LETTRE XIV
Madrid, ('• mars IS."
Voici bien longtemps que je ne vous parle que de politique ; et pourtant, si Madrid est, au dire di; tout le monde, la ville la moins originale d'Espagne, on peut ajouter de plus que la politique est ce <]u'it y a de moins original à Uadrid. La politique à Madrid, ainsi
toc LETTRES
que j'ai eu déjà plusieurs fois l'occiision de vous \c faire remarquer, est anglaise ou française ; anglaise, moins l'onortiie et la persévérance; française, moins la vi>acité et l'emportement. Enfin, ce sera tout ce que vous voudrez ; mais ce qu'il y a de très-certain, c'est qu'il n'y a rien au monde de moins national, de moins espagnol que cette politique, rien qui tienne ici moins de place, dont on s'occupe moins, rien qui puisse par conséquent doiuier moins l'idée de la physionomie de Madrid et de la manière dont la vie s'y passe. Si donc vous le voulez liien, nous ajournerons la très-grave question des biens nationaux dont je m'occupe en ce moment, cl nous nous bornerons pour aujourd'liui à courir ensemble les rues, les salons et les bals de celle bonne et pacifique capitale, où, malgré tant de raisons d'être triste, on conserve encore de la gaieté, et où le plaisir est la seule di>inité dont les temples ne soient pas déserts.
Il faut voir les Espagnols dans leur intérieur, dans leurs relations privées ; c'est là seulement qu'on peut rendre justice à leurs belles et nobles qualités; c'est là seulement qu'ils sont eux-mêmes; car, par ime lieureusc et singulière anomalie, les individus ici n'ont rien ressenti de la déleslablc iniluence qu'auraient dû exercer, depuis I)lus de deux cents ans, un gouvcnu'menl despotique, une administration pourrie et ce système d'espioiuiage en granil que mettait en ceu\re la iiolice de l'incpiisition. Tant de lléaux rassemblés auraient corrompu, chez tout autre peuple, le caractère national, et lui auraient inqiriiné les signes honteux de la servilité, lie la vénalité, de la délation; mais ici la trempe primitive était si solide, que les vieilles et chevaleresques qualités du cariiclère n'ont pas même été entamées. Seulement il s'est fait, pour ainsi dire, dans la moralité publique, une sorte de division movennanl laquelle tout ce qu'il y a de pire et de meilleur a pu, par une sorte de transaction tacite, coexister et coluibiter dans la même personne. Je vous dirai», •i l'expression ne devait paraltreaiïectée, de vous llgiirer une espèce de mur de séparation élevé au milieu du caractère, une sorte de moralité à C4)nq)artimenl et en partie double pour ainsi dire. Ainsi, pour sortir de ce jargon, le foncliomiaire |iublic, par exempli*, conrussioiinnire et vénal ; Ir jnKi>, qui vend son indidgence ou sa sévérité nu poids de l'or, sera très-nnturellenu'nt, dans ses relations privées, un homme trèn-sùr et Irès-délical, à (pii vous |)ourrez conlier votre lioiirse sanm oin|iter. On dirait (pie, par iMi juste retour, la corrup-
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tion morale, engendrée par le plus absurde des gouvernements, ne se tourne que contre lui. Il n'y a pas ici d'esprit public; tous les sentiments généreux sont éteints ou engourdis; la partie de l'âme qui regarde du côté des rapports généraux de l'homme est devenue l'asile de ce qu'il y a de plus mauvais ; c'est, comme on dit, la part du diable. Mais, en revanche, passez de l'autre côté de la muraille dont je vous parlais tout à l'heure, et vous serez charmé de tout ce que vous rencontrerez de noblesse, de simplicité, de bienveillance. Disons d'ailleurs qu'on trouve ici comme partout de ces caractères, «ntiers et tout d'une pièce, qui n'ont jamais trempé dans la boue par aucun côté; mais chez ceux-mèmes qui ont eu ce malheur, soyez sûr que le côté privé est resté bon en dépit de tout. La servante du malade imaginaire lui conseille, comme vous le savez, de s'arracher un œil afin que l'autre voie mieux ; eh bien ! on dirait vraiment que les Espagnols, en un certain sens, ont suivi le précepte, et que l'homme, chez eux, a profité de tout ce qu'a perdu le citoyen. Suivons-les donc chez eux, dans leur famille, afin d'apprendre à les estimer et à les aimer ; car voici bien longtemps que nous épluchons les misères de leur politique sans dire un mot de leurs qualités et de leurs vertus.
Une chose qu'apprécie bien vite l'étranger qui arrive à Madrid, c'est la manière dont on fait honneur aux lettres de recommandation. Nous passons en France pour très-polis; mais je vous assure que leur politesse vaut mieux que la nôtre. Je ne suis pas bien sûr qu'ils fassent la révérence aussi bien que nous, mais en revanche on trouverait difficilement chez nous cette infatigable complaisance que rien ne rebute. Une fois recommandé à un Espagnol, vous pouvez disposer de lui, de son temps, de sa personne, sans le fatiguer; il vous offre d'abord sa maison , il y a à cet égard une formule consacrée : La casa esta a la disposicton de uslcd, la maison est à votre disposition ; et ceci est plus qu'une formule , vous pouvez ensuite venir quand vous voudrez, vous serez toujours bien reçu ; et si, avec leur calme ordinaire, ils ne font pas de grands frais pour vous divertir, du moins vous pouvez être sûr de ne jamais être importun ni jamais traité comme tel.
