I.ETTIIK II
M.itIriJ, fi .v.rtl 1S.V».
Depuis quelques jours, n(MH .nous ici doi nouvelles inqiorlantc".. I,e :i.'l cl le iii juillet, les carlistes font ime pointe du <<Mé de la (iranja, jettent l'alarme dans Madrid; la reine pense a revenir, sans que |iour cela la paisible population de .Madrid -otige un instant n s'ébranler. Le M) juillet , on apprend que .Malagii s'est soulevé, (|ue le gnuM-rneur civil et le conunandant militaire ont été mnsMirrét et la conslitutioti de 181*2 proclamée, le .'l ooùl, de» nouvelles tenues du Midi annoncent que Sé\ille, ("a-
SUR l'espagne. lô
dix, Cordouc et Xérès ont suivi l'impulsion. Le soir même, une émeute éclate à Madrid , et le lendemain on reçoit une déclaration de l'Aragon qui , tout en protestant de son respect pour la reine, se proclame indépendant en attendant la décision des futures cortès, qui, pour le dire en passant, ne paraissent pas devoir s'ouvrir de si tôt. En ce moment , Madrid est en état de siège, plusieurs personnes sont arrêtées, plusieurs journaux suspendus, et chacun attend la conclusion que doit amener un semblable début.
Avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous dire quelques mots de notre émeute du 3; car je lis dans les journaux français des détails si formidables sur l'émeute du 19, qu'il ne sera pas , je crois, hors de propos de vous mettre au courant de ce que c'est qu'une émeute espagnole.
Depuis quelque temps, il régnait ici, dans les rangs de ceux qui s'occupent de politique, un mécontentement assez vif fondé sur l'inaction de l'armée du Nord. On se demandait ce que faisait Cordova * avec ses 100,000 hommes; par quelle fatalité, tandis que les carlistes courent de tous côtés et viennent comme par insulte jusqu'aux portes de Madrid , ce malencontreux général ne trouvait moyen ni de les battre, ni de se faire battre, ni de les atteindre, et ne réussissait qu'à éviter un ennemi qui est aujourd'hui partout. Quand on sut les nouvelles de 3Ialaga , le bruit se répandit qu'un mouvement allait éclater, et que la garde nationale y donnant les mains, la constitution serait proclamée. Le 3 au soir, la promenade du Prado était déserte, symptôme grave dans un pays où l'on ne se dérange pas volontiers de ses habitudes ; à la fin du jour, les mécontents s'étant procuré des tambours, la générale battit par les rues, les gardes nationaux , le fusil sur l'épaule, se rendaient précipitamment à leurs quartiers respectifs. Enfin, vers les huit heures, un rassemblement de quelques centaines de personnes, drapeau en tète, se présenta aux cris de : Vice la constitution! devant le poste de la plaza Mayor. Les soldats du poste tirèrent en l'air, dit-on, quelques cou[)S de fusil, après quoi chacun s'en alla souper. Les gardes nationaux interpellés dé-
t Un mémoire jiislificalif, pulilic di^puis par lu général Cordov.i, a fait voir quo celle armée de 100,000 boinines n'a jamais existé que sur le papier.
10 LETTHES
claraient qu'on les a\ait trompés, que des généraux connus devaient se mettre à leur lùte. Bref, c'est partie remise. Dans la nuit, le général Quesada , auquel sa fermeté donne ici un grand ascendant , Gt ordomier aux postes de garde nationale de se retirer; les régiments de ligue les relevèrent; le lendemain matin , I^ladrid était en état de siège, et depuis ce moment persomie ne souille plus.
Tout ceci, monsieur, ne ressemble guère à nos formidables émeutes de Lyon et de Paris. Cependant , quelque ridicules que soient par elles-mêmes de semblables écliaulVourées , elles peuvent nxoir et elles auront sans aucun doute les plus gra\es conséquences. N'a|)oléon employait .'iOO.OOO hommes dans telle campagne qui ne se terminait pur rien de décisif; dans d'autres temps, Henri lY gagnait la mémorable bataille d'Arqués avec 3,0U0 hommes et reconquérait un royaume avec 5,0tK). Ce qui donne ici une importance réelle au mouvement insurrectionnel , c'est l'apathie et la neutralité du graml nombre, du peuple. Le sort de l'Kspagnc se décidera ici par les mains de ceux qui voudront bien s'en occuper; le reste se laisse faire. Ainsi, dans les insurrections d'Andalousie, dont on fait grand bruit, et avec raison, tout s'est fait d'accord a\ec la troujie; jamais la populalicm n'aurait agi par ellemême. Ku plusieurs endroits, les insurgés se sont trouvés si faibles, si incapables, si destitués de chefs et d'Ixmimes de léle, qu'ils n'ont rien trouvé de mieux que do supplier les autorités déléguées par la reine de gouverner pour le compte de l'insurrection. l'A comme le gouverneur civil de Séville leur objectait que la constitution de IHl'J qu'ils venaient de proclamer ne reconnaissait pas de gouverneurs civils, mais seulement des chefs pcdiliqucs, ils l'ont nommé clurf politique; et l'ancien gouveriu^ur civil, mutato nomine, a consenti il garder le commandement.
V(mIù donc, quant à présent, le gouvernement tie la reine maître obsolu dans Madrid ; en revanche , le .>lidi est pour la constilulion d<!lSI2; l'Aragon est indépendant, ainsi ipie Valence , dit-on; car ici on ne sait guère les nouvelles (pi'à peu près; le Nord est rarlinte: voilà l'état de l'Ktpagne.
L'Kspagne politique c>t le roynuuu' des ombres, le pays des flUltl^nw■^; il n'y faut point prendre* les choses au |iied de la lettre, mais rlicrcher toujours , mius |>eiue de mystilication , la réalité sous l'iipparenre , In pervuinr soun le inascpie. Voici trois auH qu'on
Srr» L ESPAGNE. 1 l
parle en France de la constitution espagnole , de la révolution espagnole , des partis en Espagne , de la presse , des doctrines , des vœux du peuple, etc. , etc. ; ce sont là des mois français que nous entendons à merveille en France , mais qui , appliqués à ce qui se passe dans ce pays, ne forment qu'un non-sens ridicule. Voilà, je le sais , des assertions bien tranchantes ; mais les preuves ne me manqueront pas. D'abord, et avant toutes choses, il faut bien se convaincre que les masses, que le peuple reste ici complètement étranger aux questions politiques , que d'ailleurs il ne comprend pas. Le paysan en Castille a besoin de travailler peut-être une semaine ou deux dans l'année pour préparer la terre , ensemencer et récolter ; encore , la plupart du temps , sont-ce des Valenciens qui viennent faire la récolte. Le reste du temps, il dort, il fume, il mange et ne s'inquiète pas de ce qui ne le concerne pas personnellement. Au fond du cœur , il est pour don Carlos , parce que son curé le prêche dans ce sens ; mais il ne se révoltera que s'il voit don Carlos entrer en Castille ; jusque-là il ne bougera pas. Les prêtres d'ailleurs ont conservé ici une influence immense, dans les campagnes surtout. Ils ne vivent point retirés comme les nôtres; ils passent leurs journées avec le paysan , on les voit sur les routes , fumer dans les auberges, et causer des petits événements de l'endroit. Leur dignité morale y perd, mais leur autorité y gagne; leur domination est plus certaine, plus intime, plus profondément assise. Quant au peuple de Madrid, par d'autres raisons peut-être, par indifférence, par expérience de l'inutilité des mouvements politiques , ou pour toute autre cause, il ne se mêle à rien. Pendant notre émeute du 3 , les gens du peuple fumaient assis sur leurs portes, et respiraient le frais du soir, sans s'embarrasser du gouvernement ni de la constitution de 1812.
Quant aux hommes instruits , et il y en a ici plus qu'on ne croit , parmi ceux qui sont attachés au parti de la reine, l'insouciance des masses semble avoir remonté jusqu'à eux. Ils seront bien aises que la reine triomphe ; mais si le ciel se couvre , si les nuages samoncellent, iisprcndront bravement leur parti, feront leurs malles et gagneront la France qu'ils ont déjà visitée pour la plupart. Ce n'est pas rinleliigence qui pèche en eux , c'est la volonté. En France, il y a quelques atuiées , lorsque le parti républicain voulait pousser à leurs dernières limites les espérances qu'il a\ait conçues
en juillet , il fut arrité par des hommes dont la pensée plus modérée sut cependant , dans l'action , avoir recours au\ e\pédient5 extrêmes pour assurer le triomphe d'un système moyen. Leur modération fut dans la pensée , non dans l'acte ; ils repoussèrent la force par la force, et surent, au besoin , faire preuve de virilité. N'attendez rien de semblable des modérés de ce pays; il se peut qu'il y ait du courage et de la volonté dans quelques chefs ; mais la classe modérée est, en général , passive et fataliste en politique , et le premier vent un peu fort qui soufflera la fera courber jusqu'à terre ou prendre son vol vers l'étranger ' .
Il faut bien que je vous dise aussi quelque chose des constitutionnels, puisque aussi bien voilà tout le midi de l'Kspagne qui se fait constitutionnel. La constitution de ISi2 joue ici le nMe historique qu'a joué chez notis la défunte constitution de 91. Kxcepté ceux qui l'ont faite, je ne crois pasqu'on pût trouver facilement à Madrid cinquante personnes ayant lu la susdite constitution. Il n'y a pas un homme de sens, même parmi les constitutionnels, qui ne sache très-bien que c'est là un vieux drapeau usé et hors de service , un squelette impuissant qu'on ne mettra jamais sur les pieds. L'expérience en a été faite deux fois, et la constitution de 1812 aurait d'ailleurs tous les mérites imaginables, qu'aux yeux des hommes sensés t-lle aurait toujours le tort grave et irréparable d'être morte sans avoir jamais vécu. Kn somme, la constitution est ici le mot d'ordre de tout ce qui , sans être carliste , est mécontent du gouvernement ; c'est un cri de protestation qu'on emploie avec d'autant plus de confiance, qu'il y a peu ù cruintire que l'expérience vienne jamais dormer un démenti h la merveilleuse eHicacité qu'on veut bien lui attribuer '-.
Il est à rrmanpier que ce (|ui a surtout coiilribué à nuMIre en vogue la lonslitution, c'e>>l l'étude et la préoccupation e\cessi\e îles idées fran(;aises et de la ré\olution de H'.). Les hommes les |ilus inlIuenlH du parti libéral ont émigré sous l'erdinand , ils ont vu la France et l'Angleterre, el, à leur ri'tour, ils ont cru qui' le gouver-
I r.rrl #lall (*frll Ip fl aorti ; Ir IS, Mnla l'i^nipiitr dr l.i i;r.inj.i, ri huit jour» »]>tf% |irr«i|iip lnu« Ir* rbrft ilii jiiirli iiiiiili^rA Mnirnt m Kriinrp. Il f.iul cirpplrr M Miirliiiri ijr 11 lliiMi, i|iil, liirii •(iir riirlrniriit riiiii|iriiiiii<>, rut le riiuraKO (In ip«lrr k »(pn po»|p
1 l>r|iiii« lor<, la ronillliilluii a ri'|iriiil:iiil ^Ic' |iri>rlanii>r; mai* ni^riili*!'. janitK
SLR l'espagne. 19
nemeiit de ces deux pays pouvait s'appliquer à l'Espagne. La France joue en ce moment, vis à vis de l'Espagne, au moins aux yeux d'un certain nombre , le rôle que l'Amérique du nord jouait , par rapport à la France, dans les premières années de notre révolution de 1830. Jusqu'à ce que des esprits sérieux et des yeux exercés eussent montré combien le caractère de la civilisation américaine s'éloigne de notre caractère et de nos mœurs , l'Amérique apparaissait dans le lointain comme le type du gouvernement promis à nos neveux . Il y a de même ici une préoccupation des idées françaises , de la révolution française, des formes politiques françaises, qui entretient les esprits dans de fâcheuses erreurs et qui détourne dans des voies fausses une ardeur qui pourrait plus utilement s'employer. Permettez-moi de vous en citer un exemple.
Le parti exalté dans ce pays ne jure guère que par la révolution française ; il semblerait, à l'entendre, que l'Espagne en est aux premiers jours d'un nouveau 89 , et qu'elle aura à suivre fidèlement chacun des pas que la France a parcourus dans cette voie.
