-je de Karnak? C’est bien ici que toute description est impossible,. si l’on prétend la faire quelque peu égale au sujet. Mais je me rassure en me disant que les plus habiles y échoueraient tout comme moi. Champollion le Jeune a pris un parti plus simple. C’est de ne pas décrire du tout les magnificences de ces grands lieux.

Nous sommes arrivés par l’avenue qui, du palais de Louqsor, conduisait aux palais et aux temples de Karnak. Une demi-heure de course à cheval nous a suffi. Cette avenue était garnie à droite et à gauche de sphinx à tête de bélier, dont il ne reste que des débris mutilés. Mais cette rangée de statues étranges, qui pouvaient être au nombre de plusieurs centaines, devait produire un bien grand effet. Elle conduit à un pylône de date assez récente, puisqu’il est de Ptolémée Évergète et de la reine Bérénice, sa sœur et sa femme. 11 n’a pas

moins de 140 pieds de haut. Il n’a jamais élu achevé ; et des pierres encore saillantes, comme au temps où on les a placées, attendent des constructions complémentaires, qui ne sont jamais venues.

Au delà de ce pylône, recommence l’avenue de sphinx, beaucoup plus ancienne que lui et qu il interrompait; et l'on arrive à une suite d’édifices qui paraissent être du temps de Rhamsès IV (1,200 ans avant J. C.). Ils sont contenus dans une enceinte qui est à peu près carrée, ayant 1 00 mètres passés de long sur 85 de large. Les deux côtés nord et sud sont formés par des galeries, dont il reste encore de nombreuses colonnes asse* bien conservées. Une entre autres, qui faisait partie d’une avenue placée au milieu de celle vaste cour, n’a pas moins de 70 pieds de haut, y compris la base et le chapiteau. 11 devait y en avoir vingt-six de cette dimension.

Mais tout cela n’est rien auprès du vieux palais, où l’on parvient enfin en passant sous un autre pylône de 80 pieds de haut, à l’extrémité de cette avenue. Ce pylône donne entrée dans la grande salle, qui n’a pas moins de 518 pieds de long sur 1 G0 de large. Le plafond, formé de pierres, dont quelques-unes sont longues de 40 pieds, est sculpté

Tl! ÈB ES ET PI1ILÆ

et peint; il est supporté par 4 58 colonnes, dont 12 au centre, pareilles à celle dont je viens de parler, ont 70 pieds de haut sur 53 de circonférence. Les 126 autres, qui forment les parties latérales des deux côtes de cette nef incomparable,, n’ont que 45 pieds de hauteur sur 27 ou 28 de pourtour. Elles sont, de chaque côté, sur sept rangs de neuf chacun. M. Senior prit la peine de les compter.

L’impression singulière qu’on éprouve sous ces voûtes a quelque chose de celle que donnent les Pyramides ; on est anéanti sous des dimensions qui n’ont plus rien d’humain ; et l’on se prend parfois à douter, commé Diodore devant le monument de Chéops, que ce soit là l’œuvre des hommes. Je ne crois pas qu’il y ait au monde une salle, dans un édifice quelconque, qui puisse «e vanter d’un si prodigieux développement.

Le tout est en grès, analogue à celui de Dendérah, venu sans doute aussi des carrières de Silsileh, et couvert également de hiéroglyphes et de peintures. Presque toutes ces colonnes sont debout comme au jour où des architectes habiles les érigèrent. Quelques-unes cependant, cinq ou six au plus, cédant à l’action des eaux, qui, dans les inondations du Nil s’infiltrent jusque-là, et qui viennent

•2IW

même dans les grandes crues baigner une partie de ces ruines, se sont affaissées. Une, entre autres, tombant sur une de ses voisines, s’est trouvée arrêtée dans sa chute par la pierre d’entablement dont elle était couronnée, et qui n’a pas moins de 50 pieds de long. Cette pierre s’est arc-boutée contre la colonne qu’elle frappait sans l’ébranler, et elle a soutenu, dans une position oblique de 00 ou 05 degrés, celle qui l’entraînait avec elle. Dans cette inclinaison violente et instantanée, pas un des tambours de la colonne, au nombre d’une vingtaine , ne s’est dérangé ; et, sous cette inclinaison périlleuse, ils sont encore aussi fermement joints entre eux que s’ils étaient restés perpendiculaires. On pourrait croire, s’il y avait du fer en Égypte, que des barres de fer intérieures traversent les colonnes d’un bout à l’autre, elleur , communiquent une solidité d’adhésion qu’elles n’auraient pas sans ce secours.

