‹ Lettres sur l'ÉgypteChapitre 8 sur 26 · OD · texte numérisé non relu

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L'ARRIVÉE, LA KÉCEl*T10N ment égyptien n’a pu encore assécher le lac et le dessaler. Le Mahmoudiéh qu’a cônstruit Méhémet- Àli en 1819, et qui va prendre le fleuve à Atfé, vingt lieues à l’est d’Alexandrie, supplée le lac. Il procure à la ville l’eau et la navigation, qui lui manqueraient sans lui. Mais le présent gratuit de la nature valait mieux; et ce sont les fureurs des hommes qui l’ont détruit.

Pour qui n’a pas vu de ses yeux la vallée du Nil et le Delta, il est difficile d’en donner une idée meilleure qu’en les comparant à nos marais les plus fertiles et les mieux cultivés des environs de Paris. Le sol est parfaitement uni; c’est le Nil qui le nivelle par le dépôt annuel de son limon. Des rigoles sans nombre et des canaux plus ou moins larges font pénétrer partout les eaux, et les conservent encore quelque temps après que Je fleuve s’est retiré. C’est un immense réseau hydraulique, dont la Basse-Egypte est couverte tout entière ; et ces irrigations, aussi faciles que fécondes, sont pratiquées sur toute la surface que le fleuve peut atteindre.

L’aspect général de la terre est celui du terreau le plus gras et le mieux fumé. L’humus a 8 ou 10 mètres d’épaisseur , et même bien ..davantage. Pour des. regards un peu exercés, il est incon-

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testable que la terre d’Égypte, fertilisée chaque année par ce bienfaisant limon, qui ne s’épuise jamais, n’a de rivale sur aucune partie du globe. Cette année, qui n'est pas bonne, on en est à la troisième récolte de maïs, et l’on aura sans doute le temps d’en faire une quatrième. La troisième moisson est encore superbe, et les épis qu’on a donnés plus d’une fois à nos chevaux étaient au moins aussi gros que les plus beaux de nos climats.

Nous n avons pas cessé d’avoir ce spectacle, admirable pour des agriculteurs, jusqu’à Boulak, qui est le port du Caire. Les rives du Nil sont à perte de vue des plaines parfaitement régulières, dont la monotonie n’est interrompue de loin en loin que par des bouquets d’élégants palmiers, et par des villages de Fellahs, qui, bien que bâtis en limon et en briques séchées au soleil, jouent parfois les grands monuments pharaoniques à l’horizon, quand le soleil se cache splendidement derrière eux. Au milieu de celte richesse de la nature, la population de l’Égypte, malgré de très-grands progrès, n’en est pas moins fort malheureuse, si l’on en juge sur les apparences, qui peuvent être trompeuses d’ailleurs pour des regards étrangers. J’essayerai une autre fois de vous signaler quelques-

L'ARRIVÉE, LA RÉCEPTION fil

unes des causes de sa misère, qui n’a rien d irrémédiable.

Au Caire, notre première visite a été pour la citadelle. Nous sommes entrés dans la mosquée de Méhémet-Ali, où il a fait placer son tombeau, qui domine toute la cité. Cette vaste et riche construction, toute en albâtre oriental, est d’un très-beau style. Pour y pénétrer, on nous a fait quitter nos chaussures, ou revêtir de pantoufles nos pieds profanes, par respect pour le saint parvis. C’est ainsi que dans nos églises catholiques on se découvre la tête. L’usage seul est différent; mais au fond le sentiment est le même.

À côté de la mosquée, est le palais, qui ne vaut pas celui d’Alexandrie. On nous y a montré la salle où Méhémet-Ali attendait, non sans anxiété, et ses chevaux tout sellés pour la fuite, le résultat de ses ordres lors du massacre des Mamelouks.

Ces tyrans féodaux de l’Égypte, qu’ils s’étaient partagée, étaient au nombre de cinquante à peu près, et avaient chacun sous leurs ordres des troupes plus ou moins nombreuses qu’ils employaient à écraser le pays des plus affreuses exactions. Jaloux de la puissance naissante de Méhémet-Ali, déjà pacha au nom de la Porte, ils avaient conspiré

sa ruine. Ils étaient venus camper avec toutes les apparences de la paix aux portes du Caire. L’intrépide pacha, qui avait découvert leur secret, était allé tout seul les trouver dans leur camp ; et, pour mieux cacher ses propres desseins, il les avait invités à une fête splendide. A peine entrés dans la citadelle avec douze ou quinze cents de leurs soldats, ils y furent tous massacrés, non pas sur l’esplanade, comme on le croit en général, mais dans les ruelles, dans les corridors et dans les cours intérieures.

Un seul, dit-on, se sauva par une audace extraordinaire. 11 fit sauter son cheval du haut des remparts, et on nous a fait voir l’endroit où il tomba dans la rue. L’animal fut broyé ; mais l’homme fut préservé, si l’on en croit la tradition populaire.

Durant cette exécution implacable, Méhémet- Ali était si peu tranquille, comme il se plaisait à le raconter lui-même, qu’il contracta depuis ce moment terrible un tic nerveux qu’il conserva toute sa vie, et dont se sont aperçus tous ceux qui ' ont pu l’entretenir, même quelques instants. Mais c’est à dater de ce jour qu’il fut maître de l’Égypte, et qu’il entreprit la grande régénération qu’avait conçue son génie, et qu’il a si heureusement commencée sur tant de points.

A côté de ce salon, fameux par de sanglants souvenirs, nous sommes passés dans le divan, où Mohammed-Saïd annonça solennellement aux consuls généraux de toutes les nations le firman qu’il venait de rendre pour le percement de l’isthme de Suez, et qui conférait’ la concession à son ami M. Ferdinand de Lesseps.