Or, il est bien vrai que l'Espagne, engourdie depuis trois siècles par un régime d'ignorance , soumise à deux dynasties étrangères dont l'une débuta par la cruauté pour finir par l'impuissance , et d^nt l'autre fut presque toujours absorbée dans des intrigues de palais, il est bien vrai que l'Espagne cherche aujourd'hui à briser, avec mille douleurs, cette croûte d'ignorance sous laquelle elle gémit depuis trop longtemps; mais cela une fois accordé, quel rapport entre les deux pays ? Lorsque la révolution française éclata, la France avait été préparée, depuis cinquante ans, par les prédications philosophiques. Les idées de liberté et d'égalité étaient descendues jusqu'au fond de l'ordre social. Grâce à Louis XV, grâce aux désordres du clergé, la déconsidération du pouvoir était complète, la hiérarchie sociale n'était plus qu'une fiction, et le jour où l'intelligence et la volonté qui résidaient plus bas voulurent se lever, la révolution fut faite, les hommes et les choses prirent leur niveau naturel et ne pesèrent plus dans la balance que pour leur valeur propre. Ici tout est au rebours ; il n'y a jamais eu d'autres prédications (juc celles du clergé, lesquelles n'allaient pas, bien entendu, au renversement d'un état de choses où le clergé dominait. La révolution, ici , ne peut pas sortir des masses qui n'en ont pas même l'idée ; il faut qu'elle descende du pouvoir sur les masses. Il y a ,
d'ailleurs, dans oc peuple un sentiment de subordination incompréhensible pour nous autres habitants des contrées libérales. La vie de Ferdinand VU tout entière en a été le plus frappant exemple. .Viicune idée générale, aucune notion abstraite de cause commune, d'intérêt d'avenir ne leur est accessible; il faut qu'ils voient, qu'ils touchent, l'our eux , le pouvoir est un homme , c'est Ferdinand. Carlos ou Christine ; que ce puisse être une charte, une constitution , un code politique , c'est ce dont il est au moins permis de douter, et c'est ce qui a fait et fera encore, en dépit de toutes les proclamations solennelles, l'irrémédiable impuissance de la constitution de 1812.
Autre complication. Le parti libéral, comprimé à Madrid par la présence du gouvernement , prend sa revanche dans les provinces. Déjà, l'an passé, sous .M. de Toreno, vous avez vu éclater le mouvement pro\incial des juntes, mouvement plus menaçant que rcdouUible , parce que , encore une fuis , le peuple n'est pas de la partie. Les événements de ces jours passés montrent éi^alement que le parti libéral porte toujours son effort de prédilection ù la circonférence ; ce n'est qu'en s'appuyant sur l'esprit provincial qu'il peut espérer le succès; or, qu'y a-t-il de plus opposé à l'esprit de celte révolution française tant préconisée cpic l'espril provincial'? Quel rapport, je vous prie, entre la convention, mellanl hors la loi soixante déparlenu-nls fédérés, et le libéralisme espagnol ranimant , dans ce malheureux pays rongé par le génie de la division, le souvenir de lous ces anciens royaumes, de ces vieilles corlès provinciales, tradition mal éteinte qu'un rien peut réveiller, et qui, ilu premier choc , peut rompre et disperser en mille pièces l'assemblage incohérent de la monarchie espagnole'.'
1-e fédéralisme est, en ellel , un des deux écneils entre fi'S()uels o.Hcille la fortune de l'Kspagni'. Il ne faut pas s'y tromper, la cimstilutionde IHI2 n'esl que le masque du fédéralisnu'. Derrière celte création moderne (pii n'a pour elle ni la magie des st)uvenirs, ni In puissance des traditions, ni la consécralion de l'expérience, s'nbrile le vieux fédéralisme appuvé sur tonle I histoire de l'F.spngne, sur les inlérèls provinciaux, les seuls vivants, sur les rivalités de |>rovinces, forls surloul de l'absence d'un centre eiunniun . d'une capitale prépondérante dont rinlluence puisse rallier et disci|iliiier louli's ce.H "vyinpiitliies divergentes. Singulière desliui-e que «elle de
scii l'espagne. 21
l'Espagne! Tandis que toutes les nations européennes emploient au moyen i\ge toute la sève de leur adolescence à se constituer une unité forte et homogène , l'Espagne, distraite par une croisade de sept cents ans contre les Maures , se trouve , sans préparation , ramenée à l'unité par l'étreinte violente de Charles-Quint et de Philippe H, s'abandonne, avec son insouciance fataliste, à cette direction nouvelle , et ne se souvient qu'aux jours de crise et d'angoisse, de sa vie d'autrefois et des traces profondes qu'elle en a conservées. Ainsi, lors de l'invasion française en 1808, n'est-ce pas une chose remarquable que cette impuissance du conseil de Castille , de la junte centrale , de tout ce qui voulut imprimer à l'insurrection un caractère d'ensemble et d'unité ? Et où était alors la vie de l'Espagne? dans ses miquelets , dans ses somatènes, dans ses guérillas. Quels furent alors ses héros? Mina , Porlier, L'Empecinado; et aujourd'hui, quels sont les hommes qui s'élèvent audessus de la médiocrité générale? C'est Zumalacarreguy , c'est A'illaréal, des chefs de bandes. Aux jours du danger d'autres s'uniraient, les Espagnols se divisent, leur force est dans l'isolement, comme pour d'autres elle serait dans l'union. C'est qu'ici , en réalité, l'unité n'est que factice. Le Valencien parle une langue que l'Andalou ne comprend pas , le Catalan et le Castillan ont presque besoin d'interprète, les intérêts ne sont pas mêlés, les destinées ne sont pas solidaires, et quand les circonstances deviennent graves, chacun s'empresse de rompre une alliance qui entrave sans aider , et qui gêne la liberté et la rapidité des mouvements sans leur communiquer la puissance du nombre et de la discipline.
Ce moment-ci , monsieur , est , pour l'Espagne , de la dernière gravita. Que vont faire les provinces ? tout est là. Si quelques hommes énergiques se mettaient à leur tête , le gouvernement aurait beau faire , il ne mettrait pas la moitié de l'Espagne en état de siège. Cela est bon pour Madrid, ville sans ressort, sans intérêts commerciaux ; ville étrange qui n'est ni le chef-lieu de la Castille , ni la capitale de l'Espagne; ville d'em[)loyés , de rentiers et de grandcsse. Si le mouvement des provinces se consolide et s'étend , l'Espagne offrira peut-être le spectacle singtilier dans ce siècle , mais assez conforme à son histoire, d'un empire qui se démembre et qui se dissout.
MaJnd.tC août liCC.
Encore une rtMolulion à ajoiiler à la liste dôj.'i si longue des rt'volutions de l'Espagne. Pour la troisième f.iis depuis >ingt ans, la constitution de 181'2 vient dïMre proclanii-e : M. Calatrava remplace M. Isturitz dans la présidence du conseil; vous devez savoir déjà les noms de ses collègues; cet événement qui fera sans doute en France une profonde sensation, et qui agitera diversement les partis, mérite d'être connu dans ses détails les plus sigiiificalifs, détails dont la presse de Madrid, alTrancliie de la censure légale, mais soumise ù la censure bien autrement lourde d'inie opinion victorieuse, se gardera bien de >ous entretenir.
l)ep\iis le commencement des clialeurs, la reine a>ail établi sa résidence k la (iranja (Sainl-Ildefonse), à quatorze lieues de ."Madrid. Vainement l'avail-on conjurée maintes fois de revenir à Madrid où la présence du général ()uesada la garantissait de toute insulte, rien n'avait pu la faire changer de résolution, ni l'alarme donnée le :2'3par les carlistes, ni les troubles <le .Madrid. (À'tte circonstance, peu imjiortnnte en elle-même, a décidé des événem«'nt s de ces jours derniers. I.'étnt tie siège et le dés;irmement de la ganle nationale ordoiuié par suite des événements du .'l n'a\aicnt point découragé les evallés; K'ulement , conqirimés à .Matirid par l'énergie du ( apitaine-général, ils coniprircnt que c'était sur la (îranja <pi'il fallait porter tous leurs efforts. Vendredi 12 ooilt, à huit heures du soir, les bataillons pro- \inciau\ qui formaient une partie dr la garde delà reine h la(iranja se soulè\enl nu\ rris de : yiirlaronxlilulion! Vainement les ollit iers essaient-ils de s'inlerposiT, les vildats ne veulent entendre ii rien; et comme la nuit n(! permettait |his à la reine de paraître au balcon, une dépulntion composée de sergents, de caporaux et de soldats munir dans les appartements royaux , et signilie il In reine (|u'elle ail n jurer la constitution. I.a reiiu> répondit qu'elle en référoroil OUI cortès; mais celle réponse ne leur sulllsnnt pas. ils la eonlruignirenl, après des puurparler» assez longs, à signer la cunstilution.
SLR LESPAOE. 2o
Tout cela s'exécuta d'une manière assez brutale, et la jeune reine Isabelle fut prise comme otage.
11 faut ajouter, pour l'intelligence du texte, qu'on avait distribué de l'argent aux troupes qui , depuis deux jours, avaient le pain et la \iande à discrétion, et se festoyaient sans que les officiers s'en aperçussent ou voulussent s'en apercevoir.
A la première nouvelle de ce mouvement, quelques groupes, assez inoBfensifs d'ailleurs , se formèrent dans Madrid ; ce ne fut que le dimanche 14 que les cris de : Vive la constitution! se firent entendre d'une manière plus menaçante. Le capitaine-général a\ait à sa disposition fort peu de troupes : il avait dirigé quelques bataillons sur laGranja; d'autres étaient occupés à garderie parc d'artillerie, le palais et autres points importants ; de telle sorte qu'il n'y avait peutêtre pas 200 hommes de troupes disponibles. Toutefois, cette poignée d'hommes suffit à Quesada pour maintenir Madrid ; il allait à la tète de quatre cuirassiers seulement, dissipant les groupes, essuyant leï coups de fusil qu'on lui tirait des fenêtres et de derrière les bornes, sans jamais riposter. Quand on le serrait de trop près, il faisait front, et son seul aspect suffisait pour mettre en déroute la foule qui le poursuivait de ses cris. Quesada tint de la sorte jusqu'à six heures. Alors, ayant à sa disposition plus de monde, il Gt braquer du canon à la Puerta del Sol et à la plazaMayor; les postes furent renforcés, et il devint évident que l'autorité n'avait rien à craindre des manifestations, assez molles d'ailleurs, de la foule. Cependant, le soir, quelques gardes nationaux , s'étant hasardés à reparaître en uniforme, s'emparèrent du couv ent de losBasilios. On crut qu'ils allaient s'y défendre; point du tout : à la première sommation , ils se rendirent et furent faits prisonniers sans coup férir. Vers les neuf heures, Quesada fit afficher une proclamation par laquelle il suppliait les habitants de Madrid de rester calmes, et les prévenait que le ministre de la guerre était allé à la Granja prendre les ordres de la reine.
La nuit fut tranquille; mais le matin, à huit heures, le ministre de la guerre étant arrivé avec l'ordre de proclamer la constitution, tout changea de face. La veille, l'insurrection se composait de quelques centaines de personnes, la plupart enfants de douze à quinze ans; la population n'y prenait aucune part , non plus que la garde nationale , qui avait pourtant une belle occasion de se montrer.
Mais à peine la constitution fut-elle proclamée, que vous eussiez vu une foule nombreuse, saisie d'une tardive exaltation , proférer des cris de mort contre ce môme Quesada, dont le regard les épouvantait la veille. Ils se dirigèrent vers la fabrique de tapis où on le disait réfugié. Par une inconcevable imprudence , le malheureux Quesnda, qui coiuiaissait bien pourtant le jeu qu'il jouait , et qui avait fait son testament ravant-veille. Quesada fut aperçu fuyant à cheval dans la direction d'Ilortaleza. Ici commence une de ces scènes effroyables que la plume ne devrait jamais retracer, s'il ne fallait l'imprimer comme une brûlure d'infamie au front des lAches qui assassinent et des lAches qui laissent assassiner.
