‹ Lettres sur l'expédition de ConstantineChapitre 4 sur 5 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

de la

Prise de Constautine.

J'ai quitté le tumulte des camps, je suis de retour dans mon tranquille logement à Bdne, et vais faire la relation de notre brillante expédition dans l'intérieur de l'ancienne Numidie.

I* lutte que depuis 7 ans les Français soutiennent contre les Arabes , est riche en actions souvent bien chevaleresques, mais la prise de Constantine en est bien certainement le plus étonnant fait d'armes; et nous, aventuriers étrangers, qui payâmes notre dangereuse curiosité par cinq terribles nuits de bivouac dans des terrains fangeux, nous nous sommes trouvés bien dédommagés de nos fatigues.

Nous avons vu combattre la jeunesse française, et par" son héroïsme , ses souffrances , renouveller en Afrique les hauts faits de ses pères en 1812; nous avons été témoins de ce dont le fanatisme religieux peut rendre capables des barbares. Après avoir pénétré dans une contrée enveloppée jusqu' a ce jour de mystère, nous avons contemplé ces ruines imposantes

de la puissance romaine et admiré cette nature pittoresque et sauvage. Mais vous, peintres de batailles, chargés de compléter au musée de Versailles tant de glorieux souvenirs pour votre patrie; vous, auteurs romantiques , poètes tragiques de la nouvelle école , pourquoi donc n'avez vous pas suivi votre belle armée sur ce brillant théâtre? les impressions les plus saisissantes, les épisodes les plus variés vous y attendaient; partout vous y eussiez recueilli des scènes si nouvelles, si palpitantes d'intérêt, si multipliées, quelles eussent pu fournir à la plume et au pinceau de deux vies d'hommes.

Les ruines des cités romaines , les solitudes mélancoliques du vieil Atlas, la race guerrière qui les peuple, tout càptive les regards; ce bédouin à la barbe majestueuse qui de loin paroit un blanc fantôme; ce Kabyle décharné qui drape ses haillons; leurs enfans endurcis au froid de ces régions élevées; voir tout cela sur ces lieux de combats, entendre les échos de l'Afrique répéter les airs guerriers de la France, récompense bien d'un pareil voyage au delà des mers, à travers ce pays extraordinaire. Qu'une certaine classe déplore cette belle conquête, voye avec chagrin un budjet accordé à la colonie africaine, ne considère, dans la prise glorieuse de Constantinc, que les 1 1 millions qu'en ont coûté les préparatifs ; le véritable Français n'en sentira pas moins battre son coeur d'une noble joie; qu'importe ce que pensent les gens d'argent? la gloire est encore comptée pour quelque chose dans l'histoire des nations.

Le l* Octobre l'armée expéditionaire commença son mouvement en avant, et quitta la position de M erdjez - el - Ammar , que nous occupions depuis le 9. adut I /armée ne comptoit qu'environ 7000 combattans, et étoit divisée en 4 brigades, ne présentant chacune, que l'effectif d'un régiment, tellement, pendant tout le mois de Septembre, les fièvres et la dysenterie avoient exercé de ravage: le grand hôpital de Bdne, les ambulances des camps de Dréan, Ghelma, Merdjez-cl-Ammar étoient encombrées, il fallut même recourir aux bâtimens de la flotte, sur lesquels quelques centaines de convalescens furent embarqués pour la France. Les corps composés des naturels du pays, tels que les Zouaves, les Spahis, les chasseurs d'Afrique avoient naturellement beaucoup moins souffert, que les régimens français. I^es deux premières brigades, sous les ordres des généraux duc de Nemours et Trézel, bivouaquèrent le F Octobre sur les hauteurs du Raz-el- Akba; ce col, un des passages les plus difficiles de l'Atlas, avoit été rendu accessible a l'artillerie de siège; les travaux exécutés sous la direction du général Lamy, par la compagnie du capitaine de Rugy, de l'arme du génie, avoient applani tous ces obstacles.

Le sommet de Haz-cl-Akba s'élève a 2920 pieds, au dessus de la mer; ici commence un pays nu et stérile qui se continue jusqu'à Constantine ; nous établîmes nos bivouacs aux lieux mêmes où venoit de camper la cavalerie d'Achmet-Bey ; nous y trouvâmes de la

paille en abondance. Les soldats portoient pour trois jours de bois; bientôt la montagne fut illuminée des feux du camp, les marmites furent dressées, aux mêmes places qu avoient occupées les cuisines du Bey ennemi. A un quart d'heure à l'est de nos bivouacs nous vîmes des ruines considérables appellées Atwum; nous y copiâmes une trentaine d'inscriptions latines» mais aucune ne nous révéla le nom de cette ville de l'ancienne Numidic; l'action du tems a dégradé ees inscriptions généralement tumulaires, il n'en reste que des fragmens. Ia première qui Juta notre attention fut celle citée par Shaw, ainsi que le bâtiment dont il fait mention, et sur lequel on distingue une croix et une ancre sculptées en pierre.

Aucun des géographes anciens ne fait mention d'une ville aux lieux où gisent les ruines à'Anouna, ce qui est d'autant plus extraordinaire, qu'on y retrouve les restes d'une voie romaine dans la direction de Cirta (Constantine), communication probable entre cette dernière ville et Calama (aujourd'hui Gheima). Contrairement aux habitudes actuelles de faire beaucoup de bruit pour peu de chose, les Romains, guidés par cet instinct de grandeur qui leur fut si naturel, fondoient des empires, bâtissoient des villes flarisantes sans l'annoncer* au reste du monde, augmentant ainsi leur puissance, puis qu'ils multiplioient les moyens de la rendre durable; aussi dans ces profondeurs aujourd'hui presqu'impénétrables de l'Atlas, au sud de Btidgia, où habitent des populations indomptées et sauvages, se rencontrent des 4r*ees de ta* domina-

tk>n de ces immortels conquérons, et aujourd'hui, a l'étonnement de l'Europe, le drapeau français flotte dans ces retraites sur les ruines de villes romaines.