Dans l'été, on ne se voit guère qu'au Prado; c'est là qu'on fait ses présentations et ses visites; la promenade au l'rado, le cigaro et les rafraîchissements glacés composent, avec les courses de tau-
reaui, tous les plaisirs de l'été ; mais en liiver, le l*rado n'est plus possible; car, malgré la lotilude, le froid de Sladridest quelque chose d'insupporlable. L'élé>ation du sol ( GOO mètres au-dessus du niveau de la mer; et le voisinage des montagnes donnent au froid une intensité particulière. Un soulfre plus à .Madrid avec quatre degrés qu'à Paris avec douze. Il souille du Guadarrama un air subtil et pénétrant qui vous entre dans la poitrine comme une pointe aigué, qui serre les tempes, irrite les lu'rfs; et si l'on n'a pas bien soin de s'envelopper dans son manteau et de se cou>rir la bouche avec un pli du pan rejeté sur l'épaule, on court risque d'attraper une maladie terrible, qu'on appelle ici jiulmonie, et (|ui vous envoie d'ordinaire dans l'autre monde en moins de deu\ ou trois jours. (Jiiel- (luefi'is, il est vrai, des journées ravissantes, lièdes, sereines, éclatantes de soleil viennent interrompre le règne de celte température glaciale; alors on se croirait au mois de mai; il semble que les bourgeons des arbres vont percer leur tunique ; ces jours-là. tout le monde sort , les gens du peuple se couchent le long des murs et sur les dalles des trottoirs, heureux de vivre, heureux de leur soleil, ce précieux ami, cet inestimable trésor qu'aucune révolution nt! pmnra leur ravir. (A-pciulant ces jours-là sont rares et dair-semés , et, à l'entrée de l'hiver, les ivunions du soir, les lerlulias viennent remiilncer le luilou désormais inhabitable du l'rado.
l lie leiialia de .Madrid ressemble beaucoui) à une soirée de Paris; la jilupart de ces réunions sont remplies par le chant et la danse, le concert ne précède point le bal comme chez nous, mais la danse et la musi(pie alternent et s'entremêlent. On danse la valse et la eonlredanse comme à Paris; on chante, comme à Paris, des air» italiens avec ganmies chromatiques, ou soi-disant telles; on joue, comme à Parus, des airs variés de M. tierz, sur le piano. Il faut Ajouter que toute celle musique de tn>isièmc ou quatrième ordre , étant un ptMi moins bien exécutée (pi'à Paris, devient par conM'-(pient encore un |teu plus eimuyeuse. Note/, d'ailleurs que les danuîs esimgnoles, (pii gagneraient tant à ccmserver leur costume si pittures(|ue, ne portent d.ins le monde (pu* lu costinue fran(,'ais, dont ellei n'entendent pas à beau('ou|) près aussi bien les ressources, et »ou« concevrez, que les Intului.i à la mode n'aient par elles-mènie» rien de bien attrayant. I ne parli( ularilé aggravante et bien digne de remarque, c'est que quelque temps que don- la soiré(!, et quelque
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forte que puisse être ia chaleur, on ne vous offrira pas même un verre d'eau. On dit ici proverbialement que les orateurs espagnols ont la faculté de parler six heures de suite, sans boire ni cracher; il paraît que le même éloge, légèrement modifié, est susceptible de s'appliquer aux danseurs. Vous pensez bien que ces habitudes, tout à fait antiques, paraissent de fort mauvais sel aux Parisiens nouvellement débarqués; mais les Espagnols s'en inquiètent fort peu, et ils s'amusent beaucoup dans leurs tertulias, grùce à la simplicité de leurs habitudes, à leur gaieté naturelle, et à cette bonne volonté de s'amuser qui n'existe plus chez nous et qui est universelle ici. Ainsi, pour vous donner un exemple de cette simplicité de mœurs , j'ai assisté plusieurs fois à un bal composé de personnes de la classe moyenne ; on dansait dans une grande salle toute nue ; des carreaux de terre cuite servaient de parquet ; les murs blanchis à la chaux se montraient aux yeux dans toute leur nudité, et le luminaire se composait d'une espèce de lustre garni de chandelles, qu'un domestique venait moucher dans l'intervalle des contredanses; les rafraîchissements, comme je vous ai dit ; et avec tout cela, vous trouviez là une réunion fort aimable et très-bien composée, qui s'amusait de tout son coeur, et où il n'y avait que moi , j'en suis sur, qui eût eu le temps de remarquer la modestie des accessoires.