J'avais suivi cette fnule sanguinaire : hommes et femmes marchaient avec le plus grand sang-froid. « Mais, » dis-je h l'un d'eux, « Quesada n'a fait que son devoir; comme militaire, il a dû résister tant qu'il n'a pas eu d'ordre, et, après tout, il n'a pas fait verser de sang'. — Non, » me répondit-il, « il faut qu'il soit assassiné. »
A Ilortaleza , le capitaine-général, déguisé et sui\i, les uns disent d'un domestique, les autres du commantlunt Lavalelte, fut reconnu ; toutefois l'alcade du lieu le fit cacher de son mieux. Mais bientAt arrivèrent les assassins qui le cherchaient. « Y a-t— il des gardes nationaux avec eux? >> demanda Quesida. — «Oui, » lui répondit-on. — « Alors, je suis perdu. » Ou enf<uice la porte, il est percé de deux ccmps de baïonnette, son compagnon île fuite est massacré ; mais ce n'est pus assez; ces misérables, tpii ne pouvaient lui pardoiuier la terr<'ur qu'il li-ur avait causée, le coupèrent par morceaiiv. cliacun rn prit un lambeau, et le soir, le diraije! les oreilles de Quesada, étalées sur une table, furent montrées en grande pompe au
) (.tiirsad.! nVtnil pas niolnH roiinii piir \a n^ni'rnsil^ ilp son r.irnrli^rf curt" ptr %a rrrnii-l(. ILiiis li's ili'rnIrrK Ipiiipit ilu ri'Kiie de KitiIIiiiiikI, rlinrgi\ conmir cnpilainp-ft^iiCTal, de réprimer unr ^iiiriilr k Sv\Ulr, Il arnil rrfu li-s Iniiiirt)^» h rompioitiim, ni Iriir Kuranl Usant la tir Kaii>r. (>pi-nd.inl tn niiiitrllr ilr iion Nuccè» ^lalt h prliir arrix'r 1 Madrid, i|iir l'Vrdlnnnil lui rn\iiir fdrdn- ctpri» de finlllrr II-* pri»innlrr« <,)iir<i<ida répond qu'il lui rst iinpiissiblr d'olii^ir, ipril leur n promit la tir. >uuvcl xrdir de l'crdiiiaiid ; niiu\raii riTu» ilr (Jiii ^adJ, i|iii, irltr ruiii, enfuir «u roi ta d^mi<«iuii Sa gi'iii'irusr ri>«ivlBn<r linil par Irimiiplirr di-\ app^lilu Mn|riilnairp« du nic>nari|iir, ri Muta la tir à un )iraiid noinl<rr (li-llli(>raui On raruDlr dr lui une fouir di* tralU «rnildaldra ipip jo pa>sr tous silrni'p, faulp de rrntrigiirniriiU »unisanin>rnl iiiUii-nli'|ur«.
SIR L ESPAGNE. '2i3
café Nuevo, et d'infernales harpies criaient au Prado des lambeaux de sa chair.
Disons encore que, quand on apprit à Madrid l'arrestation du malheureux Quesada , Seoane , qui le remplaçait, ayant résolu , après délibération, d'envoyer quarante cuirassiers pour le protéger, l'ordre donné à deux heures et demie ne fut exécuté qu'à cinq heures et demie : aussi ce ridicule et tardif simulacre de bonne volonté ne put-il empêcher le crime.
Voilà sous quels effroyables auspices vient d'être inaugurée la troisième édition de la constitution de 1812; voilà le prélude de ce régime d'ordre et de légalité après lequel on dit que l'Espagne soupire.
Maintenant, laissons de côté toutes ces atrocités; jetons le voile sur le meurtre de Quesada, sur les assassinats qui ont complété la journée, et cherchons à comprendre. Voilà une constitution proclamée par des sergents et des caporaux qu'on régalait depuis deux jours, un gouvernement renversé comme par hasard , une capitale qui laisse crier : Vive la conslilulion! deux jours durant, comme si elle n'en voulait pas, et qui ensuite la reçoit avec acclamation comme si elle l'avait demandée ; des gardes nationaux qui se laissent licencier sans résistance; qui, le jour de l'émeute, croient avoir assez fait que de se promener paisiblement en uniforme par les rues, et qui ne retrouvent leurs sabres et leurs fusils que pour assassiner désarmé l'homme auquel, vivant, ils n'osèrent jamais résister; un ministère qui , sachant qu'il n'y a pour la reine de sûreté qu'à Madrid auprès de Quesada, la laisse résider à la Granja, au milieu de troupes infidèles et d'officiers sans crédit : au milieu d'un semblable tissu de misères, à qui nous intérosserons-nous? pour qui réserver nos sympathies et nos vœux? Pour la malheureuse nation sans doute qui se lient soigneusement en dehors de ce triste mélodrame.
Si l'on pouvait croire que toutes ces convulsions amèneront peu à peu l'Espagne à cet état de délire, en quelque sorte prophétique, où les nations puisent quelquefois des lumières et des forces inespérées, on pourrait se féliciter, malgré tout, d'un événement qui rapprocherait le terme de ses maux ; mais plus on va, plus on est forcé de se convaincre que l'Espagne n'est pas en proie à une révolution ])olili(iue, mais à nue décomimsition sociale. Le pouvoir qui
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>iciil de succomber, on peut dire qu'il n'a pas été ren>ersé ; il est mort d'impuissance el de eonsomption, il est mort parce qu'il était seul au milieu de l'indifférence publique, et que le moindre souille a dû jeter bas un arbre qui n'était que posé sur le sol, mais qui n'y avait point enfoncé ses racines; il est mort parce que l'apathie et l'insouciance sont arri\ées ici à un tel point que nul, si ce n'est par motif d ambition personnelle, ne se croit intéressé dans les affaires publiques; il est mort parce qu'il n'y a plus de pouvoir, plus de subordination en rien, parce que le premier employé ci\il ou militaire se croit juge de la convename qu'il y a d'exécuter les ordres qu'il reçoit; parce qu'isolé entre ses chefs et ses inférieurs, chaque tonctionnaire ne compte sur personne, de même que personne ne compte sur lui. Si quelque chose faisait ici de Quesada un homme à part, c'est que, ne comptant , lui, sur personne, il a\ait donné h tout le monde le droit de compter sur lui. Il était le gardien de ses propres soldats dont la faiblesse ou la corruption n'osait éclater (le>ant lui ; il était admiré du peuple, haï du bourgeois, estimé des hautes classes : abandonné ici, seul, sans secours, sans ordres, il avait tout maintenu sans verser luie goutte de sang ; en brave mili- Uiire, il a fait son de\oir jusqu'au bout, et il est le seul ipii l'ait fait; sa mort est plus (pie la mort d'un homme, c'est le dernier soupir de l'autorité et de la suliordinalion en Kspagne. Où trouver aujourd iuii un capitaine-général qui ose faire son de\oir a\ec l'ns- SJissinal en perspecli\e'/ Les nou\eau\ dépositaires du pouvoir qui l'ont laissé frapper, qui ont laissé, à leur honte, étaler et >etulre s<'S membres dans les cafés de .Madrid, auront peut-être lieu île s'apercevoir, avant peu, qu'ils ont frappé là un de ces coups ipii manquent rarement de rejaillir.
Si ipieUpie chose pouvailégnler l'odieuv qui s'altacheà de pareilles nidignilés, ci> serait lu ridicule des fastueuses proclamations dont les murs sont tapissés, elles (Ictions poétiques des jiuunaux it i|ui la terreur des chevaliers du couteau ferme la bouche. Ainsi, l'un vous dira qui; la reine a juré la constitution avec une entière spontniiéité; une prorlamalion du capitaine-général portera jusqu'aux nues celle hériMipie garde nationale qui n'a pas brillé une amorce pour la con- «liluliiin, el dont une dnu/aine d'assasinats conquise le glorieuv liulin. Ajoute?, les innombrables conlraiiictiiuis qui résulleni du fait »eid dr lu prorlamalion de la (lln^lilution, qu'il l.unlra refaire
d'un bout à l'autre; ajoutez qu'il va falloir, au milieu du relâchement général des ressorts de l'autorité, procéder à de nouvelles élections conformes au nouveau code politique ; ajoutez la terreur générale, la crainte de l'assassinat qui domine tout, et vous aurez une idée de la liberté dont jouit aujourd'hui l'Espagne et de celle qu'on lui prépare. Croiriez-vous qu'à l'heure qu'il est les misérables qui ont assassiné Quesada procèdent impunément à la recherche de son fds, à qui pareil sort est promis'? Croiriez-vous que les assassins sont connus par leur nom et restent impunis? Croiriez-vous qu'il a été permis à la plus sale canaille d'aller vociférer dimmondesrefrains toute la nuit sous les fenêtres de sa veuve? Croiriez-vous qu'ils ont voulu assassiner la mère de Cordova qui a été obligée de fuir et de changer de demeure? Croiriez-vous enfin que le pou\oir qui tolère de semblables excès a le front d'afficher des exhortations et des phrases sur l'ordre public, des félicitations à la ville qui s'est conservée pure au milieu du glorieux événement de la révolution, et que, grâce à la complicité de la presse, de semblables mystiQcations courent risque de s'accréditer en Europe?
Tout cela est un déplorable spectacle ; c'est une grande pitié de voir le gouvernement d'une nation , comme la nation espagnole , renversé par une conspiration de sergents et de caporaux gagnés à prix d'argent , et un nouveau gouvernement s'élever sur les épaules de ces ridicules prétoriens. Pour comble de malheur, tout ici repose sur des bases fictives et mensongères; personne ne dit vrai, ni les journaux qui s'accordent pour conserver à l'événement des dehors honnêtes, ni les chefs du mouvement qui savent mieux que personne ce qu'on peut attendre de la constitution de 1812 ; et la dupe de tout cela, c'est ce malheureux peuple qui, ballotté d'expérience en expérience, accepte avec joie toute nouveauté accompagnée de promesses pompeuses. J'entendais l'autre jour, au milieu de la foule qui cherchait Quesada ]>oiir le mettre en pièces, une femme du peuple qui faisait aussi son programme : « Enfin, » disait-elle, a tout est fini maintenant, chacun va pouvoir rester tranquille et s'occuper de ses alTaircs, le commerce va reprendre et l'on va reconnaître l'indépendance de l'Amérique. » Sauf l'indépendance de l'Amérique qui n'étaitévidemmentpas de son cru, le reste montrait bien quelles sont ici les dispositions des masses. Il y adanscc pays d'immenses ressources, par quelle fatalité s'est-il donc trouvé
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depuis si longtemps jeté hors de ses voies? On veut à toute force en faire une monarchie constitutionnelle, on veut le mouler sur le patron de la France et de lAngleterre, et on n'aboutirait qu'à le rendre ridicule sous cette favisse décoration, si une nation tout entière pou\ait devenir ridicule. On veut établir des chartes chez un peuple qui ne comprend que l'autorité vivante, chez un peuple qui ne se conduit pas par principes, mais par intérêt dans les petites choses, et par passion dans les grandes; chez un peuple qui n'a pas le sentiment delà léi^alité, qui s'est toujours fait juger par ses alcades, comme les Arabes par leur cadi, et dont le génie apathique et impétueux par intervalles n'entend rien à la procédure politi(|ue. Tout ce beau plan porte ses fruits; on a une constitution, mais persoiuie n'y croit ni ne la rimnait; on fait des lois, mais persoiwie n'y obéit: on fait des proclamations que personne n'écoule; (ui fait des compliments au peuple sur sa modération, au moment où il ^ient iie Icilérer d'inl'Ames atrocités ; de telle sorte qu'il s'est formé deui Kspagnes, l'ime, pays-modèle, |)euple libre, i)uissant, héroiiiue, indomptable, peuple de grands hommes conduit par des chefs plus grands encore et au(piel tout réussit : c'est l'Kspagne dos journaux et des proclamations. .Mais aliezidusloin, percez i)lusa\anl. et vous iKucherez alors l'Kspagne véritable, l'INpagne ruinée, engourdie, fataliste, l'Lspagne dislo(|uée, sans administration, sans linnnces, sans esprit public, rongée par la guerre civile, fatiguée de diplomatie, de protocoles, de constitutions, et demandant au ciel,(]uile lui refuse, un homme, non pas même un grand homme, mais un honunc intelligent, vigoureux et probe.
