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dividuels naturellement et ne retracent que la vie d’un seul Pharaon. Je ne me risque point à les expliquer; et si l'on veut savoir par le menu ce qu’ils signifient, il faut le demander à Champollion le Jeune, qui les a tous copiés, et à M. Wilkinson, qui n’est pas un guide moins sûr. Je me borne pour ma part à l’impression générale que j’ai ressentie; et, pour la rendre, j’avoue que je me suis cru, durant tout le temps de notre visite, le compagnon de ce bon Aladin des Mille et une Nuits, à qui la Lampe merveilleuse ouvrait de si splendides palais dans le sein des montagnes.
Ici, la montagne où nous pénétrions, aussi curieux que lui, était du calcaire le plus fin; et ces parois si lisses et si pleines avaient pu être employées par d’habiles ouvriers, telles que la nature les fournissait à leurs laborieux outils, sans fissures, sans lacunes et sans aucun défaut. La matière était superbe. Mais on peut dire avec le poète : Materiam superabat opus.
De cette tombe, nous sommes allés à celle de Rhamsès 1Y ou Méiamoun, qui est moins grande, mais qui est surtout précieuse par les détails de ses peintures. Dans des chambres assez petites, qui sont à droite et à gauche du corridor central, on a peint les arts et métiers de l’Égypte. Ici, la boulange
gerie avec tous scs procédés, depuis le grain qu’on moud jusqu’au pain que l’on cuit; là, les procédés non moins utiles de la cuisine; ailleurs, ceux de la navigation fluviale et maritime; plus loin, la fabrication des armes de toute espèce ; puis, celle des instruments de musique avec la manière d’en jouer, celle des harpes surtout, etc., etc. Les peintures de ces chambres étaient sans doute analogues aux fonctions des grands personnages dont les corps devaient y être déposés. Mais je dois m’arrêter dans ces descriptions, qui me mèneraient beaucoup trop loin.
Toutes les tombes actuellement connues sont au nombre de 17. Il paraît qu’on les avait ouvertes déjà du temps de Ptolémée-Lathyrus , le cruel destructeur de Thèbes. Strabon dit qu’il y en avait plus de 40. Diodore de Sicile, plus précis, d’après les renseignements qu’on lui donna, affirme qu’il doit y en avoir 47. Ainsi, nous en avons encore 50 à trouver ; que les amateurs le sachent. Les 1 7 lombes actuelles sont plus ou moins complètes, plus ou moins profondes et travaillées. On sait que chaque Pharaon les commençait en montant sur le trône, et qu’il poussait l’excavation et les peintures plus ou moins loin, selon qu’il régnait plus ou moins longtemps. C'est ainsi que quelques tombes
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sont immenses, et que quelques autres sont fort courtes. Dans quelques-unes même, les dessins sont inachevés, sous les hiéroglyphes qu’ils devaient former. Un premier trait en couleur noire a été parfois rectifié par une main plus habile, qui se servait de couleur rouge. Mais b œuvre n’a point cté terminée, parce que la mort est venue surprendre le monarque et contrcmander les artistes.
On conçoit, du reste, qu’il n’en pouvait être autrement; et le Pharaon aurait eu, selon toute apparence, très-grand tort de s’en remettre à son successeur du soin de sa sépulture. Même dans ces temps reculés, le pouvoir était trop instable pour qu’on pût s’en fier à la piété de l’avenir, et le plus sur était de s’occuper de soi, pendant qu’on le pouvait. Il y a même des tombes que le successeur peu loyal s’est attribuées sans le moindre droit, et où il a profité, pour son propre compte, des travaux de celui qu’il remplaçait. On se bornait à changer quelques ornements et quelques inscriptions; on couvrait certaines parties d’un enduit de stuc, et l’on altérait les autres. Nos savants ont constaté quelques-unes de ces supercheries, qui, pour être royales, n’en sont pas plus estimables.
Les tombes de Biban-el-Molouk in’ontparu, toute proportion gardée, non moins étonnantes que les
Pyramides et même que Karnak. Il y en a quelquesunes qui, comme la pyramide de Chéops, ont coûté trente ans, et plus, de travail, celle d’Osiri I er , par exemple. Ces travaux sont plus délicats et exigent moins d’efforts. Mais que d’artistes il a fallu ! Que de mains innombrables, autant qu’adroites! Et que d’ouvriers enfouis sous terre pendant de longues années, et travaillant à une lumière qui devait être bien éclatante et bien ferme pour éclairer tant de labeurs difficiles et patients !