Du haut de la citadelle, le panorama du Caire sous ce beau ciel a vraiment quelque chose de féerique. On a sous ses pieds une ville immense dont la population s’élève à plus de 500,000 âmes; à l’horizon, le Nil, qui passe à Boulak; et les pyramides de Ghizeh et de Saccarah. Nous ne pouvions nous lasser de contempler cette vue si grandiose et si neuve pour nos yeux européens.

Avant de quitter le Caire, nous avons visité la grotte de la Vierge, où s’est reposée, dit-on, la Sainte Famille quand elle fuyait la persécution d’Hérode. Le lieu où l’on nous a condui's n’est pas digne d’un tel souvenir, quoiqu’il soit très-vénéré; et les nations catholiques devraient bien se charger de restaurer à frais communs cette pauvre et obscure église, si elles croient à l’authenticité de la tradition. Non loin delà, sur le Nil, au-dessus du mékias, ou nilomèlre, on nous montra l’endroit où s’arrêta le berceau de Moïse exposé sur les

eaux. Ainsi les origines des deux religions se louchent, et les deux sœurs ont été bien humbles l’une et l’autre à leur début.

Le 25 novembre, à neuf heures du matin, la Commission était reçue par S. A. le vice-roi nu camp fortifié du Barrage, appelé de son nom Saïdiéh. S. A. passait une revue, préparée pour le moment même où nous arrivions. Sept ou huit mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, exécutaient de grandes manœuvres, sous les ordres personnels du pacha, qui s’y plaît et qui s’y entend à merveille.

L’aspect de toutes ces troupes, outre qu’il est des plus pittoresques, est parfaitement militaire. Je ne crois pas qu’après les soldats français il y en ait au monde qui aient une meilleure tournure. On

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le comprend sans peine quand on voit la population des fellahs, si sveltes, si vigoureux, si infatigables marcheurs, qui suivent sans peine nos chevaux au galop, et qui, sans prendre de repos et presque de nourriture, font dans la journée huit ou dix lieues toujours en courant, et recommencent Je lendemain. Les escadrons et les bataillons ont défilé avec une régularité rare ; et les maniements d’armes qué j’ai vus ont été exécutés avec une précision que ne renieraient pas nos meilleurs

fantassins. Nous nous sommes découverts devant le drapeau, qui était celui de Silistrie et d’Arah- Tabia.

La réception de S. A. le vice-roi a été toutee qu’elle devait être, après la munificence royale avec* laquelle il nous traite depuis que nous avons touché le sol de l’Égypte. Elle a été des plus cordiales, en même temps que des plus simples, dans un pavillon de campagne. Comme Mohammed-Saïd parle très-bien français, l’entrevue n’a rien eu de cette langueuivqu’ont toujours les entretiens officiels, où l’on se communique à de longs intervalles des pensées incomplètes, et le plus souvent assez banales, par l’intermédiaire obligé des drogmans.

En entretenant S. A. le vice-roi et ses ministres de confiance, Edhem-Pacha et Zulfikar-Pacha, nous aurions pu nous croire sans, peine dans une des meilleures sociétés de Paris. Le vice-roi est trèsspirituel, fort sensé, et par-dessus tout d’un naturel plein d’abandon et de franchise. Je vous rapporte l’impression vraie que j’ai reçue dans une entrevue qui a bien duré quatre heures. Je vous prie de croire que je ne fais pas ici œuvre de flatterie. Vous me connaissez assez pour être bien sûr que je ne viens pas mentir en Égypte. Plusieurs mots très-heureux, et sans la moindre affectation,

ont attesté de la part de S. A. autant de tact que de bienveillance. Je n’en cite qu’un seul. Comme nous hésitions à nous couvrir malgré son invitation, M. de Lesseps lui dit : « Votre Altesse traite « ôes messieurs comme des têtes couronnées. — « C’est qu’en eïîet, dit Saïd, ces messieurs sont les « têtes couronnées de la science. »

Au déjeuner, que nous avons fait à la turque, c’est-à-dire avec nos doigts, nous nous sommes beaucoup égayés de nos gaucheries mutuelles et inévitables. C’était fort amusant; les mets étafent aussi bons que la manière de les prendre était étrange.

Je me hâte d’ajouter qu’elle n’est pas égyptienne, et qu’elle est exclusivement turque. Elle n’est pas du tout dans l’habitude de Mohammed-Saïd, qui mange d’ordinaire à l’européenne. C’est une surprise qu il a voulu nous faire; et un passe-temps qu’il s’est donné. Nous en avons ri à notre plaisir; mais je ne conseille à personne de quitter les couteaux et les fourchettes.

S. A. le vice-roi a prié la Commission de s’occuper, outre le percement de l’isthme de Suez, de divers projets qu’il médite pour l’intérieur du pays.

11 a d’abord appelé son attention sur le Barrage

du Nil. De quelle manière peut-on le compléter le plus utilement possible par des canaux qui doivent venir s’y relier en aval, au lieu nommé le Ventre de la Vache, et où se séparent les deux branches principales du fleuve? Quel est le système de travaux hydrauliques qu’approuverait ou que proposerait la Commission?

Le Barrage du Nil, qui fait le plus grand honneur à l’habileté de M. Mougel-Bey, est à peu près achevé; et il pourrait fonctionner dans quelques mois. Il ne reste plus guère qu’à poser les poutrelles. C’est un travail colossal accompli en sept ou huit années, au milieu de difficultés de toute sorte qu’on peut se figurer dans une entreprise aussi vaste, et dans un pays encore très-peu habitué à tous les procédés de notre industrie. Il n’a pas moins de 2 kilomètres de long sur les deux branches du Nil, et il a, en tout, 134 arches (02 et 72). Il servira naturellement de pont aussi bien que de barrage. La retenue sera de 4 mètres 50 centimètres au-dessus de l’étiage.