Au delà de cette salle, qui devait être le lieu d’assemblée des peuples dans les circonstances les plus solennelles, de nouveaux pylônes vous conduisent à de nouvelles enceintes, à de nouvelles colonnades, à des obélisques qui comptent parmi les plus grands de tous ceux qu’on connaît. L’un n’a pas moins de 94 pieds. Celui de Saint-Jean de La-

THÊBES ET l’IULÆ 26!»

tran, à Rome, est encore un peu plus haut, selon les souvenirs d’un de nos compagnons. Si on l’a laissé en place, c’est qu’il aura paru moins beau, les arêtes ayant été endommagées en plus d’un endroit. Ce n’cst pas d'ailleurs chose facile que de remuer ces masses effroyables et délicates, sans les briser; et nous vîmes à terre les débris du plus grand de tous les obélisques, puisqu’il a 100 pieds, que des mains maladroites ont rompu en essayant de l’emporter.

Au delà et autour de ces obélisques est le sanctuaire, dont il ne reste plus que des débris peu reconnaissables, des chambres latérales en granit, et une foule de constructions, qu’il faudrait étudier longtemps pour en retrouver le caractère et la destination probable. Un temple, qui semble petit à côté de ces géants, a été converti en église dans les premiers temps de l’ère chrétienne; et nous y avons trouvé sur les parois, et surtout sur le plafond, des ornements qui ne peuvent laisser aucun doute à cet. égard. Il y a des têtes entourées de nimbes et de gloires ; et, selon toute apparence, ces travaux accessoires remontent au temps où la ferveur des néophytes les entraînait dans les déserts de la Thébaïde, et dans ces palais, qu’ils repeuplèrent pour quelques années. Un plafond peint

en bleu était parsemé d’étoiles d’or , et les couleurs semblent d’hier. Entre deux parois de muraille, j’ai vu aussi un groupe de statues de marbre blanc très-pur et d’un goût exquis, quoique mélangé. Elles représentaient deux femmes assises se donnant la main ; leur tète avait été rompue. Mais évidemment cet ouvrage, fort distingué, était moitié grec, moitié égyptien. C’est, je crois, une curiosité assez rare; et je n’ai pas vu qu’aucun voyageur eût pensé à la décrire, quoiqu’elle en vaille bien la peine.

Tel est Karnak dans toute sa majesté, dans toute sa ruine. Nous n’y sommes restés que quelques heures. Mais les sensations que nous y avons éprouvées ne s’effaceront de notre vie. Pour compléter ce récit trop imparfait, il faudrait, monsieur le Rédacteur, avoir sous les yeux les dessins de toute sorte qui ont été faits de ces constructions merveilleuses. Mais soyez sûr que meme les dessins les plus exacts et les photographies les mieux venues ne vous en donneront qu’une incomplète idée. La réalité des dimensions est beaucoup dans ces sortes de choses ; et les proportions ont beau être mathématiquement conservées, des colonnes de 5 ou 4 centimètres de haut ne pourront jamais vous émouvoir, comme ces colonnes véritables,

THÈBES ET P1LILÆ ‘271

qui sont cinq ou six cents fois pltfs grandes.