Le 2. Octobre l'avant garde de l'armée campa au marabout de Sidi-Tamtam, où se trouvent plusieurs tombeaux arabes. Les 3* m * et 4* me brigades sous les ordres du général Rulhières et du Colonel Combes se maintinrent constamment a une demi journée de l'avant garde couvrant un convoi considérable de mulets et de voitures, qui se developpoit sur une étendue de deux lieues. „Si Achmet nous attaquoit sur notre ^arrière garde," disait un officier distingué, dont l'opinion étoit très considérée, „nous pourrions arriver devant Constantine, dans un état qui rendroit le succès „bien douteux." En effet, si peu de troupes eussent difficilement couvert un convoi de cette étendue, dans lequel la plus foible attaque des Arabes etlt pu produire une terrible confusion : heureusement qu Achmet avoit complètement renoncé à inquiéter notre marche, ayant concentré toutes ses forces dans sa capitale ou sous ses murs. Nous vîmes toujours quelques éelaireurs ennemis se montrer sur les hauteurs environnantes , mais ils disparoissoient a l'approche de notre avant-garde.

Le 5. Octobre, l'armée établit ses bivouacs sur les bords de l'Oued -El -Aria, petit ruisseau, dont les eaux délicieuses rafraîchirent nos soldats; en général l'eau ne nous manqua jamais d'une manière sensible; dans ces contrées, on ne trouve pas de rivières navigables, mais les ruisseaux et les sources s'y ren-

contrent en assez grande quantité; ils s'offrent a la vue d'heure en heure; ils courent généralement vers Test. De Juillet en Septembre, les chaleurs de la canicule tarissent plusieurs de ces ruisseaux , mais dans toutes les autres saisons leurs eaux sont assez abondantes.

Le pays, que nous parcourûmes depuis Merdjez- El-Ammar offroit une désespérante uniformité, plusieurs paysagistes accompagnoient l'armée, et le désappointement de l'artiste étoit empreint sur leurs physionomies; il furent enfin dédommagés le 6. Octobre aux approches de Constantine; l'aspect de la nature y est grandiose et les paysages même les plus mornes n'étoient pas dénués d'intérêt pour qui vouloit étudier la chaine de l'Atlas à cette distance de la mer. Depuis Raz-El-Acba, le pays que nous traversâmes, étoit si élevé, que les vallées s'y trouvoient bien à 500 mètres au dessus du niveau de la Méditerranée.

Les points culminans en revanche ,n' étaient pas de plus de 18p a 200 mètres au dessus des vallées, et ne paroissoient que de véritables collines. Leurs pentes vers le nord étaient toujours les plus escarpées ; leurs plateaux, s' élargissant parfois, étaient souvent d'une superficie de près de 30000 hectares ; fort peu de ces élévations sont formées de granit; la terre des vallées paroit de bonne qualité , et pourtant la végétation y est misérable; quelques rares touffes d'herbes courtes, quelques buissons de daphnés blanches se montrent çà et là sur un terrain généralement nu et aride; dans les parties les mieux abritées, au pied des montagnes, on trouve les

hautes. et belles fleurs de la Scilla mabitima, quelques pieds de Lausonia inerxis, une des plantes les plus intéressantes de l'Atlas, quelques iris d'un bleu magnifique; l'oléandre enfin aux bords des ruisseaux. Ces rares espèces forment seules la flore de cette contrée déserte. Pas une pelouse, pas un arbre un peu élevé pour rompre la tristesse du tableau ; aucun mélodieux ramage pour interrompre le silence absolu de ces solitudes; mais avec quelques mille de ces soldats français si rians, si communicatifs, il étoit vraiment impossible d'éprouver dans ces lieux sauvages l'ennui, le vide, qui doivent infailliblement y attrister le voyageur isolé.

Le règne animal y est, s'il est possible, encore plus misérable que le règne végétale. Aucun insecte n'y bourdonne autour des quelques fleurs que je viens de citer; le grand vautour a tète blanche (Vui/ru* leucocephalus ) y étoit notre seul et trop fidèle compagnon; ces oiseaux gigantesques planoient par milliers au dessus de nos têtes. Et l'on ne pouvoit sans une pénible sensation contempler ces amis des cadavres suivant la trace des armées, guidés par ce même instinct, qui tient les requins dans le sillage des vaisseaux. Puis dans le calme des nuits nous entendions les lions dans le lointain rugir, le feu de nos bivouacs les empéchoient de s'approcher, et de choisir leurs proies parmi nos chevaux et mulets. Les plateaux arides qui avoisinent Constantine, sont la vraie patrie de ce roi du désert, il partage avec le bédonin l'empire de ces contrées sauvages, il y domine pendant

la nuit et vient régulièrement autour des douaire lever la dîme sur le bétail; les gazelles ne pénétrant pas dans ces lieux, les troupeaux arabes doivent seuls fournir à la nourriture des animaux féroces et carnassiers.