Kidin atlendfuis; voici les constitutionnels à rieu>re, toute l'Iispngne va maintenant recevoir la constitution ipu* .Madrid vient de proclamer; les honmies de leur choix sont au poinoir, où une nrrière-garile plus jeune et plus inqiétueuse s'occupe déjà du soin de les remplacer. Maintenant i|uerienne s'oppose plus à l'élan national, iiou.H allons voir, sans doute, îles levées en masse contre don Carlos; des dons volontaires vicndionl suppléer à la pauvreté du trésor, et l'iniurreclion (|ui o( cupe le Nord el (pii, il y a quelipies jours, otiwtynil ses lieutenants insulter la tiranja, ipii occupait Medinn- (ieji et inlerie|)lail les conununications avec la l'rance; l'insurrection quicjJurtiitnnersI'Arugon, Valence, la Cittalogne, ipii inquiète lu Vieillo-Cusliilv, nnn» que l'armée de Cordova ait pu réu»idr i
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l'atteindre; l'insurrection va sans doute céder à l'énergie de l'Espagne régénérée. Pour nous, nous le désirons sincèrement sans l'espérer; car rien dans ce que nous avons vu ne ressemble à un mouvement national. Attendons toutefois la fin de la guerre civile, ce sont là la tâche et l'épreuve imposées à tout gouvernement qui voudra diriger l'Espagne autrement que sur le papier; c'est à ce signe de virilité qu'on reconnaîtra si les hommes du pouvoir sont destinés à grossir la liste déjà si longue des théoriciens constitutionnels, ou si lEspagne a enfin trouvé les guides intelligents qui sauront faire vibrer la vieille fibre nationale et remettre en mouvement les ressorts d'une organisation fatiguée, mais riche encore et pleine de sève.
Madrid, 6 octobre 1836.
Depuis bientôt deux mois que s'est accomplie la dernière révolution, rien de ce qu'on pouvait raisonnablem.ent prévoir n'est arrivé. Les uns croyaient que don Carlos , mettant à profit le trouble et l'indiscipline du premier instant , allait enfin sortir de ses montagnes , faire une pointe sur Madrid et essayer, par un coup hardi , de terminer la guerre. Don Carlos est resté en Navarre , et si quelques bandes se sont rapprochées de la capitale, la direction de leur course n'a semblé déterminée par aucun but sérieux. Quelques combats partiels s'en sont suivis, les succès ont été à peu près balancés, et les choses n'ont pas fait un seul pas vers une solution définitive. D'autres , en plus petit nombre , croyaient ou disaient que l'enthousiasme révolutionnaire allait communiquer à l'armée. aux milices, un élan irrésistible, et que de brillants avantages en seraient infailliblem.ent la conséquence. Rien de pareil ne s'est vu; au contraire, les engagements qui ont immédiatement suivi la révolution, tels que celui de Lopez, par exemple, ont été funestes aux troupes constitutionnelles ; les succès ne sont venus que plus tard, alors que la ferveur tumultueuse des premiers jo<irs paraissait
complètement dissipée. D'autres enfin croyaient, d'après les actes qui avaient signalé l'avènement du nouveau pouvoir, qu'une désorj^anisation croiss;inte allait paralyser les ressources du nouveau gouvernement et hâter le dénoùment de ce drame bizarre. Divisés sur le reste, tous semblaient s'accorder pour croire que l'issue de la guerre, quelle qu'elle dût être, allait être rapprochée, et que le contre-coup d'un événement politique aussi grave devait prompteraenl réagir sur les événements militaires. Rien de tout cela ne >est vérifié; deux mois se sont écoulés sans que ni l'un ni l'autre des deux partis ait mis à profit la nouveauté de la situation. Maintenant les pluies commencent , l'hiver qui s'approche va nécessairement ralentir les opérations militaires, de telle sorte que si, après tant dL' prévisions dé(;ues, on voulait encore se mêler de prévoir, on pourrait i)enser que, d'ici au printemps, rien de grave et de décisif n'aura lieu. La guerre se poursuit sur l'ancien pied; >ladrid est parfaitement calme, les emprunts s'exécutent tant bien que mal, sans entlii>usiasme comme sans trop granile dilliculté, la cause coiislilutioiuu'lle n'est dans un état ni |tire ni meilleur qu'aïqiaravanl. Combien de temps tout cela durera-l-il '? comment et ipiand les choses prendront-elles lin "Ml'est ce dont il estdillicile de se faire une idée, et je dois dire que je ne vois personne ici, Espagnol ou non, qui se llnllc d'en deviner (pielque chose.
Il va, dans le caractère fran(.ais, une certaine ardeur d'imaginatidii mêlée d(! logique qui nous pousse irrésistiblement vers la réali-iation de l'idée <iue nous avons une fois connue. Théoriquement , nous mi'nons vile un sysième à ses dernières conséquences; et dans Il praticpie, une fois l'iruvre entreprise, intus n'avons point de repos ipi'elle ne soit menée à fin. Dans nos gin-rres, la victoire est vite déridée; vainqueurs ou vaincus, on sait vite à quoi s'en tenir, et l'inrerlilude ire>t jamais longue. Aussi, quand nous jugeons les èvénem<-nts d'I'.^pagne, il nous faut inn> cnnlinuelle siuveillancc Mir nous-mêmes pour ne pas prêt«'r aux Espagnols notre caractère et nos allurt'H, et pour ne pas ilécider de ce qu'ils vont faire par ce que nous ferions nous-mêmes si nous étions à leur place. O'esl ainsi, l>ur exemple , que dans ce moment, si grave que soit la situation de le pays, on peut dire cpi'on s'en occupe dix fois plus à l'aris t\\i'k .Madrid, (|ue les imagimilions en sont bien plus incpiiélèes. et que les l ranvais, qui voient de près lu crise espagnole , inellenl , dans
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leurs conjectures et dans leurs vœux , une vivacité et une action plus grandes en quelque sorte que les intéressés eux-mêmes, que ceux dont la sécurité, la fortune, la vie enfin peuvent, à chaque instant, se trouver compromises.
Cette ténacité espagnole, cette faculté de se faire une habitude de son mal, de vivre avec son ennemi, ont beau nous être certifiées par l'histoire du passé comme par le spectacle du présent, c'est une chose à peine intelligible pour nous. Les Arabes avaient conquis l'Espagne en deux ans ; les Espagnols ont mis près de huit cents ans à la leur reprendre. Lorsqu'on lit les dissensions perpétuelles des Arabes, leurs discordes intestines, on s'étonne que leurs adversaires n'aient pas poussé leurs succès et rejeté bien vite la race asiatique et africaine hors de la Péninsule ; mais il en était alors comme aujourd'hui, on remportait un avantage pendant l'été, et, au lieu de le suivre, on retournait dans ses foyers consommer le butin pendant l'hiver, en attendant la campagne prochaine. Que, pendant ce temps, l'ennemi réparât ses forces, on s'y attendait bien ; qu'on eût pu, profitant de la première terreur, le réduire et le subjuguer, c'est une idée qui ne paraît guère leur être venue que fort tard, lorsque l'empire arabe, réduit aux murs de Grenade, semblait ne devoir plus coûter que l'effort d'une campagne. La guerre contre les infidèles était entrée dans les mœurs, je dirais presque dans les besoins des Espagnols ; les courses contre les Arabes revenaient périodiquement comme la moisson , sans qu'on puisse rencontrer, dans le cours de tant de siècles, un plan d'opération, une combinaison suivie plusieurs années, dans le but de les exterminer ; sans que jamais non plus la présence menaçante de l'ennemi ait empêché la discorde, les querelles d'héritages et les guerres civiles d'éclater dans le camp espagnol. Quelque chose de ces mœurs de tribus primitives, de ces habitudes d'aventures s'est perpétué jusqu'à nos jours; de là un décousu, une absence de volonté persévérante qu; laissent au hasard, aux événements, à l'imprévu, la grande et la meilleure part, l'influence la plus décisive. Ou cite ici le mol d'un général carliste qui résume parfaitement bien, ce me semble, la position respective des deux partis belligérants. « Si don Carlos. » disait-il, « est encore en Espagne, c'est la faute des christinos; et si nous nous ne sommes pas encore à Madrid, c'est la faute de nos généraux. » Sous le rapport de la guerre, enfin, comme sous beau-
coup d'autres, l'Espagne nppartinnt encore autant au moyeu Age qu'à notre époque; c'est là une chose dont il importe de se bien persuader.
Il ne faudrait pas toutefois s'exagérer la didirulté qu'on trouve à s'expliquer ce pays, il ne faudrait pas surtout s'autoriser do sa singularité pour rejeter bien loin tout espoir de salut et de progrés. Oui, ce pays est singulier, mais il est loin d'être incompréhensible: il est arriéré, mais il n'est pas atteint, comme quelques-uns semblent le croire, d'une sorte de pétrification morale qui doive faire désespérer de son avenir; et Ion peut même dire, qu'eu égard aux circonstances exceptionnelles et fatales qui ont si longtemps comprimé son essor, il y a plutiM lieu de s'étonner qu'il ne soit pas encore mille fois plus arriéré qu'il ne l'ol en elfet.
Les peujiles comme lesindi>iilus \i\ent d'emprunts et d'échanges, (^est le commerce des idées, ce sont les mou\ements de races, les grandes secousses guerrières qui dé^elop].ent et fortifient le tempérament d'un peuple. Or, quel peuple fut jamais moins favorisé, sous ce rapport, que le peuple espagnol'? Sans reprendre ici son histoire depuis le commencement, arrélons-nous seulement quelques instants à ccmsidérer un homme dont deux siècles et demi n'ont pu complètement efl'acer la funeste empreinte, je veux parler de IMiilippe II. Sous son règne, il est vrai, l'Kspagne a semblé atteindre l'apogée de sa puissance; maison |ieul dire aussi qu'il a consommé et détruit, au profit de sa stérile grandeur, tous les éléments de pros- ))érité. tous les germes de dé\eloppement qui depuis ont si visiblement mampié à l'Kspaiîue. (juand l'hilippe II monta sur le lr(\iu', l'Kspajine s<' trou\aitdansune deceséi>iiquesclimalériques, en qiielqui' sorte, qui décident du sort de plusieurs siècles et ipi'on ne man- (|ue jamais iuq>unéu)eiil. Il y a>ait soixante ans environ (|ue, par la réunion des < ouronnes de (iastille et d'Aragon, l'Kspagne se trouvait rn menée il l'unité; le premier résultat de ce grand évéïu-menl avait été la soumission (lélinili»e des .Mauri'S de (irenaile; (iharles- Ouint n^ait comprimé la révolte des communes, lINpagnese trou- \ait donc forte et unie, toute prèle pour les grandes entreprises, capable de jouer son r<Me et nu rtMe prépondérant dans les alVaires de rKuro|ie qu'agitait alors le puissant esprit de la réforme. Mal- Iieureus4'ment celte puissaiicc, cette unité de pouvoir tomba nux mains du génie le plus obsolu, le plus éguisto, le plus stérile, le plus
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opposé au mouvement dont l'histoire peut-f'tre fasse mention ; et l'Espagne, riche, forte, l'Espagne qui venait de soumettre ses vieux ennemis, qui achevait de conquérir l'Amérique, devint, entre les mains de Philippe, un instrument de lutte contre l'esprit moderne, contre les idées de liberté, d'examen, d'affranchissement qui faisaient explosion de toute part, et, dans cette lutte insensée, elle eut le malheur d'être victorieuse. La vie de Philippe II, considérée de ce point de vue, offre une unité vraiment singulière et dont on trouverait difficilement un autre exemple : à l'intérieur, établissement du despotisme politique et de l'inquisition religieuse ; à l'extérieur, lutte contre le principe libéral et protestant partout où il essaie de se montrer.
