LETTRE XVI
L r.sconui..
Mjiirid, r>1 mars IS3T
C'est toujours un boiui spcclaile iiue celui d'un {{riuiil nionumoi\(. Ouel que soit le nom île son fondateur, (|uelle qu'ait pu i^tre l'inutilité de sa destination, ne fùl-il, comme les Pyramides, qu'un fastueux tombeau, qu'un miuiument d'oppression, peu importe; les yeux une fois >aincuseiilraineiit l'imagination, et l'on se met à admirer sans plus songer à se rappeler combien de i)eines, de fatigues, de larmes a coûtées celle laborieuse coiislruclion. Et jiuis, ces témoins immobiles de la fuite du temps, de tant de ré\ ululions fameuses, ces ])ierres qui ont IraNcrsé tant d'années, (pii ont \n tant de catastrophes, semblent a\oir re^u du temps une sorle de consérraliun expiatoire et de prestige sou\erain, devant lequel tout le reste doit s'ell'acer. Je me ligure toutefois qu'il existe des temps et des lieux plus propices ù l'admiration; au moins puis-jo dire quo l'impression (]ue j'ai ressentie en face de l'Escorial ne ressemble point ù ce que j'ai éprou\éen considérant les beaux monuments de la France. I.à, en elTet , ù ciité des cathédrales gothitpies et des >ieux donjons écroulés, la \ie de notre siècle témoigne à cha(|ue in- 'l inl de sa puissance, et le sol rran(;ais est comme un calendrier exact où chacpie siècle, chatpie année est venu tour à tour écrire son nom. Là, point d'iiiti-rruption :à (ôlédes vieux forts élevés contre les Norn\aiids, vous apercoe/. les fabriijucs construites d'hier seulement. Le bruit de la société contemporaine \ous disirait de mw rêveries sur les vieux temps , et les monumcnis vénérables, llanqnés de Ixinliques, de cabanes ou d'usines, semblent mnins >ieuv, moins morts : ce n'est plun, à pro|)remenl parler, une ruine; c'e.sl un vitaux tronc ^iir lequel le temps a greiïé de nouvelles liges.
Ici en Espagne, au contraire, le silence et la nudité du |)résent ne feront point diversion à vos s»uivenirs, sur celle terre hislori(pie où k'!t (!artliaginoi<, les llomains, les (ioths, les Arabes sont veniit
tour à tour imprimer leur trace; il s'opère en ce moment une sorte de décomposition maladive qui aboutira je ne sais où, mais qui, en attendant, fait grandir le passé, témoin de tant de hauts faits et d'actions héroïques, au détriment de ce présent si pauvre, si vide, si insignifiant, si misérablement engagé dans une lutte stérile, ou rien de l'antique prouesse espagnole ne s'est conservé. On dirait un de ces fleuves qui, après s'être creusé un large lit, s'être fait un nom célèbre, et avoir arrosé de vastes contrées, se perdent tout a coup et disparaissent sous terre, sans qu'on puisse suivre aucun indice de leur passage souterrain, ni de leur réapparition prochaine ; aussi, quand au milieu de ces caractères bâtards et de ces événements tronqués qui composent aujourd'hui l'histoire de la malheureuse Espagne, vous apercevez quelque chose qui porte le caractère de la grandeur et de la puissance, un monument comme l'Escorial, par exemple, c'est-à-dire une montagne de granit adossée contre une, montagne naturelle, dont le voisinage ne l'écrase pas, alors vraiment vous vous sentez comme soulagé, je dirais presque réjoui par la vue de cet austère édifice. Philippe II et la sombre cruauté de son humeur ont beau vous apparaître, vous avez beau vous dire que ce couvent habité par des rois, que ce palais qui sert de retraite aux moines est comme une espèce de tabernacle consacré aux deux pouvoirs inintelligents et tenaces qui ont fait le malheur de l'Espagne, c'est égal, c'est quelque chose de fort, d'entier, c'est une volonté énergique qui a tiré ces pierres du flanc de la montagne, qui a creusé pour les extraire le vallon qui s'étend au pied du couvent; aussi faut-il, en dépit de tous les murmures de la philanthropie, s'incliner devant ce témoignage colossal d'une volonté aussi opiniâtre que puissante.
L'Escorial est situé au pied du versant méridional des montagnes de Guadarrama , à sept lieues de Madrid (environ dix lieues de France). On ne rencontre guère sur la route qu'un mauvais village situé dans les premières ondulations de la montagne ; on y fabrique un peu de faïence ; c'est la seule trace d'iiulustrie humaine qu'on rencontre dans ces vastes plaines de Castille, qui ne sont guère plus verdoyantes de ce côté que du côté de l'Arragon. Cependant, quand on entre sur les possessions du couvent, qui commencent à un peu plus d'une lieue du monastère, on aperçoit dans la culture une amélioration sensible. Il y a de ce côté beaucoup d'arbres, de beaux
12i LETTRES
ormes, des frùnes, des >auies. Arrivés le soir, par r.ii clair de lune maiinifique, la lumière un peu incertaine qui éclairait le paysage permettait de le supposer plus riche et plus \erdoyanl encore qu'il ne l'est; aussi fut-ce pour nous une joie véritable de considérer ces arbres, les premiers pour ainsi dire que nous eussions vus depuis la Irance. On laisse à droite l'ancien village de l'Escorial qui existait a>ant la fondation du couvent, et après avoir un peu monté, on se trouve au pied du monastère dont la masse prodigieuse supporte trèsbien le voisinage de la montagne. Auprès du couvent, les successeurs de Philippe ont fait bâtir, pour les besoins de leur suite, de nombreux édifices presque constamment iiuitilcs. Ou voit des casernes vides, des palais pour les Infants, vides aussi , des ministères inoccupés, liiulc une ville, silencieuse comme une nécropole d'Orient, que la prodigalité fastueuse des souverains d'Espagne a élevée dans ce désert. Kien ne fait mieux comprendre le caractère égoïste et somplueusement frivole de l'absolutisme espagnol, que ces immenses ronstruclions sans objet, enfants du caprice et du désieuvrement royal. Des sommes incalculables dorment lii au pied du Guadarraina; à peine la dixième partie de louscesamasde iiierresa-l-elle servi six semaines clia(|i:e année; mais arriviuis au monument prini\]r,\\ dont la masse et la beauté pourront seules éloigner de notre esprit toutes ces réflexions critiques.
On sait que l'Escorial fut bAti par Philippe II, en l'honneur de saint Laurent, h In protection duquel le siqierstilieux munarqui' attribuait le gain de la bataille de Saint-Quentin. L'architecte, par une sorte de pieuse galanterie, a donné à l'édilice la forme du gril Mir lequel fut brûlé le saint niarlvr. Extérieurement, le bAtinuMit forme un carré régulier ; une toiu' placée à chaque angle ligure h's pii-ds du gril; la galerie intérieure princijiale, ouest située l'église, rn forme le nianc he, et une mullitude de galeries transversuU-s, qui se coupiMil à angle droit , en représentent les barreaux. La bi/arterie de (c plan ne nuit point à rt>l1el. (^e n'est guère (pi'en mont.int sur le dAme cpii couronne l'église ipi'on peut se rendre compte de rcn>end)le de la construction; mais au dehors, les quatre faces df l'édidce, (unçues dans un gotU sévère, uni, presipn* sans oriuînieiitti, préiu-ntent , indépcnilamment de leurs proportions grandioM-», un uccurd de bon gotU avec la destination austère du monument. C'est bien un duUre, un lieu de retraite, de silence et de
srii l'espaoe. 125
méditation. Soit que l'œil se dirige vers la montagne grise et nue comme les côtes de la Provence, soit qu'il embrasse la plaine immense et déserte au bout de laquelle 31adrid ne paraît plus qu'un point blanc, soil qu'il se reporte vers les murailles du cou\ent toutes en granit massif de couleur grise, rien ne fait diversion aux pensées de recueillement et d'austérité. C'est, dit-on, le plus beau et le plus vaste couvent qui soit au monde, et je le crois sans peine. Le côté septentrional est réservé pour les appartements royaux ; le reste appartient à Dieu et aux moines. L'église, en forme de croix grecque, est vaste et construite comme le reste, dans un goût parfait et d'une simplicité admirable; quatre énormes piliers carrés de plus de vingt pieds sur chaque face supportent la double voûte surmontée, au point de jonction, par une coupole hardie. Je ne vous parlerai point des richesses sans nombre prodiguées dans les ornements de détail, des sculptures en bois du chœur, des voûtes peintes à fresque par Lucas Jordan , des chaires dorées , des colonnes en torsade de cuivre doré qui s'élèvent derrière le maitre-autel, des crucifix sculptés par Eenvenuto Ce'lini ; mais ce qui, après la belle ordonnance de l'édifice, appelle le plus l'attention, c'est la masse imposante de ces murailles de granit, de vingt et vingt-cinq pieds d'épaisseur, dans l'intérieur desquelles des conduits et des escaliers sont ménagés. Il n'entre pas de bois dans l'édifice ; tout est de granit , tout est d'une solidité indestructible, tout semble construit pour l'éternité.
