‹ Lettres sur l'EspagneChapitre 6 sur 19 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

MaJri J , 'J(! novoiiitire tKM.

Vous savez que les corlès , après discussion solennelle , \ iennenl , ces jours derniers , de conlirmer lu reine dans les fonctions de récente ; c'est une mesure à laquelle il faut applaudir , au moins en faveur de l'intention. Dans les circonstances présentes, tmit partage, tout affaiblissemenl du pouvoir eiU été une calamité de plus. Applaudissons à l'intention; car, au point où en sont veniu-s les choses, Ci' n'est guère qu'une nii-iure d'une ellicacité négalive , si l'on peut parler ainsi , et qu'il faut mettre à cAté de quelques autres décisions i\r l'assi-inlilée souveraine, toutes aussi sages «pie celle-ci et aussi parfaitement inipiiis^aiiles l'i retenir l'Espagne sur la pente rapide qui l'entraîne, (^est fort lijcn de -ieiilir que la royauté es! encttre le seul point d'appui un peu fort, il est dommage seulement que celle IxnMie idée soit venue si lard ; car, s.ins se prosterner du\an( la

SUR L'ESPAGNE. Gl

royauté espagnole , il sufBt de la plus simple réflexiou pour comprendre tout ce qu'il y a eu de faux dans la marche suivie jusqu'à ce jour à son égard.

L'Espagne , je vous demande pardon de vous répéter toujours la mômè chose , l'Espagne n'était point un pays qui fût , à la mort de Ferdinand, préparé pour une révolution. La bourgeoisie, imbue plus ou moins des idées françaises , pouvait désirer des changements ; mais la masse de la population , loin de désirer rien de semblable , ne soupçonnait pas même sur quoi pouvaient porter ces changements. Le peuple des cam.pagnes , matériellement heureux , doucement gouverné par les moines, ne souffrait pas de son ignorance et souffrait encore moins de l'espèce de déchéance où l'Espagne était tombée en Europe, par suite de l'assoupissement où depuis longtemps était ensevelie l'intelligence nationale. Faire un appel au peuple eût été une folie; agir comme si on eût eu le peuple derrière soi n'était guère moins fou : c'est cependant ce que nous avons vu ; la bourgeoisie , quoiqu'en petit nombre , est forte en ce pays, et par son activité propre, et surtout par l'apathie et le peu de concert qui règne entre les masses séparées entre elles par un profond isolement moral. Dans une pareille situation , il semble , je crois vous l'avoir déjà dit , que l'intérêt capital de la bourgeoisie était de se soustraire à l'ascendant exclusif du clergé. Le clergé , les moines surtout, sont conservateurs par essence; mais , comme tout ce qui n'a pas d'avenir , de postérité , ils sont peu tentés d'innover , d'inventer , de perfectionner: aussi les moines , en Espagne , ont admirablement conservé les trésors de leurs cou\cnts, les objets d'art des cathédrales, les coutumes anciennes et les vieilles traditions patriarcales chères à bon droit au paysan ; mais de l'instruire , de le tenir au courant des découvertes agricoles ou industrielles , d'étendre la sphère de ses idées-, de dissiper ses préventions contre toutes les nouveautés utiles, c'est ce dont le clergé ne s'est jamais avisé. Il n'a pas compris le glorieux usage qu'il pouvait faire de sa toute-puissante influence; il a exclu et poursuivi les lumières et la raison partout où il les a rencontrées ; il s'est fait l'instrument ou le complice de l'inquisition, et par elle il a non-seulement envoyé des milliers d'innocents au supplice , mais , ce qui est pis encore , il a démoralisé le pays et jeté dans les esprits un germe de défiance et d'isolement, que le travail de plusieurs générations libres aura

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pcut-tHrc peine à extirper. H semble donc , pour résumer cette digression , que le travail el le \œ\i prédominant de la bourgeoisie auraient dû être de se soustraire à l'ascendant du clergé , et que tout s n effort aurait dû se concentrer sur ce point.

Les dinicullés d'une semblable émancipation étaient immenses. Riche, considéré , ancien dans le pouvoir, le clergé avait pour lui les restes de cet esprit moitié religieux , moitié chevaleresque entretenu en Espagne, pendant tout le moyen ;\ge , parla guerre des .Maures, esprit pins nouvellement alimenté par la découverte def.Vmérique el par l'aiipareil laslueux des cérémonies religieuses. L'ignorance des masses, leur amour des habitudes ancieimes, rendu plus profond par leur ignorance même et par l'absence de tout point de comparaison , tout rendait la tAche de la bourgeoisie épineuse el didicile; cl il semble que, si la victoire lui eût été possible , elle ne le serait devoimc que par une alliance iiiliireavcc le seul pouvoir qui put conlre-balancer, dans l'esprit des peuples, le prestige du clergé , avec le seul pouvoir qui fùl ancien comme le clergé, qui fût riche comme le clergé, capable comme le clergé de frapper les imaginations par un prestige extérieur fortifié de toutes les idées de iidélité , de respect , de vénération , idées de lout temps familières aux Kspagnols, je veux parler de la royauté.

Tout ceci n'est pas d'ailleurs une pure spéculation, un pur rapprochement d'idées prises en dehors des faits; il faut se souvenir (jue toutes les tentatives libérales faites jusqu'à 'ce jour en Kspngnc n'ont jamais dû qu'à la royauté leur existence éphémère. 1/espéce d'école |iliiloso|ihique du comte d'Aranda ne vécut i|u'à l'ombre de la protection de (Charles III ; (|uanl n la cimstitulion di' (ladix, <e lut si bien à la royauté qu'elle dut radhé>ion passive des masses, que, le jour où la royauté se tourna contre elle, elle s'évanouit comme une ombre. L'idée d'être gouverné par une charte, par une l'onsliliition, par qut-hpie chose <|ui ii'<-sl pas vivant, qui n'a pas de volonté et de pui>Siince propre, est une idée étrange pour li' peuple e>ipagnol,et à liiquelle il aura de la peine à s'habituer, si jamais il s'y habitue : il com|)renJ fort bien que les moines le gouvernent, que le roi le gouverne, qu'un ou phiNieins hommes lui commandent: |iour in constituliun , c'est toujours pour lui iiiia fioprUtn, ini petit morceau de papier.

Or, lor.oqnc l'erdinand m'uirnl, ipii donna le signal du monve-

sur. l'espag.ne. (ïi

ment, si ce n'est la royauté? Si la royauté n'avait parlé de despotisme éclairé, si l'exclusion d'un prince connu pour son attachement aux vieilles maximes n'eût donné le branle, croyez-vous que la bourgeoisie toute seule, avec ses noms, tous, hormis un seul ', inconnus du peuple, croyez-vous que la bourgeoisie , avec la constitution de 1812 pour drapeau, eût pu parvenir à se faire proclamer en Espagne ? Jamais. Ce ne fut que sur l'initiative et sur l'appel de la royauté que la bourgeoisie se trouva en possession du pouvoir : sa tâche était rude et difficile, elle exigeait beaucoup de vigueur, d'habileté, de connaissance réelle du pays, et surtout une grande union entre tous les pouvoirs et entre tous les hommes appelés à concourir à la régénération de l'Espagne. Chacun a pu voir comment ces conditions indispensables pour le succès se sont trouvées remplies. On peut dire, je crois, sans injustice, que personne n'a fait son devoir, le pouvoir en n'agissant pas, le parti du mouvement en démolissant le pouvoir sans être prêt pour le remplacer; on se trouvait en face d'un ennemi redoutable qu'il fallait écraser promptement sous peine de \oir ses rangs se grossir de tous les intérêts anciens auxquels on donnait le temps de se rassurer; et au lieu de porter toute son attention sur la guerre , de tourner toute son énergie de ce côté, on vit le parti libéral, poussé par je ne sais quel faux esprit d'imitation de la révolution française , compliquer sa situation comme à plaisir, engager la lutte avec la royauté et se déchirer luimême comme si la guerre civile n'eût pas sulTi à occuper ses forces. La convention française a\ait détruit le pouvoir du clergé, abattu le pouvoir royal, et, non contente de soutenir la guerre contre l'Europe et contre la vieille France, elle avait elle-même déchiré ses propres entrailles et envoyé à l'écliafaud la portion la plus modérée de ses membres : on dirait que la révolution espagnole n'a rien trouvé de plus à propos que de répéter le rûlo mot pour mot. La royauté, le seul point de ralliement possible, la seule bannière respectée des deux partis, a été humiliée, violentée, annulée, et la bourgeoisie, qui accomplissait ce beau chef-d'œuvre, obligeait du même coup les plus intelligents et les plus éclairés de ses membres à quitter leur patrie ; en sorte que l'Espagne offrait et offre encore ce spectacle bizarre d'un pays qui, lancé dans la carrière révolu-

(ionnaire, menacé par la guerre ci\ile, par la failiite, u:?e à plaisir ses ressources, s'aliène ses parlisans, el qui, au lieu d'a;;ir, passe son temps à discuter sur des théories libérales, comme les Grecs de Ryzance, menacés par les Barbares, se disputaient sur la procession du Saint-Esprit et se battaient pour les cochers du cirque et la faction ^erte et la faction bleue.

