‹ Lettres sur l'EspagneChapitre 12 sur 19 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

Ll BOCnCEOlSIE COHSTlTtTIO.^:(ELLE EU ESPACHE.

Cadix, 12 septembre 1837.

En cherchant à analyser la situation actuelle de l'Espagne , je m'efforcerai de laisser , autant que possible , les noms propres de côté. A l'heure qu'il est, les récriminations ont peu d'intérêt, et il importe moins de savoir qui a fait le ma! que d'en connaître la gravité et d'en chercher le remède.

Je vous faisais remarquer, dans ma précédente lettre, que l'ascendant progressif du parti exalté avait eu pour résultat de rejeter en dehors du gouvernement et de sa cause les deux classes qui se trouvaient, par le fait, dépositaires de presque toute la richesse territoriale de l'Espagne. L'élimination de ces deux classes, dont l'une, le clergé, s'est trouvée plus particulièrement en butte aux attaques et aux rigueurs du pouvoir, a laissé le champ complètement libre aux espérances de la bourgeoisie qui est aujourd'hui dominante, qui depuis un an dirige tout, et qui depuis beaucoup plus longtemps exerçait déjà une influence, irrégulière il est vrai, mais décisive. Il vaut donc la peine de nous arrêter un instant à étudier cet élément tout nouveau dans l'histoire d'Espagne, et qui vient de faire pour la première fois son entrée sur la scène politique.

La bourgeoisie espagnole n'est pas, comme la nôtre, celte classe

innombrable qui sélciid depuis rouvrier récemment établi jusquau pairde France roturier, et qui forme, tant par sa masse que par le libre accès qu'elle ou^re toujours aux classes inférieures, le fond même et rétofTcde la nation. Soumise longtemps comme tout le reste au despotisme royal, ne possédant ni leslumièresni les richessesdu haut clergé, ui surtout son crédit sur les masses, la bourgeoisie espagnole, en admettant qu'elle doive un jour marcher sur les traces de la nôtre, n'est encore (lu'au début de sa carrière; c'est encore une classe isolée (jui doit compter comme classe, mais qui n'est point en état aujourd'hui d'absorber ou desupi>lanler toutes les autres. Depuis trente ans, depuis >ingt surtout, la bourgeoisie s'est donné beaucoup de mouvement; c'est elle qui a fait la révolution de lS-20, c'est elle qui vient de jouer encore un rôle plus important que brillant dans les événements de ces dernières années. Pourquoi sa première tentative révolutiiuuiaire a-l-elle trouvé si peu d'appui dans le pays, pounpioi la seconde vient-elle de plonger l'Espagne dans un inexprimable désordre'? En dehors de l'influence accidentelle des événements, nous en trouverons la cause dans la constitution mémo de la bourgeoisie. Elle ne possède, nous l'avons vu, ni la popularité, ni la richesse tpie possédait le clergé ; elle n'a vécu jusqu'ici que du commerce et des emplois publics. Or l'opinion en l'Espagne a été longtemps défavorable au commerce : l'ancien jioint d'honneur castillan était sévère pour les pratiques de l'habileté conuncrciale, et rj)mme me le dirait dernièri'ment une vieille fenune, à Elclie, dans le royaume de Valence: Klhimor drun commcrciantr es nias drlicado qur no ri itr uiin iltinrrlln : l'honneur d'im comnuTçant est ]ilus fragile que celui d'inu- vierge, l.e ntdile (pii faisait le commerce encourait la déchéance; nu>isi les gentilshommes ruinés |>référaientils entrer en ser>ice comme domestiques, conformément i\ un vieil adnge (|ui dit <pie, dans la domesticité, la noblesse sommeille, mais que dans le commerce elle péril, (les anathèmes portés par l'opinion sur une classe sudisent le plus souvent, on le sait, ii engendrer \v» vicesqu'ils condamnent. Si vous met le/:, en outre, enlign»;derompl«» In pratique imiverselle de In contrebaiule par les négociants, le coup porté nu conunerce r>t|iagn(d par rén)anci|>alion île l'Amérique, «-l la subslilulion des fraudes de détail et de la méliance i) l'espril de?t grandes aiïaires, >oU'*conce\re7. cpie la classe, d'ailleurs peu iu>mbrense , de» négocianlï n'est point en étui d'aspirer aujourd'hui 6

sru i.'espagne. 163

aucune suprématie morale ou politique. Qu'il se trouve parmi les commerçants espagnols des hommes distingués sous tous les rapports, c'est ce que personne ne contestera ; mais je parle d'une classe et non de quelques exceptions.