En second lieu, S. A. a prié la Commission de remonter le fleuve jusqu’à la première cataracte pour indiquer le point le plus convenable à l’établissement d’un second barrage, non moins important et non moins profitable que le premier.

Pendant que la Commission va se rendre dans la Haute-Égypte, les sondages se continuent et se complètent dans l’isthme de Suez, sur tout le parcours du canal, dont le tracé est déjà en partie jalonné; et ils se font simultanément dans le golfe de Péluse. ^

Vous voyez que S.-A. le vice-roi veut mettre à prolit la présence des ingénieurs consommés que la science européenne lui députe. Je ne l’en blâme pas; et c’est d’un prince habile, qui use d’une occasion excellente pour faire le bien de ses Etats. Je pourrais vous en dire assez long sur ce sujet. Mais il faut que je m’arrête, et vous me permettrez de renvoyer ce que je veux vous dire sur l’administration de ce pays à une autre lettre, que je vous écrirai en remontant le Nil.

Agréez, etc.

Lp Caire, 2fi novembre 1855.

Monsieur,

Je ne vous ai dit que quelques mots d’Alexandrie dans ma dernière lettre; et, en y pensant, j’en ai comme un remords, que j’apaise en vous écrivant celle-ci.

Alexandrie est aujourd’hui une ville de commerce, le port de l’Égypte qui met l’Europe en communication avec une partie de l’Afrique et même de l’Asie, qui tient une belle place dans la

Méditerranée, et qui semble réservé à un grand rôle, quand la civilisation se sera développée et assise dans ces pays. Tout cela ne laisse pas que de mériter quelque intérêt. Mais au fond c’est assez peu de chose dans le mouvement général des affaires contemporaines; et c’est en ne regardant qu’à l’état actuel d’Alexandrie, que j’ai pu passer ainsi à côté d’elle avec une sorte d’indifférence et presque de dédain.

En remontant à l’ histoire de son passé et aux temps de sa véritable grandeur, de tels sentiments à son égard seraient injustes. L’Alexandrie des Ptolémées est digne de l’attention et de la reconnaissance de tous ceux qui s’intéressent aux progrès de l’esprit humain, aux progrès des sciences, des lettres et de la philosophie. J’ajoute, monsieur, que, de toutes ces villes jadis splendides et maintenant en ruines ou complètement changées, Alexandrie est une de celles dont le destin offre le spectacle le plus instructif, si ce n’est le plus consolant. On peut y voir en raccourci ce que deviennent en quelques siècles les plus belles et les plus nobles œuvres des hommes.

Alexandrie a été fondée par le héros dont elle porte le nom, 552 avant l’ère chrétienne, c’est-àdire qu’elle a aujourd’hui près de vingt-deux siècles

de durée. Elle n’a pas cessé de vivre au milieu des phases les plus diverses; et, à force de se transformer, des Égyptiens aux Grecs, des Grecs aux Romains, des Romains aux Arabes, des Arabes aux Turcs, des Turcs aux Français, des Français aux Anglais, et enfin, des Anglais aux Égyptiens, qui commencent «à reparaître sur la scène depuis quarante ans, elle s’est tellement modifiée, qu’elle en est devenue absolument méconnaissable.

La ville grecque et romaine, encore si belle au temps d’Amrou, au septième siècle de notre ère (658 après J. G.), n’a laissé pour ainsi dire aucun vestige, tout immense qu’elle était; et, au train dont vont les choses, la ville arabe sera bientôt remplacée elle-même par la ville européenne et chrétienne, qui s’agrandit tous les jours et absorbera tout le reste. Alexandrie a été tour à tour, idolâtre, sous les Pharaons, quand ellen’étaitqu’une bourgade, au bord de la mer, sans commerce et sans importance; païenne, sous les Ptolémées, quand elle était dans tout son éclat, et sous les Empereurs romains: chrétienne, quand Constantin eut inauguré la religion nouvelle sur le trône de 9 Césars; musulmane, quand Omar la fit conquérir par son lieutenant; et, à l’heure qu’il est, se christianisant de nouveau par l’influence des Euro-

péens, jusqu’à ce que la civilisation s’y implante et y triomphe définitivement.

Que de vicissitudes ! que de gloire et que de désastres! quelles grandeurs et quels abaissements! C’est le sort de toutes les choses sur cette terre; je ne m’en plains pas. Mais, en contemplant ces fortunes si diverses, on arrive à mieux comprendre les voies de la Providence, et à pénétrer un peu plus avant dans ses secrets, que nous révèlent de si frappants exemples.

C’est à des considérations de ce genre, monsieur, que je voudrais m’arrêter quelques instants, si vous me le permettez, à propos d’Alexandrie.

Cet admirable Alexandre avait vingt quatre ans à peine, lorsque, entre la bataille d’issus et la bataille d’Arbelles, il fît une excursion en Egypte après avoir ruiné Tyr, s’y fit reconnaître, afin d’en imposer aux peuples, pour le fils de Jupiter Aminon, et y fonda la ville qui devait éternellement garder son nom, comme la plus belle et la plus utile de ses conquêtes. 11 ne resta pas plus d’un an en Égypte, et ce court intervalle de temps lui suffit pour voir surgir la cité nouvelle.