Le fait est qu'on s'occupe très-fort, dans ce pays, de savoir si on aura une chambre ou dcu\ chambres, si les ministres doivent, nonobstantla consitulion do 1812, assister auï séances parlementaires, et autres points de raème importance; mais persoiuie ne s'inquiète de savoir si le gouvernement espagnol existera encore dans six mois; personne ne s'inquiète de sinoir où on lrou>era de l'argent pour payer au mois d'a\ril ce qu'on n'a jui payer au mois de novembre ; personne ne s'inquiète de savoir où on trouvera un général qui fasse un peu moins de phrases et un peu \>lus de besogne que les généraux employés jusciu'ici.

C'est une chose remarquable, et sur laquelle on ne saurait trop insister, que celte préoicupalion puérile, on peut le dire, des libertés abstraites et des grands mots. Il faut des déclarations de droits, il faut la liberté de la presse el toutes les liberlés possibles, el chacun parait croire que, (piand une fois ces m(»ts sonores auront été débattus el prononcés dans la chambre et inscrits dans la constitution, tout sera dit. L'esprit d'ordre, de disci|)line, l'économie dans l'admini>lralii)n, l'esprit de suite, de persé\érance, la \olonlé de réussir, tout (T (|ui fait le talent de l'homme d'Ktal el tout ce (|ui assure le succès, semble de\oir étrtî le résultat de ces mots maj^iques; car, chose singulière! il n'y a point ici un seul hnmme qui inspire quelque confiance; il n'y a aucun de ces honnnes dont la raison, lu savoir, la prudence ou l'énergie font aulorilé el rallient les faibles: tout le monde ici \.\ de pair el oiiniséuient, sans guide, sans chef, inni l>ut.

Aussi \(uis|)ouvez lire, si cela \ousest agréable, U'S séances des certes; mais tenei-vous pour bien assuré que tout ce ((ui se passo là ne signide rien, que personne dans lescortès ne possède la foi ni In science du succès. Les cmlès ont repoussé le projet des tribunaux exceptionnels, elles ont reconnu I» régence de la reine; \om pouvez attendre d'elle-même d'autres mesures semblables modérée» el liges, mais insullisantes. (.tiiaml on délruil, il faudrait sa>uir rem-

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placer. Or, le parti du mouvement n'a eu jusqu'à ce jour qu'une puissance de désorganisation : il a désorganisé le statut royal, sans avoir encore organisé une constitution ; il a désorganisé la royauté, sans avoir rempli la place qu'il rendait vacante parle fait; il a désorganisé l'armée et la discipline ; il a destitué des généraux incapables, sans leur en avoir substitué de meilleurs : il a détruit les couvents, sans avoir su les remplacer ni dans leur influence morale sur le paysan, ni dans leurs bienfaits économiques; enfin il se désorganise lui-même chaque jour; il effraie, il exile une portion de la classe moyenne, il confisque ses biens et se fait des ennemis de ses alliés naturels. Aussi voyez, l'activité des cortès est immense, il s'y brasse, chaque jour, des lois par douzaine; les gazettes sont pleines de lois, de décrets et d'ordonnances, et les aveugles de Madrid s'enrouent, tout le jour, à crier les bulletins de l'armée. Voulezvous connaître au juste la valeur réelle et l'eflicacité pratique de tout ce luxe de paroles et de papiers, permetlez-moi de vous mettre au courant de quelques petites nouvelles récentes qui, mieux que tous les raisonnements politiques, vous mettront au courant de la situation véritable du pays.

Pendant qu'on fait des lois pour le plus grand bonheur de l'Espagne, toutes les communications avec les provinces se trouvent peu à peu interceptées. La roule de Séville est coupée en deux endroits; des galères ( voitures de roulage ) ont été dévalisées il y a peu de jours, le courrier brûlé et les voyageurs liorriblement maltraités. Dimanche dernier, la diligence de Valence a été obligéede s'arrêter à vingt lieues de Madrid, parce que les factieux faisaient le siège du village danslcquel elle se trouvait. Sur la roule de Sanlander, un voyageur a élé récemment assassiné, et un autre arrivant de France par l'Aragona vu, à Guadalaxaraet à Alcala, les habitants en armes qui s'attendaient à une alerte de l'ennemi. Pour peu que la route d'Aragon se trouve occupée, il n'y aura bientôt plus moyen de sortir de Madrid. Or, il ne faut pas croire que mi soient toujours des factieux qui interceptent les roules, volent les diligences et assassinent les voyageurs. Tout cela, vous pouvez le croire, ne se fait pas pour le compte de Charles V ; les voleurs travaillent maintenant pour leur compte et en grand. Dans un pays diiricile et coupé de montagnes comme celui-ci, la police a toujours élé dillicile; mais le brigandage aujourd'hui s'étend et se recrute de mille manières : le soldat qui

n'est pas payé, le conscrit menacé de partir, l'habitiint ruiné par la guerre, le pensionnaire des couvents pri\é de son pain quotidien, tout cela prend le fusil et va gagner sa vie sur les grands chemins. Par tout autre pays, ce ne serait là qu'un inconvénient temporaire et secondaire, du ressort de la police. Ici, c'est tout autre chose, c'est une calamité contagieuse, qui, la guerre continuant, pourra devenir un véritable fléau; car tout en fa^orise les déM'ioppemenls. la misère, l'impunité, et enlin la considération qui s'attache, dans le peiqile, au métier de voleur.

En France, où la police est bien faite, le \ol à main armée est dillicile et dangereux ; cela conduit au\ galères ou à l'échafaud, c'est une perspecli\equi gAle le métier. Ici le ^oleur est rarement arrêté, et (|uand il l'est, s'il a eu soin de mettre (piehiues piastres de c(\té poml'cscrilxino, ilenest quille pour quelques mois de prison ' . peine tout à fait insuflisante pour décourager les vocations prononcées, (liiez nous, le voleur, réduit, par le danger, au\ moyens clandestins, à la niouterie, a, en général, l'opinion populaire contre lui, et il ne peut se concilier quelque intérêt que par une audace extraordinaire, toujours assez rare. Ici, où la police est nulle, le \oleur qui se montre à découvert et qui vous attaque en plein jour et à force ouverte est le roi du grand i hemin : c'e^l une es|>èce de souverain indépendant qui fait des courses en pajs ennemi; aussi, loin déire un objet de réprobation, est-il presipie toujours admiré du peuple, loué, célébré dans des (liants populaires ipii perpétuent le sou\enir de ses hauts faits, de .sorte (pu-, grAce à rinini<uliilité cpie confère la poésie, le tiom de José .Maria , le fameux brigand andalou , se lrou\e pour le peu|>le ipielque chose d'équi\alent h celui du t'.id ou de tel autre héros lies temps |)assés. Joignez ii de semblables prédisitosilioiis morales l'iiction des circonstances présentes, la misère, l'exeiniile des bandes de (labrera et autres, l'impnissatue où le gr)uvernement se InMne de |iroléger les po|tulalions, hii (pii peut à peine se proléger lui-même, et il vous sera f.frile de concevoir (pii> le itrigandage , favorisé par tant de causes réunies, peut devenir ime des forme» les plu» meiiaçanlesde la dissolution sociale M-rs laquelle ce pa) s semble manlier à gramls pas.

Je m'iq)iTçoi> (prayinl i-onuni'iué par \ous rnlreti'iiir des pnriis

I V ml iilimliaila l.rlIrcHiir lu jntliiT.

SCU LESPAG.NE. 07

et de leur attitude respective, je me suis trouvé involontairement amené à vous parler de brigandages et à terminer par de véritables considérations de police. Hélas! ce n'est pas ma faute si la triste réalité ma fait descendre aussi bas, il faut bien prendre les choses où elles sont ; ce n'est pas ma faute si, pendant que les cortès et les ministres se perdent dans les nuages de leur théologie politique, les factieux et les voleurs prennent possession de l'Espagne.

Madrid, -20 décembre t85lî.

Je voudrais bien ne pas vous retenir éternellement dans les aperçus généraux ; je voudrais pouvoir vous entretenir à loisir d'une des nombreuses spécialités que l'Espagne offre à la curiosité de l'étranger; mais je ne puis non plus oublier tout à fait que c'est des intérêts généraux de l'Espagne que l'Europe s'occupe aujourd'hui, et mon esprit se trouve toujours involontairement ramené vers les questions mêmes que je voudrais abandonner un instant. Permettezmoi donc de vous parler encore du passé et de l'altitude mutuelle des partis; aussi bien, c'est là, ce me semble, la grosse question, et si nous l'étreignons une fois fortement, nous aurons ensuite bon marché des détails.

Je vous ai presque e\clusi\ement entretenu juscjuici des fautes et des infirmités du parti libéral, et j'aurai encore à vous en parler aujourd'hui. Il est vrai qu'elles abondent et que je les ai sous les yeux. Toutefois, avant de poursuivre, je voudrais consacrer quelques lignes au parti absolutiste, auquel vous pourriez attribuer, bien à tort, suivant moi, la force qui manque à ses adversaires.