Indépendamment de ces tertulias qui ont lieu d'ordinaire dans chaque maison une fois la semaine, il y a chez quelques personnes de petites réunions intimes de tous les soirs. C'est là qu'il faut tAcher de se faire admettre, quand on veut connaître toutes les ressources d'amabilité du caractère espagnol. On ne comprend pas, avec le peu de variété qu'offre la vie de Jladrid, comment sept ou huit personnes de connaissance trouvent moyen d'alimenter tous les soirs la conversation de saillies heureuses, de récits plaisants, et de cette éternelle bonne humeur ([ue rien ne peut abattre. Nous pouvons avoir beaucoup de choses à apprendre aux Espagnols ; en politique, en finance, en administration, ils ont tout à gagner avec nous ; mais que nous serions bien payés des emprunts qu'ils cherchent à nous faire, s'ils nous communiquaient en échange quelques étincelles de cette bonne et insouciante gaieté que nous ne connaissons plus! Apprenons-leur à faire leur ménage politique, et qu'ils nous appreniK-nt , eux, leur douce et facile manière d'entendre la vie. Dans ces réunions, la politesse est extrême, et même, en certaines choses, un peu cérémo-
nieusc. Ainsi toutes les informations el félicitations relatives à la santé, toutes très-longues, ne s'abrègent jamais et sont, après six mois, les mêmes que le premier jour ; mais, à ecla près, les manières sont d'une familiarité qui est charmante. 11 est d'usage que les dames cl lesjeunes personnes appellent lesjeunes gens par leur prénom tout court; ceuv-ci usent à leur égard delà même prérogative, et cette habitude, indifférente en apparence, répand sur les rapports de société je ne sais quoi de cordial et de fraternel qui satisfait et qui met à l'aise.
Du reste, le goût du plaisir, qui est universel ici , cherche mille prétextes pour se satisfaire. A ce peuple si simple dans ses liabiludes de ( haque jour , il faut de temps en temps des distractions, du spectacle, quelque chose qui le secoue; il lui faut des fêtes, n'importe à propos de quoi ; quel que soit le saint du jour, il est toujours bien re(;u. Aussi, dès qu'il y a un jirétexte quelcoiupie de fêle ou dcdivcrlisscment public, .Madrid, ordinairement si calme, si morne, prend un aspect de vie extraordinaire; les rues sont pleines et regorgent de monde , et l'on voit qu'il n'y a point pour eux de plus importante occupation que de se divertir. Ainsi, les derniers jours de décembre, consacrés ici comme partout aux cadeaux et aux visites, changent complélemeni l'aspect de IMadrid. Toute proportion gardée, l'agilatiiin qui règne à Paris à pareille époipie n'est pas comparable à celle de .Madrid. Tout le monde ici n ses étreimes, le plus pauvre jeûnera |>lulêt huit jours (jue de ne |>as se régaler ce jourli ; la place Mayor, larucd'.Mcala, toutes les boutiques de coutiseur» lonl res|iletidi>santes, et la profusiiui di^ fruits, de raisins, de sucreries fait, pendant huit j(Uirs , de .'Madrid une autre terre promise; nu milieu de toutes ces richesses étalées, les gens du peuple, les raleiteroH , hîs majus se |)romènenl lièrenient , leur maïuila à leur côté ; on dirait cpi'ils S(tnt les rois de la fête, et que l'univers n'a été créé que pour leurs menus plaisirs.
Il y a également dans le mois de janvier une soleiuiilé fort courue, c'est la fêle de san .\nton, le imtnui des muletiers. Co jour-lè, une messe solennelle est célébrée dans une église de la rue d'Ilorlnle/.n, dédiée nu saint; tous les muletiers, cochers, Aniers, revêtus de leurs beaux habits brtuis à parements el h festons jaunes et rougcx, nrrivent n l'église, montés sur leurs bêtes qui (Uit toutes lo queue ou In ( ritiière élégamment serrée pnr un beau cordon de laine rouge ;il!i passent derrière l'église el vont cliercher un pelil wc
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d'orge bénite qu'un piètre leur remet, et qui doit préserver les mules de toute mésaventure pendant l'année. Toute la journée, des boutiques ambulantes vendent par milliers ce qu'on appelle lospanecillos de san Anton, les petits pains de saint Anton, qui sont une pâtisserie particulière qu'on ne vend qu'à cette époque ; mais tout cela n'est rien auprès du carnaval.
Pour comprendre toute la ferveur avec laquelle on célèbre ici le carnaval, il faut savoir que jusqu'à la mort de Ferdinand les bals masqués étaient chose défendue à 3Iadrid. Sauf Cadix et Barcelonne, qui , en leur qualité de villes européennesplutôt qu'espagnoles, étaient aCTranchies de l'interdiction générale, la défense était commune à toute l'Espagne. Aussi peut-on difficilement se figurer l'ardeur avec laquelle on se livre ici à ce plaisir. Vous auriez cru, peut-être, en suivant dans les journaux le train des affaires d'Espagne , que le plaisir était banni de Madrid. On vous disait que la misère était grande, que le gouvernement ne payait pas ses employés depuis plusieurs mois; l'armée, cette brave année qui venait de sauver Bilbao, manquait de tout , et restait, faute de pain et de munitions, embourbée dans les neiges, sans pouvoir poursuivre sa victoire ; tout le monde a des parents ou des amis à l'armée, et chaque jour apporte d'ordinaire de funestes nouvelles aux familles. Eh bien! malgré tout, malgré la misère, malgré le malaise et l'inquiétude générale, ces mobiles imaginations du Midi se sont laissé