C’était lui-même qui en avait indiqué remplacement. En revenant de Memphis, la capitale sacrée de l’Égypte pharaonique, il descendait le Nil par

la brandie Canopique, et il suivait la rôle pour so rendre en Libye consulter l’oracle caché dans ces déserts, quand il remarqua, en un certain lieu peu éloigné de Canope, l’heureuse disposition du rivage. Une île, à peu de distance de la terre, s’étendait de l’est à l’ouest, et, avec des promontoires qui s’avançaient dans la mer, elle pouvait formel’ deux ports superbes. La sagacité de son génie ne s’y trompa point, et ses ordres furent donnés sur-le-champ pour qu’on y traçât et qu’on y bâtît la ville. Il en chargea Dinocrate, architecte habile et audacieux, qui lui avait proposé naguère de tailler sa statue dans le mont Àthos, et de lui mettre une ville de 10,000 habitants dans une main, et une vaste rivière dans l’autre. Alexandre ne lui demanda rien d’aussi difficile ni d’aussi gigantesque. Mais il lui demanda l’exécution la plus prompte de son projet; et, sans doute, le héros, en revenant dessables libyques, put déjà traverser les rues de la cité naissante et consacrer quelques-uns de ses temples.

11 n’y avait alors sur cette côte qu’un pauvre village appelé Rhakolis par les Grecs et sans doute aussi par les indigènes. Il servait d’asile à une petite garnison, que les Pharaons y avaient établie pour surveiller les navires étrangers, forcés de re-

lâcher dans ces parages, ou essayant d’y faire quelque trafic. Les Pharaons, on le sait, avaient, pendant de longs siècles, borné toute leur navigation à la mer Rouge. La Méditerranée faisait peur aux Égyptiens; et les peuples qui la fréquentaient, bien qu’on eût eu avec eux d’antiques relations, ne laissaient pas que d’inspirer des craintes. On leur avait interdit l’accès de toute la côte; ils ne pouvaient faire quelques échanges qu’à l'embouchure Canopique, et à un comptoir qu’on avait permis aux Milésiens d’établir à Naucratis. C’était seulement sous Apriès, à la fin du sixième siècle avant Père chrétienne, que les Pharaons avaient essayé d’avoir une Hotte sur la Méditerranée, et l’on avait même fait alors la conquête de Chypre. On avait donc déjà quelque marine. L’invasion de Cambyse vint arrêter ces développements ; et la pauvre crique de Rhakotis resta encore deux cents ans inconnue du monde, si ce n’est des rares navigateurs que le mauvais temps forçait de s’y abriter.

Alexandre, emporté par ses desseins, ne séjourna point en Égypte. Mais sa ville, qui s’était sans doute fort agrandie sous son règne, quelque court qu’il ait été, devint aussitôt après lui le siège d'un empire. L’un de ses lieutenants, Plolémée

surnommé Soler (Sauveur), pour lui avoir sauvé la vie en Asie, eut celte part de son héritage. L’Egypte lut son lot; et Alexandrie devint la capitale de l’Egypte, avec laquelle elle communiquait par le beau lac' Maréotis et par de vastes canaux, en même temps qu’elle en était le port principal.

C’était vraiment quelque chose de merveilleux que le génie grec. À peine en possession de son royaume, occupé de guerres incessantes et inévitables, et môme de conquêtes assez lointaines, Ptolémée-Soter, ou Lagns, fonda dans cette ville née d’hier, sur un sol barbare, des établissements scientifiques et littéraires qu’aucune nation n’a surpassés, même parmi les plus éclairées et les plus riches. Par le conseil de Démétrius de Phalère, orateuret homme d’Etat, chassé d'Athènes, il fonda des bibliothèques et des musées; et il les entretint aux frais de son trésor, en assurant leur avenir par d’opulentes dotations.

De nos jours, cette idée est la plus simple du monde. Il suffit à un prince d’avoir quelque argent et quelque goût, pour faire de ces fondations que tant d’autres ont faites avant lui, et qui n’en sont pas moins méritoires pour être des imitations. Mais, trois siècles avant l’ère chrétienne, c’était une idée de génie, aussi neuve que féconde; et le

LETTRÉS SLR L'ÉGYl'TE

prince <|ui la conçut ne devait point être un esprit vulgaire. Ne l’eût-il qulicceptée de son conseiller, ce serait déjà une gloire inouïe. Lagus commença

la fameuse Bibliothèque, et, quand il mourut, après un règne de plus de vingt ans, en 285 avant J. C., il l’avait déjà portée à 200,000 volumes. Ses' successeurs devaient, tour à tour, la porter au triple. A. celte époque, aucun roi n’avait montré celte libéralité ; si ce n’est peut-être les antiques Pharaons et les rois de Pergame, qui s’illustrèrent aussi par leur amour pour les lettres , ne lisent qu’imiter ceux d’Égypte,’ en leur disputant les raretés bibliographiques de leur époque. Quelques particuliers, Aristote entre autres, avaient formé des bibliothèques à leur usage. Mais qu’était-cc àicoté de celte institution splendide que défrayait un gouvernement? S-SL ?*

La description la plus ancienne et la plus aulhenti<|uc que nous ayons du Musée est celle de Strabon, qui alla deux fois en Égypte, et qui en parle pour l’avoir vu lui-même.

Cette description, qui, à celte heure, a dix-neuf cents ans, est concise. Mais elle suffit pour donner une idée exacte et très-haute de ce qu’était alors le grand établissement des Ptolémées (Strabon, livre XVII, chapitre i"). 11 faisait partie des palais

.1 joyaux; il avait une promenade, des galeries avec

des bancs, et une vaste salle pour les repas des savants, qui y vivaient en commun. Il avait des revenus spéciaux, qu’administrait un prêtre nommé par le roi; et, sur ces revenus, les savants touchaient un traitement spécial. Non loin du Musée, était la grande Bibliothèque abandonnée «à leur usage et à leur garde. C’étaient eux qui, dans une sorte de conseil, discutaient l’authenticité des ouvrages, les admettaient dans la collection ou les en rejetaient, et qui ensuite les employaient à leurs travaux et à ceux de leurs élèves. On est certain que dès lors l’art du bibliothécaire, avec toutes les qualités d’érudition et d’exactitude qu’il exige, fut poussé trèsloin. Les livres, ou plutôt les manuscrits, étaient très-nombreux ; et, sans un ordre rigoureux, le vaste dépôt, formé à si grands frais, courait risque de devenir inutile.