L'administration de Philippe en Espagne, pendant les dernières années de Charles-Quint, l'avait fait aimer ; il n'était pas étranger. Flamand comme son père ; il était Espagnol de naissance, de langage et d'humeur, et son administration avait été signalée par quelques mesures utiles. Mais une fois monté sur le trône , on le vit déployer un de ces caractères entiers et tout d'une pièce, qui ne manquent jamais d'exciter l'admiration , quand ils ne sont pas, comme le sien, employés au malheur et au retardement de l'espèce humaine. Ainsi l'on vit Philippe, guidé par un esprit de superstition barbare, poursuivre les malheureux débris de l'empire de Grenade, persécuter les 3Iauresques, leur imposer mille vexations, mille avanies, jusqu'à les contraindre de changer de vêtements et de langage, et finir par exterminer la meilleure partie de cette race industrieuse. L'inquisition, jusque-là restreinte dans ses attributions, prit sous son règne un accroissement formidable. Les idées de la réforme qui avaient commencé à germer en Espagne en furent extirpées par le fer et par le feu ; et quant à ceux qui l'ont à Philippe un mérite d'avoir ainsi préservé l'Espagne des guerres de religion, nous leur ferons seulement remarquer que la France, l'Angleterre et l'Allemagne, si profondément travaillées par les guerres de religion, sont aujourd'hui à la tôte de la civilisation, et que l'Espagne et les Étals pontilicaux, préservés par l'inquisition, sont les deux pays les plus arriérés de l'Europe. Enlin, pour compléter son œuvre au dedans, Philippe, pour dérober au public la connaissance d'une double infamie, confisque au profit de la couronne les privilèges des Aragonais, privilèges exorbitants, il est vrai, mais
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qu'on est fAché de voir succomber au profit d'un puroil système. Il n'est pas moins remarquable de le suivre dans sa politique t'xtérieuro et de voir a\ec quelle invariable logique Philippe se constitue partout l'adversaire implacable des inlériMs et des idées nouvelles, et comment son ambition ellc-nu''ine plie cl ccde parfois devant l'iiilériM de ses préjugés. Champion déclaré de l'orthodoxie, lorsque le pape Paul IV, désireux de procurer des établissements à ses neveux , excite la France contre lui , c'est à peine si l'orgueilleux monarque peut se résoudre à se défendre , tant '! sent la solidarité qui lie ses intérêts à ceux de la \ieille couronne lie Saint-Pierre. Quand enlin il est forcé de prendre les armes, il ne croit jamais mettre assez de ménagements; ses généraux ont ordre d'user d'égards infinis envers le Père des Fidèles, et dès qu'il peut poser les armes, il s'empresse de rentrer en grAcc; mais, en revanche, que de cruautés contre les protestants des Pays-Bas! Il aime mieux s'aliéner ces belles pro\inces et les détacher de son empire que de transiger avec l'hérésie. Suivons-le ilans toutes ses guerres, il ne s'en prend qu'aux infidèles et aux hérétiques. Ce sont les Mauresques de Cirenade, les Iltals barl)aresipies, les Turcs de Lépante , les Pays-Has hérétiques, l'Angleterre hérétiipie , la France menacée de voir l'hérésie monter sur U' trône dans la personne de son légitime sou\erain. Sauf la conquête du Portugal , inspirée jmr la pure ambition , ne dirait-on pas un impiisitcur sur le trône? Au moment où l'Furope subissait tout entière une crise régénératrice, Philippe se fil, contre l'esjuil moderne, le champion de tous les vieux i>ou>nirs, le champinn de l'autorité antique contre la liberté nou\elle, de l'ignorance contre resjirit d'examen. Ce fut dans celte lutte qu'il employa '•t dissipa les irnuuMises richesses de l'Kspagne. I.'l'!<pagne eut le ninlheur de vaincre, et ne s'est pa-* einore relevée de sa victoire. l.'Ks|>agne, qui, par l'isolement de sa positimi et la singularité de S4JII développement nu ino>enAge. avait pitis besoin que tout autre peujd»' d'être fécondée, remuée, renom elée par l'esprit moderne; qui, plus que toute antre nation, avait besoin d'entrer en rapport avec l'Kurope , avec ses limiières, avec sa civilisation ; ril-pagne, de|iuis Philippe II, est reliée fermée et impénétralile un mouvement commun dcH esprits. I,'e>pril monacal et ilesputique s'y est longtemps conservé dans l'ignorance, sans puiser
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de force au dehors , il est vrai , mais aussi sans permettre que rintelligence nationale empruntât au dehors des armes contre lui.
Jusqu'à la fin de la dynastie autrichienne, la tradition de Philippe II s'est conservée aussi fidèlement qu'on pouvait l'attendre d'un Philippe III, d'un Philippe IV, qui n'avaient rien de l'énergie de leur aïeul , et d'un Charles II , espèce de crétin couronné qui passa sa vie dans les oraisons , assiégé par la crainte de l'enfer. Sous ces faibles princes, les arts, profitant du calme qui succédait aux tempêtes du règne de Philippe II, jetèrent un vif éclat; mais l'Espagne, dès lors, décline et disparaît presque entièrement de la scène européenne.
Certes, il serait difficile de faire honneur de grands talents à la dynastie française d'Espagne. Philippe V, qui passait sa vie entre son confesseur et sa femme , ne peut être donné pour un grand rénovateur. Charles III lui-même , le meilleur souverain et le plus intelligent , sans aucun doute , qu'ait eu l'Espagne moderne, était loin d'être un génie : c'était seulement un roi sage, honnête , ami du bien , et qui , sans vouloir se lancer dans les grandes entreprises , se montrait généralement favorable aux améliorations partielles. ?<ous ne donnerons pas non plus Charles lY ni Ferdinand comme de grands civilisateurs, et pourtant, sous la dynastie française , a commencé pour l'Espagne une ère distincte et meilleure : beaucoup de monuments utiles, on pourrait dire tous les monuments utiles datent du règne de Charles III; la population a augmenté; quelques lumières se sont développées; l'Espagne, enfin, sans pouvoir se relever de sa longue déchéance, a marché quelque peu, et cela seulement par sa force propre, par son instinct naturel ; le jour où elle s'est senti la gorge un peu moins étroitement serrée, elle a hasardé de se mouvoir, et l'essai, quoique inachevé, ne lui a point mal profité. C'est qu'aussi c'est seulement à partir de l'arrivée des Bourbons en Espagne que l'esprit français a commencé à filtrer goutte à goutte à travers le Pyrénées. Philippe V avait amené de France Orry, surintendant des finances, qui rétablit quelque ordre dans l'administration. Les rapports, suivis des cours de France et d'Espagne, amenèrent peu à peu quelques résultais incomplets et chétifs, sans doute, mais qui cependant forment toute la tradition progressive de ce pays. I/espèce d'école française que formaient en Espagne le comte d'Araïula, Olaviiie,
Carapomanès, Florida Blanca, JovcUano?, ne dut porter que d'assez maigres fruits, parce que tout se passait dans le cercle de quelques esprits émiuents , sans doute, mais dont l'action devait so trouver bien restreinte dans un pays où la presse n'existait pas et où toute manifestation de principes un peu explicite amenait presque inévitablement le philosophe devant l'inquisition pour ^tre revi'tu du san-bcuito, entendre lire sa condamnation et aller de là expier, dans les prisons du Saint-Ollice, ses indiscrètes espérances, ainsi qu'il advint à Ulavide, par exemple, que sa belle et utile fondation des colonies de la Sicrra-Morcna ne put défendre de la proscri|ition. I.o iieupie, la masse, ne soupçonnait pas mémo les questions qui pouvaient s'agiter dans son intérêt; rien ne faisait écho aux novateurs; et cependant, je le répète, c'est à cette introduction clandestine de l'esprit lran(.ais que l'Kspagne doit de n'être pas restée absolument ce qu'elle était sous le règne de l'hilippc III. l'resque entièrement environnée par la mer, ayant dis ports mngniliquessur lUcéun et sur la Méditerranée, l'Espagne n'a en face délie que lu côte d'Afrique, où la ciNilisation ne fait que de mettre le pied ; aussi scmble-t-il qu'elle ne puisse attendre son avancement si-rieux et rapide que de ses rapports avec la France, son seul voisin d'Kurope, le seul auquel elle ait pu jusqu'à ce jour emprunter et de toutes les nations du continent la plus capable, par sa proximité, par la fraternité de sa langue et par le besoin d'expansion continuelle qu'elle éprou\e,de l'aidera se dégager des entraves qu'a multipliées sur mi route le génie systématiquement (>l énergiipn-ment rétrogradt- de i'Iiilippe II, génie qui a inspiré ses sut cesseurs, sans (pruiu* réacli(Ui également franche et décidée ait eiuore ouvert à l'Kspagne une routes meilieiue. Il faut dire aussi que, sur ce |iiiint, les esprits, en Mspagiie, n'ont point |iris le change: la Franc*' <'st, |>onr tous les honnnes échiirés, un objet d'élu- <h!S continuelles. I.es émigrations ncciisioiinées par les agitations intérieures du pays ont poussi'' vers la France un b<Mi nombre d'intelligence» distinguée», et si, pour le moment. In préoccupation des idécH franvoises exerce quelquefois une inlluenci' nuisible, si l'on ne di«liiigue pns toujours, autant qu'il serait à souhaiter, les moililiciitions que In diiïérence des deux pnys doit introduire dans Inpplic alion de» mesures enqiruntées h la France, toujours peut-on dire que In voie est boinie, largement ou»(Tte, et (pie le temps el
la discussion feront justice des engouements irréfléchis. Une remarque encore doit contribuer à bien faire espérer de l'avenir de la nation espagnole : c'est la rare intelligence de ses populations. On est surpris, quand on a affaire aux gens du peuple les plus dénués de culture, du bon sens, de l'esprit et de la facilité avec laquelle ils s'expriment. Sous ce rapport, ils sont bien supérieurs à nos paysans ; ils n'ont rien de leur lourdeur et de leur embarras; leur cercle n'est pas large, la sphère de leurs idées n'est pas étendue; mais ce qu'ils comprennent, ils le comprennent bien , et l'on peut croire que si l'éducation , si l'habitude de préoccupations plus générales avaient développé leur intelligence, ils porteraient dans des notions plus élevées cette rectitude et cette netteté qui semblent innées chez eux, mais qui, aujourd'hui, ne s'exercent guère en dehors de leurs intérêts immédiats. Au milieu de la lutte interminable qui déchire l'Espagne et de l'incertitude qui enveloppe les événements prochains, on a besoin de regarder en arrière, ne fût-ce que pour décharger le présent des fautes et des malheurs que le passé lui a légués , et aussi pour bien espérer d'un peuple qui, en dépit de toutes les causes de corruption et d'abrutissement accumulées contre lui depuis près de trois siècles , a su conserver de belles et précieuses facultés naturelles.
Madrid , 2G oclohre 1836.
L'ouverture des cortès dont les travaux ont, comme vous le savez, commencé cette semaine, n'a point fait i(;i grande sensation ; on prévoyait à peu près les fâcheuses nécessités n\entionnées dans le discours du trône. On savait que le gouvernement se trouve dans les plus graves embarras financiers. S'il est dans l'impossibilité de payer la dette extérieure, il n'est |ias, vis-à-\isde ses engagements intérieurs, dans une situation beaucoup plus heureuse. Lescréanciers nationaux n'ont pas été payés plus que les étrangers ; seulement on
a estampillé leurs titres et on les a renvoyés au mois d'avril prochain ; mais il est au moins douteux que l'estampille soit considérée par les porteurs comme argent comptant. Les pensions de l'Étal ne sont pas payées non plus ; bref, le gouvernement en est aux expédients : on a fait saisir une partie des trésors api)artenant aux églises, et on a inventorié le reste ; mais ce n'est là qu'une ressource bien précaire et bien insuflisante. Quant aux opérations militaires, elles n'amènent non plus aucun résultat ; Rodil, Alaïx, Lspinosa et (Juiroga, dont les divisions réunies forment environ 4S,000 hommes, ne peu\ent venir à bout d'atteindre lîomez. Nous recevons ici, environ tous les deux ou trois jours, un message de llodil qu'on publie dans un supplément extraordinaire de la Haziite de Madrid, et dans lequel le général en chef, ministre de la guerre, annonce chaque fois, non pas ses victoires, mais les combinaisons qui doivent infailliblement amener la ruine entière des factieux, lesquels ont eu, jusqu'à ce jour, l'extrême impudence d'échapper à la pressante logi(|ue du général. Jamais, certes, assemblée nationale ne se réunit au milieu de conjonctures plus graves, et ne dut éveiller plus puissamment les espérances, les vœux et la sollicitude publics, et cependant l'ouverture des cortès n'a point fait ici l'impression qu'on était en droit d'iitlendre. Kst-ce conscience de leur impuissance, estce injustice'.' C'ot ce qu'on >erra plus tard.
I.a seule manifestation sigiiilicali>e (]ui soit encore sortie de l'assemblée, c'est une |iro|)osition signée par la majorité des membres présents , tendant à ce que la régence soit conservée à la reine -Marie-t^hrisline, et le pouvoir concentré dans ses mains sans partage. Kn d'autres circonstances, cette modération aurait pu sembler généreuse ; mais laisser à la reine tout le fardeau et toute la responsiibililé du pouvoiruu milieu d'nni-situationpresipie inextricable, quand on n'a pas craint, en d'autres temps, de lui forcer la main, ( 'e<tt une démarchiMpii s«'mble indiqtUTque le parti du mouvenuMit a peu de coidiance dans ses forces, et cela donne assez bien la nu'sure de relit! démocratie bruyante, qui ne dc\ieiil priideiile et discrète t|u'à l'heure du danger.