Quant à la classe des employés, sa situation morale est moins favorable encore. Grâces aux antiques abus du système de gouvernement, à l'absence de contrôle réel, au mauvais exemple depuis si limgtemps donné d'en haut, les emplois publics sont aujourd'hui le réceptacle de toutes les corruptions. Je ne veux pas vous parler ici de la justice pour laquelle je réserve un chapitre à part; mais, par exemple, il est public qu'un bon tiers des impôts s'égare en route et n'arrive jamais dans les caisses de l'État ; que, dans le trajet qui sépare le trésor de la destination définitive des espèces, une autre portion s'égare encore; que, par exemple, on n'a pas vu une fois, mais vingt, les contadores, ou payeurs de l'armée, recevoir trois mois de solde pour les troupes, se faire donner reçu des trois mois, en verser un et empocher le reste, laissant encore le soldat très-heureux d'avoir reçu quelque chose. Quelques exemples faits à propos par M. de Toreno, pendant le cours de son administration Dnan-. cière, firent hausser, m'a-t-on assuré, le revenu de vingt-cinq millions de réaux; et l'opinion à ce sujet est telle, qu'une personne, qui, depuis longtemps, s'occupe par état des finances d'Espagne m'a dit être convaincue que, sans rien changer à l'assiette des impôts, un contrôle sévèrement exercé ferait élever la recette annuelle de trois cents millions de réaux. Il faut ajouter qu'aujourd'hui les employés n'étant point payés depuis longtemps se paient parleurs propres mai ns et ne balancent pas, pour gagner une piastre, à en faire perdre quarante à l'État ; que les douaniers vous font à chaque pas leurs offres pour la contrebande dont les gardes-côtes ont usurpé le monopole sur presque tout le littoral.

Chaque employé se trouvant ainsi dans sa sphère une espèce de despote au petit pied, vous ne vous étonnerez pas si les emplois sont recherchés avec fureur. Dans tous les pays du monde, je crois, on aime les places; mais chez nous, par exemple, mille autres voies plus fructueuses étant ouvertes à l'activité des classes instruites, ceux-là seuls se dirigent vers les emplois (pie des études ou une vocation spéciale y appellent. En Espagne, l'ambition de tout homme qui sait quatre mots de mauvais latin, c'est d'être employédii gouvernement;

aussi voyez-vous arriver des provinces à Madrid des volées de candidats que vientn a buscar un desiitio, qui viennent cherclier un emploi. L'argent, les protections [los onpenos] sontmis en jeu pour en obtenir, et le préjugea cet égard est tel que, lliiver dernier, un très-riche cordonnier de Madrid, fort au-dessus , par sa fortune, d'être obligé de recourir aux emplois pour ses enfants, arriva triomphant ciiez une de ses pratiques, disant qu'il était le phis heureux des hommes, qu'il venait d'obtenir, pour son liis, la permission de porter l' uniforme d'emplové de la loterie. L'uniforme sans les appointements ! qu'eùt-ce été si l'honneur et le proQt eussent marché de front "?

A ces deux classes, les commerçants et les employés, il faut joindre les avocats dont les aptitudes et les tendances sont connues, les gens de justice, sur lesquels je ne puis glisser aussi rapidement, et (|ui exigent une mention spéciale; et vous aurez une idée de ce qu'il faut entendre par ce mot : la bourgeoisie espagnole. Tous ces hommes ont embrassé ou ont dû embrasser le parti de la reine. L'ancien système ne leur avait point laissé de place; ils espéraient s'en faire une dans le nouveau. A leur télc marchaient quelques hommes distingués qui s'étaient fait, sans doute, illusion sur la force réelle de ce purli, et (jui jireruiient leurs espérances pour des réalités. A^ec eux manhaient aussi, et aux premiers rangs, les émigrés rentrés (|tii a>aicnl peut-être appris à connaître la France et l'Angleterre, niais(pii, à leur rctmn', axaient bien certainement oublié l'Kspagne.

