L'ADMINISTRATION ÉGYPTIENNE
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Sioul, Haute-Égvpte, 28 novembre 1855.
MoNSIEUH,
En remontant le cours du Nil, je retrouve partout les contrastes qui m’avaient frappé dès mes premiers pas à Alexandrie. A tout instant, on rencontre la civilisation européenne entée sur l'ignorance musulmane. Dans les rues du Caire, au pied de la pyramide de Chéops, dans presque tous les villages, on vous parle anglais en vous offrant des ânes qui pullulent dans ce pays et qui sont une
;h; lettres sur légypte
monture excellente, même à côté des chevaux. Sur les bords du fleuve, vous apercevez de station en station des télégraphes, et même assez fréquemment .de hautes cheminées à vapeur, que vous prenez de loin pour des obélisques, et qui servent, entre les mains des fils d’ibrahim ou de quelques Européens, à fabriquer du sucre, ou à élever les eaux d’irrigation quand le Nil commence à baisser.
La terre des Pharaons doit être assez étonnée elle-même des spectacles étranges qu’elle présente à l’observation de ceux qui la visitent. Mais elle n’a pas d’autre moyen de se sauver de sa langueur et de sa misère que d’adopter nos arts, notre industrie, et, si elle le peut, nos mœurs, seules capables
de régénérer P Islamisme, qui /'sans nous peut-être, se mourrait partout comme il se mourait à Constantinople.
Je ne crois pas qu’en général on ait été juste envers le gouvernement de l’Égypte, qui a eu la gloire de l’initiative tout au moins, ni qu’on ait montré depuis quarante ans une bienveillance assez constante pour ses efforts et ses intentions, qui sont certainement très-louables. Je ne voudrais pas, bien entendu, me porter le défenseur aveugle de tous les procédés qu’il a employés. Mais, en pré-
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sence des difficultés qu’il avait à vaincre et qu il a attaquées avec tant de résolution, et sur quelques points avec fant de succès, je n’éprouve guère que de la sympathie et une très-grancle indulgence. Je puis réprouver bien des méthodes d’administration qui ne sont point à notre usage. Mais je me dis que je ne suis plus sur un sol chrétien et civilisé ; et quand je me souviens de l’état où est encore une bonne partie de l’Europe elle-même, je ne puis plus me sentir beaucoup de sévérité contre un gouvernement qui a tant à faire et qui a tant fait depuis un demi-siècle, malgré les faute^u’il a commises et qui sont toujours inévitable^au début.
Il est trop clair qu’il ne s’agit pas pour l'Égypte d’une transformatioïkartnlpgue à notre grande transformation de 4 780. Le peuple, dans ce pays, n’est pour rien et n’a jamais été pour rien dans ses destinées. C’est le gouvernement quia été chargé de tout, û depuis le temps des Pharaons jusqu’à nos jours,. ijj^ qui essaye depuis Méhémet-Àli de substituer tdUte une civilisation à une civilisation différente, sans même avoir pour lui le levier de la religion. Quel accablant fardeau de modifier tout un péuple à demi sauvage, en ne s’adressant qu’à sa raison et à son intérêt, sans pouvoir parler à ces passions toutes-puissantes qui enllàmment et qui transligu-
LETTRES SUR L’ÉGYPTE rent parfois Pâme des nations! Mais aussi quelle noble tâche, même quand ce sont des mains violentes et presque barbares qui la tentent, malgré tous les périls dorit elle est entourée !
C’est là ce que nous devons penser, nous autres Européens, quand nous louchons le sol de l’Égypte; et c’est là, soyez-en sûr, monsieur le rédacteur, ce que sent confusément la conscience de la population égyptienne. J’ai vu partout ici pour la mémoire de Méhémet-Àli quelque chose de cette vénération filiale que les Russes conservent pour celle de Pi^jsge I er , ou les Prussiens pour celle de Frédéric II. On pourrait à titre égal appeler le redoutable pacha le Père de la patrie, si l’Égypte avÉt jamais pu comprendre la valeur inestimable de ce grand mot, que comprennent encore si peu tant de nations chrétiennes. On peut bien supposer que, sans notre expédition de 1798, l’étincelle nkurait pas jailli spontanément du sol égyptien. Mais n’est-ce pas une merveille qu’un ancien janissaire, un homme sans lettres, un homme de lutte et de sang, l’ait recueillie et l’ail fécondée?
Il est impossible de se faire une idée de l’affreuse anarchie- llans laquelle le gouvernement des Mamelouks avait mis l’Égypte. On sait assez ce qu’a été chez nous le régime féodal. Imaginez ce que