Quelque triste que cela soit à dire, il faut bien se convaincre qu'il n'y a aujourd'hui, d'aucun côté, rien de fort et d'énergique en Espagne ; la mollesse et l'égalité prolongée de la lutte en sont la meilleure preuve. Cependant une semblable assertion parait si étrange quand on l'appliiiue à un peuple aussi notoirement énergique que les Espagnols, que vous me permettrez d'analyser un peu longue-

ment les causes (le celle sini^ulière torpeur; aulreineiit nousparai- Irioiis tomber dans le ridicule de décrier un peuple dor.t les sou\eiiirs de 1808 ne nous permettent pas de parler légèrement.

La force du clergé , qui forme à lui seul presque toute la partie active de la faction absolutiste, reposait, dit-on , sur trois bases principales : la superstition du iieuple, sa propre richesse, et, enfin, son ancienneté et les traditions de respect qui devaient naturellement s'y rattacher. Quant à la superstition dont on a tant parlé, je suis fiché de me nicttre en contradiction, à cet égard, avec l'opinion reçue ; mais, autant que j'en ai \n\ juger par moi-même, je ne crois |)as qu'on puisse se figurer rien de moins superstitieux que le peui>lc espagnol. Personne ici, dans aucune classe, ne croit aux revenants ni aux esprits, ni à aucune de ces formes surnaturelles que les peuples du Nord aperçoivent au fr)nd de leurs brouillards. On peut dire que c'est tout au jilus s'ils croient en Dieu' ; et, en effet, sous un ciel pur, serein, égal, où les saisons <ont rarement troublées dans leur cours naturel, et où le cultivateur n'a point à demander grAce au ciel pour sa récolle, la superstition ne peut guère être que la divinisation de certaines formes extérieures : c'est uiu" disposition à ranihropomorpliisme ; mais ce n'est point cette source intarissable de terreurs et de menaces qui trouble les consciences , et qui, dans d'autres paj s, les livre à l'influence du clergé. Kn ce (pii concerne les richesses et le crédit qu'elles coulèrent, la suppression des couvents a é|é, sous ce rapport, un cou|) qui, bi)>n conduit, pouvait être mortel pour le clergé. (Juanl à l'ancieniu'té et au resjjeel qui s'y ratlac he natiu'ellement , on peut tliie que l'invasion française de lHt)8 et les perturbations polilitpies (|ui se sont succédé depuis lors uni profiuuléini'iil ébranlé les racines séculaires, mais i>ourries, que les moines et les prêtres avaient poussées en Kspagiu-. Les l'ranrais, lors de l'invasion, ont maltraité des moines, profané des reli- (|ues, el ces profatiations, qui leur valaient alors la haine du peuple, ont pourtant porté un coup funeste à la siqtersiilion, en montrant ce (pi'on |iouvail impunément oser contre des hommes et îles objets juxpie-lii réputés sacrés et inviolables. Knlin les deux années de ré((imp nnti-monacal par où passa ri-lspagne en IHJII, et le temps

I lllni lie |>lii« riiririu ipii' Ii-n liijiirr« iIioIsIph ri rnllliiiVi iliml iU snliionl Iriir» uinlt de prédilection ri Dieu luim^me dmii rcrliiim nioiurnU ilc ruicrc.

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de semi-liberté qui s'est écoulé depuis la mort de Ferdinand , ont accoutumé les esprits à une certaine indépendance de pensée ; on a osé exprimer ce qu'on pensait des moines, et dès lors leur prestige s'est évanoui; il n'y a qu'une autorité forte et honorable qui puisse supporter le grand jour : sur les institutions décrépites et vermoulues , la lumière fait l'elTet de la foudre. Aussi le clergé , aujourd'hui, a-t-il conscience de sa faiblesse; il n'ose pas, et son audace n'est pas même à la hauteur de ses forces; il laisse agir le temps, les événements ; il laisse ses adversaires se détruire eux-mêmes par défaut d'activité et de concert , et peut-être sa tactique est-elle , après tout, la plus sûre qu'il pût adopter.

Du reste, cette défiance, qui a fait garder la neutralité à la plus grande partie du clergé, exerce aussi ses ravages dans toutes les nuances du parti libéral. C'est la défiance qui paralyse tous les courages, tous les talents, et qui rend la lutte si équivoque et si molle ; et le grand malheur de tous les hommes qui sont arrivés au pouvoir est de n'avoir pas su conquérir de vive force la confiance , sans laquelle il est impossible de marcher. Que si vous me demandez d'où vient cette défiance universelle et opiniâtre , je vous prierai de revenir un instant en arrière avec moi : nous l'aurons bien vite expliquée.

C'est de 1808 que devra dater l'Espagne moderne; c'estle choc de la France qui l'a réveillée de son long sommeil; c'est quand elle s'est sentie menacée dans son existence nationale que l'Espagne s'est souvenue de sa force et de son énergie, et c'est depuis lors seulement qu'elle a essayé de se régler sur la marche commune des nations européennes; mais le malheur de l'Espagne a voulu que la lutte contre l'étranger absorbât toutes ses forces, et que son cri de ralliement fût précisément le nom du roi le plus indigne de tant d'amour et de fidélité. La révolution française a changé la face de la France; mais tous les esprits étaient tournés alors vers les réformes intérieures : la guerre fut un accident trop peu considérable pour détourner le cours irrésistible de l'esprit réformateur. La France ne s'est pas vue, pour commencer, envahie pcndiinl six ans; quand la guerre devint sérieuse, elle avait déjà porté au régime ancien des coups irréparables, et les attaques de l'étranger ne servirent qu'à ajouter aux conquêtes de l'esprit de liberté la consécration d'une gloire européenne. Ce fui, au coniraire, la lutte contre l'étranger qui absorba toute U

vigiiour de l'Espagne , et elle ne put consacrer à I oeuvre de sa régénération intérieure que les restes d'une ardeur déjà fatiguée. Qu'est-i! résulté de là? c'est que, depuis 1814, il ne s'est pas encore manifesté un seul niou\ement politique vraiment franc et national, et que tout s'est passé en lenlaliveset en oscillations dé- Onitivemenl infructueuses et, de plus, fatales aux hommes généreux qui s'en faisaient les instruments. Porlier, Lacy, Vidal, qui préludèrent au mouvement de 1820, périrent sur l'édiafaud. Riego, qui l'accomplit, eut le même sort. Ceux qui avaient travaillé à l'œuvre de la constitution de 181:2 avaient été envoyés aux présides par Ferdinand. Après la restauration de 1823, tous les hommes compromis furent obligés de sortir du royaume, et trop heureux encore ceux qui en furent ipiittes à ce prix. Les ministres qui gouvernèren/ après la restauration de 1823 se sont trouvés, à leur tour, obligés de sortir d'I^spagiie à la mort de lerdinand; et, enlin, aujourd'hui, ."\I. .Martine/ de la Rosa, qui avait si cruellement soulVcrt pour la lilierlé, n'est protégé contre les haines qu'il a soulevées cpie par In loyauté reconnue de son caractère. .'M. Zea llermudez n'est plus en Kspagnc, ni M. de Toréno, ni Al. (ialiauo, ni .>!. Isturil/, ni aucun de ceux qui , sans avoir occupé le ministère , ont pris du moins aux alTaires une |)art indirecte. One peut-il résulter de là , si ce n'est une défiance et une hésitation bien légitimes à se mettre en avant , cl l'inaction et la neulralilé de tous les hommes éclairés , mais prudents? l'ne autre conséquence non moins fâcheuse de celte moisson d'hommes, c'est qu'il ne se forme point de traditions politiques, (jue ce sttnt toujours de nouveaux essais, de nouveaux lunns, de nouveaux commencements, el que rien de durable ne peut s'enraciner sur ce wible mouvant.

Celle défiance , confirmée par des expériences multipliées , a entrelenu, (lr|niis longtemps, dans les rangs du parti libéral, nue hésilalion fatale ipii lui fait toujours mani)mM' le inonieiil projiice el éluder les questions décisives avec le nu^uu' eiupresscnu-nt que les jtarlis flirts cl (|ui se sentent forts melleni à les reihercher. (ietli! dispiisitidii générale de l'esprit public n'est pas plus ini|>ulable aux ministres actuels qu'à leurs devanciers : ils ne l'ont pas l'aile , ils la partagent ; peul-èlre paiemnl-ils , connue tierniers hériliers, les driirs de In succession, sans qu'il y ail d'nulr*- re|irocheà leur faire que iW n'avoir pas eu bi force de réagir (imiIic une li.ibilinle fatale,

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et de n"avoir pas déployé la vigueur particulière qu'exigeaient les circonstances. Je voudrais \ous rendre ma pensée plus claire par un exenaple choisi entre plusieurs du même genre.

Quand Ferdinand mourut, ce fut la couronne, ainsi que je vous le faisais remarquer l'autre jour, qui donna l'impulsion au mouvement libéral par le fameux programme de 31. Zea Bermudez. Certes, si à ce moment le ministère avait osé, il pouvait bien facilement écraser la révolte carliste et contenir les agitations libérales; mais, pour cela, il fallait se remuer et utiliser le temps. On eût pu alors, comme on l'a fait depuis, déclarer nationales les propriétés des couvents, mais, bien entendu, sans massacrer les moines; on les aurait ainsi désarmés, on se serait ménagé d'immenses ressources, on se serait rallié, par ce coup de vigueur, tout le parti libéral, qui, alors, était loin d'espérer autant, et l'on aurait évité la position fausse où le gouvernement s'est trouvé depuis, lorsque, spectateur d'un mouvement dont l'initiative lui appartenait, il se trouvait obligé de tolérer des violences dont il gardait tout l'odieux et toute la responsabilité, sans que le profit moral lui en revînt : on aurait pu alors aussi supprimer les dîmes du clergé, les faire arriver toutes dans le trésor, et le payer directement ^. Une semblable mesure eût été décisive.