()n a iionuné iiiis>i une conunission chargée d'a\is(-r, de concert avec le gou\i-riiemeiil, iui\ moyens de U-rniiner la guerre, et Ion |H'ul espérer que, libre désormais de toute distrartion fAcheuse, l'assemblée va se vouer siins |)artage ii l'achèvement du grand unnre
de la constitution. C'est une chose vraiment admirable que la bonne foi avec laquelle ministres et députés s'occupent de la constitution, et non-seulement de la constitution, mais encore de mille améliorations intérieures, toutes plus magnifiques les unes que les autres. Ainsi, l'autre jour, M. Lopez, ministre de l'intérieur, lut à l'assemblée, qui l'écoutait en grand silence, un long mémoire sur son administration et sur les nombreuses mesures d'utilité dont il compte doter le royaume ; par exemple, il se propose de mettre en exploitation les mines de plomb qui sont ou qui pourraient devenir une des richesses de l'Espagne ; il est question aussi de creuser des canaux, d'établir des ponts et une ligne de chemins de fer (je parle trèssérieusement). On a l'espoir que, dans l'espace de moins de trentecinq ans, ces glorieux travaux seront achevés, et alors on n'aura plus sans doute à s'occuper que du soin de payer sa dette et de terminer la guerre civile, ce qui est une bagatelle. On se reprocherait, en vérité, de parler légèrement d'un gouvernement placé dans des conjonctures aussi pénibles ; mais un pareil aveuglement, une telle naïveté ne sont justiciables que du ridicule.
Un autre fait non moins extraordinaire, porté à la connaissance du public par un rapport lu aux cortès par le ministre de la guerre, c'est qu'il y a aujourd'hui, en Espagne, deux cent quarante mille hommes sous les armes *. Où sont-ils et que font-ils? Les Espagnols sont de bons soldats, braves, sobres et grands marcheurs; comment donc de semblables forces sont-elles commandées, que rien ne se fait, que depuis le commencement de la guerre il n'y a pas eu, à proprement parler, une seule bataille, mais seulement des rencontres et des escarmouches de parti où l'on se tue des deux parts quatre à cinq cents hommes sans résultat, pour recommencer quinze jours après ?
Puisque j'en suis aujourd'hui à faire la litanie de toutes les misères du gouvernement et du peuple espagnol , il faut aussi que je vous dise un mot d'un travers qui, à force d'être général et exagéré, produit plus de mal qu'un fléau; je veux parler de l'emphase habituelle du discours, qui dénature les faits à force de les grossir, qui induit de loin les étrangers dans l'erreur, et qui rend les Espagnols dupes de leurs propres amplilications. Lisez un journal espagnol,
1 Toujours sur le papier.
celui que vous voudrez, fùl-il le plus sincère elle plus honiiiie des journaui : lisez une proclamation du gouvernement, un parle d'un général racontant une reconnaissance ou une escarmouche, et dites si l'on ne se croit pas transporté dans le pays des j;éants. Tous ces hommes-là ont dix pieds de haut, ils ne font que des choses CYtraordinaircs, et les expressions les plus fortes de la langue sont insuffisantes pour rendre la prodigieuse énergie de leurs sentiments. Ce n'est pas de rattachement (|u"ils ont pour la reine régente, c'est de \'eniliousta-imc, cl ils ne prononceront pas son nom, n'importe à quelle occasion, sans dire, au lieu de 3Iarie-Chrisline tout court, l'immortelle Alarie- Christine. On nomme une \illc, n'importe laquelle, ne croyez pas qu'on dira tout simplement .Madrid ou Valence, il faudra que ce soit l'héroïque \ ille de .Madrid ou l'héioique ville do Valence; tous les gardes nationaux sont ties preux, tous les soldats des héros. Napoléon, après la campagne d'Italie, disait à ses soldats : « Soldats, vous \ous êtes bien conduits, mais >ous êtes encore loin des Ilomains. vos maîtres et vos modèles. » Ici, un général, envovaiit au ministre de la guerre le récit d'une rencontre, écrivait qu'il avait /)/fi<r< (/'fl(//(nVafio)t h la vue des exploits de ses intrépides soldats. Il s'agissait de deux cents hommes tués « l'ennemi. Hassemblcz maintenant tons ces mots pompeux, ne dirait-on pas que ^oilà une nation qui sue l'enthousiasme par tous les pores, dont l'ardeur déborde, et qui l'ail scui ordinaire des sentiments les plus chauds, les plus indomptables, les plus énergiques'/ l'uis, interrogez les laits; suiu'z, si vous en u>ez la patience, cetle histoire toute pleine de velléités stériles, de tentali\es et dessais a\orlés; contenq)lez cette apnthie, cette indifférence profonde, cette neutralité où chacun so renferme, ce silence et cette s(ditude qui einiroimenl le g(iu\ernemetit, cette inq>érili(! des généraux, ipii épuisent djiis des coiqis de main l'ardeur et les forces de leurs troiq>es, sans savoir combiner un plan, ni le sui\re, ni utiliser un succès; comparez, dis-je, les mots mi\ (hoses, et concluez, l'ne fois monté à ce ton de dithyrambe perpétuel, le goinernemeni, qui fait sonner bien haut lu moindre avaiilage, et ipii fait publier des gazettes extraordinaires {Hiurdeut factieux pris et huit blessés, ne peut plus redescendre du ciel sur la terre, p<»ur apprendre au peuple espagnol que ses iléfeniM'urs ont été battus ; on giirdi" «lonc sur les revers un jirofond silence; en virte qui! voilà un peiq)le adulé, adoré, prAné, ^anlé dons tei
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moindres actions, qu'on remplit perpétuellement de la haute opinion de lui-même, et auquel personne ne parle le langage sévère de la vérité ; personne ne lui dit que c'est une honte que l'insurrection soit sortie de la Navarre; que c'est une honte d'avoir laissé entrer et de laisser courir en Andalousie les bandes de Gomez ; que c'est une honte que Cordoue se soit laissé prendre ; qu'il est honteux qu'à Séviile, la seconde ville d'Espagne, les autorités aient pris la fuite devant six mille pillards; qu'il est honteux que ces habitants de Malaga, si fameux et si vaillants pour proclamer la constitution ou même la république, et pour assassiner leur gouverneur etieur commandant militaire, soient venus, comme un troupeau en désordre, se faire battre par Gomez à je ne sais combien de lieues de leur ville, qu'ils ne sauraient peut-être pas défendre au besoin.
Voilà le langage qu'on devrait tenir, voilà ce qu'il faudrait dire aux Espagnols; et, s'ils sont Gers comme on le dit, ils rougiraient peut-être de leur mollesse, de leur apathie, ou tout au moins ils ne se donneraient pas le ridicule de prendre des airs de vainqueurs pour de misérables avantages qu'un orgueil mieux entendu ne prendrait même pas la peine de mentionner. Mais on n'en fait rien , et les discussions publiques, prenant toujours pour point de départ ce monde métaphorique qui n'existe que dans les bulletins et dans les proclamations, effleurent à peine les questions réelles qui, après trois ans de révolution et de guerre civile, ne sont pas encore posées d'une manière précise.
De toutes ces infirmités, de ce défaut de vérité, d'énergie, de volonté, il ne faudrait pourtant pas tirer contre le gouvernement de la reine des conséquences trop défavorables. C'est à peine si les embarras très-réels du trésor doivent alarmer, car il semble que, par un privilège particulier à ce pays, les faits les plus graves ne tirent point à conséquence. Certes, il n'y a pas, en Europe, un gouvernement qui eût pu, sans succomber, supporter une situation meilleure de moitié que celle du gouvernement espagnol. Sans argent, pouvant à peine payer ses soldats, et ne payant pas du tout ses créanciçrs, sapé par la guerre civile, miné intérieurement par un esprit révolutionnaire qui n'a tout juste que la force de détruire, ne trouvant d'ailleurs dans les masses qu'une sorte d'adhésion assez tiède, par quel miracle ce gouvernement vit-il, se soutient-il? Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, la France pouvait arriver à un pareil
état de ruine et d'humiliation , il y aurait au dedans d'effroyables désordres. Le malheur public serait la faute de quelqu'un, serait le fait d'un parti, et, dans ce cas, maliieur à lui et aux siens! Ici, personne ne bouge , personne ne s'en prend à persotuie , et , en attendant mieuv, Ion \a toujours. L'existence presque miraculeuse du gouvernement et le calme parfait des masses au milieu de pareilles circonstances tiennent, je le crois, à deux causes qui méritent d'être signalées avec quelques détails.
Quant au fait de la guerre civile en elle-même, on s'empresse généralement beaucoup trop de désespérer de la cause de la reine et de conclure de ses embarras au triomphe de don Carlos. On parle beaucoup plus des fautes et des impossibilités qui entravent le gouvernement de Madrid , parce qu'à .Madrid il y a des étrangers qui voient et qui observent ; il y a des ambassadeurs qui suivent de l'ceil et comptent les fautes; parce qu'enlin .>Iadrid est un lieu public où chacun peut venir, jiour son argent, regarder et censurer. Mais, à n'en juger que par les résultats, il me semble que, si l'on pouvait étudier d'aussi lires et aussi conunodément la jietile cour du préti'iulanl, on y verrait aussi des obstacles et des impossibilités qui rétiibliraient pour le moins l'équilibre. Les armées de la reine ne font rien; mais que font celles de don Carlos'? Si l'on en excepte Comez, auquel je vais arriver tout à l'heure, que font les autres? Sont-ils sortis des pro>inces, ont-ils de beaucoup arrondi les domaines de leur maitre, ont-ils rapiiroché de beaucoup la couronne de s«)n front'/ Comment se fait-il qu'ils n'aient point prolité du trouble amené |>ar le niou\enu-nt du l.'t aoiU'? Si ce sont \h de la l.ictiipie et de l'Iiabilelé . il faut convenir <|u'elles procèdent d'uiu' façon singulière. (Juanl au ijàu'riil (iomez , comme disent cerlnins journaux français (|ui le représentent, installant à la e(Uirse, dans les villes, l'autorité di; son maitre, il ne faut |ias se méprendre sur |r nirarlére cl le résultat de ses excursions. (i(uue/. est un chef lit- bandes hiirdi qui, mourant dr faim en Na>arre, a eu l'heureuse idée di; (aire contribuer le resle de l'Kspagne. il va |)illant les >ille» et les bourgs, usant à ce niélier plus de MUidides ipie de cartouches, et déconcertant, à force de rajiidité, les trés-peu savantes manieuvres essajées contre lui, ne s'établissant d'ailleurs nulle part, ne s'(*mparaiit d'aucun point militaire, ne soule\anl nulle part les populations pour Ciiarles V , mais enlevant à ses inlldèles sujelii de
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bons et nombreux réaux et tous les chevaux qu'il rencontre, et dont il a besoin pour remplacer ceux qu'il crève dans la rapidité de sa course. Sur les 6,000 hommes dont sa bande se compose, il n'y aurait, au dire d'un témoin oculaire, qu'environ 2,000 Xavarrais, bons soldats, bien armés et bien équipés. Le reste serait formé de pillards sans discipline, mal équipés, armés les uns de fusils, d'autres de piques, d'autres de sabres, d'autres enfin de bâtons, et tout cela allant pèle-mèle à cheval, à mulet, à àne, à pied. Vous comprenez , j'espère , que le général Gomez a mieux à faire qu'à s'arrêter en route pour former des organisations politiques, et que, quand il se sent de bons soldats aux trousses, il n'a rien de plus pressé que de déguerpir avec son butin, qui est immense.
Une observation qui ne vous échappera pas non plus, c'est que, fùt-il en mesure de tenter un coup décisif, Gomez s'en gardera bien. Le métier qu'il fait aujourd'hui vaut cent fois mieux pour lui et pour les siens que tous les emplois que pourrait lui conférer Charles V restauré. Outre le proDt, qui est énorme, il y a le charme de la guerre des partisans, si chère aux Espagnols, sans parler du bruit que fait son nom ; car aujourd'hui tout le parti de don Carlos s'efface et s'éclipse devant le nom de Gomez. C'est là, je le sais, expliquer la prolongation de la guerre par des moyens peu épiques; mais je n'ai pas promis d'écrire un roman de chevalerie.