On se rappelle combien fut désappoinléc l'opposition française, écho de la bourgeoisie espagnole , lorsque , |ieu ajirès la mort de Ferdinand, M. '/,éa Uernuide/. prononça le mol célèbre de iliKpolistn» éclairé. Il faut recomiaitre qu'avec l'opinion répandue en France et en Angleterre ce système n'était jias possible; mais, h vrai dire, c'était là le plus grand idistncle. Si M. /éaeiU frappé, dès l'origim', sur l'insurreclion des coups vigoureux , le gouvernement était maître de sa marche et ne se voyait pas forcé de tenter en trois ans l'd'uxre de cinquante aimées. Le granil reproche à faireàl'adminislralion de M. /éa, h celle de .M. ^larliner. de la Hosa et h celles qui l'ont suivie, c'est toujours de n'avoir |>as su se rendre maître de tout, l'ii se rendant maiire de la guerre ci> Ile. .^lais l'intunisanie mililoire du gouvernement fournil beau jeu à lu buur-

siu l'espagne. 165

geoisie impatiente, qui, au lieu de faire corps avec le gouvernement et de suspendre ses prétentions jusqu'à l'issue de la guerre, se mit à profiter de la faiblesse du pouvoir, à le battre en brèche, et se prévalut des avantages des carlistes pour placer le pouvoir entre la double artillerie de l'insurrection navarroise et d'une guerre intérieure de discours dans les cortès et d'émeutes dans la rue. Quelques actes du ministère Martinez de la Rosa montrent clairement à quels moyens les impatients avaient recours, et en même temps quelle illusion le pouvoir se faisait sur la force réelle du mouvement. Au printemps de 1834, le choléra, qui sévissait alors à Madrid, fournit aux sociétés secrètes le prétexte d'une émeute contre les moines; l'émeute eut son cours, et le gouvernement, prévenu quarante-huit heures à l'avance, se contenta de faire assister la garnison, l'arme au bras, au massacre des moines ; il en périt une quarantaine ; le lendemain, une exhortation à la concorde parut dans la Gazette officielle; des désordres de la veille, pas un mot. N'est-il pas évident que le gouvernement craignait de se compromettre vis-àvis d'un parti dont il s'exagérait la force, et qu'il espérait désarmer parce pieux holocauste?

Le 18 janvier suivant, sur le bruit d'une réaction antilibérale que devait tenter Llauder, M. Cardero, simple lieutenant, s'empare de l'hôtel des postes, avec quelques centaines d'hommes, tue le capitaine-général Canterac, et soutient un siège de deux jours ; le gouvernement capitule avec lui : l'insurrection militaire sort paisiblement, enseignes déployées, et s'achemine vers l'armée du Nord, qui, plus tard, devait si bien profiter de la leçon. La mort de Canterac reste impunie. Dans ces deux actes d'audacieuse révolte d'une part, de coupable faiblesse de l'autre, vous pouvez lire le germe de tout ce qui a suivi. Le massacre des moines de Madrid a engendré celui de Barcelonne et de Reuss ; à l'assassinat de Canterac a succédé celui de Quesada. Mais ce parti, qui, pour assassiner impunément, a toujours crié à la trahison, une fois parvenu au pouvoir, déploierat-il contre l'emiemi commun, contre les carlistes, cette énergie sanguinaire qui a effrayé un ministre trop crédule? Non. Il fera signer à la reine ( septembre 183G ) que l'assassin de Canterac a bien mérité de la patrie ; il laissera circuler, dans les rues de Madrid, riiéroïquc citoyen qui rapporta dans un mouchoir les membres encore palpitants de l'infortuné Quesada ; il sera le protecteur et l'ami

de ccuv qui, à .Maloga, ont assassiné Saint-Just et Donadio: voilà qui est bien; mais léneriîie révolutionnaire qui devait sortir glorieuse de toutes ces infamies, qu'est-elle devenue? Sous le faible ministère de Marlinez de la Rosa, les carlistes étaient conlinés en Navarre ; à quelle époque Gomez a-t-il pu sortir de ses montagnes et traverser toute l'Andalousie sans résistance ? ù quelle époque l'insurrection a-t-elle osé déborder sur l'Aragon, sur la Catalogne, sur Valence, sur la Castille, et troubler le sommeil des héroïques gardes nationalesde l'Iiéroïque ville de .Madrid? Kst-cc sous Vcslaluto, par hasard? Qui donc paralyse l'enthousiasme du peuple alTranciii? Qu'est devenu M. Cardero? Ouest M. Inglada? Tous ces héros de la liberté ne seraient-ils bons, par hasard, que pour assassiner des vieillards sans défense et des généraux qui ont rendu leur épée?