Je ne puis vous dire en quelques pages ce que j'ai mis deux jours d'étude assidue à parcourir; je ne puis vous parler en détail de cet escalier magnifique, dont la voûte suspendue à quafre-\ingt-deux pieds du sol ne vous laisse apercevoir les figures peintes par Lucas Jordan que comme de transparentesapparitions portées sur une nuée lumineuse; ni de ce labyrinthe de vastes galeries ornées de peintures originales de Jordan, de Navarrète, des copies du Titien et (l'André del Sarto. Arrêtons-nous seulement quelques instants à la bibliothèque, dans la sacristie et dans la salle du chapitre, nous verronslà plusde richesses que n'en pourrait payer tout un budget.
La bibliothèque, espèce de terre inconnue qu'il faudrait des années pour reconnaître, renferme une grande quantité de manuscrits anciens et précieux; des Bibles du xi" et du ix' siècles, copiées avec une perfection, une netteté que l'imprimerie n'a point sur-
passées, avec des pcinliires, des dorures déioupécs et collées sur [iarchemiu. La moitié d'un semblable volume devait être le travail (le toute une \ie. Quant aux manuscrits arabes, ils y abondent; la partie médicale surtout y est fort riche. Malheureusement personne en Kspagne ne sait l'arabe, et ces trésors de la science ancienne sont lettre close depuis la mort de l'orientaliste Condé. In };rand nombre de ces manuscrits, quinze cents, si je ne me trompe, transportés à Madrid à l'époque de l'invasion française , ont été perdus par la négligence de nos compatriotes. Du reste, en parcourant l'Kscorial, les bons pères, qui avaient l'obligeance de nous conduire el de nous montrer les trésors de leur couvent , nous disaient à < liaque instant : En l'an huit , les Français ont emporté ceci ; en l'an douze, nous fûmes obligés de cacher cela, de peur des Français; en telle autre année, les Français pillèrent cette chaiielle, ou gAtèrent ce tableau. El je l'avoue, je soulTrais un peu, moi, Français, en écoutant la nomenclature des méfaits de nos compatriotes. On aurait pu croire, d'après de semblables souvenirs, que le nom français est en exécration auprès des bons moines : tout au contraire, les Français (jui ont occupé, ravagé l'Espagne |)endanl six iin>. qui ont porté un coup si viident au ])ou\oir du clergé, qui ont dé(»ouillé les églises de leurs tiibleaux et les ciunents de leurs richesses; les Français qui ont saccagé et dispersé leins relitpies, sont aujourd'hui, malgré tout, en j)ossession de la bienveillance de ce (pli reste des gardiens de l'Escorial. I.'un d'eux , qui avait eu mille cjniplais^inces pour nous, ayant appris (pu* j'étais Français, ne s'occupa plus (pie de moi; il me demandait si je connaissais .M. (îni/ot, ."^I. 'iliiers; si M. de Talleyrand vivait encore, si les Français viendraient en Espagne. I.e peu que j'avais à lui répondre ne pouvait le sitisfaire. Il fallut lui parler aussi de l'abbé de La Mennais, de jI. (h- Lamartine, enlin de tous les hommes distingués ou siq)érieurs (pie poss«'-de In France; el , à ( Irupie mot , il nu> serrait les mains, (oinme si l(!s Français eussent été vraiment les bienfaiteurs et les suiveurs de l'Espagne. D'oi'i vient donc cette étrange popularité de la France près de pauvr's moines t|ui peuvent , sans trop d'injuslice, foire remonter jus(prà eux la cause de l'evistcnce précaire et iiieiuKce qu'ils iiuMienl aujourd'hui'/ Sans me charger d'expliquer le fait, je l'ni trouvé trop diricuv pour le passer sous silence. Mai» loenons à l'Escorial.
SI II l'espagse. 127
Dans une pelile pièce réservée, attenante à la sacristie, on nous fit voir, entre autres choses, le corps précieusement conservé d'un des innocents massacrés par Hérode, ainsi qu'un cheveu de la vierge 3Iarie; nous viraes aussi, en fait de reliques moins anciennes el plus authentiques, un manuscrit autographe de sainte Thérèse, ainsi que l'écritoire de cette femme extraordinaire. Enfin nous entrâmes dans la sacristie, qui formerait à elle seule un magnifique musée. Ce que la sacristie, la salle du chapitre et l'église vieille renferment de chefs-d'œuvre est une chose prodigieuse. Sur deux ou trois cents tableaux des plus grands maîtres, je n'en veux mentionner que quelques-uns : Raphaël, Murillo, Titien, Rubens, Guide, Paul Véronèse, Ribera ont fourni chacun leur tribut. Je voudrais pouvoir vous parler en détail de la Vierge à la Perle, de la Visitation de sainte Elisabeth, et surtout de la Vierge au Poisson , de Raphaël; mais la gravure a fait connaître à tout le monde ces admirables productions du roi de la peinture, et j'aime mieux vous entretenir de quelques-uns des auteurs que nous connaissons moins en France. Ainsi, parmi une foule de tètes peintes avec cette vigueur et cet éclat qui caractérisent Ribera, on remarrpie de lui, dans la sacristie, deux tableaux capitaux : l'un, Jacob gardant les troupeaux de Lahan ; l'autre , saint Pierre visité par l'ange dans sa prison. Le Jacob n'est pas précisément le patriarche de l'Ancien Testament, c'est plutôt un berger aragonais; mais ceci admis, on ne se lasse pasd'admirer la sauvage énergie de cette figure, cette barbe et ces cheveux tombants, la vigueur de sa démarche , et ses yeux surtout qui élèvent vers le ciel un regard mélancolique, comme pour se plaindre de la longueur de son esclavage et de la rudesse de ses travaux. Le saint Pierre est encore plus beau, s'il est possible. L'ange arrive à tire-d'ailc dans la prison, et son corps, penché en avant, perce, comme un rayon lumineux, le rideau d'obscurité qui l'enveloppe. L'apôtre étonné se réveille , et s'appuyant sur les deux mains, il détourne vers le messager céleste sa tète blanche et vénérable, qui se trouve subitement éclairée par la lumière surnaturelle qui rayonne autour de son libérateur. C'est un des plus beaux eîl'els de lumière et des plus lianlis (iu'on puisse voir.
A coté de ces deux tableaux est une Vierge de Murillo , dont je vous parlerai pcut-ôtrc plus lard en examinant leschcfsd'uniMc
12S I.ETTnES
nombreux de ce peintre qui existent au musée de Madrid. Du Guide, II!) admire deux tètes magnifiques des aptilres saint Pierre cl siiint l'aul, celui-là empreint d'une expression inimitable de foi simple et confiante; quant à l'autre, au caractère à la lois rêveur et hardi de ses traits, à sa pose inspirée, on devine l'Hercule du christianisme, lapotre audacieux des gentils, l'homme qui ne craignait ni la mort, ni la torture, ni la persécution, ni la tiédeur décourageante des fidèles nouvellement convertis ; qui, seul contre tous, se fit tout il tous, et devint, à force d'audace et de patience, le plus grand et le plus actif instrument de la conversion du monde.