emporter au tourbillon du plaisir et de la danse. Il y a eu des bals, cet hiver, à Madrid, pour tout le monde, depuis les bals brillants de la légation anglaise, réunion de l'élite de Madrid, où les moindres détails étaient ordonnés avec une prévoyance toute britannique, jusqu'au bal de la manola, bal du troisième étage, où l'orchestre se compose d'une guitare, l'illumination d'une mauvaise et crasseuse lampe de for, mais où, Dieu merci ! les belles traditions de la danse nationale sont conservées dans toute leur verve et tout leur brio. Les bals masqués publics et privés ont été innombrables, on dansait partout, il n'y avait pas de vieille grange dépenaillée, où l'on ne dansât, pourvu qu'eire fût un peu spacieuse. Mais le roi des bals de cet hiver, c'était le bal du théâtre dd Oriente. Ce théâtre, qui sera immense, est encore en construction ; mais plusieurs salles consacrées à la danse sont aclnîvées, et là, dans une spacieuse et magnifique enceinte, vous auriez pu voir réunie la population de Madrid prise à tous les degrés
de l'échelle sociale ; la marquise et la duchesse y coudoyaient la manola qui, cllcaussi, avait trouvé moyen de se procurer les 30réaux d'entrée [ 7 fr. 50 c. ). Toute cette fouie immense et bigarrée danviit depuis onze heures du soir jusqu'à neuf lieures du matin; et, chose bien remarquable, jamais le moindre désordre, le moindre scandale ne s'est produit au milieu des cinq ou six mille iicrsonnes qui composaient cette réunion mélangée. C'est un hommage qu'il faut rendre aux Espagnols : ils aiment passionnément le plaisir, mais le plaisir pour eux n'est jamais le désordre, et on ne voit pas chez eux l'équivalent de nos orgies de carnaval. Le plaisir est pour eux une allaire , ils y sacrifient tout, ils s'y préparent de longue main, mais en même temps ils y mettent le sérieux, la dignité, la funiialiilud de leur caractère. On s'amuse beaucoup à ces bals où leS femmes (lé|)loient sons le masque une ver^e de repartie et un génie d'intrigue étuurdissant. Sans doute, tout doit s'y passer connue ailleurs, et j'imagine volontiers que le diable n'y perd rien; mais enlin la forme, les convenances, le décorum, le bon goût sont sauvés, c'est ipielque chose.
C'est surtout dans les divertissements populaires que cette gaieté inoffensive mérite d'être signalée. Ainsi, dans les trois derniers jours du carnaval, tout .^ladrid était sur ])ied, les masques allaient par les rues, des bals a>aienl lieu en plein jour à lu place des Taureaux, on y dansait en pleiti air la Jota et /<■ Famlamjo: l'aul, notre intrépide et gracieux écuyrr du Cirque-Olympique, menait des cavalcades par les rues, ri cntrainnit sur ses pas, par la nouveauté du spectacle, tout ce peuplt! pour qui tout est nouveau, et qui s'amuse de tout, ronmie un enfant; et |iendatit trois jours, pus imc rixe, pas une querelle, |ias un scandale ipu>lciuupie. On voit bien t|U(> le levain des ré\olnti<>ns n'a |>as fermenlé par-là; on aime ici le plaisir sinréremenl rt jiour lui-même, c'est quelque chose de parjlique et il'iiini.ible, on rit>n ne rappelle les efforts enragés de l'ennui ipii veut M' fuir lui-tnéine, ni les joies féroces d'iMie imagination blasée qui ne p,ir\ient à s'oublii-r ipi'a force d'excès.
Je ne vi-ux pas Unir sans vous parler de deux cérémonies parliculirrcs dont |HTsonne n'a |iu m'expliipier l'origine, et (|iii seraient rertainenienl dr nature à foinnir à M. .'Mérimée le tevie de (pielquekun» de ses récits dramatiquis qii il i-nlend si bien.
Youi uvrz que feu I). Juiin , le 1>. Juan de Mo/art, de .Moliùr*
et de Byron, est Espagnol d'origine. Il paraît qu'on se souvient encore de lui dans sa patrie ; car le jour du mardi-gras, le convive de pierre, D. Juan, vôtu de blanc de la tête aux pieds, couvert de l'ancien manteau espagnol , la toque à plumes sur la tête , D. Juan , les mains jointes , agenouillé sur un coussin blanc , a été porté processionnellement sur les épaules de quatre hommes, autour de la place des Taureaux , et a traversé , toujours sur son brancard , la vaste promenade du Prado. Il paraît que le vieux pécheur n'a point encore épuisé la coupe de la pénitence , et qu'il doit encore cette expiation posthume à l'inelTaçable scandale de sa vie.
La seconde cérémonie , plus bizarre et moins intelligible encore que la précédente, a lieu le mercredi des Cendres. Un homme vêtu de noir, étendu sur le dos, les pieds attachés, faisant le mort, est porté sur une civière. Il tient entre ses mains jointes une sardine : derrière lui viennent des porteurs de cierges, et je ne sais combien d'officiants marchent devant et derrière le convoi , en marmottant les prières des morts. La procession s'achemine avec grandesolennité vers le canal qui se trouve à une demi-lieue de Madrid. Là le cortège s'arrête; le mort ressuscite, et on passe l'après-midi à boire et à se réjouir. Cela s'appelle : Enterrar la sardina , enterrer la sardine. J'ai demandé l'origine de cette coutume ; on m'a dit que c'était l'usage ; j'ai demandé pourquoi , et l'on m'a répondu : Parce que. Vous sentez bien que je n'ai rien à ajouter à une explication aussi péremptoire; je me borne donc à vous la transmettre, à vous, ainsi qu'à ceux de nos ingénieux romanciers qui voudraient greffer sur ce sujet tout populaire quelque légende bien noire et bien diabolique.