Nous ne fumes rendus sous les murs de Constantine que le sixième jour, quoique cette ville se trouve seulement à 19 lieues de Merdjez - Kl - Ammar, et 41 lieues de Bône. Je ne décrirai pas chacun de nos bivouacs; toujours campés sur le bord d'un ruisseau, ou à proximité d'une source, le bivouac reçut son nom soit du cours d'eau, soit du douair le plus voisin, soit enfin d'un tombeau de Marabout

L'arrivée de l'armée à la halte de nuit, offroit toujours à l'observateur un intéressant spectacle, dès que le carré étoit formé, il falloit admirer l'activité française, qui ailoit quérir l'eau, qui à la provision de chardons secs (tristes remplaçons du bois qui

manque sur ces hauteurs), qui allumoit les feux, qui établissoit les cuisines ; en quelques minutes mille feux brilloient à ces places , naguères si sombres, si silencieuses; ici des chants, là des causeries, plus loin des rires bruyans. Les orateurs de bivouac sont communément des Parisiens, ils sont le centre des cercles, leur auditoire est toujours nombreux, ils politiquent, émettent leur opinion sur les événemens de la journée, les recrues, surtout ceux de Bretagne et de Vendée, écoutent ces bavards avec une foi religieuse; ces gens simples sont émerveillés des fanfaronnades du blagueur parisien, (qu'on me passe .cette expression, qui seule earactérise ces

oracles de batailion). La France, comme tons les grands empires, possède d'après la différence de ses provinces , des soldats de caractères différens.

Lorsque la succulente soupe au riz, et le biscuit desséché ont appaisé les besoins d'un appétit éveillé par une marche pénible, c'est plaisir à voir le soldat français chercher à se faire un lit commode; je vis % même un jour, un individu d'un bataillon d'Afrique se permettre un action qui heureusement n'eut pas d'imitateurs, il ouvrit un tombeau arabe, en délogea l'antique habitant, s'y coucha et put y goilter un sommeil tranquille!

Plusieurs militaires passoient une partie de la nuit autour des feux, prenant leur café, eii causant de la patrie.

Les bivouacs des troupes arabes de l'armée contrastoieni singulièremant avec ceux que je viens de décrire. Aussitôt que les spahis formant l'avant garde étoient arrivés à la halte, ils attachoient leurs chevaux par le pied à des piquets établis sur deux rangs. Lorsque le coursier de l'Arabe, son meilleur ami, ne manque plus de rien, son maître s'occupe alors seulement de lui même; après un repas frugal, cornmence la prière; le visage tourné vers l'Orient les Arabes s'agenouillent, frappent la terre du front, se relèvent et recommencent plusieurs fois ce mouvement avec une rapidité et des gestes qui de loin les font paroitre attaqués de convulsions épileptiques ; un d'entr*eux murmure la prière du soir, lorsque le soleil couchant éclaire de ces derniers rayons ces soldats au

costume pittoresque, à la barbe touffue, leurs groupes ont un caractère religieux qui inspire la vénération. Dès que l'Arabe a rempli ses devoirs de piété, il se relève riant et joyeux comme un enfant. On chauffe le Kowkousou et les pipes sont allumées, alors les plus jeunes d'entre les spahis commencent leurs jeux, les anciens , assis les jambes croisées et placés en demi cercle, en sont les spectateurs ; les chevaux forment en face de leurs maîtres l'autre côté du tableau. Alors par des paroles et une pantomine animée les jeunes gens représentent des scènes de la vie du désert, des amours, des chasses , des combats. Ces guerriers ordinairement si graves, d'un maintien si fier, sont alors plus gais que leurs compagnons français, dont ils troublent le sommeil par leurs rires et leurs cries de joie. Sont -ils fatigués de ces jeux? ils se groupent tous en rond les rangs serrés , et éclairés par un lanterne en papier placée. au centre; l'un désigné commence un chant tendre ou guerrier en s accompagnant d*nne guitarre de structure barbare, les autres immobiles comme des statues T écoutent dans le plus profond si- , lence jusqu'à ce que la nuit devienne obscure ; souvent après minuit , tous les feux français déjà éteints , j'ai vu sous ce beau ciel d'Afrique, tout parsemé de brillantes étoiles, les Arabes écouter encore leurs troubadours chantant les délices de l'amour au douair, les dangers de leurs chasses, la valeur de leurs guerriers.

Vers les quatre heures du matin sonnoit le réveil, -la musique de chaque régiment faisoit entendre les accords les plus doux , la vie du soldat est en vérité

une brillante misère! ces airs si suaves dans leur mélodie dévoient consoler nos militaires de l'interruption forcée d'un profond sommeil, du brouillard du matin, de la froide rosée qui glaçoit leurs membres.

Dès que les premiers lueurs du jours -permettaient de distinguer la route, l'avant garde ouvroit la marche, tous les corps s'ébranloient , les lourds canons, le long convoi formoicnt de nouveau leur colonne si étendue, puis venoient les 3 mc et 4 me brigades, qui, le 4 Octobre rejoignirent le reste de l'armée,

Souvent le matin par un beau soleil, je gravissoit a cheval la colline la plus proche pour jouir de ce spectacle imposant.

Enfin le 5 Octobre, parvenus a une hauteur couronnée d'une ruine romaine, nous apperçumes le but ! . . Constantine ! . . . Constantine! . . . Constantineî exclanièrent les soldats de l'armée d'Afrique, accompagnant ces cris du choc joyeux de leurs armes : toi dut être l'effet magique produit sur la grande armée de Napoléon par la vue de la cité impériale de Moscou.

Ma foi, l'aspect d'une- vil le avoit quelque chose de bienfaisant. Après cinq jours de marches pénibles, à travers les cols escarpés , les plaines arides de ces montagnes, où l'on ne découvrit nulle trace d'habitation , le regard se reposoit avec bonheur sur la belle ville de Constantine.

Cette ancienne capitale de Massinissa occupe le fond d'une large vallée, et, comme un nid d'aigle, est

placée sur un rocher géant; son aspect est vraiment imposant, quoique du point que nous occupions, nous n'en pouvions distinguer qu'une foible partie. Nous appercevions cependant très distinctement le marabout Sidi-Mabruck sur la montagne de Mansourah, et les habitations éparses sur le Coudiat-Àty.