Le clergé une fois désarmé, il aurait fallu que la reine parcourût les provinces, se montrât aux Espagnols, fit appel à leur loyauté, et se remit, elle et sa fille, entre leurs mains. Ce que je vous dis là n'est pas une idée qui m'ait traversé le cerveau par hasard ; je l'ai entendu exprimer ici par plus d'un Espagnol, et j'ai été frappé de la justesse de leurs raisonnements à ce sujet. La reine, pour le peuple, c'était la reine, la veuve du roi, son successeur de fait et de droit. Protégée vis à vis du peuple par le prestige de l'ancienne royauté, recommandée à la bourgeoisie par la libéralité de ses intentions, un semblable voyage à travers les provinces eût réchauffé tout le vieil enthousiasme de fidélité des Espagnols. En voyant une reine, une femme jeune et belle, une mère qui leur aurait recommandé ses enfants, croyez que le vieil e-sprit chevaleresque de l'Espagne aurait parlé, que plus d'une vieille escopelte rouillée et

( Il cùl fallu pour cela un gouvcrnemcnl fort, francbcnicnl rovohiUonnairc cl bon adniinistnileur Quant aux inconvénienls qu'a eus ccUc mesure dans l'clalac-- UicI (les choses, voir plus bas la LeUre sur Jcs biens nalionaux.

accrochée au r;\tclicr, depuis la iiucrrc de rindépendance, aurait é(é remise en état, que tout ce peuple, que vous voyez si froid, si insouciant spectateur des formules politiques qu'on fait défiler devant lui, se serait ému, passionné, et que l'insurrection, à peine naissante, eût pu être facilement écrasée dans son berceau. 11 a été ques! ion, depuis, de conduire la reine à l'armée; mais il était tard déjà, et l'on ne voulut pas risquer la démarche. Or, c'est en temps de révolution qu'il faut se souvenir du proverbe : Qui ne risque rien n'a rien. Ouel poids énorme n'a pas jelé dans la balance la présence de don Oarlos en Navarre? et si, après trois ans, la cause de la reine se trouve encore pour le moins aussi bonne que celle du prétendant ; si un homme énerfiique, la prenant en main, peut encore aujourd'hui la faire infailliblement lriom|iher, juije/ de ce qu'eût pu faire un élan national, lorsque linsurrertion, mal organisée, n'axait point encore cette conliance q-.i'inspirent le temps, l'impunité et le succès !

Je ne sais si je me fais illusion ; mais il me semble que (pielque démarche éclatante et décidée aurait agi sur l'imagination du peuple et l'aurait tiré de celte nculralilé passive qui éternise la querelle; si, au lieu de batailler sur des droits abstraits, on eût dit nu paysan : n Mon ami, la reine, la veuve du roi Ferdinand veut le donner la » liberté; or, sais-tu ce que c'est que la liberté'? c'est que l'alcade B ne \ienne pas cliez loi te faire acheter un sac de sel dont lu n'as » que faire et qu'il te veiul malgré loi ; c'est qu'on ne le fasse pas I» pajer des droits de jkijh y utnisiliu |)iiur les troupes qui passent, 0 i'[ iMi\(pielles tu as déjà fourni, en nature, lu i>ailli- et le i harbon. 1) Voilà, mon ami, ce cpie c'est que la liberlé, et ce (jue la reine o MMit le donner. I.a reine a pris les liiens des ciiuxenls; ce n'esl Il pas par mépris (h' la religion, au contraire; mais elle trou\e que D les rou\ents sont Inip riches, et <pu' leur revenu serait miens F> einpiové si on s'en serNait, par evemple, i)our ou\rir tui chemin ■ (b- Ion \illage h In ville prochaine : lu pourra In alors xeiiilreinoilié B plus de légunus, et ton rhamp, au lieu de trois mille réaux, l'eu ■• rapporterait six mille. »

l.c payniin espagnol n'esl pas un docteur de Sorbonne; muis il enleiulrail cela h mer>eillf, parce que c'e>t de l'éloipience popuhiirn à l'usaKC de toutes les nations; mais In constilution de IMI2, mais le Rluliil rojnl, mais le dcspdtisnu- éelniré, qui xaut le mieux ? Ma foi, ji- n'en »ai!i rien, dit le pajsan, et je crois ipiil a raison ; et pui^

SDR l'espagne. 73

cette reine qu'il n'a jamais vue, qui ne fait et ne peut rien faire pour lui, qui ne fait pas toujours sa volonté, tant s'en faut, mais qui règne par ses ministres, tout cela est bien loin, bien subtil , bien métaphysique pour des gens qui n'ont pas pris leurs degrés à Salamanquc. Le peuple, au nom de qui et par qui se font d'ordinaire les révolutions, n'a été attaqué ni dans ses intérêts ni dans ses sentiments, il est resté en dehors de la lutte : tout se passe dans l'intérieur de la bourgeoisie; et comme la bourgeoisie ne se sent pas soutenue par en-bas, comme elle sait par expérience ce qu'il en coûte de se mettre en avant, de se compromettre dans les révolutions, elle en fait le moins qu'elle peut, elle vit d'économie, de prudence et de régime, et finira, si leschoses continuent sur le même pied, par périr d'inanition morale.

Je vous le répèle, ce n'est pus le ministère actuel que j'attaque ici plus que ses prédécesseurs; il a trouvé la partie mal engagée, il n'a pas su la rétablir, c'est un malheur, et un grand malheur, mais qui devient plus excusable, en raison des difficultés nouvelles dont chaque jour la situation se complique. Il ne faut pas avoir vécu quinze jours ici pour voir qu'il n'y a , en effet, qu'une seule question, la guerre, la guerre, et toujours la guerre. Vous savez comment elle a été menée jusqu'ici. EnQn, il y a quelque temps, on confie la poursuite de Gomez au général qui passe pour le plus actif et le plus loyal de tous, à Narvaez. Narvaez poursuit Gomez à outrance : celui-ci, échappé par des miracles de rapidité, est dans un village à deux lieues de là; ses soldats, exténués de fatigue, sont étendus par les rues; et n'ont plus la force de marcher. Narvaez fait demander de l'infanterie à un officier, son subordonné , pour marcher à l'ennemi et le détruire ; et celui-ci refuse obstinément, et Gomez s'échappe, et Narvaez se plaint, dans un rapport officiel , de cette indigne conduite, et l'officier coupable n'est pas fusillé ^ à la têle de ses troupes ! Que voulez-vous espérer quand de pareilles choses passent impunies, et qu'un gouvernement n'a pas la force ou l'audace de frapper ceux qui le trahissent?

En revanche, nous avons eu, cette semaine, une loi des suspects, moyennant laquelle les ministres pourront, sans autre forme de

1 Non-sculcmcnt .Mail ne fui pas fusillé, mais il fut nommé au commandcnuMil Je la province d'.Vlava, tandis que Narvaez, disgracié, était exilé à Cuenca.

procès, fiiire sortir de Madrid et du royaume qui bon leur semblera; rnT voiissaurez que maintenant cequi s'oppose au salut de l'Kspagne. ce n'est plus la censure ou le manque de liberté, ce sont les étrangers, c'est la main élrangn-c ' qui tient le fil de toutes les trahisons. Qu'il y ait ici quelques tripotages obscurs menés par des étrangers, c'est très-possible ; mais, en vérité, c'est leur faire beaucoup d'honneur que de leur attribuer tout le mal qui se fait et tout le bien qui ne se fait pas. J'aurais cru, moi, qu'il y avait, dans la neutralité de la masse du peuple et dans le peu de succès des tentati>es libérales depuis vingt ans, de quoi expliquer surabondamment cette espèce de paralysie politique; mais, pour le ministère, 1 explication n'a pas semblé sullisante. et l'étranger, le perfide étranger, est demeuré atteint et convaincu d'être la cause de tout le mal. C'est la faute de i'ollairc, c'est la faille de Kou.iseau.

Ne croyez pas cependant que je blAme lescortès d'aNoir accordé au ministère les p(iu\oirs exorbitants (lu'il a demandés. Dans la situation où se trouve legouvernemenl, il ne faut rien lui refuser, il ne f!iut|)as qu'il puisse dire : « Vous m'avez lié les mains. » Non, les corlésonl bien fait: il lui fallait accorder ce qu'il demandait, comme il lui faudra accorder encore tout ce qu'il demandera, mais à une riindition , c'est qu'il rétablisse les nITaires et sauve le pays. Mois aussi, si, malgré l'espèce de dictature dont il est revêtu, le gouvernement ne trouvait pas le secret de mettre enfin le Irrtne de la reine et In cause ronstitutioinielle hors de danger, d'écraser le prétendant, de relever les esprits démoralisés et de resserrer les liens de In disciplini" hiérarchique, ne faudrait-il pas alors convenir (|u'on s'est lait illusion, et que tous ces prétextes, mis en avant les uns après les autres, pour exi>liquer la persévérante fatalité qui, depuis trois ans. s'ntta( lie à rKsjiagiie libéralr. ne sont choisis (|uepoiir se mettre, >i l'on peut parler ainsi, la conscience en repos, (jui' i>our se IrnmpiT soi-même et se dispenser honm^lement des fortes résoliilion> et des mesures réellement enicaces auxquelliN un ne se «enl pas peut-être l'nudace de recourir '!