M.ndrid, 17 mars 183'
Vers le milieu duxvi* siècle, Madrid n'était guère, dit-on, qu'une espèce de bicoque, située au milieu des bois dont alors la Castillc était couverte; c'était un rendez-vous de chasse, où les seigneurs de la cour aimaient quelquefois à se reposer. Le développement
exceptionnel de la monarchie espagnole, si longtemps contrarié par les Maures, n'avait point permis d'assigner encore au royaume un centre fixe; il n'y avait gui^re de résidence royale permanente, de capitale enfin, dans le sens moderne de ce mot. Tant que les musulmans dominèrent ou seulement demeurèrent en Espagne, ce pays, divisé en plusieurs royaumes, ne put avoir de centre unique; la résidence des rois se déplaçait suivant les événements de la guerre. Lors de la réunion , sous les souverains catholiques , des royaiimes de Castille et d'Arragon, la cour parut fixer i)Our toujours son séjour a Tolède; mais Charles-Quint . qui leur succéda , résida peu en Espagne, comme on sait, en sorte que la question n'était pas encore irréxocablement jugée, lorsque Philippe II monta sur le Irône. Le nou\eau monarque \enait chasser queliiucfois du ct\té de >Iadrid; il s'y plut, il y rc\int plus souvent, puis il agrandit et enilicllit ce séjour; puis enfin il y fixa sa résidence; depuis lors, ses successeurs nont point réformé son choix , et Madrid est demeurée la capitale de l'Espagne. Du reste, rien qu'à considérercelle singulière capitale, il est facile de \oir qu'elle est fille d'un caprice royal ; <ar, certes, jamais l'instinct populaire, non plus que le coup d'œil prévoyant du génie, n'eût choisi un site aussi ingrat, aussi dépourvu de toute ressource d'agrandissement.
La plupart des capitales de rEur(q)e ont eu des origines obscures, enfoncées dans lanuil dcslenq)s. l'ne situation heureuse, attirant peu il |)eu dans letu' sein de nombreuses populalions , le hasard des conjonctures polit icpies, la fondation de ipu-lques élablissemenls s(ientifi(iues, le plus s(ui\enl toutes ces circonstances réunies finirent jiiir h-ur assurer sur le reste du pays uiu' suprénialie réelle dont elles >.e trouxèreiit en possession . axant même tpi'on s'a\isi\l d'examiner leurs titres, (l'est là l'histoire de Paris, de Londres, de Vieruie.de Naples. (Jiiant à Home, sa |tuissance datait de plus loin. Berlin seul et Saint-Pétersbourg font exc<'ptioii à la règle ; mais ces deux ( a|iilale5, fondées |iar deux grands honunes au milieu de deux empires nou\eaux, se trouxèrent moins conlemporaines del'a^éneinent politicjue des deux nations, au déxelopiiement desipii-lles elles devaient présider; elles furent, nu même titre que la Prusse ri que la HuMie. un témoignage édulant de ce privilège que dispensu le Kéiiie de l'épreuve des siècles.
Ilalheureuscmenl pour l'Espagne, ce ne fut point à la clair-
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voyance du génie qu'échut en partage le soin de choisir sa métropole, mais à un monarque sombre, égoïste, beaucoup plus préoccupé de la satisfaction de ses caprices que de la gloire de son pays. Aussi, plus on considère Madrid, sa situation, ses ressources, plus on doit être convaincu, ce me semble, de l'inHuence fâcheuse que ce choix malencontreux a dû exercer sur la nation espagnole.
En France, Taction continue et persévérante de la royauté avait de longue main préparé l'unité de la nation ; la féodalité s'absorba peu à peu dans la couronne, et la domination absolue, réalisée par Louis XIV, avait ouvert la marche à la centralisation de la convention et de l'empire. Paris, siège de la royauté, du parlement, de la Sorbonne, des écoles, des sciences, de la littérature, du luxe, de la mode, du goût, eijt pu, à la rigueur, n'être que la moitié de tout cela, que la France, pétrie par les mains de l'ancienne royauté, aurait encore, on peut le croire, abouti dans tous les cas à cette unité vigoureuse qui est sa force et sa gloire. Mais l'Espagne, rien ne l'y préparait ;et quand une élection tardive fit sortir sa capitale du néant, ce choix, qui eût pu corriger, jusqu'à un certain point, le vice de son histoire et de son éducation, sembla, par une fatalité déplorable, fait tout exprès pour laisser se développer en toute liberté les germes de faiblesse et de division que recelait la malheureuse