La Bibliothèque et le Musée, étroitement unis

l’un à l’autre, étaient situés dans le quartier appelé

le Bruchium, au nord d’Alexandrie, sur la plage où sont aujourd’hui les maisons des consuls européens. Ce fut un malheur; car, lorsque César, accouru sans forces suffisantes à Alexandrie, fut forcé, pour se défendre, de faire mettre le feu à la Botte égyptienne, l’incendie se communiqua des

• , « *■ . « vaisseaux aux établissements voisins, et gagna ju^ <

qu’à la belle Bibliothèque, qui fut consumée presque tout entière.

C’est là le véritable désastre qui a privé la postérité de tant de documents et de chefs-d’œuvre. L’incendie d’Amrou, s’il est vrai, n’eut pas à beaucoup près autant à détruire, sept siècles plus tard; et cette tradition, qui ne remonte tout au plus qu’au douzième siècle, est assez douteuse pour qu’on puisse la reléguer parmi les fables, toute répandue qu’elle est.

Mais le malheur qui avait atteint la grande Bibliothèque donna une leçon au gouvernement égyptien. Il paraît certain qu’au lieu d’un dépôt on s’occupa d’en former deux. La grande Bibliothèque fut restaurée du mieux qu’on put, et l'on en fonda une seconde dans le temple de Sérapis, qui était l’édifice peut-être le plus considérable de la ville, et qu’on trouvait au sud, à l’endroit à peu près où est aujourd’hui la colonne de Pompée, élevée, comme on sait, sous Dioclétien. Cette seconde bibliothèque, plus petite sans doute que la première, fut appelée la Fille, le nom de la Mère restant à celle qui lui avait servi de modèle.

Cet autre dépôt fut à peu près aussi malheureux que le précédent. Lorsqu ’en 501, un édit

de Théodose, exécuté avec rigueur, ordonna la destruction du Sérapéum, la bibliothèque qu i! renfermait fut dispersée. Or, en lace de la religion nouvelle, de jour en jour plus dominatrice et moins tolérante, il était bien difficile de reformer un trésor qu’on avait eu tant de peine à recomposer quatre siècles auparavant, en plein paganisme.

On peut se faire une idée de ce qu’étaient les luttes des deux religions, quand on se rappelle le meurtre de la belle Hy pâlie, la fille de Théon le mathématicien, massacrée dans une émotion populaire qu’excitait saint Cyrille en personne. On peut donc croire qu’il ne restait pas beaucoup à détruire en fait de livres païens, quand Amrou entra dans Alexandrie soumise, et qu’il en référa, dit-on, au farouche Omar, pour savoir ce qu’il devait faire des bibliothèques que la victoire mettait dans ses mains.

On ne sait pas précisément quelle était l’organisation du Musée, comment il se recrutait, au choix du prince ou à l’élection, à quels devoirs étaient soumis lés savants, pour reconnaître la magnifique hospitalité qu’on leur accordait, quels enseignements ils étaient tenus de faire. Mais ce que l’on sait bien positivement, et ce qui importe seul à la postérité, c’est que là fut pendant de longs siècles

h; véritable et ardent loyer de la science. Pendant qu’Athènes avait perdu son génie avec sa liberté, et avant que Rome ne pût compter dans le monde de l’intelligence, Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, fut pendant plos de quatre siècles la capitale glorieuse de la science sous toutes ses formes.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à se rappeler quelques noms. Je ne cite que les plus illustres. C’est d’abord -Euclide, le fameux géomètre, dont le livre fait toujours autorité dans nos écoles, et qui était encore leur unique manuel, il y a moins d’un siècle; c’est Théocrite, le poëté de l’idylle; Aratus, le poète de l’astronomie; Callimaque, l’auteur des Hymnes; Apollonius de Rhodes, l’auteur du poëme des Argonautes, et l’un des directeurs de la bibliothèque du Bruchium. C’est Manéthon, l’historien ; c’est Erasistrate, c’est Hérophile, tous deux médecins. Ce sont les fameux critiques et éditeurs d’Homère, parmi lesquels Zoïle, Zénodote, et plus tard Aristarque, dont le nom est devenu proverbial. C’est, après l’ère chrétienne, Ænésidème le sceptique, que suit bientôt Sextus; c’est Lucien, qu’on a surnommé le Voltaire de l’antiquité; c’est Athénée, l’auteur du Déipnosophiste. C’est Claude Ptolémée, dont le système astronomique n’a été remplacé que par celui de Copernic;

ALEXANDRIE ANCIENNE c’est Diophante le mathématicien, qu’on a pu regarder comme le père de l’algèbre.

C’est, en outre, toute la grande école philosophique qu’on a plus particulièrement appelée l’Ecole d’Alexandrie, Àmmonius Sakkas ou le portefaix, Plolin, et, au cinquième siècle, Proclus, avec tous leurs disciples, Porphyre, Jamhlique, etc , la dernière lueur de la philosophie païenne, se faisant mystique parce qu elle ne peut plus être savante et raisonnable.

Puis, à côté du paganisme et grâce à sa tolérance, c’est l’École chrétienne tout entière, fondée, si l’on en croit Saint Jérôme, par Saint Marc luimême, et qu’ont illustrée plus tard, à la tête du Didascalée et du Pædeutérinm. ou école primaire, Atfyénagore l’apologiste. Saint Pantène le stoïcien,

Clément d’Alexandrie, le conciliateur de Platon

et du Christianisme, Origène et tant d’autres.