Il est bien diflicile de p.irler dignement de chefs-d'oeuvre, des ( hefs-d'œuvre de la peinture surlout, de trouver des mots qui parlent aux yeux et qui expriment la forme et la lumière ; aussi ser;iit-cc une entreprise insensée si, derrière ces beautés qu'il fanl voir, il ne se rencontrait quelquefois de ces beautés qui parlent ù l'ùme, et pour lesquelles la couleur et le dissin ne sont ([u'un langage et ([u'un moyen de se communiquer ù l'inlclligciue, à hupielle surtout elles s'adressent , comme c'est de l'intelligence surtout qu'elles procèdent. A ce titre, je m'arrêterai un instant sur deux tableaux dellubens, dont il est impossible de connaître, parce que nous possédons de lui à l'aris, l'universeile aptitude. Ce sont deux sujets sucrés : le Chrisi rexsuscit^ , mangeant avec ses disciples à Kmmaiis, et une Conception de la l'u/i/t'. Dans le premier île ces deux tr.l.leaux, on ne retrou\e pas seulcmiMit cette couleur chau<K' et vi- Nante qui appartient ù Ilubens, ces poses hardies et naturelles, mais aussi une expression de di\inilé qu'il néglige (pielqucfois de donner à ses figures dans les sujets sacrés. (Juant à sa > ierge, on ne trouve [lasde mots pour en parler, il faut la voir. La verve nudacieusv du peintre (lamand a su trouver, pour ce sujet divin, un mélange singulier el inimitable de ses faculté» habituelles et des traits plus exquis cl plus sobres, familiers ii Kaphaél. La Vierge .1 les pieds posés .sur le gl(d)e mystique, des chérubins voltigent autour d'elle; se» cheveux dorés sont dénoués et fluttent .sur ses épaules, et dans ses traits r.ijonne un délire extatique. On dirait que le peintre a voulu mêler quelque chose d'htnnain à la divinité du Mijet; on dirait tpi'ii lrau'r!< la céleste pudeur empreinte dan^ r.'.tlilude et dans le» traits de la fiancée de riCspril saint , on pres- M-nt quelque chu»c' des iueiTables voluptés de lu fécondation di\ine.
SIR l'espag.ne. 129
L'Escorial, aujourd'hui privé de ses rois, privé de la plus grande partie de ses moines , n'est plus guère qu'un musée situé malheureusement au milieu d'un désert, loin des esprits studieux, car les amis des arts n'abondent pas à Madrid ; et d'ailleurs de Madrid à l'Escorial la route est assez souvent occupée par les voleurs, qui lèvent contribution aux portes de la capitale sur la curiosité des voyageurs. Dans une situation plus heureuse, ou seulement dans un pays plus tranquille, les richesses de l'Escorial, trésor enfoui, pourraient être utilement exploitées. Aujourd'hui, ce vaste palais ne semble destiné qu'à donner une idée de la puissance et de la richesse de l'ancienne monarchie espagnole, et qu'à attester qu'autrefois en Espagne on savait faire sinon d'utiles, du moins de belles et grandes choses; mais le temps qui emporte tout menace aujourd'hui ce noble édifice, non pas dans ses constructions, qui sont inébranlables, mais dans ses moines, qui sont comme la portion vivante du monument. Déjà ces malheureux moines ont été obligés de quitter leur costume; eux qui faisaient prospérer avec tant d'industrie les possessions du monastère, qui étaient les rois de l'Escorial, eux qui passaient leurs saintes et oisives journées à copier les tableaux des maîtres et aies expliquer obligeamment aux visiteurs, eus dont l'uniforme sévère était seul en harmonie avec l'architecture du couvent, les voilà menacés dans tout ce qui a été leur vie jusqu'à ce jour. On craint à chaque instant qu'un décret du ministère constitutionnel ne vienne enlever à ces gardiens attentifs la garde d'un dépôt où nul ne pourrait convenablement les remplacer. L'Escorial, sans moines, aurait perdu la moitié de son prestige ; et si les moines devaient un jour disparaître du sol de l'Espagne, il faudrait demander une exception spéciale pour l'œuvre de Philippe II. L'Escorial appartient aux moines; eux seuls l'ont bien administré jusqu'à ce jour, eux seuls en sont les dépositaires compétents; mettez à l'Escorial des intendants, des portiers et des laquais galonnés, et les murailles s'écrouleraient d'indignation sur ces tètes sacrilèges.
LETTIU: XVII.
i.i,s rornsis df TiiBtvri.
Mailriil, -2-2 avril IS."7.
^ (Mlir à MildiiJ et no [kis \uir lesroiirses tle tauiTaux, autant vaudrait partir de Home sans avoir visité l'église de Saint-I'ierrc ; rien ne peut donner l'idée des plaisirs , des passions, du caractère et de la physionomie du peu|)le espagnol comme ce roi des divertissements. Allez au lliéi\lre de /a Cruz, au théAtre dcl Principe, quelque beau et somptueusement annoncé que soit l'opéra ou la comédie du jour, fùt-cc les l'urilainx de Hellini , ou la traduction (l'iliinani df > iclor llugo, vous trouverez tout au |)lus deux conis personnes dans la salle. Vainement l'ailiclie aurait-elle éloquemniL-nt célébré dans une complainte d'une demi-page la mort prématurée (/i7 miiy acreJitailo maestro, si cher à tous les amis de la musique pliilusophiijur, impossible de séduire plus de deu\ cents spectateurs ; la musique, ini'u\c ])liilus()f)lii()ur , ne peut pas aspirer à de plus grands succès. Quant nu\ taureaux , à la boinie heure ; parlez-moi des taureaux, voilà le spectacle national, poiudaire, cher à tout bon espagnol! S. A. ILTinTant l). Trancisco ne manque pas une course; S. cxc. le corrégidor y préside invariablement; et les caleseroa ^cotliers), les ma«o/rt« (griseltcs), les o^i/aJorM ( porteurs d'eau), dîneront avec une gousse d'ail et du pain , ou mému nu dineronl pas du tout )llut(^t que de manquer la course. Trois ou quatre jours h l'avance , les murs de .Madrid sont placardés de belles alUches rouges qui annoncent au peiqde son plaisir l'aMiri avec la formule sacramentelle que vous lisez en léte des décrets royaux : « l.a reino » Isabelle II, in)lre maîtresse, et en son in>m, son auguste mère , la » reine-régente, n daigné désigner le lundi (ici lequantièun*) pour • la dixième ou quinzième course de latne.iux de la saison. » Suit l.i liste des taureaux n\ec désigiuilion des pAlurages d'où iisprovienlieiil, et du nom de leur propriéliiire ; puis enlin le nom des /lico- Jiirrt et i;in;(/(/orri qui doivent se signaler dans la course;. I.'inxilu-
SIR i.'espagne. 131
tion est faite avec solennité ; mais aussi on y répond avec empressement.
A quelques centaines de pas de la porte d'Alcala, hors la ville, est située la plaza de Toros : c'est un grand cirque entouré de gradins en amphithéâtre, avec un rang de loges circulaires au-dessus, occupées d'ordinaire par la haute société. Entre l'arène et les gradins inférieurs règne un espace vide de sept à huit pieds de large, et séparé du champ de bataille par une palissade assurée de distance en distance par de forts madriers : c'est là le lieu de refuge des toreros. Lorsque le taureau les serre de trop près, ils posent le pied sur un petit rebord ménagé à l'intérieur, et sautent par-dessus la palissade avec une grâce et une agilité merveilleuses. Mais procédons par ordre.