Le monument romain qui cour ou ne la hauteur, où s'arrêta pendant quelques heures l'état major de r armée est nommé Sommah par les indigènes; le Moniteur algérien l'appelle (j'en ignore le motif) Monument de Constantin; il a 50 pieds d'élévation, et ressemble beaucoup à la fontaine monumentale du marché des Innocens à Paris. Les grandes pierres taillées qui jonchent le sol à l'entour de la ruine, auront vraisembablement fait partie de l'édifice qui alors devoit être considérable, et dont la forme indique suffissamment un temple consacré sans doute à Tune de ces divinités aux quelles les Romains élévoient des autels aux approches de leurs villes. Plusieurs dessins de ces ruines furent pris sur le champ par nos artistes.

D'aucun autre point, on ne sauroit mieux embrasser l'ensemble dû mont Atlas, ses cinq chaînes d'une hauteur a peu près égale, et dont la configuration rappelle parfaitement les monts Jura. Un seul pic se détache de la masse générale, il a quelques centaines de pied d'élévation, et est distant d'environ huit lieues de Constantine.

Au dire des naturels ce même système de montagues se développe encore sur une étendue d'à peu près 50 lieues vers le sud, puis les pentes s'abais-

sent insensiblement et finissent par se perdre dans les plaines du pays des Dattes (nommé par les Arabes Bilad - El - Djcrid) qui est couvert de palmiers et habité par des tribus considérables d'Arabes nomades. Puis la plaine devient nude et aride jusqu'à ce qu'elle se confonde complettement avec le grand désert de Sahara.

Suivant toutes les observations faites par les Français depuis les différentes expéditions dans l'intérieur des terres, et d'après les renseignenicns concordons donnés soit par les indigènes , soit par les Européens qui esclaves ou voyageurs ont pénétré dans les contrées du sud, il n'existe qu'un seul Atlas, régnant dans toute la Barbarie, continu, s'enchainant partout, et Rabaissant dans la direction du sud. Son pic le plus élevé est le Jurjura ou Djorjora (mons ferratus des anciens) à l'est d'Alger, dans le territoire des Flissa, et dont les neiges se maintiennent jusqu'en juillet.

Les premières hostilités commencèrent dans la soirée du 5 Octobre; jusqu'à ce moment, nous n'avions apperçu aucun corps des troupes du Bey , quelques uns de ses eclaireurs observaient seulement notre marche. Tous les douairs qui avoisinent Constantine, étoient abandonnés et livrés aux flammes, signe non équivoques de la réception qu'on comptait nous faire, et d'autant plus surprenant qu'à l'approche du Maréchal Clausel , les tribus occupant ,ces mêmes douairs étoient tranquillement restées dans leurs habitations, faisant paitre leurs troupeaux sous les yeux des Français.

Lorsque les brigades campées autour du monu-

ment descendirent lentement vers Constantine , leurs foarrageurs furent attaqués sur le flanc gauche par quelques centaines de cavaliers arabes, mais céu^-ci ne tiraillèrent que de loin, et n'arrêtèrent pas un seul instant la marche du convoi.

La nuit étoit déjà sombre, lorsque l'armée formée en un long carré, établit ses bivouacs à une petite lieue de Constantine. Toutes les hauteurs dominant le cours du Rummel étoient couvertes de postes arabes, le nombre des ennemis augmentent à chaque instant. Nous crûmes, qu'en désespoir de cause, Achmct vouloit tenter une attaque nocturne, mais selon l'habitude, le feu cessa, et le silence de la nuit ne fut troublé que par quelques coups de fusil échangés entre les avantpostes.

Le 6 Octobre, nous nous emparâmes enfin des approches de la ville. L'avant garde prit position sur le plateau élevé de Kl - Mansourah , le duc de Nemours, escorté de 3 aides de camp parmi lesquels le prince de la Moskowa, resta constamment à cheval , à la tête de sa brigade , et la commandoit en personne. Le général en chef, suivi d'un état major beaucoup plus nombreux, évita autant que possible pendant les marches la société du duc de Nemours. Ce jeune prince paraissoit souffrir; sa physionomie étoit très pâle, mais devant Constantine, sa santé se remit entièrement Les bagages, f ambulance, et l'arrièregarde furent établis dans une vallée étroite au pied d'El-Mansourah. La suite du général Damrémont fut

logée dans une maison délabrée sur le plateau, et près du Marabout Sidi Mabrouk.

k La tente du duc de Nemours fut dressée dans un enclos, où furent admis le vieux Hadji-Soliman Ben-Zecri, ainsi que les autres fugitifs de Constantine dont le rôle se dessina alors et devint plus important.

L'armée étoit animée du meilleur esprit, le tems qui jusqu'alors s' étoit maintenu très favorable, augmentait encore la confiance de tous, car la pluie est eu ce pays l'ennemi le plus dangereux pour toute expédition militaire.

Pendant rétablissement de l'avant garde sur le plateau, l'ennemi inquiéta de nouveau le flanc gauche du convoi, quelques milliers de longs êtres blancs montés sur d'agiles coursiers apparoissoient sur la rive gauche d'El - Rummel , ;léchargeoient précipitamment leurs carabines, et puis sur le champ leurs chevaux lancés à toute bride les mettaient hors de portée; ce spectacle vraiment curieux, n'offroit réellement nul danger, car aucune des (balles ennemies n'arriva jusqu'au convoi, elles se perdoient dans l'espace, et même, malgré un feu bien nourri de plusieurs heures, il n'y eut pas un seul blessé dans la longue ligne de tirailleurs opposée à cette nuée d'Arabes; on leur lança quelques grenades, c'était plaisir à voir fuir alors ces terribles cavaliers, blancs comme des spectres, aux cris si sauvages.

Cependant, le général en chef, le duc de Nemours et la plupart des généraux étaient réunis sur le plateau El-Mansourah, pour reconnoitre Constantine, que

domine cette position et qui de ce côté offre un panorama remarquable. Elevée sur sa base de granit,aplatie au sommet, et escarpée tout autour, la ville se déploie en amphithéâtre du nord au sud.