Ces temples de Karnak, accumulés les uns auprès • des autres, sont de dates très-diverses. Quelques parties, qui ne sont pas encore les plus vieilles, remontent à Osirtasen I er , vers 1750 ans avant J. C. C’est à peu près l’époque de Joseph. Les colonnes polygonales sont rapportées à ce règne. D’autres parties sont attribuées à Thotmès 1 er et Thotmès II, qui vivaient deux siècles plus tard environ. Les principaux obélisques ont été élevés par le premier de ces deux princes. La grande salle est d’Osiri I er , le père de Rhamsès II ou Sésostris, en 1580 avant l’ère chrétienne. L’avenue de sphinx est duc à ce dernier. Il y a des sculptures qui sont du règne de Shéshonk I er , le Shishak de la Bible. On sait que ce prince s’empara de Jérusalem en l’an 971 avant J. C. ; et parmi les peuples vaincus dont les noms sont gravés sur la pierre, Champollion a lu celui du roi de Juda, Iouda-Malek. Les colonnes de la cour où reste debout cette colonne solitaire de 70 pieds, portent le cartouche de Tirhaka, l’usurpateur éthiopien, et celui de Psammétichus, 714 ans et 664 ans avant l’ère chrétienne. J’ai dit plus haut quelques mots des travaux des Ptolémées.

Ainsi, Thèbes n’a cessé de s’accroître depuis le temps à peu près où l’on bâtissait la grande pyra-

mide jusqu’à l’invasion des Perses sous Cambyse, 525 avant noire ère. L’invasion des Perses fut trèsfuneste à la capitale des Pharaons. Mais ce premier désastre était réparable, à ce qu’il semble, puisque les rois grecs purent encore embellir la ville qui subsistait. Ce qui détruisit Thèbes, ce fut le siège de trois ans qu’elle soutint, 110 ans avant J. C., contre Soler II ou Lathyrus, qui se vengea cruellement d’une si longue résistance. Le vainqueur implacable renversa les monuments, dispersa la population, et commença pour cette vénérable cité une décadence irrémédiable. Au temps de Strabon, moins de cent ans plus tard, elle ne renfermait dans sa vaste enceinte que de pauvres villages éloignés les uns des autres, et qui devaient encore disparaître peu à peu. Aujourd’hui, il n’y reste que Louqsor, et quelques cabanes àGournah et à Médinet-IIabou. Voilà ce que devient la gloire humaine!

Sur les murailles de ces temples ruinés, sur ces pylônes, sont représentées, comme à Louqsor, les conquêtes et les triomphes de deux Pharaons qui se sont illustrés par la guerre. C’est Osiri I er , et son fils, le grand Sésoslris. Je ne veux pas décrire les immenses bas-reliefs où sont sculptées les actions principales de leur vie guerrière, et les vic-

TllÈBES ET PHILÆ

toires qu’ils ont remportées sur une Coule de peuples lointains. On trouvera ces détails, si on désire les connaître, dans le grand et savant ouvrage de M. Wilkinson, et l’on verra qu’ils attestent d’une manière certaine que Sésostris a lutté, comme son belliqueux père, contre des nations asiatiques.

Le lendemain du jour où nous avions vu Louqsor et Karnak, nous sommes allés sur la rive gauche du Nil visiter les tombes royales de Biban-el-Molouk. Après les palais, les sépulcres, pour encore revoir ensuite des palais et d'autres sépulcres. En nous rendant à la vallée* de Biban-el-Molouk, nous avons traversé Gournah, et nous y avons jeté un coup d’œil en passant. Un superbe portique soutenu par huit colonnes nous charma, et une foule d’autres ruines nous apparaissaient. Mais, pour le moment, je ne vous en dis rien. Nous devions nous y arrêter davantage au retour; et c’ést alors que je vous en parlerai un peu plus' longuement. Gournah n’est pas moins que le palais du grand Sésostris, le Rhamesséion ou palais de Rhamsès II.

La vallée de Biban-el-Molouk, où nous cheminions sous un soleil ardent, est le lieu le plus désolé qui se puisse imager; c’est bien le val de la mort. Nous commencions à connaître un peu le désert ; mais nous n’avions encore rien vu d’aussi

triste ni 4’ aussi nu. Des pierres, des pierres, un peu de sable, pas un brin d’herbe, pas un oiseau, pas un être vivant. Il était impossible de mieux choisir la place consacrée au trépas et au néant.