Si don Carlos ne passe point l'Èbre, s'il n'essaie pas de chasser de 3Iadrid un gouvernement qui chancelle, s'il reste dans ses provinces, malgré tous les avantages que lui font les fautes de ses adversaires, nous pouvons nous en rapporter à lui et croire qu'il a, pour agir ainsi, d'excellentes raisons. Et quant à Gomez, si les généraux de la reine ne peuvent empêcher ses promenades à travers l'Espagne, on peut croire, d'après les renseignements que je viens de vous donner, qu'il n'est pas , après tout, si dangereux qu'il en a l'air.
Quant au calme dont jouit Madrid, quant à cette soumission singulière de la population à un gouvernement faible, nouveau (grand crime en ce pays), qui demande toujours de l'argent et des hommes sans pouvoir terminer la guerre, et qui contracte de nouveaux emprunts sans payer l'intérêt des anciens, cela ne peut guère s'expliquer que par un caractère de subordination vis-à-vis du pouvoir de fait, qui est un des traits distinctil's du peuple espagnol. Tant
que le gouvernement existera, et quelles que soient la forme et la nature de ce gouvernement, on lui obéira, d'abord par ce qu'il est gouvernement, et ensuite parce qu'il est le seul boulevard qui rassure contre les réactions qu'amènerait le retour de don l'arlos. Il y 0, dans toute l'Espagne, un nombre considérable d'hommes compromis; et si le prétendant revenait, en dépit de toutes les amnisties, il faudrait s'expatrier. Dans un pays où l'on ne pardonne pas , et où toute lui écrite est nulle par h fait , personne n'atteiuirait l'elTet des promesses de clémence ; en ^rte que la guerre, qui devrait ruiner le gouvernement, est, au contraire, une des causes qui le font vivre. C'est là une de ces choses qu'on oserait à peine dire partout ailleurs que dans ce pays, qui, sous plus d'un rapport, semble un paradoxe organisé. Knlin. il faut trouver la cause principale de celle traïupiillité dans un autre Irait de caractère projtre encore au peuple espagnol, et qui établit, à mon sens, la démarcation la plus ncllt! entre la race de ce pays cl celle qui habile la Irance ou l'Angleterre, par exemple.
L'Espagne, on l'a souvent répété, est le pays de l'égalité. Cela est vrai ; mais l'égalité n'y est point enleiuliie couuue nous l'entendons en France. Nous autres l' rainais aussi nous ainu)iis passiounénuMil l'égalité; mais l'égalité, pour nous, n'est pas ut\ mot abstrait ; nous croyr>ns (|ue cela veut dire la faculté d'arriver aux hoiuunirs, à In puissance, à lu richesse. Il y a, chez nous, un insatiable besoin de s'élever. Depuis que des soldats sont devenus maréchaux de Franco et des hommes de lettres ministres, tout soldat peut s'imaginer qu'il (çrovile vers le liAlon île maréchal, et tout écrivain vers le ministère. Il résulte de celle idée im eiïorl permanent et universel par lequel char-un tend à monter, i\ s'élever, ii sortir de son rang, à aniéliiucr sa position. De \\ aussi une impulsion intellectuelle imnuMise (]ui est, pour la I lance, luie garantie certaine de fone et de prospérité, mais i|ui, lorscpTelle ne s'em|)loic pns ilans de grandes entreprises nationales, devient voliuitiers menai;aiili> |>our le pouvoir, qui, romme sommet de la société, se trouve le point de mire de toutes lesundiilions. I.n société française forme , de la sorte, uni* i>spèro de pyramide diMil diacun s'elVorce, menu- ceux partis du |)luH bas, d'eviiliider tous les degrés. Ce sont celte fori'e et celte activité mêmes ipii font que la France n essenliellenienl besoin d'élrc gou- Ternéic cl cunduitu avec fermeté.
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En Espagne aussi, le sentiment d'égalité est profond; mais le porteur d'eau, le mendiant même a une telle foi dans son égalité avec tout le monde, qu'il ne se croit pas obligé de se témoigner à lui-même par des actes cette égalité qu'il a reçue en naissant. Le mendiant aveugle qui veut allumer son cigare dira au grand d'Espagne, comme je l'ai entendu, il y a quelques jours, à l'Escurial : Tiene ustcd lumbrc, marques (avez-vous du feu, marquis)? et le marquis lui passera son cigare sans s'étonner ; mais le mendiant ne cessera point de rester mendiant ; son fils ne songera point à devenir marquis ou propriétaire. En un mot, personne ici, sauf dans les rangs de la bourgeoisie francisée, ne cherche à s'élever au-dessus de son rang. C'est pour cela, sans doute, que l'industrie, que les sciences, que les arts, que tout ce qui sert de marchepied à l'ambition des hommes reste stationnaire; et c'est aussi par la même raison, sans doute, que ce peuple, qui ne demande rien que du pain et du repos, est si facile à gouverner ; c'est pour cela enfin que l'Espagne est un si mauvais terrain pour les révolutions, et que des événements, dont le demi-quart mettrait la France en feu, ne peuvent l'arracher à sa somnolence habituelle. Si donc, en dépit de sa situation critique, le gouvernement se maintient, c'est que personne, hormis une poignée d'hommes sans racine dans le pays, n'a intérêt à le renverser. Ce serait encore ici le lieu de vous parler de l'action e:iercée sur l'esprit espagnol par ses vieilles institutions municipales: mais il est trop tard aujourd'hui, ce sera pour un autre jour.
Madrid, 12 novembre 1S36.
Les discussions des certes ont présenté, cette semaine, un intérêt assez vif. La commission spéciale de la guerre avait, comme vous le savez, proposé, d'accord avec le gouvernement, la formation de tribunaux cxceptioimels destinés à prononcer sur tous les cas do conspiration politique, cl à abréger, pour ce genre de délits, les len-
leurs de la juridiction ordinaire. Le ministère, s'o\priniant par l'organe de M. Lopez, avait dit qu'il fallait frapper de terreur les ennemis du gomernement. Et, en effet, plusieurs des dispoi^itions proposées étaient bien de nature à atteindre ce but ; il ne s'agissait de rien moins que de punir de mort les conspirateurs, et le soin de les juger devait être confié, suivant les uns, aux commissions militaires, suivant d'autres, à des juges nommés dans chaque province par les juntes d'armement et de défense. Après nue discussion chaleureuse qui a été signalée par plusieurs discours éloquents, le gouvernement, qui avait senti sans doute combien il s'était avancé, proposii, par l'organe de M. Landero, ministre de grAce et de justice, plusieurs restrictions atténuantes, qui lui valurent une verte semonce de M. Olo/aga, chef de la commission ; enfin le projet vient d'être re|)oussé, au moins dans ses dispositions les plus extrêmes, par une forte majorité. Ce vote est important et de bon augure, eu ce qu'il aiuioiue, de la part de l'assemblée, un esprit de modération et de sagesse qui est une garantie contre les extravagances révolutiormaires imitées de '.13, qui ont, à ce qu'il parait, un attrait tout partie ulier pour (|uelq\u's tètes ardentes de ce pays.
Ilien que ce projet puisse être, dès aujourd'hui, considéré comme matupié, vous me permettrez, monsieur, de m'y arrêter im instant; nous trouverons, dans l'esprit qui l'a dicté, quelques indications qui nous aideront peut-être à débrouiller un peu l'espèce de quiproquo dont ce pays me parait être la victime.
Depuis que les cortès se sont réunis, on a déjà fait heaticoup de choses : on a iu)mmé une commission spéciale de la guerre, des jimte» d'armement et de défense ; on a présenté uondire de projets de loi ; on II demandé et donné des explications sur la conduite de la guerre, sur li's actes i-t les projets des généraux qui sont h la tête de rarnu'-e. Oroycz-vous ipie tous ces travaux aient avancé de beaucoup la solution de la crise'.' Kniiu, on vient tcuit récemment de proposer lélabli'i'ieinent de tribunaux révolutionnaires, et, h celte occasion, on n < ilé la Irance et la révoluti(Mi française, llobespierre et Danton. (In nargué île la iiéce>i>iilé de movensevlraordinaire'; pour des cjrconsinni es extraordinaires, et l'on a expriinéà ce sujet des vérités généniiesinconlesl/ibles qui, pourtant, n'ont |ias touché l'assemblée; le projet n été rejeté, beniicou|i iiioinH parce qu'il ré|nignait n l'ns- •emhlée d'abandonner In vie des citoyens l'i l'arbitraire d'une juri-
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diction exceptionnelle, que parce que le bon sens de la majorité a compris instinctivement que la question n'était pas là, et que la mesure, dangereuse pour une foule de cas particuliers, avait, pardessus tout, l'irréparable tort d'être complètement inutile et inefficace.
Quand on rédéchit à l'état réel de l'Espagne, à la situation militaire des partis belligérants et au fond même du caractère espagnol, on est saisi d'un étonnement dont on ne sort qu'en rapprochant ce fait de tant d'autres du même genre, qui montrent, jusqu'à la dernière évidence, que les partis, en Espagne, ne se comprennent plus eux-mêmes, ne comprennent plus leur pays, et qu'ils travaillent dans le vide, à côté de la question.
Je crois vous avoir déjà dit, monsieur, que les hommes qui mènent aujourd'hui l'Espagne la traitent par la méthode anglaise et française, et non par la méthode espagnole. La France et l'Angleterre, qui croient reconnaître quelque chose d'elles-mêmes dans cette imparfaite imitation, prennent la chose au pied de la lettre, et, de cette erreur admise et partagée qui, du dedans, se répand au dehors, où elle s'accrédite et se fortifie, il résulte qu'on tourne en cercle dans un labyrinthe de déceptions sans fin. Je suis fâché de «reprendre sans cesse les choses au déluge ; mais il faut bien attaquer l'erreur à sa source : si on la laisse grossir, elle vous entraîne. Qu'est-ce donc que l'Espagne? Quel est le sens de cette imperturbable inertie dans laquelle elle s'enveloppe? Que veut-elle, et quel rapport y a-t-il entre ses besoins et les efforts qu'on tente pour les satisfaire ? Voilà trois ans que la guerre croît et grossit sans avancer, que les constitutions se succèdent sans rien améliorer; quel est donc le mot de cette énigme qui, tous les jours et le lendemain de l'événement qui devait tout expliquer et terminer, se représente toujours la même ?
Toutes les nations n'ont pas au même degré le don des facultés abstraites et philosophiques. En Angleterre, en France, chez les nations européennes en général, la politique est une science ; chez d'autres, en Orient, par exemple, elle est un fait. Nous avons refait nos codes je ne sais combien de fois, et tous les jours deux chambres, assemblées presqu'cn permanence, y ajoutent de nouvelles lois. Depuis Alahomet, le Coran, librement interprété par les cadis, suffit aux besoins judiciaires des Arabes. Chez ces peuples, la décision du
juge est toujours arbitrale et arbitraire, le juge et la loi se confondent. Or, il est bon de se souvenir qu'il y a du sang arabe dans les veines espagnoles. Le peuple espagnol, on l'a dit souvent, est un peuple d'un bon sens très-positif, positif jusqu'au matérialisme. Il est matérialiste dans ses passions, dans ses croyances, dans ses institutions. Pour lui, la religion sans moines, sans processions et sans cérémonies, la religion n'existe pas; il lui faut des reliques, des miracles ; il lui faut des religieux au costume pittoresque ; il lui faut des cou>ents où il puisse trouver, non-seulement des prières, mais du pain et de la soupe. Dans ses passions i>ri\ées, l'Espagnol est le même; il ne comprendrait pas Werther ni les sentimentalités allemandes; il est \iolent, jaloux, c'est la possession qu'il convoite, et sa passion a quelque chose de vorace et d'entier qui lui est propre. Vous parlerai-je de ses habitudes politiipies'.' Je pourrais vous accabler d'exemples qui. tous, pn)u>eraient combien le l'ait, l'homme, la personne pré>aut dans ce pays, et combien le droit écrit, la conveiilion, la loi, l'abstraction est peu de chose; j'en choisirai seulement quelques uns pris dans plusieurs ordres de laits dilVércnls et empruntés tant au passé qu'au présent, tant à ce que j'ai vu qu'à ce que j'ai lu.