Espagne. Divisée entre plusieurs races différentes, isolées les unes des autres par de nombreuses chaînes de montagnes, par leur génie sédentaire, par leur peu de besoins, par la richesse d'un sol qui peut tout produire, si l'Espagne se fût trouvée dotée par le génie de ses sou- \erains d'une capitale heureusement située pour le commerce, qui eût appelé à elle la richesse, les lumières, toute l'énergie vitale des provinces, pour la leur renvoyer accrue , augmentée, empreinte surtout de ce sceau d'unité qu'une capitale seule peut imprimer, peut-être ce seul fait eût-il sulïi à modifier de la manière la plus heureuse le génie des races espagnoles, et à vaincre quelques-uns des obstacles que la configuration du sol et les antécédents historiques semblent opposer à la fusion et à l'homogénéité des diverses parties du royaume. 3Iais, située au milieu des plaines nues et dépouillées de la Castille, loin de tout grand cours d'eau, au centre des populations les plus indolentes peut-être de la Péninsule, Madrid n'a pu acquérir ni la richesse commerciale, ni l'activité et l'influence qui viennent à la suite. D'une autre part, les universités ce-
K'brosd'Alcala, de Snlamanquc appelaient hors de son sein la jeunesse espagnole, avide des lumières de renseignement: en sorte que, privée des ressources du commerce et de celles du sa\ oir , Madrid n'eut, pour établir sa prépondérance, que le très-insulVis;uil privilège de servir de résidence à la cour et au monarque. C'est si bien là son privilège caractéristique, qu'encore aujourd'hui, quand les Madrilègnes parlent de leur ville, ils ne disent guère : cette ville ou celte capitale, mais bien : cette cour (estacorte). Encore est-il à remarquer que, depuis Philippe Y, la France ayant toujours donné le ton à la cour d'Espagne, >ladrid n'a pas même pu dcM-iiir le foyer des arts de lu\e et de la fabrication des objets de goût, privilège ordinaire des capitales. Ainsi tnut semble s'être réuni pour arracher à Madrid les seules influences qu'elle eût \ni exercer sur les pro>inccs, et cela expli(pie ou aide à e\i>li(pier pourquoi, en Kspagne, le moux'ment |)art toujoursdela circonlérence, pourcpioi les pro\inces font tout, prennent toujours l'iniliali>e, et pourquoi .Madrid ne fait guère (jue dire amen i\ tout ce qu'elles ont résolu, ("est qu'en effet les pro^inces, aussi bien que les indiNidus, n'aiment à reconiiallre de suprématie que celle qui est justiliée par des litres elleclifs. Or, où est, s'il \ous plait, la supériorité de Madrid'.' Est-ce dans «on commerce"? Mais elle n'en fait aucun. Dans ses écoles"? Mais personne ne sait seulement si elle en possède. Dans ses théAtres? Mais IJanelontu', (ladiv et d'autres Nilles encore n'ont rien h lui entier sous ce ra|)port. Klle est le siège du gouNeriteiuenl, soit ; mai» que demain il plaise au gouvernement de changer de résidence, et .Madrid n'est plus rien. :>ladriil n'a donc pas de fone qui lui soit propre el par<Mi elle puisse j\istilier ses prétentions. .Vussi lo provinces ne s'elTaroiu'hent-elles guère île celte su|)ériorilé factice. Madrid leur envoie des capitaines-généraux ; elles les gardent, el. quand elles veulent se révolter, elles les mettent à l'avant-garde de leurs rangs. Dans toutes circonstances graves, elles >'administrenl, se réKlcinentenl elles-uièmes, font ello-mèmes leurs atTnires, f( elles obéissent ensuite à .Ma<lrid (|uand elles ont de la bonne volonté de reste, il faut remarquer aussi ipiVn cas d'invasion, c'est prevjue toujours .Madi i<l qui cède d"nbord ; et rela, par In rniiwui loiile simple qu"il n'y a poiul 1^ de grands intérêts d'nucini genre à défendre. I.a classe |irépondèranle h Madrid, c'est la classe des employé», qui, par tout jwijs. sont toujours d'un tempérament
très-pacifique. Je le répète : cette faiblesse intrinsèque et presque irrémédiable de la capitale doit entrer certainement pour beaucoup dans la tendance qu'éprouvent les provinces à s'isoler ; c'est un prétexte et une justification toute trouvée pour le fédéralisme.
Mais laissons un peu de côté les considérations politiques, si vous le voiliez bien ; entrons dans Madrid, étudions un peu son aspect, sa physionomie ; les détails précisent les idées, et mettent quelquefois sur la trace d'indications instructives.