D’après la description de Strabon et celle de Diodore, on ne pouvait chercher ailleurs les tombes des rois, et Champollion a reconnu qu’elles appartenaient toutes aux trois dynasties thébaines, la 18% la 19 e et la 20 e .

Nous sommes descendus dans celle d’Osiri,’père du grand Sésostris, qui passe pour la plus belle, et qui remonte à l’an 1,585 avant J. C. Elle n’a été connue et découverte tout entière que par les recherches de Belzoni, en 1810. L’entrée est placée à mi-côte dans la colline, et l’on descend d’abord, par la pente assez roide d’un escalier, à 25 pieds de profondeur. Puis, on trouve un premier palier; et au delà, un second escalier aussi long que le premier.

•Deux portes et un long corridor vous conduisent à une chambre à peu près carrée, où Belzoni, qui la trouva fermée de toutes parts, crut être parvenu à l’extrémité du tombeau. Il n’en était rien, quoique la disposition des pierres eût été calculée pour tromper l’examen le plus attentif. Mais bientôt, il découvrit que la muraille du fond

THÈMES ET PHILÆ

était factice; et, en l’abattant, il pénétra dans la véritable tombe, dont ces premiers corridors ne donnaient qu’une imparfaite idée. C’était d’abord une chambre de 24 pieds carrés, soutenue par quatre piliers taillés en pleine pierre, et couverte, comme tout ce qui précédait et comme tout ce qui devait suivre, de peintures emblématiques et d’hiéroglyphes. Les couleurs étaient aussi vives que si elles eussent été de la veille. Quelques marches conduisaient à une autre chambre de dimensions égales, soutenue par deux piliers. Puis, après deux corridors qui dévient de la ligne droite, une chambre plus petite, de 15 pieds carrés, communiquant à une plus grande, qui n’en a pas moins de 25 à 50. De chaque côté, des chambres plus petites; et enfin un salon voûté qui a 20 pieds de long sur 50 de large.

Au centre de ce grand salon, était le sarcophage du Pharaon, placé à l'ouverture d’un plan incliné, où il devait glisser sans doute, et qui, accompagné de deux escaliers, l’un à droite et l’autre à gauche, s’enfonce encore en terre de 150 pieds. Cette dernière voûte était également dissimulée par une maçonnerie factice. Dans l’un des coins de ce salon, et, de plain-pied avec lui, une porte conduisait dans une vaste chambre où il y avait des ni-

clics; et tout autour, à 4 pieds environ au-dessus du sol, régnait une sorte de banc assez large pour recevoir des momies, à ce qu'on suppose.

Voilà ce que découvrit llelzoni, le premier, il y a quarante ans, et ce que nous avons vu comme lui, excepté le sarcophage d’albâtre, qui est aujourd’hui, si j’en crois un de nos compagnons, dans le musée de sir John Soane, en Angleterre.

Celle tombe, où nous étions descendus peu à peu, examinant, à droite, à gauche, au plafond, les peintures les plus curieuses et les plus délica-

les, n’a pas moins de 515 pieds de long, sans compter le plan incliné qui est au-dessous du sarcophage. Elle a bien en tout 175 pieds de profondeur perpendiculaire, sans compter le dernier trou.

Qu’on s’imagine maintenant tous ces corridors, toutes ces chambres, ces salons, ces niches, ces piliers recouverts, sans la moindre lacune, d’hiéroglyphes non plus sculptés, mais peints, tantôt sur la pierre directement, tantôt sur un enduit de stuc. Les couleurs, qui n’ont rien perdu de leur vivacité, tapissent toute cette vaste étendue de leurs nuances les plus variées et les plus éclatantes. Les sujets que ces tableaux représentent sont tous à demi mythologiques et à demi historiques. Ils sont in-

Page 1