Quatorze ou quinze mille spectateurs sont en place , et à voir toutes ces tètes serrées, tous ces \ isages animés, à entendre ces conversations actives et bruyantes, il est impossible de rien comprendre à ce qu'on vous a dit de tous côtés de l'apathie des Espagnols. Avezvous vu quelquefois au Théâtre-Français ce parterre qui arrive tout essoufflé d'une queue de trois heures, cherchant ses places, appelant, se trémoussant d'impatience dans l'attente de 31"° 3Iar5 ou de Talma ; vous rappelez-\ous cette agitation, ce grouillement continu ? Eh bien, tîgurez-vous une vaste enceinte en plein air, éclairée par les ardents reflets d'un soleil tombant, quinze mille spectateurs au lieu de quelques centaines, et vous aurez quelque idée de la place des Taureaux. C'est qu'aussi il s'agit de bien autre chose que de Talma ; il s'agit de Sevilla le picador, de Francisco Montés, la première épée de toutes les Espagnes; et les taureaux donc! ce sont là, ce me semble, des tragédiens respectables. Le chirurgien ordinaire est arrivé, le prêtre avec le viatique a pris sa place dans les coulisses du théâtre, les picadores sont en place, l'assemblée attentive, son excellence le corrégidor a donné le signal, les fanfares retentissent, ouvrez les barrières !
Le taureau qui sort de l'obscurité, abasourdi par la lumière, par les cris, par les vociférations de la multitude, arrive en bondissant. Ail! il a tourné à droite, c'est (pi'il ne vaut rien. Le bon taureau tourne à gauche et joue immédiatement de la corne contre le picador qui l'attend. Aussi vous allez voir celui-ci s'avancer jusqu'au milieu ds l'arène, regarder autour de lui d'un air étonné, appuyer le mufle
contre lerre en beuglant, et, avec ses pieds de devant, jeter derrière lui le sable et la terre. 11 n'a pas envie de se battre, il faudra le p^o^oquer, l'insulter, et encore ne scrais-je pas fort étonné qu'il saut;U par-dcjsus la barrière. Mais les chitlos ^iennent lui déplier leurs voiles de couleur dans le nez, le picador se place en face de lui, pousse son clieval à sa rencontre ; il se battra.
Le picador est monté sur un mau>ais clicval auquel on a bandé 1 'S jeux, la pauvre bôle! et qui paie immanquablement les frais de toutes les gloires. Son cavalier est armé d'une lance dont le fer, long seulement de quelques lignes, ne peut que piquer le taureau, sans jamais le blesser; son costume se compose d'un pantalon large de daim, doublé de tôle jusqu'aux genoux, d'une veste ronde brodée et d'un large feutre gris circulaire orné de rubans; il se place de manière à avoir le taureau à droite et s'avance sur lui la lance en arrêt. Le taureau fond sur lui, les cornes basses; mais au moment où il se relève pour l'éventrer, son ennemi lui enfonce la pointe de sa lance dans le cou.^ S'il a eu soin de se placer siilli'^amment de ciMé, et qu'il ait le jioignet ferme, la douleur fera dévier le taureau (pji, s'il n du cœur, ira recommencer le même manège contre le second picador. >Iais, si le cavalier a mal pris ses dimensions, si sa lance lui glisse dans la main, s'il s'est placé trop en face, ou si le taureau s'obstine contre la douleur, oh! alors plaignez le clunal el le cavalier, le cheval surtout. Le taureau l'enlève siu- ses cornes el le jette sur le flanc. Il l'achèverait; mais heureusi'inent les chulos avec leurs voiles le détournent et l'attirent ti leur poursuite. Pendant c; temps, la pauvre bète éventrée se relève, et on relève le cavalier. Le cavalier a sonné en tombant comme une pièce de métal, vmis le croyez éreinlé ; le cheval a eu huit «u dix poiues de corne dans le ventre, vous les croyez morts tous deux ; bah! ce n'est rien; le cavolier se frotte les reins el se remet en selle ; quant au cheval, ses entrailles lui sortent du ventre el pendillent entre lesjambeiy; c'est é^al, il portera encore son cavalier el durera, lehiuel, le tentais do fournir encore deux coups de lance.
Quand le taureau esl bon, c'est un vrai id.iisir; iléventre quelquefois cinq ou six dirvaux à lui seul, et lait rouler les picadores il lerre d'une roideur admirable ; et alors vous entendriez des ballenienls de mains; braro! Iniiio (nro! Oui, mais le piridor n'est-il pjiïlué? Qui est-ce qui mki upede cela'.' (l'es'traiïuire du préiro el
SCR l'espagse. 133
du chirurgien; et puis cela n'arrive pas souvent, et d'ailleurs personne n'y pense. Il est beau, d'ailleurs, le taureau, quand, après avoir désarçonné deux ou trois fois les picadores, il se promène dans l'arène qu'il a conquise et où nul n'ose plus l'attaquer; et lorsque, avide de vengeance, et ne trouvant pour l'assouvir que les cadavres des chevaux qu'il a tués, il les soulève sur ses cornes, les retourne, les déchire ; jamais roi de théâtre au cinquième acte, vainqueur de ses rivaux, salué par de frénétiques applaudissements, ne parut plus fier et plus formidable. Cependant la tragédie n'est pas finie; sa victoire ne lui vaut qu'une courte trêve. Les cavaliers sortent de l'arène, les handcrilkros les remplacent. Souple, agile, élégamment vêtu à la manière de Figaro , bas de soie , escarpins, culotte et veste brodées, le banderillero s'avance, tenant en main deux espèces de flèches à pointe recourbée. Il court droit au taureau, qui , surpris de tant d'audace, s'avance en galopant à sa rencontre. Déjà l'animal le tient entre ses deux cornes ; mais voilà qu'au moment oîi il baisse la tète pour le frapper, l'homme lui plante sur le garrot ses deux nèchesen hameçon , et par un tour de reins d'une souplesse incroyable , il esquive le coup et s'enfuit. Il faut voir alors le taureau, déchiré par la pointe tenace, s'enlever, bondir en mugissant , et secouer avec fureur l'instrument de son supplice. Mais il n'est pas au bout : un autre se préseule et lui enfonce encore deux autres banderillas, puis un troisième , puis un quatrième. Enfin , quand la fureur de l'aminal est au comble, la trompette sonne sa mort, et le matador, l'épée d'une main, le drapeau rouge de l'autre, entre dans l'arène. Il s'avance gravement, salue de son épée le corrégidor , la reine , si elle assiste à la fête, et marche au devant du taureau.