Madrid est située dans de vastes plaines que les montagnes de Guadarrama bornent au nord, et qui n'ont, de tout autre côté, que l'horison pour limite. Eu arrivant du côté de l'Arragon, la Castille fait suite, sans interruption, à la triste nudité de cette province. Ce n'est pas que le terrain ne soit extrêmement fertile ; il produit presque sans culture ; mais les paysans ont ici une vieille Jiaine pour les arbres, qui fait que, hormis deux ou trois bouquets d'oliviers, on n'en compterait peut-être pas six depuis la frontière de France. Enfin on arrive à 5îadrid, qui se trouve là on ne sait trop pourquoi, car rien n'indique qu'il ait pu y avoir un motif raisonnable d'établir une ville, et une capitale encore, au milieu de ces plaines poudreuses et dégarnies. Il faut dire néanmoins qu'autrefois Madrid était au milieu des bois ; mais c'est là de l'histoire s'il en fut jamais ; l'antipathie des paysans, qui regardent les arbres comme des réceptacles d'oiseaux et d'animaux mangeurs de grains, n'en a pas laissé un seul sur pied. On entre à Madrid par une porte fort belle, la porte d'Alcala, bûtie par Charles lîî, ainsi que presque fous les monuments importants de Madrid. Cette entrée est belle et imposante ; la rue d'Alcala, vaste et magnifique rue, bordée de beaux hôtels, de beaux cafés, de beaux édifices publics, vous conduit jusqu'à la Puerta ciel Sol, dont le nom figure, comme moyen de couleur locale, dans tous les romans qu'on fait en France sur l'Espagne et sur Madrid. Le fait est que la Paeria ciel Sol est un endroit fort curieux à examiner. C'est une place longue, située devant l'hôk'l des postes, et coupée en carrefour par quatre des rues les plus populeuses et les plus importantes de la ville. Sur la place est une fontaine ; et un vaste cadran, placé au pignon d'une église et éclairé le soir, indique l'heure aux nombreux habitués de l'endroit, car j'oubliais de vous dire qu'il y a toujours foule. Qu'y fail-on? rien ; on cause, on flâne, ou se dit les nouvelles qu'on sait et même celles
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•inon ne sait pas; enfin c'est la bourse des oisifs cl dos badauds de Madrid. C'est, d'ailleurs, le quartier par excellence; s'il se fait une émeute , tenez-vous pour certain qu'elle commencera à la l'uerla del Sol; s'il parait une Gazette extraordinaire, c'est là qu'on la crie d'abord ; c'est, aux boutiques et au jardin près, le Palais-Koyal de Madrid. Aussi l'étranger n'a qu'à rester là deux heures, il aura vu tout Madrid en abréjjé; il y verra passer le pri^tre i-n manteau noir, coilTé d'un tîrand bateau qui n'a ni un pouce ni nue ligne de moins que celui de feu Basile, sur lequel il est exactement copié. Il y Norra, le malin à la bonne heure, des barbiers en plein \ent, faire le poil aux gens du peuple; le soir, il verra passer tout Madrid se rendant au Prado, qui mérile à lui seul toute ime digression. Le l'rudo, c'est le salon de réunion de toute la société de Madrid. Comme, l'été, on ne sort guère pendant la chaleur du jour, on est con\enu de se rendre \isite le soir, au l'rado : on s'y promène, on s'y salue, on s'y présente ses amis, on y cause, on y fume, et vous y verrez, par parenthèse, ce que vous ne verrez pas dans un autre pays, Vaguador ( porteur d'eau ) et le colesero [ cocher lie voiture) arrêter le premier ministre, ou le grand d'Espagne qui l)asse, pour allumer son cigare au sien. Belle et spacieuse prcmienade, entourée de beaux ormes, le Prado est le rendez-vous de toute la belle société de .Madrid, et c'est vraiment un spectacle charmant que celui des gracieuses loiieltes espagnoles et des \isages ]ilus gracieux encore qui s'abritent à moitié derrière la mantille de blonde. Ici il faut que la Irance bai>se pa\illon ; elle a, je n'en doute pas, iH-aucoup pins de poliliiiues expérimentés que l'Kspagne ; mais s;ins blesser le moins du monde nos aimables compati ioles, on peut dire en toute vérité qu'on rencontre au Prado plus de femmes jolies et même lu-Iles en un qiiiirt d heure qu'aux luileries pendant huit jours. Je ne >eux |>as dire qu'on lroii\erail (oiijoursau Prado 1.1 mise de lion goût, la démarche élégante et les manières gracieuses des parisiennes; mois des yeux d'un éclat, des clie\eu\ d'un noir, «les \isnges d'une fraîcheur et des formes tl'une richesse à faire extasier un peintre.
Plusieurs quartiers de .Madrid sont consiriiils n>ec nn certain luxe; les rues d'Alcala, d'Alocha, de la .Montera, de San-Bernardo. dr Tolède, In rue Mii)or, ne seraient point dépincées, même n Paris, roui cela porte un air moderne et seigneurial qui plaituil
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davantage si quelque vieux monument bien vénérable venait rompre de temps en temps la monotonie de l'aspect. Deux choses manquent surtout à Madrid, les souvenirs et le mouvement des affaires ; ni le passé ni le présent ne s'y montrent assez ; on croirait qu'il n'y a que des ducs et des marquis dans la ville. Le fait est qu'il y en a beaucoup; mais il y a surtout des employés, des fonctionnaires grands et petits ; ils sont là chez eux, dans leur domaine, et le reste de la population n'est occupé qu'à les servir et à les nourrir. Le commerce d'échange est nul, et le commerce de consommation est fait presque tout entier ou par des étrangers ou des habitants des provinces. Ainsi, parmi les tailleurs, les perruquiers, les parfumeurs, les quincailliers, on trouve beaucoup de Français; mais il y a plusieurs petits commerces fort curieux et propres à Madrid , dont il faut que je vous parle. Par exemple, les Valenciens tressent les nattes qui servent de tapis chez les personnes aisées; il y en a de très-joliment faites et où la paille coloriée, mêlée à la paille écrue, forme de jolis dessins. Il y a encore le commerce des salades, qui est très-considérable et qui se fait tout entier par les Asturiens et les Gallegos ou Galiciens. Comme la salade joue ici un grand rôle dans les repas, et particulièrement dans les soupers, les Asturiens viennent acheter ou louer aux environs de la ville des terrains qu'ils plantent de salades , et on dit qu'ils font de très-bonnes affaires. Je vous prie de remarquer, en passant, que le Castillan se fait servir ou se laisse servir, et ne se môle de rien. Mais la plus intéressante et la plus considérable de toutes ces grandes industries, c'est la vente de l'eau.