Je ne parle pas des écoles juives, où brilla Philon.

trente ans avant l’ère chrétienne, ni des écoles Gnos-

tiques, dont l’histoire est trop peu connue. Mais ce serait un tort de les omettre entièrement dans cette revue, tout’ incomplète qu’elle est, des titres littéraires et scientifiques d’Alexandrie.

Vous voyez donc, monsieur, que celte ville, qui a été pendant si longtemps et qui est encore un

des ports les plus actifs de la Méditerranée, a été aussi, pendant plus de huit cents ans, le centre d’un travail intellectuel dont le monde moderne a recueilli les fruits. Je ne sais pas quelle est la ville de commerce qui pourrait se vanter d’une pareille gloire; et il me semble qu’Alexandrie, parmi les cités fameuses, est à peu près la seule qui puisse la revendiquer.

Je ne m’en étonne pas quand je me rappelle que c’est le disciple d’Aristote, l’admirateur passionné d’Homère et de Pindare, qui l’a fondée. Mais j’admire cette secrète et toute-puissante inlluence : et si aujourd'hui c’est encore par Alexandrie que l’Égypte se régénère, je ne vois là qu’une tradition renouée après une longue et douloureuse interruption. Je ne nie pas la science des prêtres dans les temps pharaoniques. Mais celte science, toute réelle qu’elle a pu être, et quoique attestée à bien des égards par les monuments dont les ruines couvrent encore lé sol, n’est pas celle qui s’est développée entre nos mains; et l’Alexandrie grecque a été bien autrement utile au monde que la sacerdotale Memphis.

Les villes de commerce n’ont eu en général que des richesses matérielles. De l’autre côté de la Méditerranée, notre Marseille, fondée aussi par

des Grecs, n’a rien conservé de leur génie. Sa prospérité, qui n’a fait que s’accroître depuis vingtcinq siècles passés, n’a pu jamais lui donner le moindre goût ni pour les lettres , ni pour les sciences, ni pour les arts. Venise et Florence surtout ont fait beaucoup pour les uns et pour les autres; mais leur part, toute belle qu elle est, est loin de valoir, somme toute, celle d’Alexandrie.

Il y a cependant des esprits faux qui, sans comprendre, même à distance, cette grandeur si réelle, se sont beaucoup égayés auxdépens d’Alexandrie el des Alexandrins. Ils ont fait des gorges chaudes des querelles, ridicules alors comme aujourd’hui, des hommes de lettres qu’hébergeait la munificence des rois. Parmi ces critiques, je pourrais citer un anonyme anglais qui a exploité ce thème facile, dans une des revues dont l’Angleterre se glorifie d’ailleurs à si bon droit (Quaricrhj lieirinr . 1841). Mais parce que tels pédants ont eu des controverses dignes de Vadius et de Trissolin, et qu’ils sont allés jusqu’à se gourmer comme eux, ce n’est pas à dire que les institutions qu’ils honoraient si peu en fussent moins belles. Le règne de Frédéric n’en est pas moins grand, parce que Mauperluis et d’autres académiciens royaux se sont disputés à sa cour. C’est prendre les choses par le petit et le

Si LETTRES SUR L’ÉGYPTE

faux côté; et je ne crois pas que, dans un vaste tableau, il faille s’arrêter à ces misères. Je les passe; et je continue, pour achever ce que j’ai à vous dire d’Alexandrie.

Il paraît que la ville, qui était aussi line place de guerre, un arsenal maritime, un port très-commerçant et une capitale, était superbe. L’île de

Pharos, où Ptolémée-Soter avait fait construire un phare, le premier en date et l’unedes merveilles du monde jusqu’au treizième siècle de notre ère, avait été réunie a la ville par une large chaussée, qu’on appelait l’Heptastade, c’est-à-dire la chaussée des sept stades (un peu plus d’un kilomètre). Cette chaussée, qui servait aussi d’aqueduc, avait deux ouvertures où pouvaient passer les vaisseaux, pour se rendre du grand port, au nord-est, dans le port d’Eunoste, au sud-ouest.

Depuis longtemps, cette chaussée a été comblée, el Pile de Pharos fait partie d’Alexandrie, sans qu’on puisse retrouver la trace de leur antique séparation. Il y a bien longtemps, par conséquent, que le gi and port et le petit port ne peuvent plus communiquer. Mais, chose plus singulière, le grand port, dont se servaient surtout les anciens, celui où l’on avait conslruit tous les arsenaux et les établissements de toute sorte, avec les palais des rois.

est abandonné complètement aujourd’hui; c’est à peine si on le regarde comme un port; et le port véritable d’Alexandrie, maintenant, est le petit port, que les anciens appelaient Eunoste, d’un nom de favorable augure.

Ce changement, qui est complet, et irrévocable selon toute apparence, tient sans doute à ce que le grand port de l’antiquité est devenu peu «à peu moins bon qu’il ne l’était jadis. Il est possible que la construction de l’Heptastade y soit pour quelque chose. Cette jetée, en s’opposant désormais au mouvement naturel des eaux et des sables, aura peut-être causé des atterrissements qui rendent le mouillage moins profond et moins sûr.

Aujourd’hui, il est absolument impossible de s’en servir; et les ingénieurs qui projettent d’y faire déboucher le Canal de Suez ne se doutent pas de ce qu’ils font. Leur seule excuse, c’est qu’ils n’ont pas vu les lieux.

Quoi qu’il en puisse être, il est certain que le port actuel d’Alexandrie, le port vieux, au sudouest de la ville, est celui dont les anciens ne faisaient presque aucun usage ; et que le port neuf, aujourd’hui abandonné presque entièrement,- est l’ancien port, où César a combattu, et qui longtemps encore après lui fut le seul qu’on employât

pour le grand commerce et les grands armements.