Il y a ici un moment solennel. Le taureau , déjà fatigué , s'arrête et fait front ; il considère son ennemi , et médite son coup. C'est là que Montés est beau ; svelte , bien découplé , plein de hardiesse et de sang-froid , il ne fait pas un mouvement inutile , il n'avance pas pour reculer , il se place du premier abord avec une justesse et un coup d'œil incomparables. Songez un peu au jeu que joue cet homme, songez qu'on voit peu de matadores mourir dans leur lit, et que presque tous, au contraire, finissent sur le champ de bataille. A quoi tient sa vie ? Un faux pas de sa part , un faux mouvement du taureau, un caillou qui roulera sous son pied, une erreur de deux pouces dans son calcul , et c'est un homme mort ,
13 i I.ETTnES
et il fera peut-iMre le lour du cirque planté sur les cornes du taureau, comme il advint à Romero, en son temps la meilleure lame de l'Espagne. Après une glorieuse carrière , vieillissant déjà , il s'était retiré de rurène, et vivait honnêtement du fruit de ses exploits, lorsque , je ne sais pour quelle solennité , Jlaria l.uisa , la femme de Charles IV , la mère de Ferdinand VII , le fit prier de reparaître pour donner plus d'éclat à la course. Non , Madame , dit Romero ; j'ai échappé à hien des dangers; maintenant je vieillis, il ne faut pas tenter Dieu. Mais c'était un caprice de femme et de reine, il fallut se rendre, et le roi des matadores |)érit victime de sa complaisance. On ne sait quel accident tnmipa son adresse ordinaire , le taureau l'atteignit , le perça de ses cornes , et comme s'il eût su quel ennemi il venait de vaincre, il gal(q)a lièremeiil autour du cirque, montrant au\ spectateurs épouvantés son trophée sanglant. I.e matador tient de la main gaudu; un drapeau écarlate , qu'il agite devant les yeux de l'animal , et pendant que celui-ci suit la direction du drapeau , l'homme se dérohe à droite et lui plante son épéc dans le garrot : c'est bien rare un beau coup d'épée, monsieur ! on les compte ; et pour moi , je n'en ai pas encore vu. Quand le coup d'épée est vraiment beau, le taureau tombe comme foudroyé , car la lame lui n coupé la moelle épinière , ou in! n percé le ripur ; mais c'est une satisfaction qu'on a bien rarement , et le plus souvent, le matador est obligé de recommencer plusieurs fois. C'est une triste chose de voir ainsi les bonnes traditions se perdre ; les vieux connaisseurs s'en |ilaignent , et la popularité de Montés lui-même ne les empêche pas de regreller le lemp>. |>assé. lu beau coup déliée est salué de plus d'applaudissenicnls et de bravos (juc n'en oblinl jamais le Qu'il mnunïi ! des Horaces , et je croirais volontiers (|u'il entre dans cette frénésie cpielque chose comme un renierritMnent au matador d'avoir sauvé au public l'agonie <lu taureau ; car il est alTreux de voir ce ixdile animal , éjuiisé , chancelant comme un homme ivre , plier les genoux et tombi'r, et mugir miséfiiblement, en nttenilant qu'une espèce il'assassin , qu'on nomme le vachelrro, vienne IriilIreusiMnent lui enfoncer derrière la léle le |N)ignard qui doit lermitu-r ses souiïrnnces. Cela fait , une porte s'ouvre, un Iriiin de mules richement attelées lire hors du cirque les («davres îles chevaux et du ta\ueau. On jette de la pousiière sur les Iriices cinglantes , et on lAche un auti e taureau ;
SDR L'ESPACNE. 1 .'}.■>
on en l;\che ainsi jusqu'à huit ; on appelle cela une demi-course ; dans le bon temps , on en avait seize.
Ne sachant pas bien encore jusqu'à quel point vous partagez mon enthousiasme pour ce noble exercice, j'aurais presque envie de vous faire grâce d'une circonstance qui est cependant digne de remarque , et sans laquelle mon récit serait incomplet. Le taureau n'est pas toujours brave et belliqueux , il a peur quelquefois, quelquefois il saute par-dessus la première barrière, d'où on lui ouvre vite une porte par où il rentre dans l'arène ; quelquefois , enfin , il est si lâche et fuit si obstinément, qu'alors une indicible indignation s'empare de la foule ; on le hue , on le siffle , on l'apostrophe , et pour conclure on demande les chiens: c'est pour un taureau la dernière ignominie ; c'est comme si on le déclarait indigne de lutter contre des hommes. Le corrégidor n'accorde jamais les chiens qu'à toute extrémité, parce que c'est aussi une insulte pour le propriétaire qui a vendu la bète. Alors ce sont des cris , une fureur sans égale : perros ! (les chiens !) perros ! perros ! (Prononcez les deux r comme s'il y en avait dix. ) Enfin on lâche les chiens ; ce sont de gros bouledogues qui arrivent en aboyant. Mais, si pacifique que soit le taureau, vous sentez bien qu'il ne voudra pas se laisser insulter impunément par des chiens; il se fâche donc tout de bon , et alors commence un spectacle curieux. Il n'est personne qui n'ait vu des faiseurs de tours lancer en l'air et recevoir alternativement cinq oranges qui ne font que monter et redescendre l'une après l'autre. A la place de l'homme supposez le taureau ; à la place des oranges , les chiens, et vous connaissez le fait aussi bien que moi. Le taureau les prend sur ses cornes, les lance à sept ou huit pieds en l'air, les reçoit, les renvoie, les reprend de nouveau, sans leur faire grand mal après tout, d'abord parce que le boule-dogue est, en général , d'un tempérament assc^oriace , ensuite son poil est si lisse, qu'à l'ordinaire la corne glisse et n'entre pas. Ce spectacle fait beaucoup rire et dure juscju'à ce qu'un de ces chiens , qui sont des braves après tout, ait réussi à saisir le taureau par l'oreille; alors sa seconde oreille a bientôt le même sort, et il a beau secouer ses boule-dogues et les faire danser, il est perdu; il le sent et se couche, résigné à mourir, et un des hommes du cirque l'achève en lui enfonçant honteusement une pointe dans le côté.
Voilà, monsieur, ce que c'est qu'une course de taureaux, et il
ne me reste plus qu'à \ous parler de quelques détails accessoires pour compléter le tableau de l'amusemeut le plus passionué et le plus populaire qu'il y ail eu peut-être dans aucun temps.
Ouant au danger que courent les toreros, quelque ijrand qu'il soit eu réalité, «m s'a])erçoit bientôt, avec un peu d'habitude, qu'il n'est pas aussi gr.iud qu'on p)urrait le croire au premier aiiord; cela vient de ^e que chaque mou\eîneut du taureau est prévu d'avance: «insi on sait que, quand il est piqué de côté, il se détourne; que «luand on lui plante les baiulerillas, la douleur le ^il s'arrêter; que, quand il fond sur le matador, c'est le drapeau qu'il suit et non pas l'homme; le taureau obéit à des impulsions presque mécaniques à force de régularité; c'est là sans doute ce qui explique le petit nombre d accidents qu'on voit arriver. ."^îais y a des taureaux sournois qui s'écartent de la consigne et font exception, et chaque exception, dans ce cas, est presque toujours la mort d'un homme.
'Felle est d'ailletirs l'importance attachée à la bonne réussite d'une ccuirse que si, par iiasard, les taureaux mettaient hors de combat tons les chevaux disponibles, l'entrepreneur aurait le droit de ^'emparer, muyeiinaiil indemnité, du premier cheval qui lui tomberait sous la main, fût-ce ci-liii d'un grand d'ICspagne, parce qu'ici, quaiul le peuple s'amuse, il ne faut pas le faire attendre, l ne autre particularité non moins digne de remarque, c'est qu'après le combat, les taureaux (jui ont succombé sont immédiatement dépecés [tar des boucliers institués ad hoc; et au sortir de la course, lesgensdu peuple, les femmes surtout, viennent demander un morceau de la chair de tel ou tel taureau, qu'cm u soin de désigner par s<in numéro et sa couleur. On emporte ce morceau chez sol et on le mange en famille.
I.a recette des courses, (|ui doit être considérable, est versée (lins la caisM' des liôpilaux ; une uur>-iile destination doit avoir la vertu d'expier tout le sang répandu. Outre les chevaux et les tauiraux, renlreprencur n encore à paver les toreros, tiluuiue matador rc^-oil |mr course l,()tM) réaiix ('i.'iD fr.^, cha(|ue )iicador une once il'or ou SOfr. ; les banderilleros enlin, une cincpiantaine de francs. .N'était In chance du couji de c )rne , vou-i vo\e/. que le métier nernil |m>ii.