Sur les parois de ces murs, j'ai aperçu quelques inscriptions grecques et latines, tracées par des visiteurs anciens, que nous avons imités en ayant la même curiosité qu’eux. Je ne veux point m’occuper de ces inscriptions, la plupart fort courtes et purement nominales, parce que j’aurai à parler tout à l’heure assezlonguementdecellesdeMemnon. Celles des tombes ont été recueillies par les savants, Ilamilton, Champollion le Jeune, Sait, consul général d’Angleterre, qui y a mis le plus grand soin, et par tant d’autres. Elles sont au nombre de 104; et je crois qu’on pourrait, avec quelques recherches, en découvrir encore de nouvelles. Elles vont du règne deTrajan à celui de Constantin. Elles sont presque toutes de militaires. Il n’y en a qu’une seule qui soit d’une main chrétienne. Il va sans dire qu’elles
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expriment toutes la plus vivo et la plus légitime admiration, ou tout au moins un étonnement analogue à celui dont nous avons été nous- mêmes saisis.
AGournah, où nous sommes revenus par un soleil caniculaire, au 5 décembre, d’autres étonnements nous attendaient, non moins grands. Je ne vous dirai presque rien du palais, malgré ses restes splendides, qui portent un cachet particulier de bon goût. C’est peut-être le morceau le plus parfait de l’architecture égyptienne de la belle époque, malgré l’état de délabrement où il est. C’était le Rhamesséion, comme Champollion l’a lu sur toutes les inscriptions, c’est-à-dire le palais particulier de Sésostris le Grand. On y retrouve encore avec des vingtaines, des trentaines de colonnes, les traces de trois ou quatre grandes salles, dont la destination, attestée authentiquement par les hiéroglyphes, est bien curieuse. Ici, la salle à mesurer les grains, car il paraît qu’on percevait alors l’impôt en nature; plus loin, la salle d’assemblée; ailleurs, chose plus intéressante encore, la salle des livres, la salle du dieu Thôth, l’inventeur des lettres, et de la déesse Saf, la dame des lettres cl la présidente de la salle des livres. Le dieu Thôth est celui dont Platon parle déjà dans 1 e Phèdre, et à qui Socrate prête des pensées si sages.
Cetle salle des livres, cette bibliothèque du Rhamesséion a donné à penser à Champollion, après les membres de la Commission d’Égypte, et à M. Wilkinson, sans nommer d’autres égyptologues, que c’était là le fameux tombeau d’Osymandias, "dont Diodore de Sicile, répétant la description d’Hécatée de Milet, le contemporain d’Hérodote, nous a transmis le souvenir. Les détails qu’on peut étudier encore sur le sol s’y rapportent très-exactement; et quand des hommes comme ceux que je viens de nommer se prononcent, il est bien difficile de ne pas les croire sur parole. On ne sait trop ce que c’est que le nom d'Osymandias, et il semble que le tombeau devrait être à Biban-el-Molouk, au lieu d’être à Gournah. Mais, malgré ces difficultés, qui sont très-réelles et que l’érudition n’a pas levées, nous devons penser que le Rhamesséion renfermait, 1,550 ans avant notre ère, cetle fameuse bibliothèque, ce Remède de l'âme , qui fait encore plus d’honneur à Sésostris que ses plus sanglantes conquêtes. Des livres à celte époque! Une bibliothèque à cette date! La Grèce ne devait tenter un tel essai que mille ans plus lard, et les Ptolémées d’Alexandrie ne devaient être que les imitateurs des Pharaons. Que de problèmes encore u résoudre dans cette vieille terre d’Égypte !