Une remarque importante, et qui donne tout de suite la mesure du parti exalté, c'est que , de|)uis Iliego jusqu'à la dernière tentative manquée d'Ksparlero, toutes les révolutions ou mouvements politiques ont été faits par l'armée. Jamais on n'a vu eu Kspagne une population se soulever, les luqiulations sont toujours restées on dehors; mais, quand il y avait un coupa faire, on excitait ou bien l'on payait les soldats; on faisait faire des révolutions (pion n'avait ni la force ni l'audace d'accomplir soi-même. Aussi . indépendamment de ce qu'il y a de mes(|uin dans ces misérables mouvements faits il prix d'argent, dans ces prétendus mouvements populaires, où l'on ne trouve (jue des soldats avilis mus par quehpu^s bourgeois qui tirent prudemment la liiflle de derrière la coulisse, considérei un peu quels ravages ont produits dans l'esiuil de l'armée ces n<»uvi'lles et étranges foncliims. laut-il s'étonner si les olliciers délibèrent des réformes i)olili(pn's, si les généraux sont obligés »le s'entourer des lumières d'un conseil île sergents ' et de n'agir que sous leur dictée, si les soldats , enfin, cohue indisciplinée, doniuMit à cliaqin- instant l'alfreux spectacle de généraux massacrés, comn\e drrnièrcinenl, à l'anqielune, le malheureux Kscalera. I, 'exemple de .M. tiardero , aujourd'hui membre des cortès , a-l-il bien ]>orlé ses fruits? Nous venez de voir, réciMnment encore, im exemple des iinpossibiliiés ipiu les hommes ipii gouvernent se sont iMix-mèines

1 Mrtiirr di- |irii(|pnrp iii|i<|i||tr p.ir Ip gi'n^ral Carninilrli'l . apro I .i»««»»in» d KKtkra à l'aniprlunp.

srn l'espag.ne. 107

créées. Vous a\ez entendu parler du duel du général Seoane avec l'un des oftîciers dont la délibération à Arravaca a contribué à renverser le ministère 3Iendizabal. Seoane les accuse de s'être indûment mêlés de politique et d'avoir manqué à la discipline. Le reproche est juste, mais qui le signe? C'est Seoane, qui a accepté la capitainerie générale de Castille des mains du sergent Garcia , Seoane qui , comme le lui reprochent ses adversaires, a pu protéger et sauver Quesada , et ne l'a pas fait. Voilà donc des olîiciers qui reprochent à un général la complicité d'un infâme assassinat ; lui leur reproche leur indiscipline , et ils ont déplorablement raison des deux parts; aussi l'issue du débat est-elle un duel. Voilà, monsieur, toute l'histoire de l'Espagne d'aujourd'hui; le droit, la justice ne sont d'aucun côté ; la force brutale règne seule , et ce n'est plus pour des principes qu'on se bat.

Vous remarquerez encore que l'opinion exaltée n'a jamais déployé son ardeur que contre le gouvernement, jamais contre l'ennemi. Toutes ces villes qui, l'an passé, proclamèrent la constitution des premières, ont-elles essayé seulement de s'opposer, deux ou trois mois plus tard , à la marche de Gomez ? Les habitants de Cadix sont restés chez eux; ceux de Séville, une ville de plus de cent mille âmes , commenijaient à déménager et à s'embarquer pour Cadix , dont la position fortifiée leur offrait plus de sécurité contre l'attaque de six mille hommes mal équipés. Quelques gardes nationaux de Malaga vinrent, il est vrai , se faire battre assez honteusement par Gomez; mais aussi ils étaient plus compromis, eti'assassmat de leurs deux gouverneurs, civil et militaire, les engageait plus que d'autres. Tous ces braves ont eu juste l'énergie nécessaire pour renverser un gouvernement trop facile à intimider ; depuis que leurs hommes sont au pouvoir, quelles marques de dévouement ont-ils données à la cause conslilutionne le? Si 31ontès, le fameux torero (tueur de taureaux ).\ ient doimer des représentations à Port-Sainte-Marie, vous verrez accourir, de vingt lieues à la ronde, dix mille jeunes gens forts et robustes ; on dit que le général Narvaez est en ce moment à Séville , où il veut lever une armée andalouse ; nous verrons s'il obtiendra autant de succès que Montés.