Comment, la vente de l'eau! 3Liis le 3Ianzanarès, qu'en faitesvous? va-t-on dire; ce célèbre Manzanarès, d'une rive à l'autre duquel D. Juan allumait son cigare à celui du diable , à la grande stupéfaction des passants? D'abord vous saurez que le IMnnzanarès est un mauvais ruisseau que les pluies font déborder, mais qui, en temps ordinaire, se traîne, divisé en deux ou trois filets Irèsmaigres, sur un fond de galet. Le Manzanarès est situé hors de Madrid, fort au-dessous du niveau de la ville ; et s'il ne baignait le pied de quelques platanes, qui, grâce à l'humidité, sont devenus très-beaux et console.'it un peu la vue, le Manzanarès ne servirait pas beaucoup plus à l'agrément et à la commodité de Madrid qu'à son commerce d'exportation. Toujours csl-il que ce n'est pas du Manzanarès (pio
IVau >icnt à Madrid. Il y a dans chaque quartier des fontaines dont l'eau vient, m'a-t-on dit. des nioiilagiies de Guadarrama, et qui sert aux besoins des Imbilanls; mais encore faut-il aller prendre l'eau et la porter dans les maisons. La dignité castillane a encore abandonné ce travail vulgaire aux compatriotes des Asiuries et de la Galice. Ces deux provinces ont, en général, le privilège de fournir des domestiques à tout le reste de l'Espagne, et môme, dit-on. nu Portugal. 3Iais arrivons à nos aguailores.
Les fontaines sont assez nombreuses dans ^ladrid. mais elles ne coulent pas abondamment. Il y a des dauphins de marbre et des tortues de bronze qui font semblant de vomir l'eau à gros bouillons. mais qui. en réalité, se contentent de la pleurer goutte à goutte, ilans le bassin qu'ils devraient inonder. Les aguadures sont assis tout autour du bassin, armés de petits barils de la contenance de deux seaux environ, et, à l'aide d'un tuyau de bois ou de fer-blanc, ils recueillent les larmes du dauphin, qu'ils font arriver jusqu'à leur baril; chacun se succède à tour de r61e, car il n'y a pas place à la fois pour tout le moiule, et ensuite on va porter l'eau dans les maisons. Il n'y a pas à !\ladrid de branche de commerce qui soit < omporable n celle-là par son iniporlance. La charge d'ai/utulor e>l rtmcédée par le currégidur, à peu près comme chez nous une charge ilagent de change; il faut, pour l'obtenir, lUie rép>ilalion de probité intacltî.el. je crois aussi. queUiues onces d'or ;car une personne à qui je dois quelques-uns de ces renseignenients me disait que souvent un (ialleg ■ se niellait domestique etécoiuunisail jiour acheter une place à la fontaine. Lue fois propriétaire de la place et de son numéro, on peut la vendre, In transmettre, la louer; et comme le métier ol rude el fatigant, il arrive quelquefois qu'un agundor. après deux ou trois ans de siîrvice , s'associe son beau-frère, son cousin ou son ami, el ils font aiternativemenl le service pendant un an, l'un porte l'eau pendant ipie l'aulre est retourné nu pays voir >a femme ; uu bout de l'année, il va prendre la place du cousin, qui revient à son tour dans les Asiuries, absolument comme Gaslor et l'olliix, qui passaient chacun et louriitoursix mois sur laterre etsii mois dans les enfers. Ouand ils oui fait le métier ipielques années, il» cèdent leur charge, vendent leur clientèle et s'en vont chez eui il In tète de quelquei milliers de francs, avec, hv'tpiels ils nchèlenl •iiHsil.'l un |ielit coin de terre i|u'ils font valoir, (itunnie un baril est
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IiHig à s'emplir, et que la journée est courte, u:i d'eux, que les autres indemnisent, passe la nuit à surveiller le remplissajjc des tonneaux. Ils vivent ensemble et couchent par chambrées de quatre ou cinq ; par chaque chambrée, il y a un chef chargé de maintenir le bon ordre, de surveiller les mœurs et d'apaiser les disputes, et il parait que son autorité est d'ordinaire respectée. Mais leur organisation ne s'arrête pas là. Ceux qui sont nés dans le même canton se réunissent et forment ce qu'ils appellent un consejo ou conseil ; ceux du consejo se soutiennent volontiers entre eux et vont s'amuser ensemble le dimanche. Mais là commencent à se montrer les lacunes de leur constitution ; les différents consejos se prennent quelquefois de dispute. Alors on se bat, elles bfttons se mettent de la partie. Mais ces légers et rares désordres, fruit d'un esprit de corps poussé trop loin, ne doivent point altérer la bonne opinion que mérite de tout point le respectable corps des aguadores. Il y a presque sur toutes ces figures asturiennes une expression de dignité franche et de bon sens populaire qui ferait croire que Cervantes s'est trompé, et que Sancho Pança devait être originaire des Asturies ou de la Galice. Leur probité est réputée, et leur discrétion bien connue leur a mérité plus d'une fois l'honneur d'être les messagers des aimables Rosine qui aujourd'hui, comme du temps de Barlholo, ont quelquefois besoin de se soustraire à la tyrannie d'un tuteur.
Vous le voyez, tout se compense dans le monde ; Madrid n'a pas d'aqueducs, l'eau y est rare et chère; mais en revanche celte disette attire dans ses murs une population originale, intéressante, qui conserve avec une rare fidélité le type ancien de la race gothique en Espagne. Si Madrid s'en plaignait, le voyageur, lui, doit trouver la compensation plus que suffisante.