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Les restes du Rhamesséion mériteraient bien, par leur beauté sévère, de nous arrêter plus longtemps. Je ne puis les quitter sans vous dire au moins un mot de ce prodigieux colosse dont les fragments gisent épars sur le sol. Nous sommes montés sur la tête, où nos chaussures glissantes pouvaient à peine nous soutenir. Avec une partie des épaules et de la poitrine, elle n'a pas moins de 12 à 13 pieds de haut. Cette statue monolithe de granit rouge de Syène ou Assouan, représentait Rhamsès II, assis, les mains sur ses genoux, dans l’attitude du repos. Elle avait 35 pieds; et comme le trône, en guise de piédestal, n’en avait pas moins de 33, le monument avait à peu près 70 pieds de haut. L’art égyptien n’a jamais rien fait de plus fort ; et cette statue seule, selon le calcul deM. Wilkinson, devait peser 900 tonnes a peu près, c’est-à-dire près de deux millions de livres.
Il paraît que ce sont les Perses de Cambyse qui l’ont renversée. Mais comment ont-ils pu la briser? Quelle force ont-ils employée pour la destruction, aussi puissante que pour l’érection de cette masse? Et la poudre, avec laquelle nous obtenons aujourd’hui ces foudroyants effets, en peut-elle produire de plus énergiques? C’est à n’y rien comprendre.
C’est à deux pas de ce colosse, renversé depuis
2,400 ans, que j 'ai rencontré ces enfants chrétiens dont je vous parlais dans une autre lettre, et qui nous émurent plus encore que ces gigantesques et admirables souvenirs.
En quittant Gournah, nous nous dirigeâmes à travers une plaine alors à sec et assez souvent inondée par le Nil, vers les deux colosses dits de Memnon. La fameuse statue vocale est la première qu’on rencontre en venant du nord, con^me nous le faisions à ce moment. Je suis monté dessus, ou plutôt sur le piédestal; et j’ai lu sur l’orteil gauche quelques-unes des inscriptions grecques qu’a si . bien expliquées la sagacité de Letronne, qui n’était jamais allé en Égyple, mais qui les connaissait par la copie exacte et définitive qu’en avait faite le consul anglais Sait, avec plus de soin que tous ses devanciers.
Ces inscriptions, sur le piédestal et les jambes, sont au nombre de 72 en tout, grecques et latines, datées et non datées. La première est de l’an 04 après J. C., l’an 10 du règne de Néron; la dernière est de 150 ans plus tard, du règne de Septime Sévère, qui fit restaurer le ^colosse.
Il y a peu de ces inscriptions qui soient vraiment curieuses, soit par les personnages dont elles rappellent le nom, soit par le style dans lequel elles
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sont exprimées. Des familles entières faisaient la partie d’aller entendre la statue parlante. On se levait de grand matin pour arriver à temps et ne pas manquer le moment propice. C’était toujours au lever du soleil que la voix résonnait. Tantôt, c’est la mère et la fille qui tentent l’épreuve; tantôt, le mari et la femme, avec leurs enfanls, ou sans leurs enfants, qu’alors ils regrettent. Le plus souvent, ce sont des militaires qui se rendent aux devoirs de leur charge ou qui en reviennent, dans la Haute-Egypte. 11 y a tel officier de la 5 e légion qui se vante d’avoir ouï le colosse dix ou douze fois. Presque tous les préfets de la province d’Egypte y ont écrit leurs noms, plus ou moins connus.
11 y a eu, parmi les visiteurs, des savants entretenus au Mus'ée d’Alexandrie, qui se sont donné cette qualité, assez bien portée, à ce qu’il semble, à côté de leur nom fort obscur, gravé sur la pierre.
La plus récente de toutes ces inscriptions est celle d’Ulpius Premianus, préfet de l’Égypte, l’an III de Seplime Sévère, au mois de février de l’année 194 de notre ère.
La plus illustre est celle de l’empereur Adrien, qui alla, vers la fin de l’année 130, passer un mois
à peu près dans la Haute-Égypte, avec sa femme, rimpératrice Sabine. Les noms d’Adrien, en lettres moitié grecques, moitié latines, et celui de Sabine, en grec, se lisent très-distinctement encore. Il paraît que, parmi les courtisans, il y avait une femme poëte nommée Balbilla, qui accompagna les augustes personnages pour entendre la statue, et qui fut chargée de consacrer par des vers cet important souvenir. Elle revint à plusieurs reprises, soit avec l’Empereur, soit avec l’Impératrice; et je traduis tant bien que mal deux de sès inscriptions.
La troisième est trop mutilée pour qu’on puisse la déchiffrer tout entière.
DE JULIA BALBILLA