lue clione élrniigo pour lions, teln que nous ont faits nos liabiludet. nos muMirs, nos préjugés, c'est que les hommes ne vint pa.s
SU! l'espagae. 137
seuls à ce spectacle; les femmes et les enfants y assistent aussi ; il est vrai qu'elles y Ggurent en très-grande minorité. En a-t-il étr toujours ainsi, ou est-ce une conquête récente de l'esprit de ci\iiisation? c'est ce que je ne saurais dire. Toujours est-il que, par relTet de l'habitude sans doute , la vue du sang , le spectacle assez dégoûtant de ces chevaux éventrés marchant sur leurs entrailles, que le danger des matadores, que toutes ces images , dont la plus bénigne serait plus que suffisante pour mettre dans les attaques de nerfs toute la population féminine de Paris, ne paraît pas agir d'une manière perceptible sur la sensibilité des beautés espagnoles. On ne peut pas plus surprendre sur leur visage l'expression de l'anxiété ou de la pitié que celle du plaisir; le calme de leur physionomie n'en est altéré d'aucune manière, ce qui est sans doute l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance. Cependant un Français, qui assistait il y a quelque temps à une fort jolie course, m'a raconté que, n'ayant pu contenir une exclamation de pitié en voyant éventrer un pauvre cheval, une fort jolie jeune personne de la classe des manolas, je présume, lui avait lancé, accompagnées d'un regard de mépris, ces foudroyantes paroles : corazon de manteca! (cœur de beurre! )
Ainsi ne nous abandonnons pas trop à notre attendrissement , si nous ne voulons pas nous attirer quelque apostrophe semblable. D'ailleurs j'aime mieux vous parler du spectacle vraiment raagni- Gque que présente à l'œil ce cirque immense , ce mouvement de tètes qui ondoient comme les flots de la mer, et cette agitation passionnée, ces cris, ces applaudissements, ces sifflets, ces apostrophes ; tout cela est vivant , animé et grandiose comme les jeux du cirque romain , dont les courses de taureaux ne sont sans doute qu'une tradition imparfaitement conservée ; car ce ne sont pas les Maures, avec leurs mœurs chevaleresques, courtoises, galantes et raffinées, qui ont aj)pris ce jeu aux Espagnols. Je ne vois guère au monde que les Romains auxquels on puisse légitimement en faire remonter l'origine. Ce divertissement sanglant, où l'homme joue sa vie, cette indifférence de la fouie pour le gladiateur qu'elle admire, ce respect de l'autorité pour le plaisir du peuple, cette consommation de la victime après le sacrifice , tout cela n'est-il pas romain et païen ? n'est-ce pas un souvenir des rites antiques? Et ce prêtre chrétien qui vient avec le viatique assister à des plaisirs barbares qu'il n'oserait condamner, et qu'il consacre en quelque sorte par sa présence,
n'esl-il pas venu là tout c\|iit-s pour attester combien la loi de ciiarilé s'est trou\ée impuissante à aniullir les instincts de cette race énergique et dure ?
LETTRE XVIll.
Valence, -23 mai 1837.
Lorsqu'en France on ^ellt nllcr de Paris à Lyon ou à Bordeaux, rien de plus facile, il ne s'agit (|ue de savoir au bureau des dilifiences l'il y a des |)laces, et, s'il y en a, de s'embarquer. Ici, pour aller de Sladrid à Valence, il y a une petite formalité de plus à remplir, c'est de s'informer si l'alillos est toujours dans la .Manche, si Cabrera ou Scrrador ont jiurté le lliéAtre de leurs exploits au nord ou au sud delà roule, à quelle époque fut brûlée ou volée la dernière diligence; eiilin si le chemin e>t libre et s'il y a ipu'lque chance d'arriver sain et suif à destination. Si vous obtenez sur ces bagatelles des renseignements satisfaisants, alors mettez-vous en route hardiment, ditesvous qu'il n'y a |ias la moitié de vrai dans tous les bruits qu'on fait courir, élevez votre Ame au-dessus des craintes vulgaires, prenez un passo-purt, faites-le viser par l'alcade ronstitulionnel si, jiar hasard, vous le rencontrez chez lui, et trouvez-vous A quatre heures du matin nu bureau des diligences royales; car, ici, U-^diligciues sont véritablement royales, le tilre n'e>t |)as seulenuMit hotioriliipie; en cITet , c'est la royauté «pii a établi les diligeiucs, comnu' c'est elle qui a fait les grandes routes; aussi est-il tout à fait raisonnable do rontiniMT ù dire les diligences royales et le clieiiiin royal [irai caminoi, (pioique certains libéraux qui , jusqu'à ce jour, ont détruit plus de choses (|u'ils n'en ont su fonder aient cru devoir sacrifier l'adjiM lif mal sonnant et aient |)oussé le jtalriotisnu' justpi'à débaptiser le rral ilr vrlUm, qui vaut à peu prés citu] sou'<, pour en fairo un nmiiiniil de irllon. Aussi |ii(>n aurai-je le tenqis, peiulanl (pi'oii otirlle les mnletH à la voilure . de vous entretenir de i]uclqiies Irait* du même genre, qui peuvent servir assez bien à caraclérisiT l'esprit de Madrid, l.o gniU (|ui domine dans (<'lte bonne capitale, c'est b
SrU LESPAGNE. 139
manie de l'imilation étrangère. Or, si la philosophie du siècle dernier n'a rien enfanté jusqu'ici en Espagne, elle agit comme un acide sur la trempe du vieux caractère espagnol, elle le décompose, le dissout et laisse au fond du récipient, qui est Madrid, le mélange le plus bizarre et le plus hétéroclite. Par exemple, Voltaire, Diderot, Yolney jouissent ici de toute la faveur philosophique qu'ils commencent à perdre chez nous ; on les cite beaucoup et on les lit même quelquefois. Cette lecture a rais chez quelques-uns l'esprit fort et l'athéisme à la mode ; j'ai même eu le plaisir d'entendre un jeune prêtre constitutionnel , libéral , tout ce qu'il y a de plus progressif, débiter sur sa robe, sur son état , sur sa croyance , les plaisanteries les plus agréables. Voilà un des côtés de la médaille : maintenant voici l'autre. Vous entendez le son de cette petite clochette, c'est le Saint-Sacrement qui passe dans la rue ; mettez-vous à la fenêtre , et vous allez voir les passants, esprits forts et autres, se mettre à genoux sur le pavé et attendre dans cette posture que le viatique ait passé. Que dis-je? Au cabinet de lecture de la calle de laMonlera, là où l'on reçoit les journaux français, où le Constitutionnel est lu et savouré chaque jour, au cabinet de lecture, le tabernacle des idées nouvelles, j'ai vu , de mes propres yeux vu , les lecteurs les plus libéraux se lever et se découvrir au son de la petite clochette. Et puis comptez sur l'esprit fort des Espagnols ! J'ai vu des femmes, très-peu orthodoxes dans leurs croyances, faire des vœux à la Vierge du Carmen pour en obtenir la guérison de leur père malade , et porter héroïquement, pour accomplir leur vœu, une robe de laine horriblement chaude sous un soleil de trente-deux degrés. 11 est vrai que sur celte robe étaient cousues des petites plaques de métal bénites et d'une vertu toute-puissante.
Du petit au grand c'est toujours la même chose; vous a\ez vu le bel eiïet politique de formes démocratiques appliquées sur un vieux tissu de passions aveugles et de préjugés enracinés. Dans les plus petites choses nous retrouverons cet alliage forcé du vieux et du neuf ; dans le costume par exemple : les dames espagnoles coni' mencent à rougir de leur mantille, ce voile si gracieux, si poéti- ([ue, qui fait si admirablement ressortir la pâleur ardente de leur teint et l'éclat lumineux de leur regard ; les chapeaux sont en faveur ; mais, hélas! (piels ciiapeaux ! c'est à faire sourire de pitié la dernière grisette de la rue Saint-Denis. J'ai vu, car on voit de tout
ici, j'ai vu des diapeaui de soie rouge-ccriï;c accouplés a>ec des châles verts, ou bien encore des chàlcs sous des mantilles, do l'espagnol sur du français, du grec sur du barbare, et de charmants visages ensevelis vivants dans ce tombeau de toute beauté. La langue aussi se corrompt , le français y déborde; le vieux Castillan se drape dans son manteau et soupire quand il entend la jeune Espagne remplacer les leriiitins par les simifs (soirées), ri tocatlor par la tualeia [ toilette ) ; et quand il lit sur l'afliche du spectacle que tel danseur et que telle danseuse vont danser un padfdit (pas de deu\ ), il s'écrie a^el• .AI. .Vrguellez qu'il ne comprend plus le jargon qui se i)arle à .Aladrid.