Constantinc n'offre aucune ressemblance avec Alger, les maisons de la première de ces villes sont de style mauresque avec des cours intérieures et et des galeries ; mais au lieu de belles terasses, elles sont surmontées de toits couverts en tuiles, constructions septentrionales , qui dans cette contrée du sud frappent péniblement la vue.

Les maisons sont généralement de la même couleur livide et cadavéreuse que celle du rocher qui les porte. Les nombreux minarets blancs des mosquées se détachent de cet amas de pierres sombres, et par une belle nuit d'Afrique semblent des spectres recouverts de leur linceul , se dressant sur leurs tombeaux. Pour rendre ce tableau encore plus sévère, les cyprès, ces gardes silencieux des dernières demeures s'élancent de tous côtés, en pyramides d'un vert foncé.

A l'extrémité de la ville, la Casbah couronne le point le plus élevé du rocher, cet édifice antique porte les 'traces de son origine romaine.

A peine les défenseurs de Oonstantine nous eurent-ils vu prendre position sur le plateau, qu'une exclamation guerrière partit de l'intérieur de tous les bastions ; les femmes montées sur les toits de leurs maisons jettaient des cris perçans qui annonçaient leur haine contre nous, et encourageoient les soldats d'Achmct Bey. Deux immenses drapeaux rouges flottoient sur les

toars Bab-El-Oued, etBab-El-Djeddid; a ce signal de guerre les Arabes des alentours de la ville incendièrent leurs propres habitations, et nous entendîmes la voix grave des Muftis, qui du haut des minarets imploroient l'assistance du prophète. Des images rougis par le reflet de l'incendie, et qui, s'étendant sur tout l'horizon, annoncoient les pluies des jours suivans, rendoient cette scène encore plus imposante. Les généraux et autres officiers étoient groupés en silence an bord du précipice, tous les veux restoient comme par une force magnétique fixés sur cette ville lugubre. „C'est la résidence du diable!" s écria tout à coup le prince de la Moskowa. Ces seules paroles, au milieu du silence méditatif de tous, causèrent une étonnante impression, qui pour plusieurs fut un présage de mort. Les témoins de cette scène ne pourront jamais l'effacer de leur souvenir. Le sifflement des boulets et des balles nous arracha bientôt a nos Rêveries. Toutes les batteries de la ville, principalement celles de la Casbah, et la grande batterie de la porte Bab-El-Djeddid, ouvrirent contre nous un feu nourri; un des premiers boulets passa entre le général Damrémont et le duc de Nemours; au même instant une bombe vint s'enfoncer et éclater à vingt pas derrière eux, mais sans produire aucun effet. Le vieux général Valée secoua la tête en disant froidement: „Ces coquins-là ont de bons pointeurs." Pour ceux que le devoir ne tenoit jas dans ce lieu daugereux, où boulets et balles tomboient comme grêle, la position étoit peu agréable. Le général Damrémont, indifférent au danger,

bravant tout péril, resta plusieurs heures à cette place, plongé dans ses réflexions, il y perdit des niomens bien précieux, car le teins étoit encore favorable, et le terrain sec; avec plus de diligence il eut encore été possible ce même 6 Octobre d'amener les pièces nécessaires aux batteries projetées sur El-Mansourah, et de transporter le reste de l'artillerie sur le mont Coudiat-Aty.

Mais pour le moment, la résolution, l'activité ordinairement si françaises n'existoient plus; on prétend même que malgré les signes non équivoques des dispositions hostiles des habitans, arrivé sous les murs de Constantine (dont la prise glorieuse étoit indispensable à l'honneur de la France), le général en chef se berçoit encore de l'espoir d'un arrangement amiable.

Pendant la soirée du 6 les 3 m * et 4 èm * brigades traversèrent le Rummel, et prirent possession du Coudiat-Aty, sans éprouver de résistance; mais deux batteries ennemies qui commandoient la rivière tuèrent quelques hommes. Un aide de camp du général Fleury fut coupé en deux par un boulet, lorsqu'il se trouvoit au milieu du Rummel. ('*)

t'*) Le brave capitaine Leblanc , ' le seul des 4 aides rte camp du général Fleury qui eût survécu à l'assaut de Conslantiue, est mort; dans cette place des suites de ses blessures.

Entré un des premiers dans la ville, il luttait, corps ù corps avec des Arabes qu'il empêchait d'ouvrir uue

Le matin du 7 Octobre, je restai au quartier général sur le plateau El-Mansourah, et de ce point, en portant la vue sur Coudiat-Atv, on assistoit au plus beau spectacle militaire qu'il soit possible de se figurer.

Plus de 3,000 cavaliers arabes, poussant d'épouvantables cris de mort, descendoient des sommités de l'Atlas pour attaquer les deux brigades; tous les penchans des montagnes, toutes les vallées étoient couverts des barbares aux vêtemens blancs , et montés sur des chevaux gris ; à des troupes moins aguerries que l'armée française d'Afrique, le nombre et les cris de l'ennemi eussent inspiré de la terreur, mais les soldats familiarisés déjà avec cette guerre, savent ce que signifient toutes ces démonstrations ; aussi les chasseurs d'Afrique laissèrent-ils approcher les plus téméraires de ces Arabes jusqu'à demie portée de carabine, alors seulement deux escadrons s'ébranlèrent, firent une charge k fond sur l'ennemi qui n'attendit pas le choc, mais prit la fuite avec sa vitesse accoutumée: quelques uns qui tinrent tête, furent sabrés dans la mêlée; eu quelques minutes la place étoit déblayée de cette masse de spectres vivans.

Dans la même journée du 7 une partie de la garnison tenta une sortie sur le Coiidiat-Aty , mais le feu de quelques pièces de campagne l'eut bicntdt refoulée vers la muraille et forcée a rentrer dans la place.

porte , par laquelle ils vouloient faire feu sur nos soldats, lorsqu'uu coup de tromblou, tiré à bout portant, lui fracassa le genou.