I l.it mitnii rxtninijrrn.

SUR l'espagne. 75

I.A SOBI.ESSE ESI'AC:ïOIE; S0> TSPOKTl^CE POLIIIOrE ET TEI\niTORI ALE.

Madrid, 10 janvier 183T.

C'est surtout en examinant l'attitude et l'importance de la noblesse en Espagne que nous aurons besoin de secouer l'induence de nos préjugés français, de ces préjugés que nous avons reçus en naissant, que nous portons sans nous en apercevoir dans nos études et dans nos jugements, et qui, puisés chez nous par beaucoup d'Espagnols émigrés, contribuent momentanément à embrouiller sur nouveaux frais des questions déjà trop compliquées.

En France, pays d'égalité, la noblesse, l'aristocratie de tout genre, est impopulaire; et en Espagne, où le sentiment d'égalité est pour le moins aussi énergique, l'aristocratie est considérée , est populaire, et n'excite ni haine ni envie. Avant d'aller plus loin, rendons-nous compte de cette différence dont l'origine remonte très-haut.

Si l'on se trompe si souvent sur l'Espagne, s'il est si difficile de ne se pas tromper sur le compte de ce pays, ne serait-ce pas faute de s'occuper assez de son histoire, faute de prendre garde que , sous des apparences à peu près conformes à celles des autres monarchies absolues, l'Espagne a eu, par le fait, un développement histori(iue entièrement différent du reste de l'Europe, et que les éléments dont la société espagnole est formée n'ont ni la même origine, ni conséquemment les mêmes tendances que ceux dont se composent les autres États européens. L'Europe tout entière, à la chute de l'empire romain, a été conquise, occupée par les Barbares; la race vaincue et la race victorieuse se sont établies sur le môme sol , les uns comme maîtres , les autres comme serfs et vassaux ; et si l'on voulait résumer en deux mots à peu près toute l'histoire de P>ance et d'Angleterre, on pourrait dire qu'on n'y trouverait guère autre chose que les progrès de l'émancipation de la race conquise, progrès dont les termes les plus saillants sont, chez nous, l'affranchissement

des communes à lorigine et la révolution frani^nisc pour conclusion. Il semblerait qu'en proclamant légalilé civile, politique et religieuse, la révolution frani;aise aurait dû éteindre jusqu'au souvenir de la lutte et de la haine réciproques ; mais telle est l'antiquité de celte haine, qu'elle survit môme à l'objet de la querelle. Ne crie-t-on pas encore tous les jours en France à l'aristocratie? comme si cela siitniliait quelque chose ; et ce cri, tout vide de sens qu'il soit devenu, ne ré\eille-t-il pas ciunre, dans la plupart des esprits, je ne sais quelle irritation confuse et sans objet '? C'est qu'en eiïet les souvenirs des siècles ne s'elTacent pas en un jour; il y a eu de par le monde des dimes et des corvées, il y a eu des vainqueurs arrosants et des esclaves humiliés qui ne veulent p:is qu'on fasse voir la marque de leurs liens encore empreinte sur leurs membres libres d'hier seulement. Il y a encore chez nous, sur ce point , une susceptiliilité d'alTranchisque le temps seul fera disparaître, et qui , malheureusement , n'ayant plus à s'exercer contre des inégalités réelles, engendre sous nos yeux, avant de mourir, je ne sais quelle disposition tracassière, empreinte de révolte et d'envie, indistinctement lioslile à tout ce qu'il y a de supérieur et de fort.

Kn Es|>agne, vous ne trouverer rien <le semblable; le noble, car il y a encore des ludiles dans ce pays, le noble n'est point arrogant et le bourgeois n'est pas jaloux ; il y a entre eux la dilVérence de In richesse, mais pas d'autre. Il règne entre les diverses classesui\e égalité de ton et une faniillarilé de manières donl les démocrates les plusombragriix se conlenteraienl. Non-se»ilement le bourgeois, mais le [laysan, l'ouvrier, le porle-faix , le ]iort('nr d'eau gardent avec le noble leurs libres allures. Si une fois la maison leur a été ouverte, ils iront, viendront, s'assiéront et causeront avec leur noble propriétaire !«ur le Ion de la plus parfaite égalité. Or, feronsnous honneur de ces formes libérales nu bon sens supérieur dos Kspagnols? Non, sans doute ; quelque grand que soit ici le Ikui sens dans l'ordre des relations privées, il ne pourrait expliquer celle honorable restriclion iipporlée aux constantes pratiques de l'orgueil. I.n véritable raison de ces rapports (pii nous étonnent, c'est qu'en l'.sjiagne il n'y n jamais eu de roture; c'est qiu" le paysan n'est pas (le race ioiiipiis4', ni le nidde de race ( on(|uérante ; c'est de l'exiuilsion d(;s Itlnures que date l'Dspagne moderne; c'est là que remonleni Wi titre» de propriété; or. par le fait même de cette expubitm, il

SUR l'espagne. 77

n'est resté, dans le pays, que des vainqueurs. Ce fut, on le sait, dans les montagnes des Asluries que s'était réfugiée, après l'invasion des Arabes, cette poignée d'hommes tenaces qui devinrent les sauveurs et les porte-enseignes de l'indépendance nationale. A mesure que leurs forces s'accrurent, que leurs triomphes se multiplièrent, que le Léon, les Caslilles, l'Aragon étaient repris sur les infidèles, ils poussaient devant eux les vaincus. La prise de Grenade, qui fut le terme de la puissance politique des 3Iaures, ne finit point leurs désastres : l'inquisition, déchaînée après eux, les tortura d'abord, les força de renoncer à leur culte, à leur costume, à leur langage, et finit par les déporter par centaines de mille et à diverses reprises, depuisFerdinand et Isabelle jusqu'à l'extinction presque de la branche autrichienne. Aussi les gouttes de sang infidèle qui ont pu filtrer dans les veines espagnoles se sont préalablement dénaturées de manière à n'être plus reconnaissables. La noblesse de l'Espagnol, c'est donc d'être vieux chrétien ; ce titre seul le sauve du danger de toute parenté avec une race doublement méprisée par le fait de sa défaite et par celui de son infidélité. Ce nom seul de vieux chrétien, fût-il porté par le dernier porte-faix, est donc un titre dont il est fier et qui l'égale dans son esprit aux plus grands personnages. Et, par exemple, parmi ces aguadures (porteurs d'eau), que les Asluries envoient chaque année à Madrid, beaucoup sont nobles, le savent et s'en vantent, et vous disent en se redressant, le baril d'eau sur l'épaule : Yo soy mejor que mi amo ( je suis plus noble, je vaux mieux que mon maître). C'est, en effet, dans les montagnes des Asturies que les plus anciennes et les plus nobles familles vont de préférence chercher leur origine, et cela par le même sentiment qui fait mépriser, aux habitants des provinces basques, le reste de l'Espagne. Ceux qui n'ont pas été conquis méprisent les autres; aussi est-ce de ceux-là qu'on veut descendre, et dans les provinces qui ont subi la conquête, tous ayant repoussé l'ennemi, l'infidèle, sont fiers, chacun à sa manière, et se traitent en égaux, parce que, je le répète, le fait capital de l'histoire d'Espagne c'est la lutte contre l'islamisme; c'est de là que datent la propriété, la noblesse ; c'est par-là seulement qu'on peut expliquer et le pouvoir politique immense du clergé et les grandes possessions de la noblesse et la courtoisie de ses manières. IMais laissons pour aujourd'hui le clergé de c<Mé et continuons à ne nous occuper que de la noblesse.

78 lETTHES

La considération morale dont a joui si longtemps la noblesse tient surtout à ce que, entre tous les conquérants, leurs ancêtres furent les plus puissants et les plus braves; tandis que d'autres restaient à cultiver leurs champs, eux se battaient et reculaient les frontières de la chrétienté espagnole. Cette conduite leur a justement valu la considération et le respect, sans que ce respect put jamais rien avoir de servile, puisque entre eux et le dernier Kspagnol il n'y avait pas labime de la conquête, mais seulement un degré différent d'activité ou de courage. Voici maintenant l'origine de leurs vastes possessions.

La plupart du temps, les rois de Caslille ou d'Aragon donnaient, aux chefs militaires qui les avaient aidés dans leurs guerres contre les Maures, une portion des terres conquises comme jirix de leurs services. Souvent aussi ces seigneurs, déjà riches i)ar eux-mêmes, at4ietaienl à la couronne une portion de ses nouveaux domaines; d'autres fois enfin, un seigneur bâtissait un fort prés de la frontière des infidèles, et s'y maintenait avec ses hommes d'armes; des paysans venaient s'établir sous la protection du fort; et. tpiand la frontière es[tagiiole se trouvait de nouveau reculée, le seigneur se trouvait aussi deveiui maître et suzerain du territoire ipi'il avait protégé et défendu.