.Mais, pendant que je disserte, on a fait l'appel des voyageurs, le postillon a enfourché la dixième mule de devant; le f/iat/ora/ et le zagnl se sont fralernellement partagé le siège, le coup de fouet du départ a retenti , chaque voyageur a fait le signe de croix . et nous roulons vers Aranjuez. Comme la route est triste, que nous n'y voyons pas un urbre, suivant l'ancienne méthode castillane, et qu'il faut lever les glaces pour se défendre d'une infernale poussière, je vais employer ce temps à vous décrire iu)tre équipage. D'nbord huit, dix et quelquefois douze mules sans guides, attelées deux à deux; sur une des deux de devant, un pelit postillon, sur le siège de In ><iiture le mayoral ou conducteur, qui dirige les deuv mules du brancanl ; n ci'ilé de lui e>.t le zagal. l.e /agal est le Pylade, l'Kuryaledu mayoral, c'est son bras droit, son aide de camp; si un trait casse, vite le zagal est î1 bas du siège ; si une mule rue ou se détourne, s'il faut fouetter l'attelage et le pousser au galop, le zngal est à terre, il suit les mules, les foiielle, les ovhorle, leur fait des discours, conune jadis .Vutomédon aux coursiers d'.Vrhille; il les nppelle par l<Mirs nimis, les piqiu- d'Imimeiu", les invective; il s'adre«i';e tanl'M à la itiftiumn, lanliM à la roroiifla, el quand il Icj a lancées au grand galop, il enq>oigtu' une courroie el s'enlè\e d'un »nut n cAté du mayoral, (jui, majestueux el impassible, l'n regardé foire en silence, l.e zagal est pnqire h l'Mspagiu' et ne fleurit que ïur son wd ; il est ordinairement petit, vigoureux, alerte; il pnsvc ui vie h monter, à redescendre , h courir, el je ne crois pas que . depuis les jeux olympiques où li's luItcMirs se frolloient de sable . on ait vu rien de plus poudreux , de plus crassi-nx . des eheveui plu» iiieilricol'lemenl collés par la ^ueur el par lu poussière qiiu
SCR l'espagne. 141
ceux du zagal, lorsqu'après avoir couru avec ses mules pendant un quart d'heure, il s'élance sur son siège, haletant et glorieux. Mais nous voici à Aranjuez, arrêtons-nous un instant.
Aranjuez , résidence royale bâtie par Philippe V, a été témoin , dans le commencement de ce siècle , des premières agitations de l'Espagne ; c'est là que s'est ouverte pour ce malheureux pays la carrière des révolutions et des discordes civiles. Ce fut là que tomba le prince de la Paix sous le poids de l'exécration publique ; ce fut là que le faible et débonnaire Charles IV déposa la couronne qu'il avait laissé déshonorer par l'impudicité de sa femme et les prodigalités de son favori ; ce fut là que Ferdinand VII commença, jeune encore, celte carrière d'intrigue et de fausseté qui, fortifiée d'une connaissance réelle du caractère espagnol, l'aida à triompher jusqu'à la fin de la haine et du mépris qu'il avait si justement mérités. Les troupes françaises pénétraient de tous côtés dans la Péninsule; Murât marchait sur Somo-Sierra, Duhesme s'emparait de Barcelonne par surprise. Le prétexte d'une invasion en Portugal ne sulBsait plus à expliquer tant d'actes suspects ; le prince de la Paix, bercé de l'espoir d'une royauté dans les Algarves, s'endormait sur le danger, et la cour, réveillée au dernier moment par l'imminence du péril, songeait trop tard à se retirer sur Séville pour gagner au besoin l'Amérique, lorsque la population d'Aranjuez et de fliadrid, furieuse d'un abandon qui ressemblait à la perfidie, et excitée d'ailleurs, à ce qu'il paraît, par les menées de Ferdinand, se souleva et renversa le favori ; le vieux roi intimidé abdiqua et fournit ainsi, par le caractère équivoque de cet acte important, un prétexte plausible à l'arbitrage perfide dont Napoléon se servit d'abord pour colorer ses projets. Mais ce souvenir, tout intéressant qu'il puisse être, n'est pas ce qui frappe le plus dans Aranjuez. Pour le voyageur qui ne connaît encore de l'ïlspagne que l'Aragon et la Caslille, l'histoire elle-même pâlit singulièrement devant le spectacle qu'olfre à l'œil cette oasis de végétation magnifique qui repose si délicieusement de la nudité monotone des plaines qu'on vient de parcourir.
Le ïage , qui traverse le parc d'Aranjuez, vivifie cette terre, riche de sucs nourriciers, mais calcinée par le soleil. C'est merveille de voir, au milieu de ces plaines galeuses, qui nourrissent à peine quelques romarins poudreux, s'élever des ormes, des platanes, des peupliers, des cèdres gigantesques. Cette terre, à quelques pas de
li'2 LEITEES
là si aride, emprunte à l'humidité bienfaisante du Tniio une telle force et une telle fécondité, que j'ai pu mesurer là des ormes qui .naienl près de quinze pieds de circonférence, cl (jui certes feraient honneur aux loréls les plus riclies de nos régions lempérét's. Je m'étonne qu'Aranjucz n'ait pas en Europe une plus iiraude renommée : car de Valence, d'où je vous écris, je puis vous dire que je n'ai vu nulle part encore, en Espagne, une nature plus belle et plus !{rdnde. Le palais que j'ai eu l'occasion de voir en détail, il y a quel- (jues mois, n'offre rien de bien remarquable ; on peut citer seulement pour la richesse plutôt que pour le bon goût la ca.sa dcl Labrador, petit pavillon de plaisance où le vieux Charles IV a enterré des millions pour se distraire de ses malheurs. L'or, le marbre, les tentures |)récicuses, quelques belles peintures, aujourd'hui abandonnés à la garde d'un concierge, sont restés en témoignage de ce royal ennui.
Au sortir d'Aranjuez, l'aridilé recommence, mais avec un caractf'jre nouveau, qui se marque i)lus particulièrement quand on a depassé Ucagna. U'Ocagna j'ai peu de chose à vous dire, si ce n'est que, dans l'auberge où l'on s'arrùle pour dîner, les murs de la cour sont tapissés de mauNaiscs images jieintesà l'aris, rue Saint-Jacques, et qui rt'présentent les faits d'armes de l'empire ; la mort de Poniatov»ski, etc. ;et eniin la prise d'Alger, où l'artiste, encore tout i)r<''«Klupé Siins doute de tous les .Napoléon qu'il venait de portraire. a loiiré M. l'amiral Duperré du petit chai»eau classique. Tout ce mauvais barbouillage, enrichi d'un texte explicatif frani^ais, m'a pourtant riiilplus de plaisir, je dois vous l'avouer, que n'auraient pu m'en faire des dessins de Raphaël. Tout pacili(jues (pie nous soyons devenus depuis tpielque temps, les souvenirs de gloire militaire nojjs iotit Ifinjours restés au fond du co-ur, et voir l'image même grossière lie fios triomphes inaugurée dans une auberge de la iManclM* et proposée à l'admiralion des muletiers, et cela entre Madriii et ilaylen, chez un peuple qui a été noir*; eniu>nii et qui, luijourd'hui mé[n<', nous rend Imp volotiliers re><pi)n>ables de ses malheurs prùwiits, I ela a clialouillé agréablement le petit roiii de vanité militaire que tout bon l'rançais |)orle en lui, el a valu une demi perelte de plus à la servante de la su>dile auberge.