On peut dire, au pied de la lettre, que, dans ce pays, il n'y a pas de droit, de loi ; c'est lu volonté privée, le caprice des persoimes qui décide tout. Ce n'est pas que l'Kspagne n'ait sa législation comme un nuire pays ; seulement on ne s'en sert pas , et une fois écrite , cou( liée sur le papier, il semble que le nMe de la loi soit lini. Ainsi, par exenq)le, vous avez un procès; ne croyez, pas qu'il s'agisse de prouver que la loi est en votre faveur, il s'agit seulement de mettre Vtsrrihiiiio dans vos intérêts, il dressera son rapjiort en con).é(|uence : le juge -.ignera sans lire , louune d'habilude, et >ous aurei gagné voire aiu>e.
Il y a des pndiibitions aux frontières sur certaines marchandises; M)U.H vous arrangerez avec le douanier, et la prohibition csl levée!
SouH l'erdinnnd, un décret |irohil>a l'entrée des journaux français : les miniitres eux-ménn-s ne les recevaient pas. l ne personne fort connue ici les recevait; on venait puldiquement les lire chei elle, et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les minisires les lui rmpriititaieiit à l'occasinn.
Il T u quelques jour», on dressa une liste de |i('rsuiuics ipic le
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gouvcrnenieni voulait faire sortir de Madrid, la plupart sans motif ; plusieurs noms furent biffés, pourquoi? parce qu'on avait reconnu l'innocence des personnes? non pas; mais parce que des amis du chef politique lui avaient assuré que ces personnes étaient tout à fait inoffensives. Proscrites sans motif, elles furent amnistiées sans motif.
Voulez-vous que nous passions du petit au grand?
Pendant la guerre de l'indépendance, une assemblée réunie à Cadix élabore et décrète une constitution. Consacrée par des souvenirs héroïques, il semble que ce va être un monument impérissable. Ferdinand rentre, jure la constitution, et la première chose qu'il fait, c'est de la mettre en poche, d'envoyer aux galères ceux qui l'ont promulguée; puis il se promène seul, sans cortège, parles rues des villes, où il fait sur ses pasfusiller les libéraux, et personne ne souflle mot.
Voulez-vous que nous remontions plus haut? Les anciennes consi itutions de l'Espagne, en a-t-il coûté bien cher à Charles V pour les abolir? non; ce fut l'affaire d'une courte campagne. Et quel fut son plus grand ennemi, la plus grande difficulté qu'il eut à surmonter? ce fut Padilla. C'était un chef énergique, c'était un homme. Lui vivant, les privilèges des communes étaient une puissance; lui mort, ce ne fut plus rien.
Préférez-vous des exemples plus rapprochés? voyez Quesada. Tout le monde vous dira, et il ne manque pas aujourd'hui à Paris d'Espagnols pour le certifier, que, si Quesada s'était trouvé à la Granja le 13 août, la révolution n'aurait pas eu lieu. Son autorité ici à Madrid était quelque chose de prodigieux. Dans les premiers jours du mois d'août, la garde nationale presque entière se rassemble un soir dans le but de proclamer la constitution ; mais personne ne se souciait d'attacher le grelot. Pendant ces hésitations, Quesada envoie au chef du poste de garde nationale mutinée l'ordre de remettre son poste à la troupe de ligne, et l'autre obéit. A minuit , un poste de gardes nationaux était encore sur pied; il va les trouver, et leur dit en propres termes : « Que faites-vous ici? Allez vous cou cher, ou demain je vous fais tous décimer ; » et ils s'en vont, parce qu'il était craint. !.e dimanche 1 i août, il maiiitint Madrid avec moins de cent cinquante hommes, et faisait des patrouilles, seul , à la tî'te de quatre cuirassiers, haussant les épaules, sans ripos!er
r>0 LETTRES
iHi\ coups de fusil qu'on lui lirait, et personne n'osait lui faire front. l)arce qu'il était craint.
Ce n'est pas à ilirc pour cela que les Espagnols soient un peuple sans élan et toujours et partout apathique : non certes ; mais il faut savoir les intéresser par des actes et non par des paroles. Ainsi Philippe V, qui n'était pas un grand homme, tant s'en faut, mais qui avait du courage personnel , comment conserva-t-il sa couronne '' I 'archiduc était à Madrid, ses troupes étaient battues, i.uuis \1V , i|ui avait l'Europe sur les bras, conseillait à son pelit-lils d'abdiquer ; mais Philippe, qui avait du courage et qui tenait à sa couronne, ^'adressa aux Espagnols, fit appel à leur fidélité et jura de mourir plutAl que de consentir à les quitter. Cet acte énergique enthousiasma le peuple et contribua, autant que les talents de Her\» ick , à conserver à Philippe sa couronne-
l.orsqu'en ISOS Napoléon entreprit sa funeste campagne, son nom était adoré dans le pays, le peui>le espagnol était ébhuii de son génie; et si, au lieu de le tromper odieusement, de le blesser dans son 'irgueil national, Napoléon ei'it entrepris à ciel découvert la lonipiéle de l'Espagne, tout le monde s'accorde à dire (pie sa marche ii'.iurait été qu'un long triomphe. Cet exemple est d'autant plus prélienx que, s'il montre ce ipii enthousiasme le peuple espagnol, il fait voir aussi ce qui l'irrite et ce qui l'indigne. Trompé dans su confinnce et dans sa loyauté, il de>inl implacable.
Voulez-vous que nous suivions pas à pas la guerre de l'indépend.ince? Pourquoi et comment , je vous le demande, la junte centrale tut-elle frajipée de nullité dans ses tentatives de combiner leselForts de l'insurrec lion'/ parce qu'elle ne produisit ni grands hommes ni grandes idées. Pminpioi , au contraire, les .Mina, les Porlier, les l.empeciiiado jouèrent-ils un rôle si actif el si brillant'.' c'est que le l/ilrnl et l'énergie étaient awc eux : ils ne parlaient pas, ils agis- •>iienl. Je pourrais parcourir de la sorte riii><t<iire d'iispiigne tout entière, cl partout et toujours vous montrer les Espagnols admiral'urs du génie et du courage, implacables nuiire la trahison, iniliiïéreiils pour les discours, sensibles seulenuMil aux actes; mais il <st temps de borner ces citations, car il me semble que la chose devient plus claire.
Miiinlennnl, reportons ciiscndile nos regards sur ( »• qui sCxi passé depuit la mort di' I erdinaiid ; nous le comprendrons nuciix.
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Le peuple espagnol était, sans doute, fort arriéré en Europe, il avait besoin qu'une main habile lui ouvrît la route des lumières et des perfectionnements réels. Qu'a-t-on fait dans ce genre? Rien. Quant aux formes politiques, il devait peu s'en soucier, parla raison toute simple que , comme je vous le disais tout à l'heure , !e pouvoir , pour les Espagnols pris en masse , est un fait et non un droit. Dans un pays où l'on ne cherche guère à sortir de sa position, on obéit au pouvoir, ou parce qu'on l'aime, ou parce qu'il est le plus fort ; quand il est odieux ou faible , on le renverse ; mais il n'y a pas ici , comme en France, comme en Angleterre , un balancier politique perpétuellement agité et dont chaque oscillation amèn^" régulièrement au pouvoir des candidats impatients. Qui donc, si ce n'est une imperceptible minorité, aurait pu s'intéresser aux innovations en ce genre? Aussi, voyez : M. Zéa avait promis un despotisme éclairé, on est resté froid ; on a craque le programme n'était pas assez libéral, on a donné le statut royal, on est resté froid. Alors il n'y avait plus qu'une seule planche de salut, qu'un seul moyen de rallumer l'enthousiasme, c'était la constitution ; la constitution a été proclamée, on est resté froid. Enfin, je parle de ce qui se passe aujourd'hui : on nomme des commissions pour réviser la constitution, pour faire des plans de campagne, pour créer des tribunau\ extraordinaires , et l'on reste froid et indifférent , et Gomez se promène en Andalousie et en Estramadure à la barbe de 30,000 hommes qui ne peuvent l'atteindre, et les ressources s'épuisent, et l'issue de ce grand procès s'éloigne chaque jour de plus en plus.
Quand on arrive dans un pays comme celui-ci, peu ou mal connu , on s'imagine qu'on va décou-.rir un monde nouveau ; on se Hatle d'avoir des institutions à étudier, des mœurs politiques à observer, des systèmes à suivre, et, arrivé sur les lieux, on se trouve tout étonné de ne rencontrer rien de semblable. L'Espagne est un pays où , sauf le cas de passion nationale , tout se réduit à la satisfaction des besoins matériels. Vous voulez étudier les institutions? Eh ! mon Dieu! c'est chose bien simple : vexations légales tempérées par la vénalité des fonctionnaires, despotisme tempéré et limité par la révolte et l'assassinat, voilà le système réel de ce pays, voilà le système qui vous explique et l'assassinat de Quesada et cette insubordination perpétuelle des i)roviiices, dont les capitaines-généraux se l'ont eux-mêmes les coryphées, il n'y a ici pour le pou\oir
qu'un seul droit imprescriptible, c'est d'être le plus fort ; ce seul point i;agné. tout le reste coulera de source : sans cela, tout est nul et insignifiant. Ainsi , qu'on fasse des lois , qu'on amende, qu'on corrige, qu'on perfectionne, qu'on invente toutes les constitutions imaginables, toute cette savante élaboration législative ne vaudra pas une \ictoirc, un témoignage de force donné par le pouvoir. Tant que des succès militaires décisifs n'auront pas assuré l'existence du gouvernement, les cortès resteront un salon où des hommes pleins de méritcet de bonnes intentions, je l'accorde, causent entre eux et font des vœux pour le bien du pays; mais ce n'est pus une assemblée politique décrétant les lois et l'organisation d'une grande naliim.
Malbeurcusement, dans l'ordre militaire, les hommes man(]uenl complètement. Presque tous les généraux qui louiniandenl aiijouril'hui l'armée sont de ceux qu'on appelle ici los hijns <lfl sol (les enl.iiits du soleil) ; ce sont des ofliciers qui ont gagné leurs épaulctles en Amérique, dans des guerres de partisans, et qui,(iu()i(]ue bra\es l't déterminés pour la plujiart, n'ont ni les habitudes ni le talent nécessaires pour lombincr de grandes opérations et pour frai>per des coups décisifs. C'est ainsi qu'on les juge, et l'événement ne prouve que trop la validité de l'arrêt. Un homme, un seul homme, im militaire actif et entendu pourrait tout changer dans ce pays: mais ju>-qu'ici on ne rapert;oil pas , et tant qu'un semblable chef n'aura pas fait de son talent une garantie, un bouclier pour len hommes de savoir et de talent , personne ne \oudra se mettre en i\ant ni se compromettre, personne ne s'iMtéres<era à des Ira^niu léliislatifs toujours proN isoires, toujours h la merci d'un combat, lindn, pour résumer ma pensée, je dirai qu'il manque ici les deui seules choses pour les(|uelles le peujile espaijnol puisse jamais s'ébrnnler : ou le prestige du talent, du génie, de riiéroïsme , ou In séihiction de l'intérêt positif, de l'aniélioralion réelle de la condition des masses. A ces deux i onditions seulement on pourrait inlér(rsser l'ICspagne. Or, elle est ra\agée, pillée des deux parts et ruinée par des expédients onéreux, et elle ne lrou\e , dans les hommes qui veulent la conduire, aucune de ces grandes q\ialilés qui gagnent les cit'urs et font prendre les maux en patience. Ainsi l'on pourra foire longtemps encore des lois el des décrets u\ant que l'INpMgne f'éiueuve, on pourra mulliplier tant qu'on voudra h*» essai» du coti-
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sUtution ; !a nation elle-même fera toujours défaut à ces lentathes abstraites , l'Espagnol positif attendra les faits , les actes pour s'émouvoir et se passionner.
En attendant , la nation se ruine , les bandes se grossissent de tous les paysans ruinés, de tous les pensionnaires des couvents que le libéralisme a réformés, et la tâche de la réorganisation de l'Espagne , qui n'exigerait encore maintenant qu'une tète intelligente et qu'une main vigoureuse, réclamera peut-être, dans quelques années, tout l'effort d'un génie de premier ordre : puisse le ciel l'envoyer à l'Espagne!