L’Alexandrie ancienne avait cinq quartiers. Mais voyez, monsieur, toutes les lacunes de l’histoire : il n’y a que deux de ces quartiers dont on sache les noms : le Bruchium, qui était surtout grec, macédonien, romain; et le Rhakotis, qui était presque exclusivement égyptien.

La ville, qui n’avait pas moins de quatre lieues do tour, était traversée par deux grandes rues qui, de l’est à l’ouest, et du sud au nord, se coupaient à angles droits. Leur point d’intersection était la grande place. A l’ouest, était la porte de Nécropolis, c’est-à-dire du cimetière; à l’est, celle de Canope; au nord, presque sur la mer, la porte de la Lune; au midi, non loin du lac Maréotis, la porte du Soleil. Ces rues étaient ornées d’immenses colonnades, qu’a vues Strabon, lorsqu’il alla visiter Alexandrie, l’an 24 avant J. C., avec Ælius Gallus, le gouverneur romain; qu’a vues Achille Tatius, au troisième siècle après l'ère chrétienne, et qu’admiraient encore Abdallalif, l'historien arabe de l’Égypte, et le juif Benjamin de Tudèle, tous deux dans la seconde moitié du douzième siècle.

Outre ses colonnades, outre le Musée, la Bibliothèque, les palais, le Sérapéum, l’HeptaslaHe, la

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ville avait encore une foule de monuments tous plus beaux les uns que les autres.

D’abord le Sema (et non le Sonia), c’est-à-dire le tombeau, où était enseveli le corps d’Alexandre, que Ptolémée-Soter avait rapporté d’Asie. Strabon le vit encore trois cents ans plus tard. Seulement, le corps embaumé du héros n’était plus dans le cercueil d'or massif où on l’avait mis d’abord. Un

Plolémée, surnommé Kokkès, mù par une cupidité sacrilège, remplaça le cercueil d’or par un cercueil de verre. Mais le monument, consacré par la mémoire d’Alexandre, et qui servait aussi à la sépulture des rois ses successeurs en Égypte, n’en resta pas moins vénéré. Les Empereur^ se firent un honneur de l’accroître par les plus riches offrandes. Auguste, Septime-Sévère, Caracalla luimême, rivalisèrent à qui l’ornerait avec le plus de profusion et de richesse.

Après le Sema, qui était comme le Saint-Denis des Ptolémées, on citait l’Homéréion, ou temple d’Homère; le Césaréion, ou temple de César, élevé par Antoine et Cléopâtre à la mémoire du dictateur assassiné, comme l’avait été son rival; le Sébastéion, temple élevé en l’honneur d’Auguste, où se trouvaient des salles de lecture pour les savants, et dont Philon le Juif parle comme d’un

des plus beaux monuments de l’univers; le Claudium, musée fondé par Claude, où le vaniteux Empereur imposa pour tâche aux gens de lettres qu’il y entretenait, de lire une fois par an, en assemblée publique, ses ouvrages sur PEtrurie et sur Carthage; le Panium, petit belvédère, d’où l’on pouvait découvrir la ville entière d’un coup d’œil; des gymnases, des jardins publics, des parcs, des édifices de tout genre, pour lés besoins administratifs, judiciaires, hygiéniques de cette belle cité, qui était bien cinq ou six fois grande comme la ville moderne. Elle avait d'immenses canaux souterrains, des citernes, des égouts, etc., etc. Elle a eu longtemps plus de 500,000 habitants. Après Rome, il n’y avait rien de plus beau ni de plus important.

Alexandrie a été vingt fois ravagée par les guerres civiles, les révoltes, les émeutes religieuses, les sièges et les assauts, les incendies, et les désastres de toute sorte. Sous Ptolémée VII et Ptolémée X, sous César, sous Cnracalla, sous Aurélien, sous Dioclétien, sous Julien, sous Théodose, les troubles les plus affreux la déchirèrent. Mais il paraît que ce fut la conquête musulmane, et, plus tard, la longue anarchie des Mamelouks, qui lui portèrent les plus funestes coups.

Au temps de César, elle était encore en pleine prospérité, comme Strabon nous l’atteste. Au douzième siècle, elle est encore assez populeuse et assez riche. Mais depuis lors, la décadence commence pour ne plus s’arrêter; et cette vaste cité, successivement réduite, dans son enceinte et dans ses habitants, n’en comptait plus que six ou sept mille, quand le génie de Méhémet-Ali essaya de la tirer de sa ruine. Aujourd’hui on lui donne au moins cent mille âmes.

Voilà donc, monsieur, tout ce qu’a été Alexandrie et ce qu’elle est à l’heure où je vous écris : une gloire immense et méritée, qui subsistera tout autant que l’esprit humain lui-même, et une décadence, qui laisse après une longue léthargie les germes et le commencement d’un avenir meilleur. Alexandrie ne pourra plus prétendre à instruire le monde, et surtout le monde européen. Mais elle peut encore instruire l’Égypte, et ce rôle, tout restreint qu’il est, reste encore assez beau. La terre antique des Pharaons vaut bien la peine qu’on la réveille; et l’on peut être assuré que le peuple intelligent qui jadis éleva tant de monuments admirables, est encore capable de répondre à l’appel qui lui serait adressé.

J’ai confiance au destin de l’Égypte, qui devien-

dra, si nous réussissons, et qui est déjà, le passage obligé de la civilisation européenne dans ses rapports avec l’Asie. Perpétuellement traversée par le commerce, l’industrie, les capitaux, et les représentants des nations chrétiennes, Alexandrie peut reprendre son ancienne et sainte mission, qui a toujours été de réunir les religions les plus diverses, les croyances les plus contraires, la Grèce à l’Egypte, le paganisme au christianisme, et aujourd’hui les lumières chrétiennes à la rudesse ma- „ /

hométane. Sous ce régime nouveau , j’espère qu’ Alexandrie pourra trouver, si ce n’est plus de richesse qu'elle n’en eut jadis, du moins plus de repos et aussi plus de dignité.