Je vous disjiis qu'à Oragna l'aridilé s'eiupreuit dun caractère nouveau ; en effet, nou^somnii-sdèjh entrés en plein dans la .Mimche. l!«-'Ue triste province ne forme qu'une plaine sans eau: pasnn si-uj
accident de terrain, pas un arbre; une terre pauvre ou l'œil ne rencontre jamais de bornes que dans sa propre faiblesse; aumidi, loin, très-loin de la route, la Sierra-3Iorena, qui paraît comme un brouillard à l'horizon, puis dévastes déserts [despoblados] où vous marcherez quatre et cinq heures sans rencontrer une habitat ion humaine; la patience de l'homme semble avoir désespéré de cette terre où la vie dédaigne de se montrer, même sous la forme d'une herbe ou d'une plante. Rien de mélancolique au monde comme ces vastes solitudes où le soleil se lève et se couche sans avoir rien éclairé de vivant ; la terre livrée nue à ses rayons ardents se fend et se dessèche : c'est le désert, moins ses vents impétueux, ses trombes de sable et l'illusion consolante de son mirage, c'est le désert plat et prosaïque. Seulement, de loin en loin, quelques gros bourgs sont semés sur la route, dont les pauvres maisons , arc-boutées les unes contre les autres, ne ressemblent pas mal à ces malheureux moutons qui, ne trouvant plus rien à brouter, restent immobiles dans un champ de chaume, serrés en escadron, la tète de l'un dans les jambes de l'autre, s'abritant mutuellement contre l'ardeur du soleil.
La race humaine dans la 3Ianche a cruellement ressenti le contrecoup des sévérités de la nature. Le 3Ianchego, qui a peu de chose à espérer de son travail, est par suite paresseux , vagabond ; la misère et la saleté le rongent, la route est infectée de mendiants, d'enfants en guenilles portant dans leurs bras d'autres enfants entièrement nus; jeunes et vieux, tous mendient, et les traditions de fainéantise sont à peu près le seul héritage que se transmettent fidèlement ces, générations dégradées. Je n'ai pas besoin de vous dire que le Manchegoest en possession, auprès de ses voisins, d'une réputation détestable. Il s'adonne volontiers à la contrebande, à la vie errante, au vol ; il s'embusque volontiers derrière un petit bois de sapins ou au milieu d'un dcspoblado, pour attendre et dévaliser la diligence, qui, prévenue de ces louables penchants, ne traverse la Manche qu'avec deux ou trois escopeteros sur l'impériale, munis chacun d'un bon fusil et d'une ceinture de cartouches. On dit aussi que les factieux qui ne cessent de se promener dans la Manche ont dû à ces dispositions naturelles de nombreuses recrues. Aussi peut-on dire à la lettre que la moitié de la Planche vit aux dépens de l'autre ; et dans tontes les auberges où nous nous arrêtions pour manger, nous ne manquions jamais d'apprendre que les factieux avaient passé par
à deux, (rois ou quatre fois, et que, de peur de surprise, la batterie de cuisine passait la moitié du temps au fond du puits.
Une seule gloire reste à la Manche. Cervantes en a fait la patrie et le théâtre des exploits de son héros. Là naquirent et moururent le grand don Quichotte et son immortel écuyer, et la tradition populaire montre encore quelques-uns de leurs plus glorieux champs de bataille. A droite de la roule, à quelques lieues de ()i<i)if(iHflr </<• la Urdcii, on nous lit voir le Toboso, la patrie de Dulcinée; sur la route même, l'auberge où le héros fut armé chevalier, et un peu plus loin, à gauche, ces géants aux cent bras, qu'un enchanteur jaloux transforma en moulins à vent, et qui, depuis lors, ne cessent de j'agiter sous celte forme immortalisée par le mémorable coup de lance que vous savez.
Après avoir passé à Albacete, ville assez importante et chef-lieu de province, aussi connue en Espagne que Chàtelleraull en France pour la fabrication de ses couteaux, on laisse à gauche Chincilla, vieille ville toute grise, perciiée sur des rochers comme un nid d'oiseau, et l'on se trouve bientcM à Almanza, où le duc de Uervvick gagna, le 25 avril 1707, la célèbre bataille qui assura à Philippe V lu couronne d'Espagne.
Je ne m'arrêterai pas à vous parler manœuvres et stratégie; la bataille d'Almanza fut sans doute uiu" bataille comnu' toutes les batailles. .Mais ce (pi'il va de curieux dans cette épo(]iu» où deu\ri\aux aus>i sedisputaient le tr(^ne, c'est le contraste (pieiirésente l'énergie d'alors avec la mollose d'aujourd'hui, contraste frappant de plus d'une manière. De cpioi s'agissail-il en elïet à cette épo(|ue ? lie savoirsiceserait unedynaslie française ou une dynastieautrichienne qui régniTait en Espagiu*, et si Charles II, un idiot, avait pu ou non favoriser par testament l'un des deux prétenilants plutiM que l'autre. Aujourd'hui il s'agit de savoir (au moins tout le monde parait le croire) si un vieux régime d'abus sécidniressern restauré, ou si l'Espagne entrera endii la dernière dans la voie commune des peuples civilisés. Ea (pu'stion semble donc présenter aujourd'hui iMie gra\ ité liien plus radicah* que la tpierelle de Philippe Vel de riirihidue, et |i(iurlant quelle différence d'énergie! (,)ui oserait ronipiirer les iléterminations vigoureuses, les dévouenuMits simples et tout liants de la guerre de successi(Mi, à la tiédeur el à l'inertie avec lesquelles l'Espagne se laisse mourir chaque jour '.' l'hilippe > .
SCR l'espagse. 145
contraint de lever le siège de Barcelonne par l'apparition delà flotte des alliés, se voit forcé de se retirer en Navarre ; son rival arrive jusqu'à Madrid; la Catalogne et l' Aragon étaient pour l'archiduc, chacuncroyait Philippe perdu; mais lui, confiant dans la loyauté des Castillans, vint remettre entre leurs mains le dépôt de sa couronne et jura de ne pas les abandonner. Alors ce peuple chevaleresque, que la générosité et le courage ne trouvaient jamais froid, fit d'héroïques efforts ; les moins riches vendaient leurs biens ou les engageaient : la cause était devenue nationale. Un pauvre curé de la Vieille-Castille se cotise avec ses paroissiens et parvient à former 120 livres qu'il envoie au roi. a Sire, » lui dit-il, «ce que nous pouvons vous offrir est bien peu de chose, mais nous vous prions de considérer qu'il reste encore dans le village cent vingt personnes qui, à défaut d'une somme plus forte, offrent à Votre Majesté leurs bras et leur vie. »
Le maréchal de Berwick, qui avait su ménager avec une grande prudence la petite armée qui faisait le dernier espoir de Philippe, ayant enfin repris l'offensive à Almanza, rejeta l'ennemi hors du royaume de Murcie et de Valence , et reprit une portion de la Catalogne, tandis que le duc d'Orléans prenait Lérida, et qu'un corps, détaché, sous les ordres du marquis de Bay, couvrait la frontière du côté du Portugal. Quelques mois avaient suffi pour ramener la fortune; mais il y avait alors conviction et dévouement, les vieux préjugés monarchiques et religieux subsistaient dans toute leur énergie. Aujourd'hui ce puissant mobile a plus d'à moitié disparu, sans que rien l'ait remplacé. L'Espagne répugne à marcher sous la bannière d'une foi aveugle, et ses yeux ne sont pas encore faits à supporter la lumière pénétrante de l'analyse; elle a la passion dans le sang et le doute dans l'esprit; et puis où est le chef qui a fait sa cause de la cause de l'Espagne"? Combien, depuis vingt ans, lui ont promis de la guérir qui n'ont fait qu'envenimer ses plaies? Aussi, quelque grands que soient ou paraissent être les intérêts en jeu, elle se sent fatiguée et ne combat plus que par un reste d'opiniâtreté et de point d'honneur ; mais elle n'a pas cette conscience de la force, cette certitude du succès qui donne la victoire. C'est le combat de deux agonisants.
Nous voici bien loin de la IFucria de Valence dont je voulai» vous parler. Mais, comme j'ai encore à revenir sur ce beau pays.
et que celte lettre est ilt'-jà bien longue, ce ji-ra jinur un autre jour.