Pendant toute la journée du 8 , nous eûmes un tems effroyable, une pluie glaciale, accompagnée d ouragan et de tonnerre, néanmoins les artilleurs et les sapeurs du génie travaillèrent activement à la construction des batteries sur El-Mansourah, mais il fut impossible de commencer le bombardement Pendant la nuit, la tempête devint des plus violentes, toute l'armée campa sur un terrain d'une humidité glaciale, ayant de la boue jusqu'aux genoux, et impossibilité absolue d'entretenir les feux de bivouac, ni de trouver le moindre abri; faut- il encore ajouter les dangers de la guerre, contre lesquels de pareilles fatigues, de telles privations ne pouvoient guères fortifier. Les batteries de la ville n'interrompoient pas leurs feux, et les tirailleurs de l'ennemi se glissoient audacieusement entre nos lignes. La poudre des bassinets de fusil étoit tellement humide, que les coups ne partoient pas; tous ces contretems n'ébranlèrent en rien le confiance si remplie de courage des soldats français, leurs ' feux ne pouvant plus avoir d'effet, ils s'élancèrent sur ce champ de bataille transformé en marais, et abordant les barbares à la bayonnette, renversèrent tous ceux , qu'une prompte fuite vers la ville ne déroba pas à leurs coups.

Enfin le 9 de grand matin, les 4 batteries françaises da Mansourah, et la batterie d'obusiers du Coudiat-Aty commencèrent à tirer; l'ennemi répondit par le feu de vingt pièces et mortiers, leurs batteries essayèrent de soutenir le combat, mais leurs embrasures furent successivement renversées, la plupart des

pièces entièrement démontées et avant onze heures leur feu étoit presquenti ère ment éteint.

Le général Damrémont se flattoit que les habitans voyant les effets de notre artillerie, demanderôient à capituler, car il ne pensa jamais à une attaque sérieuse du cdté d'£l-Mansourah; déjà lors de la première expédition il avoit été reconnu que sur, ce point

l'attaque étoit impossible, la Casbah ne répondoit plus, quelques pièces de la porte Bab-Kl-Djeddid continuèrent seules leur feu jusqu'au soir; il nous parut que nos bombes avoient causé assez de dégât aux environs de cette porte; deux autres points de mire, étoient aussi le palais du Bey et la demeure de son Khalif Ben-Aissa, commandant de Constantine qui (disoit-on) étoit majade. — Les Français firent usage des fusées congrèves, elles lançaient avec fracas des projectiles, décrivoient d'éblouissantes paraboles dont la flamme s'abaissoit au milieu de la ville et paroissoit devoir l'incendier, mais une cité maure, comme Constantine, dont les constructions offrent si peu de prise au feu , devoit se ressentir fort peu des suites d'un bombardement, aussi cette démonstration n'accéléra-t-clle pas d'un instant la reddition de la place, et n'eut d'autre avantage que de soutenir le moral des soldats malades, ces pauvres diables, si misérables sur la paille humide de leur bivouacs, comptoient aveo anxiété chaque coup de canon, espérant qu'il avanceroit le moment qui devoit leur conquérir un asyle.

L'aspect de l'ambulance des fiévreux faisoit fré-

mir, quelques centaines de malades y étoient réunis, les uns entassés sur les chariots, les autres plus malheureux encore couchés sur ce terrain détrempé; on avoit étendu des couvertures sur leurs membres glacés par l'humidité de leurs couches, mais la pluie incessante rendoit en les imbibant ces couvertures mêmes pernicieuses aux malades. Les médecins de l'armée combloient envahi ces infortunés des soins les plus empressés, les médicamens ne manquoient pas, mais bien les convertîmes de laine, qu'il eut fallu renouveller sans cesse. Le délire de la fièvre ramenoit en pensées ces pauvres soldats sur la terre de France, qu'ils ne dévoient plus revoir; chacun nommoit son village, appelloit ses parens, sa mère, ses amis, par leurs noms de baptême, puis se lamentant, il leur adressoit ses adieux, leur tendoit les bras et retomboit mort sur son lit de boue. Les médecins et chirurgiens, dont la conduite fut admirable, virent avec désespoir au point du jour étendus sans vie dans ces bivouacs mortels, dessoldats qui, mis à l'abri sous un toit, n'eussent été que souffrans pendant quelques jours.

Dans cette affreuse position, le prompt achèvement des batteries de brèche étoit devenu de la plus impérieuse nécessité, les malades augmentoient dans une proportion effrayante; les vivres tiroient a leur fin, les fourrages étoient consommés dès le 10; la prise de la ville étoit une question d'existence pour l'armée.

Les difficultés pour effectuer le passage du Rum-

mel par l'artillerie étaient presqu'insurmontables, vingt - chevaux suffisoient à peine au transport «Tune pièce; il fallut descendre par un chemin à peine impraticable les pentes d'El-Mansourah, passer sous le feu de la place le Rummel gonflé par les eaux, et remonter ensuite les berges détrempées de la rive gauche pour arriver sur la hauteur en arrière de Coudiat-Aty; toute la nuit du 9 au 10 fut employée à cette opération. Le 10., les pièces furent enfin mises en batterie, le zèle de M. le Oç de Tournemine, chef d'état major de l'artillerie, des officiers et soldats de cette arme, le dévouement des sapeurs du génie et des travailleurs du 47 m * régiment parvinrent a vaincre des obstacles présumés insurmontables.