Mais ce serait bien en vain, monsieur le rédacteur, qu’on chercherait dans la ville actuelle les vestiges de l’ancienne. D’abord l’emplacement n’est plus le même. Si je m’oriente bien, je crois que l’Alexandrie de nos jours ne dépasse guère l’Heplastade de l’Alexandrie des Ptolémées. L’emplacement est donc fort rétréci; et ce serait là une source de grandes difficultés, pour quiconque voudrait borner ses recherches à l’enceinte telle qu’elle est présentement. Il faudrait les étendre beaucoup à l’est, tant sur le bord de la mer que sur la route de Cnnope et de Syrie, c’est-à-dire

la 'route de Rosette et de Damiette. Il faudrait

les étendre au sud et à l’ouest, et les pousser presque jusqu’au lac Maréotis, actuellement Manou.

Le lac lui-même, qui servait jadis à 1 alimentation de la ville et fui donnait une eau excellente, est aujourd’hui bien changé. On sait qu’en 1801 les Anglais, pour se défendre, y: ont fait pénétrer les eaux de la mer. : -

II y aurait besoiffeaujourd’hui d’immenses 4 travaux pour le dessaler et lui rendre son utilité première. Ce sont là des entreprises que fera plus tard le gouvernement égyptien. Mais celle-là seràît fort coûteuse; et jusqu’à nouvel ordre le Mahmoudieh peut suffire pour l’approvisionnement de la ville et ses communications avec le reste de l’Egypte, sans compter le chemin de fer qui longe ce canal, se dirige vers le Nil, franchit le fleuve et aboutit au Caire, en attendant qu’il aboutisse bientôt à Suez.

Quelle révolution, monsieur! Un chemin de for et des locomotives aux lieux qu’ont parcourus Alexandre, César et Amrou! Quelle transformation bizarre et heureuse tout ensemble ! Dire que de tant de monuments qui faisaient d’Alexandrie, sous le Bas-Empire encore, la seconde ville du monde, il ne reste que la colonne de Pompée toute

seule, un obélisque transporté d’IIéliopolis on ne sait par quel César, comme d’autres ont été transportés jusqu’à Rome et jusqu’à Paris, et des catacombes, du côté qu’on appelle, par une sorte de dérision, les bains de Cléopâtre !

Chaque jour le peu qui avait échappé à la négligence et au fanatisme arabes disparait sous les

nécessités des constructions nouvelles. Il y a vingt

ans, et même quinze ans à peine, les voyageurs avaient pu voir des colonnes, reste des anciennes grandes rues qui traversaient perpendiculairement l^ville. Maintenant, on les chercherait sans pouvoir les retrouver. Tout ce que l’on découvre encore., ce sont des constructions enfouies dans le sol, que l’on met au jour quand on veut les remplacer par d’autres. Dans le grand ouvrage d’Egypte, gloire principale de notre expédition de 1798, on a marqué les traces de beaucoup de ruines, qu’on ne peut plus voir, parce qu’elles ont depuis lors disparu pour jamais. Sur les bords de la mer, au nord-est et à l’est, il y a de loin en loin des débris assez considérables. Ils sont actuellement sous les eaux, qui les protègent et les cachent, sans les dérober absolument à des yeux instruits. Mais tout cela n’est rien ; et l’on peut dire que l’ancienne Alexandrie est complètement anéantie.

Je crois que des fouilles dirigées avec intelligence feraient découvrir encore bien des débris précieux. 11 y a des collines, et l’on peut meme dire, des montagnes de décombres, à l’est et au sud de la ville. En y creusant, on ne pourrait manquer d'y Aiire des trouvailles réelles. Mais tous les jours ces décombres mêmes disparaissent par toute espèce d’accidents; et bientôt il ne restera plus rien.

Quand on veut y tenter quelque travail, on y rencontre encore assez aisément des fragmeirts. T C’est ainsi qu’il y a quelques années un Anglais, M. Harris, a trouvé, non loin de l’aiguille de Cléopâtre, le pied colossal d’une statue grecque en marbre blanc. Ce morceau a été donné par lui au musée Britannique, où l’on peut le voir à Londres. 11 pa-

raît qu’il faisait partie d'une statue de Trajan

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qu’adoraient des Daces prisonniers de guerre. On pourrait espérer, en se livrant à d’autres recherches, être aussi bl en h'écom pensé ; et vous avez vu, monsieur, par ma première lettre, que le palais de Ramlé valait la peine qu’on se donne pour le tirer de dessous terre. Mais qui fera ces fouilles? Qui s’y intéresse dans une ville qui ue pense qu’au commerce? Et le gouvernement, qui a tant à faire, peut-il songer à satisfaire djspendieiftsement une

passion et une manie d’anfrqùaire?

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Telles sont, monsieur le rédacteur, quelquesunes des réflexions que je faisais en parcourant le chemin de fer et en naviguant ensuite sur le Nil. Ce tableau de la destruction d’une ville jadis si florissante n’est pas fort gai sans doute; mais il est vrai, et Alexandrie, tout animée qu’elle paraît, est un grand exemple du néant des choses humaines. Tout périt dans les monuments que nous faisons; et ce qui est encore un peu moins périssable, c’est la gloire, qui en transmet le souvenir immortel. Celle d’Alexandre n’a rien perdu, tandis que la - ville qu’il commandait à Dinocrate est morte, jjfc- et que rien au monde, pas même l’érudition la plus sagace, 11e peut lui rendre une ombre de vie. ^

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Agréez, etc.

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