Ses possessions, dont l'origine, vous le voyez, n'avait rien d'odieux, étaient devenues immenses. Le clergé (|ui jjrèchait la foi, el la noblesse (pii la défendjiit de son épée contre l'invasion nuisulmane , durent néressairement recueillir la plus grande part des profils moraux et temporels d'une victoire à la foi< nationale et religieuse. Il arriva de plus pour la luddesse (pu', grince a liiislitiilion féodale des majorais, d«'s biens déjà considérables, réunis Mir une seule tète, passèrent par alliance dans d'autres familles riches elles-mêmes et (|ui devinrent, de la sorte, de véritables puisîMince». Aussi, même encore à l'heure qu'il est el en «lépil de toutes M,'» disgrAces, la ncdilesse peut être considérée, aujiun-d'hiii «pie les iduvents sont supprimés et li*urs biens coniisqués, comme formanl presque seule la classe de» grands propriétaires et comme possédant la meilleure partie du sol de l'Kspagne.

Moins redoutable que le riergé et prestpie aussi riche ipu- lui , l.i noblesse ne fut point favorisée par In royauté, l'.n diverses cir- I nnstance» où des guerres formidables avaient épuisé les ressources,

SLR l'espagse. 79

la couronne imagina de faire contribuer la noblesse en faisant réviser les donations royales qui l'avaient mise en possession de ses immenses domaines; lorsque la donation n'était point en règle, et on avait soin qu'elle le fût rarement, on la cassait, et les dépouilles des nobles venaient, sous le nom de restitution, grossir le trésor royal ; mais ce fut surtout à partir de l'avènement sur le trône d'Espagne de la maison de Bourbon que le crédit de la noblesse alla chaque jour déclinant. La noblesse espagnole avait été généralement contraire à la clause du testament de Charles II , qui appelait le duc d'Anjou sur le trône ; la plupart penchaient pour l'archiduc. Aussi, lorsque l'influence du duc d'Harcourt et les intrigues de Portocarrero eurent enfin assuré la couronne au petit-fils de Louis XIV, c'en fut fait du crédit politique de la noblesse espagnole. Les Bourbons, indépendamment des révisions exercées contre elle, la tinrent presque constamment éloignée des affaires. Les grands noms de la monarchie espagnole disparaissent pour faire place h Alberoni, Riperda, Grimaldi, des étrangers, ou à des noms récemment anoblis ou d'une noblesse secondaire, tels que Ensenada , Aranda , etc. , ou entin à des favoris , comme Manuel Godoy, ou à des créatures tirées des derniers rangs de la société, comme Calomarde.

Éloignée forcément des affaires, la noblesse finit par en perdre les traditions et l'aptitude, et, de ce moment, sa décadence fut rapide. Les fils de la noblesse, possesseurs d'une immense fortune comme l'aristocratie anglaise, mais ne voyant point, comme les jeunes lords, s'ouvrir devant eux la carrière de l'ambition politique, négligèrent complètement les études sérieuses et se firent remarquer par leur ignorance au milieu de l'ignorance générale. Le plaisir, la débauche et la dissipation devinrent le seul emploi de leur temps, et leur intelligence, comme leur fortune, eut également à souffrir de ce triste régime. La plupart des grandes familles sont endettées, leurs biens, mal administrés, ne suffisent pas à une dépense mal calculée, et l'on peut dire, en ce sens, que les nobles ont contribué, pour leur part, à familiariser les esprits avec les idées de banqueroute, les plus populaires qu'il y ait dans toute l'Espagne.

Toutefois, pour être juste, il faut ajouter que d'autres causes, qui ne leur sont pas légitimement imputables, ont contribué à leur ruine. Indépendamment de l'action indirecte que la royauté exerça

contre eus en les éloignant des affaires , ils ont été en butte à des vexations beaucoup plus immédiates. N'ayant depuis longtemps conservé de la féodalité que les charges onéreuses, ciiaquc noble était obligé, à l'ouverture de la succession paternelle, de demander au roi une lettre d'investiture qui le mit en possession, sinon des biens, du moins du rang de son père, et sa demande do\ail être accompagnée d'un don à la couronne assez considérable ; de plus , il leur fallait payer des droits énormes pour chaque titre, et quand on réfléchit que quelques-uns d'entre eu\ en possèdent plus de trente, on reconnaît facilement (jue l'homieur stérile de s'intituler grand d'Espagne et de rester couvert en présence du roi ne leur était pas octroyé grati'*. Comme grands propriétaires enlin, ils ont énormément souil'ert dans la guerre de l'indépendance, depuis 1808 jusqu'en 181 i. (Juant aux indemnités accordées à ce titre |)ar le gouvernement de Ferdinand, elles ont été, suivant l'usage antique et solennel, la proie des fournisseurs, des brocanteurs de toute espèce, dont l'habileté ordinaire a su, comme toujours, détourner il son prolit les réparations accordées aux véritables intéressés. Toutes ces disgrâces réunies ont donc contribué singulièrement h ruiner la grandesse et à |)orter à son importance politi(|ue des coiqis mortels.

Il faut dire cependant (pie, deiitiis (pie l'Kspagne s'agite pour de vagues essais de rénovation, on a vu plusieurs des memlires de la noblesse secouer leur léthargie héréditaire . se niellre au courant (les idées étrangères, refaire une éducation trop souvent négligée, remettre de l'ordre dans l'administration de leiu> biens et se rendre dignes et lapables en tout point de mari lier à la tète de ce ipi'on |ioiirra peut-être un jour tenter di" raisonnable pour la régénération jiolitiipie (le leur|iays, et l'on peut ajouter (|ue les ciuinaissances prali(|iies et réelles qu'ils doivent i"! leur ipialilé de grands propriétaires leur assureront un grand avantage sur lit bourgeoisie Ihéoririenne des villrn, le jour où les affaires publiipies pourront (Mre Imitées sérieusement, régulièrement et par d'autres moyens ipie les ronspiralion» mililnires et les débiles émenles imitées de la révolulion frniK.'Jiise.

Itnn<t lu (pie^lion (|iii partage aujourd'hui ri'N|iagne, la noblesse, |ires(pie tout entière, s'est ralliée au t^(^ne d'isubtlle, et la rais(m en cs\. fucilt; à concevoir. Dans la plupart des autres pays, la nidilessr

Sril LESPAGNE. SI

pt la royauté , toutes deux d'origine féodale , se sont, d'ordinaire , appuyées l'une sur l'autre et ont marciié de concert. La noblesse semblait le cortège nécessaire et naturel de la royauté. Ici, en Espagne, où ni la noblesse ni la royauté ne sont fondées sur la conquête, où le peuple des campagnes n'a jamais eu à s'affranchir d'une oppression qui , comme nous le verrons plus tard, ne l'a jamais atteint, et où le clergé, armé de l'inquisition, sutTisail largement pour comprimer l'essor des idées qui germent de préférence dans les villes, la royauté, comme nous l'avons vu, a pu impunément se détacher de la noblesse , séparer sa cause de la sienne , annuler son influence politique et la rançonner de mille manières. L'absolutisme n'a point réussi à la noblesse, elle a lieu d'attendre beaucoup mieux d'un gouvernement libre ; aussi , s'il y a en Espagne de sincères partisans du régime représentatif, ils se trouvent à coup sur parmi les nobles, qui sont en droit, la plupart, d'espérer une large et légitime importance de leur richesse territoriale et de leurs lumières, du jour où le règne de la violence, quelle qu'elle soit, aura fait place à un ordre naturel où les éléments de la force réelle ne seront plus opprimés et pourront peser dans la balance pour leur valeur propre ; mais la même raison qui les a éloignés de D. Carlos les éloigne également de ces glorieuses idées radicales si heureusement empruntées aux plus mauvais jours de notre révolution. Ils sont aujourd'hui, comme tout le parti modéré, retirés sous leur tente et attendant des jours meilleurs.

Car ce n'est pas aujourd'hui une des moindres singularités de la révolution espagnole que l'attitude de ce parti modéré, qui seul, quoi qu'on ait pu dire, est en mesure de donner à tout ce mouvement désordonné une conclusion et une consistance durable. On a cru bien longtemps en France qu'il n'y avait de salut, pour l'Espagne libérale, que dans l'entraînement révolutionnaire. Raisonnant par analogie et par induction, on a cru qu'il fallait de nouveaux jacobins pour en finir avec l'ancien régime espagnol et stimuler l'élan national. De tout petits montagnards sont \enus, qui n'ont rien entraîné, qui n'ont mis sur pied ni quatorze armées , ni une seule, qui n'ont rien fuit de mieux que ceux qu'on appelait les Girondins et qui n'ont enfin réveillé nulle part l'élan national. C'est qu'en ellel les deux positions sont singulièrement différentes. Sauf l'ascendant du clergé , déjà depuis longtemps fortement entamé ,

ce qu'il y a à faire en Espagne c'est bien plus une réforme qu'une révolution. Il n'y a pas, en un mot, une race de vainqueurs et une race de vaincus, une classe d'oppresseurs et une classe d'opprimés ; et s'il y avait des opprimés, ce ne serait pas le peuple, matériellement plus heureux, à beaucoup d'égards , que le peuple <le France et d'Angleterre. Le vice et le fléau de l'Espagne, c'est une administration corrompue, défectueuse dans son mode d'action ; c'est une torpeur et un engourdissement qui ont donné aux plus absurdes abus la consécration des siècles. Que.pourporterremèdeàcettelèpre. il fallût rompre avec don Carlos et l'ancien régime, c'est chose évidente; mais qu'il faille pour cela déchaîner l'esprit ré\olutionnaire, c'est ce qui est absurde et heureusement impossible, par la raison toutesimple i|ue l'esprit révulutionnaire n'existe pas en Espagne: aussi est-ce là son moindre danger. Qu'on redoute pour l'Espagne le nombre croissant des bandes de factieux et de voleurs, la séi)aration des provinces et l'innulalion complète des forces du gou\ernement, voilà qui est trèsraisonnable; qu'on craigne l'esprit révolutionnaire, c'est avoir peur des revenants. Craignez les voleurs, les concussionnaires, les intrigues, soit ; et, quant aux jacobins, soyez bien tranquille. En effet, il ne s'agit pas de désorganiser le pays; Uieu merci, la besogne est complète; il s'agit de l'organiser, et |)Our cela il ne faut i)as seulement des tirades sur laré\itlution française, maisaussi de l'énergie, de l'habileté et du lem|is.