Vers midi, l'ennemi dirigea une attaque contre la position occupée par le général Rulhières , sur le Court iat-Aty; on sortit des retranchemens ; les Français encouragés par la présence dtt duc de Nemours et du gouverneur, qui marchoient à leur tête, franchirent le parapet qui les couvroit, et avec la plus grande résolution abordèrent l'ennemi a la bayonnette, les Arabes furent culbutés et poursnivis l'épée dans les reins, un grand nombre restèrent sur la place, nos pertes ne furent pas nombreuses, mais on eut à regretter le capitaine Mari and. — Le capitaine Raindre, et le capitaine de Mac-Mahon, aide de camp du gouverneur furent blessés.

Enfin le 11 les batteries de brèche ouvrirent un feu terrible contre la muraille entre les portes Bab- El- Oued et Bab-Kl-Djedid, où se trouve Tunique

point praticable, car là seulement .ne règne pas ce gouffre profond, ces fondrières, ces ravines, qui entourent Constantine, le rocher n'y forme plus un mur vertical, et par une haute digue on communique entre la ville et le Coudiat-Aty. — Sans cet unique point vulnérable, Constantine seroit un second Gibraltar, une ville, qu'il seroit possible de détruire par un bombardement, mais non 'enlever d'assaut. Le gouverneur, le prince et l'infatigable général Perregaux, chef d'état major général, se rendirent tous les jours à cheval d'El Mansourah à Coudiat-Aty, pour visiter les batteries de brèche; la communication entre ces deux plateaux ne fut jamais interrompue, mais le passage du Rummel étoit toujours dangereux, le feu de la place le commandant d'un cdté, et de l'autre étant observé par les cavaliers arabes, qui postés sur les collines environnantes guettoient comme de véritables oiseaux de proie, les imprudens qui s'aventuroient à traverser le fleuve, près des lieux, qu'ils occupoient. Un soldat, qui cherchoit du bois, s' étant trop écarté des avant-posjes, fut surpris par ces Arabes, il n'eut pas même le tems de décharger son arme, ils l'avoient à peine apperçu , que déjà ils fuyaient emportant la tête sanglante du malheureux Français.

Cinq cents de ces barbares campoient sur les hauteurs, qui avoisinent le colossal aqueduc romain, mais leurs principales forces étoient réunies à une petite demie lieue vers le sud de Coudiat-Aty près d'une belle maison de campagne appartenant au Bey, là, où commencent de beaux vergers plantés de grena-

diers et autres arbres fruitiers. Là devoit être Achmet à la tête de quatre raille cavaliers de Sahara, et de Kabyles à pied. Ces derniers s'approchèrent souvent de nos tirailleurs jusqu'à demie portée de fusil, mais leurs attaques n'avoient ni ensemble ni vigueur; l'indiscipline de ces hordes ne leur permet jamais de tenir en rase campagne contre des troupes réglées. L'ennemi, découragé par le peu de succès des attaques de ses tirailleurs, se contenta pendant les derniers jours do nous observer; son camp étoit rempli de femmes, qui à l'instar de celles des anciens Germains encourageoient les guerriers par leurs cris et leurs applaudissemens.

Une seconde batterie de brèche avoit été établie à 55 toises de la muraille, une place d'armes fut construite autour, afin de servir d'abri aux gardes de tranchée et de point de réunion aux colonnes d'attaque. Le il au soir la brèche étoit bien indiquée, mais la nature de la muraille fit juger, qu'elle étoit moins facile à renverser qu'on ne l'avoit pensé jusqu'alors. Son épaisseur n'étoit que de 1™-, 40, mais elle étoit appuyée contre d'anciennes constructions, qui rendoient son corps extrêmement considérable. Le revêtement de l'escarpe étoit en pierre calcaire d'une* grande dureté.

Enfin le 12. au matin la brèche étoit assez large pour permettre à 10 ou 12 hommes d'y monter de front. Le gouverneur fut rendu de très bonne heure avec sa suite sur le Coudiat-Aty, pour observer le résultat obtenu dans la nuit par le feu de nos batteries.

Le général Damrémoiit voulant alors faire une dernière tentative pour amener la soumission de la place, avoit adressé la veille une proclamation aux habitans. Un jeune Arabe du bataillon turc s'étoit présenté pour remplir cette périlleuse mission. Admis dans la place, il y fut retenu toute la nuit que les assiégeans employèrent à relever un peu la brèche. — Enfin le parlementaire apporta cette réponse résolue: „Si vous voulez de la poudre, nous vous en donnerons, avez vous besoin de vivres, nous vous en fournirons, mais quant à la ville, vous n'y entrerez pas „tant qu'il y existera un défenseur."

Les batteries recommencèrent alors une terrible canonnade, dont l'écho retentissant des montagnes, devoit repercuter le bruit jusqu'au désert

Après avoir visité les batteries, le général Damrèmont, insouciant du danger, s'avança sur le revers occidental de le colline de Coudiat-Aty. pour examiner avec sa longue vue l'état de la brèche; les balles et boulets ravageoient le lieu vers lequel avançait resolûmént le général en chef, qui paya de sa vie sa téméraire action, un boulet le renversa, et ne lui laissa que le tems de recommander au Dieu des armées son âme guerrière, en s'écriant: Oh! mon Dieu!

Le général Perregaux s'étoit précipité avec désespoir sur le corps de son général, de son ami ; depuis long temps ils avoient partagé la même fortune, ils dévoient tous deux être encore réunis par une même mort héroïque, mais Perregaux dévoit avoir le tems de pleurer Damrémont, avant de le rejoindre,

il fut atteint d'une balle au front. Enfin le général Rulhières reçut une légère blessure a la joue gauche, ses habits, son chapeau étoient percés de plusieurs balles.