La bourgeoisie, aujourd'hui triomphante, commence à s'apercevoir des ditlicultés de la situation , et à comprendre que les fonctions d'électeur ou de député ne sont pas tout plaisir. Soit par l'effet

de rc sentiment, soit par le peu d'espérances qui restent atlaihées aux opérations du scrutin, on a >u piirtout les salles électorale? désertes. L'an passé, dans les élections d'où sortirent les cortès constituantes aujourd'hui réjjnantes, j'entrai par hasard à .^ladrid dans une salle électorale; au moment du scrutin, il y a\ait six électeurs; du plus au moins, c'était à peu près de même partout. Ne voilii-t-il pas une belle base d'opération pour des fomlateurs de constitution nou\clle!

<Jn dira peut-être : mais comment , si la bourgeoisie exaltée a si peu de force et d'énergie, le gouvernement de Vrstaluto n-t-il pu se laisser si facilement renverser? C'est là en elTct un événement tout à fait incompréhensible pour tout autre pavs que l'Kspagîie. La meilleure explication que je puisse vous en donner, c'est que le gouvernement a cru ipie ses adversaires étaient plus forts que lui. .rétais à Madrid, et j'ai vu manœuvrer les exaltés iiendaiU les deux jours que dura l'incerlilude de ce qui se passait à la • Iranja. Ouesada faisait des patrouilles, lui cinquième, par les rut-s, et contint tout .Madrid . pendant tout ce temps, sans ttrùler une amorce. C'était, au pied île la lettre, une émeute à faire dissi|)er à coups de canne par vingt agents de judice. Dans toutes les villes du Midi où j'ai passé, j'ai pris des renseignements sur les lieux mômes, et le résultat de ces informations a été pour moi la ferme persuasion qu'on aura toujours raison du parti exalté qui, tout exalté qu'il est, est très-prudent, et sjiit toujours parfaitement à qui il a aiïaire, si dans la ville la plus exaltée et la i>lus turbulente on met un ( lief un peu énergi<|ue à la léte de cini| cents iionimes. |>onrvu, l)ien euleridu, t\\u' les cinq «cnls luunmes ne soient pas de ceux qu'on jinisse acheter. Cnuibien de fois avons-nous vu dep\iis trois ans des villes se déclarer indépendanles'.' Ati printemps dernier, Tarragiine se proclama république; quin/e jo\irs après, perwmne n'en parlait plus, la république était moi le et enterrée. Des faits analogues se sont pa>>sé> i)lusieurs fois à Malaxa ; mais ce sont rJiii»es dont il ne faut jamais s'eiïaroU( lier, attendu ipie ces insurrections sont d'une nature a pari, r-l (piil faut rnnnaiire une fois pour toutes. Iji (•énérnl, quand une ville de tomnx'rce m- déclare indépend.ifite, c'est qu'il y a sous jeu quelque intérêt de contrebande. OndépoHc leitnuloriléH, et l'im institue une junte qui, en Kspagne. p»l lu iwiiiicée univorholle et le reraèdi- à tous les maux. Lu junte »e

SljR l'espag.ne. 169

compose ordinairement de négociants, et son premier acte d'autorité est de suspendre les droits d'entrée et les tarifs de douanes. Soit qu'une décision spéciale ait été prise à cet égard, soit que, dans le trouble inséparable de la fondation d'une ère nouvelle, la junte ait éprouvé des distractions trop excusables , toujours est-il que la nouvelle république est infestée, pendant quinze jours, d'un déluge de marchandises anglaises qui se trouvaient par hasard toutes prêtes à l'entrée du port. Lorsque le déchargement est sur le point de finir, il s'opère d'ordinaire dans les esprits une réaction modérée, la voix de la raison commence à se faire entendre, les membres de !n junte, ennuyés du fardeau d'une autorité désormais inutile, s'en retournent paisiblement à leur comptoir, et la pièce est finie. Cependant, comme pour déposer les autorités, pour diriger les élections dans un sens palriote, il faut bien être le plus fort, on supplée au nombre par l'audace et l'habileté. Ainsi, pour faire une révolution, le moyen consacré est d'acheter tout ou partie de la garnison et d'assassiner le capitaine-général. Dans les élections, on emploie un autre procédé. Dernièrement, ici même, à Cadix, le parti modéré, parti qui se compose de tout ce qu'il y a de sage et d'honnête dans toutes les classes, et dont le seul tort politique est une faiblesse désespérante, le parti modéré portait, comme candidat aux futures élections, M. Isturitz. Après une polémique assez vive , les exaltés crurent voir que la balance pencherait presque inévitablement du côté de leurs adversaires. Partout ailleurs on se serait résigné, mais ici on ne se décourage pas pour si peu ; on écrit tout simplement à l'ami qui s'était chargé de soutenir la candidature de M. Isturitz qu'il ait à l'abandonner, ou qu'autrement il lui arrivera malheur. Si cette expression ne vous paraît pas claire, je vais vous l'expliquer. I! ya quelques mois, à 3Iadrid, M. Donoso Cortès, jeune écrivain véritablement distingué, entreprit de faire, dans le journal l' Espagnol, un cxàmen de la nouvelle constitution. Son examen déplut, et après les premiers jours il reçut une lettre, sans signature, où on l'engageait à discontinuer ses articles. Au lieu d'obtempérer à l'invitation, il imprime la lettre dans le journal et poursuit son travail ; peu de temps après, il reçut un coup de couteau, qui heureusement ne fut pas mortel. Avec des arguments aussi persuasifs, ceux qui ne sont pas dans l'usage d'employer des moyens analogues n'ont plus qu'à se résigner et qu'à se soumettre. Et voilà pourquoi