.Vussi le parti mtidéré dans leipicl la noblesse se classe naturellement, uu lieu de résister au parli exalté, a cru, en face de I). Carlo'*, de\()irlui céder, de peur de renforcer l'eimemi commun, et il attend son jour. Cette tactique, si conforme au génie patient et temporisateur des Espagtiols, est peut-être , après tout . le plus Mir. I.e règne des théories creuses linirade lassitude et d'inanition, b guerre tombera dépuiscmi-nt ; car, grâce au ciel, les deux partis sont aujourd'hui aussi fatigués et aussi impuissants l'un que l'autre, et, à la |iremière lueur de sérénité, le parti modéré recou- >rera infailliblement son ascendant. Alor.s seulement vous pourrez entendre parler de celle malheureuse noblesse qui, toujours mise à l'éciirl, soit par labsolulisme des rois, soit par celui des soi disant «léinocrnles, esl bien pajée, ce me semble, pour aspirer il un régime d<- lran<|iiillilé el de liberté réelles.

Dans une prochaine lettre , je conqile >ous irnoycr quelques

SCR l'ëspag.ne. S3

renseignements sur les rapports de la noblesse avec le peuple des campagnes et sur les bases de son influence territoriale.

H ItOBLESSE F.SriOOLE; SO.-Ï l3Il'0nTi>tK POLlTIQin ET TERRlIÛRlALt.

Madrid, 20 janvier 1857.

Indépendamment des causes dont je vous parlais dans ma dernière lettre, et qui ont réduit à si peu de chose le crédit politique de la noblesse, il faut remarquer que le nombre des grandes familles est excessivement restreint. On évalue à cinquante environ le nombre des familles qui portent le titre de grandesse ; quant aux nobles simplement titrés [titulos de Castilla), on en compte de cent à cent cinquante. Toutefois, par une bizarrerie assez remarquable, ce n'est ni la grandesse, ni le titre qui constituent la noblesse véritable et réellement considérée ; il y a telle famille, pauvre et sans litre d'aucun genre, qui date de beaucoup plus loin que les noms les plus en évidence, et qui est fière en proportion de son ancienneté ; car, comme dit un proverbe espagnol : « le roi peut faire des grands. Dieu seul fait les gentilshommes [caballeros]. » Ces distinctions , devenues aujourd'hui fort insignifiantes au milieu d'intérêts plus graves, alimentent encore cependant, parmi les intéressés, une foule de petites rivalités et de petites prétentions qui, d'ailleurs, font peu de bruit et ne trouvent au dehors nul écho. C'est déjà depuis longtemps de l'histoire ancienne.

Je vous parlais, dans ma dernière lettre, de l'égalité de ton et de manières que la communauté de races établissait ici entre la noblesse et le peuple. Si des rapports purement moraux vous voulez maintenant reporter les yeux avec moi sur les intérêts positifs, sur les relations du propriétaire et du fermier, vous comprendrez bien vite que l'unité originelle de nationalité, acquise à l'Espagne par un développement historique particulier, n'a point influé seulement sur les formes de la politesse; mais que la propriété, ce fonds com-

mun de toutes les querelles poliliijues, porte eile-môme des traces profondes de celte égalité nati>e.

La propriété eu Espagne est de deux sortes : la propriété de la terre et la propriété de la dime. Saus avoir, en ce moment, la possibilité de vous faire une histoire, même incomplète, de ces deux sortes de propriétés, je voudrais, sans plus tarder, appeler votre attention sur quelques dispositions remarquables par leur esprit libéral et démocratique, et qu'on est très-étonné de rencontrer à propos de dimes, de noblesse et de tous ces noms du moyen Age qui n'ont jamais rappelé chez, nous que des sou\enirs de vexation et de servitude.

D'abord on peut ii|ipli(iuer à la noblesse ce (iiie je vous disais il y a quelque temps du clergé. Des causes analogues leur inspirent, en général, une grande douceur pour le fermier. Il y a des familles de paysans qui, depuis trois cents ans, sont fermiers sur la niéme terre, serNiteurs de la même famille noble, et l'antiquité de ces rapports les a rendus, en quelque sorte, respectables. De plus, les grandes possessions du maître, la continuité (pie linstilulion des majorais établissait dans les intérêts, permettaient souvent au propriétaire de supporter des délais dans le paiement de ses revenus, délais impossibles à tolérer dans des pays où la division et le mouvement perpétuel des propriétés et où la tension générale des ressorts sociaux mettent chacun dans le cas de chercher plutAt à obtenir du crédit que de faire crédit sf)i-méme. l.e i>ropriélaire que Min fermier nepaj.iit pas disait : « Il juiiera à mon fils; » et si de grands inconvénients pouvaient, d'ailleurs, découler d'un seniblnble état de choses, il faut convenir au moins que le poids n'en retombait pas sur le fermier. .'>Iais ceci n'est (ju'une coutume, un tisjige, bienveillant sans doute, mais que le propriétaire a toujours la faculté de ré\()(]uer. D'antres dispositions plus formelles, écrites ilans In loi, témoigneront mieux encore de la f.ivcur accordée au paysan.

Bien qntîles lois et les coût unies \ arien I ici de province i^i province, et qu'on ne puisse guère les étudier «pie sur les lieux, il y en a cependant (pielipies-une> ipii sont communesà toute la couronne de Castille, et qui méritent une alleiilion particulière. C'est ainsi, par exemple, qu'un fermier qui paie mal ni' |ieul être inquiété pour ce fait; s'il ne paie pas du tout, le propriétaire peut le renvoyer, maik encore

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faut-il qu'il le prévienne un an, et, dans quelques provinces, deux ans à l'avance, afin que le fermier puisse, par la récolte, rentrer dans ses fonds. Si un nouveau fermier propose au propriétaire un fermage plus élevé, l'ancien, en offrant la même somme, a droite la préférence et peut rester contre le gré du propriétaire. Tout, vous le voyez, tend à consolider, àperpétuer les positions inférieures, quelquefois même, ainsi que nous allons le voir , aux dépens de la stricte justice.

En Andalousie et en EstramadUre, le fermier peut, en dépit du contrat passé, demander, après la récolte, une nouvelle estimation de la terre et faire ainsi diminuer le prix convenu du fermage ; et , comme les experts sont d'ordinaire des gens de sa classe, il a presque toujours gain de cause dans l'estimation. Vous conviendrez que, si quelqu'un est opprimé dans ce pays de despotisme, ce n'est pas le paysan. Il existe enfin une coutume par laquelle je vais clore cette nomenclature aride, mais instructive; c'est l'espèce d'inféodalion connue sousle nom deccnsoenfieotico. Un propriétaire cèdesa terre à un fermier sous la condition d'une redevance fixe et annuelle, et , à partir de ce moment, le concessionnaire, moyennant paiement exact de la somme convenue, jouit de la propriété la plus entière et la plus imprescriptible; il peutbàlir, démolir, planter, décupler la valeur de la terre, sans qu'on puisse jamais réclamer de lui rien qui excède la convention primitive ; la dépréciation des monnaies n'apporte aucune altération au contrat qui est éternel, de sorte que telle famille se trouve aujourd'hui en possession d'un bien considérable pour une redevance annuelle des plus chétives. C'est le type idéal des baux à longs termes, et les plus ardents démocrates ne pourront se refuser àreconnaîtrc que, dans aucun pays peut-être, la part n'est faite plus belle au travail et à l'activité, et que, nulle part, les droits de la propriété ne sont moins vexaloiros.

Nous retrouverons, dans les usages qui régissent les dimes, quelques dispositions équivalentes. La dîme n'a point, en Espagne, l'impopularité sous laquelle elle a justement succombé eu France. C'est peut-être un des plus vieux usages de cette Espagne où tout est vieux. Les uns font remonter l'origine de la dinie nu temps des Carthaginois ; toujours est-il que, si les Romains ne l'établirent pas, ils l'adoptèrent. Ils avaient , dans leurs nombreuses et si diverses possessions, adopté l'usage constant de laisser les peuples se gouver-

ncr par leurs propres lois et leurs propres maijislrats, sous l'obligation d'un tribut. C'est là, dit-on, c'est dans la répartition imposée à chaque citoyen, pour satisfaire à la contribution imposée, que l'on croit retrouver l'origine la plus authentique de la dime. Toujours est-il que les Goths la reçurent des Romains, et que les Arabes, q>ii apportaient d'Orient la même coutume, la trouvèrent, depuis des siècles, établie sur le sol de l'Espagne. Lorsqu'ils furent, à leur tour, chassés de la Péninsule, la dime fut conservée comme une forme de rimp(\t payé ci la courotuie pour les frais de la guerre. La couronne, à son tour, dans ses moments de gène, vendit des dîmes à la noblesse; dans d'autres occasions, elle attribua des <limesau clergé, aux chapitres, auv couvents, à titre de di)tations. Depuis lors, les dîmes furent achetéeset \endues comme toute autre propriété ; et si elles se trouvent, pour la plus grande part, entre les mains des nobles, ce n'est pas parce qu'ils sont nobles, mais parce qu'ils sont grands propriétaires. La dime, en Espagne, n'est donc pas, comme chez nous, une charge féodale issue de la conquête; c'est tout simplement une des formes de la contribution foncière ou de la propriété civile.

Par une particularité digne de remarque, et qui rentre dans l'esprit général (pu- je vous ai signalé tout à l'heure en parlant de la propriété du sol, le fermier qui introduit sur sa terre une nouvelle culture est exemple de la dime pendant dix ans, c'est-à-dire que c'est le projjriétaire de la dime qui fait, en délinitive, les frais de l'iimovaliDn agricole. Eiilin, pour mieux vous f.iire riunprendre la nature de ce tribut, vous saurez (jue le capital rf|)résenlé par la dinic est toujours défaltpié dans l'estimation du bien, de sorte que la dime n'est pas un siin loil pour le fermier, miis une des formes de su redevance.

Ne croyez pas, au moins, (jue je me fais ici le défenseur absolu de In dime. Cette propriété double, ces droits diiïérents qui viennent isc croiser sur le même sol, sont,[>our Inculture, des causes funestes de retardement, et pour les hommes do loi des nids h procès. Un me jinrlait, il y n quebpu's jours, d'une forêt de chênes, située en Estrnmndnre, dont luie portion sert à l'exploitation des mines d'Almatlirn, et qui oiïre, en ce genre, un véritable chef-il'ieuvre de hiiiutUnmini. Ainsi In terrt" appartient aune connnune, les arbres à une autre, les fruit» de cei arbres, nvec lesipiels on nourrit des

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porcs, et qui sont une des richesses du pays, appartiennent à une troisième, le droit de recueillir les branches mortes à une quatrième, de telle sorte que, pour entretenir convenablement cette forêt, il faudrait préalablement satisfaire et mettre d'accord trois ou quatre sortes d'intérêts différents répartis entre je ne sais combien de milliers de tètes. Aussi je vous laisse à penser quelle bénédiction pour les avocats. Prenons donc les dîmes pour ce qu'elles valent ; mais, au milieu de cette organisation vicieuse et compliquée, reconnaissons néanmoins que le fermier, le paysan, le peuple enfin a été traité, en Espagne, avec une partialité dont on ne retrouverait nulle part ailleurs l'équivalent.

Maintenant, que pensez-vous, je vous prie, de l'esprit révolutionnaire et du radicalisme en Espagne? Craindrez-vous les mouvements populaires, ces soulèvements furieux dont l'Angleterre et la France ont été déjà plusieurs fois témoins? Faudra-t-il redouter les éruptions du volcan populaire dans ce pays où le dernier paysan et le plus misérable a toujours à discrétion le pain, le vin et le soleil, où le mendiant lui-môme a des culottes de laine et un manteau de laine pour l'hiver, tandis que nos paysans français n'ont, la plupart, que de la toile pour se défendre contre la gelée? Et ne comprendra-t-on pas enfin que de vouloir jouer en Espagne je ne sais quel proverbe politique imité de la révolution française, c'est faire un anachronisme absurde, et confondre aveuglément les dilïerences fondamentales de deux pays qui n'ont rien de commun?

Ces lois si favorables au paysan , la longueur ou même l'éternité des baux, par conséquent les vieilles relations du propriétaire et du fermier , l'absence de stimulant, qui , si la production générale en souffre, laisse du moins plus de latitude et d'aise au cultivateur; l'affabilité de la noblesse enfin, tout contribue, d'une part, à éloigner de la population des campagnes toute idée d'innovation, et surtout d'innovation violente , et de l'autre , à assurer aux grands propriétaires un ascendant marqué dans les provinces. Aussi , bien que leurs revenus aient été écornés de mille manières , les nobles ne manqueront pas, dès qu'un peu d'ordre se rétablira, de reprendre une certaine importance. Dans des temps agités, cette influence est nulle, parce que, n'ayant qu'un intérêt de conserMition, ils sont loin d'agir et de manœuvrer avec la même Apreté ([ue la bourgeoisie des villes , parmi laquelle se recrute d'ordinaire le parti

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c\alté et qui a tout à gagner dans la lutto. Et à ce propos, et au risque d'intervertir un peu l'ordre des idées, il faut que je vous entretienne d'une idée assez répandue ici, et qui, vraie ou non , s'aceorde très-bien avec la situation telle que je viens de vous la décrire.

Il y a ici des gens qui disent et qui croient que le parli e\alté n'est pas du tout pressé de finir la guerre , et que la mollesse des généraux employés contre Gomez , que le relus d'obéir, formellement exprimé par quelques avilres , n'a pas été aussi désagréable à tout le monde qu'on pourrait avoir lieu de le penser ; et ils donnent, à rap|)ui de cette opinion, des raisons qui ne laissent pas d'être assez spécieuses. En eiTet, en dépit des Te Deuin entoiuiés chaque jour à grand bruit par les fidèles de 1). Carlos, on craint peu son retour. Gomez , en traversant toute l'Espagne , a fait surgir quelques bandes de pillards et de voleurs, mais pas une seule insurrection sérieuse n'a éclaté à son approche ; on ne peut pus forcer D. Carlos en Navarre ; mais D. Carlos n'a pu encore rien tenter de sérieux hors de ses quatre pro\inces; la levée récente du siège de Bilbao vient même de replacer l'insurrection précisément dans la position où elle se trouvait à la mort de '/.iimalncarreguy; or, pour une insurrection, ne pas avancer, c'est reculer. En somme, on redoute assez peu I). Carlus. Or. si l'on met de c(Mc le danger st'-rieux qui aurait pu résulter de ses tentatives de restauration, vous trouverez (pie le parti c.irlisle a parfaitement f.iit jusqu'ici le» alTaires du parti exalté. N'est-ce pas eu criant à la tiédeur, h h trahison contre les fnUiiuiisla^ , que le parti exalté est venu h bout d(! s'emparer des aiïaires? S'il n'a pas fait mieux , au moins n-t-il f.iil par lui-même , et s'il manque d'idées organisatrices , d'ime nppréciulion juste ou sincère de l'état de i'Es|mgne ; s'il multiplie , dans sa stérile fécondité , des lois s.ins écho et des décrets inelHcaros , in présence de In guerre civile, le fnniAme du despotisme qui , de temps en temps , lève sa tète blnncliie nu-dessus des montagnes de la Navarre, n'est-elle pas liien propre h maintenir dans l'opinion une ap|iréliensiiin salutaire et toute prutil.ibli' a l'opinion qui a prin la liberté pour enseigiu* ?

VoilA ce que Tondit: et, sans vouloir preuilre |<.irli dans une que n-lle de celle niiture , je n«e bornerai h vous répéter ipie la lin de la guerre (i\ilesern lu fin du règne de la soi-disant exaltation. De

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quelque manière qu'on s'arrange à l'égard de la chambre, qu'on ne peut plus appeler la chambre haute , mais que nous appellerons tout simplement l'autre chambre, vous verrez, une fois la crainte d'une restauration dissipée, la noblesse, ou, si vous l'aimez mieux, la grande propriété reprendre son ascendant naturel , naturel s\irlout dans un pays où cet ascendant, loin d'être vexatoire pour le peuple des campagnes, est, au contraire, le fruit des énormes concessions qui lui sont faites.

Si j'ai réussi à me rendre clair , vous aurez dii comprendre que le peuple n'est ici qu'indirectement intéressé dans la question. Pris collectivement et comme nation , le peuple doit gagner immensément à la régénération de l'Espagne ; mais , considéré seulement dans ses rapports avec les autres classes, avec la noblesse, la bourgeoisie ou le clergé , ce n'est pas lui qui est à plaindre ou qui a le plus besoin d'émancipation. Les intérêts opprimés ici, ce sont ceux de l'intelligence et delà propriété. Sur ce terrain , la noblesse et la bourgeoisie devront, sans doute, se trouver d'accord. Quant à la noblesse , si la révolution la dépouille de ses titres aristocratiques, il y aura pour elle tout à gagner; ce seront des impôts de moins à payer , et elle n'aspire , sous ce rapport , qu'à jouir du bénéfice du droit commun. Si donc le peuple continue de rester neutre, que de façon ou d'autre la guerre civile se termine , il y a lieu de penser que les idées d'amélioration et de réforme n'auront à redouter , de la part de la noblesse , ni mauvais vouloir , ni opposition sérieuse.

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