170 IF.TTRES

et comment quelques centaines de coupe-jarrets, mis en jeu par des intrigants, ont pu parvenir à se rendre maîtres de l'Espagne. Il y a un peu plus d'un an, ils commencèrent à organiser la garde nationale à leur façon, et si vous voulez savoir quelle est la composition de la garde nationale régénérée, je vous dirai que, l'iin passé, ce furent une quarantaine de gardes nationaux qui louèrent des voitures pour aller assassiner Quesada, arrêté à Hortaleza, qui le coupèrent par morceaux, et qui tirent voir ses menilires étalés toute la soirée sur la table du Café .Ymcio: c'est le café du mouvement. Quand je vous parlerai de la justice, je vous citerai un autre trait qui montre combien, grAce aux institutions démocratiques, le dépiM de la sûreté publique est en bonnes mains. .^lais puisque j'en suis aux faits de détail, je vejix vous en citer un qui vient de se passera Cadix. Dans les dernières élections de la garde nationale, un capitaine fut élu, auqiiel il ne manqua qu'une seule voix pour être élevé au grade de chef de bataillon. Savez-vous quel est cet homme? c'est un contrebandier de profession, de ceux que l'on appelle ici conlrahaiulista de irabujo, parce qu'ils font la contrebande à main armée et le tromblon au puing. I.e fait porte son commentaire avec lui.

(-omprenez-vous maintenant comment le parti exalté, si peu nombreux qu'il soit, fait partout la loi, et prolonge si longtemps le scandale de son règne".' Tant iiu'il ne s'agit que de faire une émeute, d'enlever une élection, de faire taire un écrivain incommod<',ces hommes-là sont les preniii-rs honunes du monde; s'agit-il de gouverner, ils tombent au-dessous <le l'ab-iurde. Nous reviendrons plus d'une fois sur leurs actes, mais aujourd'hui voyez seulement leurs parol(>s. Au moiiulre succès, quelle ridicide emphase! (> sont les Titans qui vont escalader le ciel. Au moindre échec, nu moindrt* embarras sérieux , ils ne savent plus que devenir. I.es cortès gémissent cl s'adressent aux minisires, les ministres gémissent et s'adressent nux cortès, la capitale compte sur les provinces, qui ne com|>lcnt que sur la rapilale, et, en résumé, persotnu' ne compte ni sur soi ni sur personne, (l'est (pi'à l'heure du danger Ion» re» représentants de la natinn se sou\ iennent qu'ils ne représentent, en réalité, cpie l'énieule, la hiUnnijit de leur ville, el qu'ils ne trouveront <lerrière eux, ixiiir les soutenir, ni la faveur des populations, tii le HulTrnge des lniiiiièli's gens. Ils sont seuls, et ils ont la con- »<'ienre de leur i<MdennMil; toulo cette machine gouveriu'inentale

SUR l'espag.ve. 171

est une triste chose, c'est une anarchie froide et plate qui n'a pus l'excuse de la passion.

J'ai essayé de vous donner une idée de l'esprit, des intérêts et des procédés du parti exalté ; dans une prochaine lettre, nous ci»minerons sa gestion économique et l'usage qu'il a fait des biens nationaux.

Page 1