Le duc de Nemours étoit présent, en vain ses aides de camp, employèrent- ils les prières, presque la contrainte pour l'éloigner de cette place si dangereuse, il s'y refusa avec fermeté, ne cachant pas le déplaisir que lui causoient de telles instances, et ne quitta le terrain qu'après avoir vu emporter le corps ensanglanté du général en chef. lia plus sévère justice force à parler de la bravoure, dont ce jeune prince fit preuve dans cette occasion, comme dans toutes les autres; mainte fois je le vis s'exposer au feu le plus meurtrier, et lorsque nous autres plus prudens, nous ne rougissions pas de nous coucher pour diminuer le danger que faisoient courir les bombes qui éclatoient autour de nous, ou passoient au dessus de nos têtes, le prince lui, méprisant notre sage manoeuvre, s'en alloit avec un flègme imperturbable examiner, les positions au milieu d'une grêle de balles; je ne puis apprécier à son vrai mérite une tenue aussi courageuse, car sa taciturnité étoit aussi surprenante que sa bravoure. Il est fâcheux, que ce jeune prince n'allie pas a une valeur si positive, plus d'expansion dans les momens, ou un mot encourageant recompense de bien des périls; loin de moi la pensée de lui refuser la sensibilité naturelle à son âge, mais je le répète» il n'est pas expansif et c'est un tort dans une personne de son rang. Le courage lui parait sans doute

chose si simple dans le soldat, que jamais il ne songea a applaudir par un mot flatteur, et se montra, par calcul , froid dans sa conduite comme dan» sa tenue au feu; devant le corps du Générai Damrcmont, il eût dû, lui prince français! lui Bourbon! avoir une* larme pour le guerrier qui tombait en servant la patrie ! ? la plus vive émotion étoit empreinte sur la physionomie si militaire de quelques vieux officiers , même de ceux qui, partisans du maréchal Clause 1, voyoient avec chagrin son poste occupé par un autre; je n'eus pas demandé alors au jeune prince un discours déplacé dans un pareil moment, mais il eût même été politique à lui de payer son tribut de regrets par un de ces mots que son esprit ne lui refuse certes pas pins que son coeur; la France L'eût vu avec satisfaction honorer ainsi la mort d'un de ses illustres enfans; pourquoi donc le brave duc de Nemours restait-il muet?!

Un conseil de guerre fut sur le champ convoqué, et le commandement de Tannée déféré au lieutenant général d'artillerie comte Valée, vétéran du tems de l'empire. Enfin la mort du général en chef fut pendant une heure Le sujet de toutes les conversations et l'on n'en parla plus; le général Damrémont et ses soldats se connoissoient encore trop peu, pour que la perte d'un chef qui pour la première fois de sa vie se trouvoit investi d'un commandement en chef put causer une profonde impression. Parmi les officiers, plusieurs regrettoient le maréchal Clause!, leurs coeurs étoient trop bien placés pour ne pas apprécier une

mort héroïque, niais ce premier moment passé, ils furent indifférens à cet événement Àujourd'huy quelques uns émettent l'opinion absurde, et souverainement injuste, que, siDamrémont eut conservé le commandement, jamais Constantine n'eût été prise! Infortuné général ! c'est ainsi, qu'on te récompense de tes travaux, de ton glorieux trépas.

Le vieux et décidé général Valée, qui, lui, n'admet pas en présence de l'ennemi , le système prudent des négociations, débuta dans son commandement par presser les travaux d'attaque dont la responsabilité pésait dorénavant sur lui.

A neuf heures, les batteries en arrière de celles de brèche commencèrent à tirer, elles firent bientôt taire le feu de la place, et la mousqucterie elle même cessa de se faire entendre; a une heure la nouvelle batterie continua la brèche commencée; c'était alors plaisir a entendre ce concert effroyable de toutes les batteries réunies ; les malades eux mêmes oubliant pour un instant leurs douleurs rioient de ce vacarme, dont il est difficile de donner une idée.

Vers le soir l'état de la brèche étoit tel, qu'on put fixer l'assaut pour le lendemain; il fut annoncé. Cette nouvelle électrisa des ames si bien trempées, et doubla leur courage. On avoit presse d'en finir après ciuq terribles nuits de bivouacs dans un véritable marais; les chevaux et mulets manquoient de fourrages depuis le 10, chaque jour ils succomboient par centaines, et leurs cadavres corrompoient l'atmosphère. Ma pauvre petite monture, quoique d'ori-

gine arabe, et habituée aux nuits de bivouac ne put supporter tant de privations, et je courrois grand risque de m'en revenir à pied, si lors de la prise de Constantine, une assez grande quantité de chevaux ne fût tombée en notre pouvoir.

A tant de privations, se joignit celle du combustible, nous manquions même de chardons secs pour faire bouillir nos marmites; jamais on ne vit spectacle plus déplorable; pendant ces pénibles nuits, aucun feu ne rejouissoit la vue, ne ranimoit les membres engourdis par le froid et l'humidité; mais les gémissemens des malades, le hennissement plaintif des chevaux affamés, le sifflement de la tempête, le clapotement d'une pluie à torrent, augmentaient encore le malaise que tous ressentaient; la position devenoit vraiment allarmante. Heureusement le ciel s'éclaircit un peu le 12, et avec lui l'humeur des soldats; cela ètoit nécessaire, car il est incroyable, qu'elle influence exerce sur l'ame l'état atmosphérique dans des positions données de la vie.

La place d'armes fut agrandie et prolongée à gauche de la batterie de brèche, pour mettre la garde de la tranchée à l'abri d'une attaque de revers.

A cinq heures fut amené en présence du général Valée, un parlementaire du Bey Achmet, qui vouloit faire suspendre les opérations, et renouer les négociations. Cette démarche sembla au général en chef avoir pour but de gagner du tems, dans l'espoir que la faim et le manque de munitions nous obligeraient bientôt à nous retirer. On refusa de faire cesser le

feu de nos batteries, et le parlementaire fût chargé de dire à Àehmet, qu'on exigeait la remise de la place comme préliminaire de toute négociation.

Les batteries reçurent Tordre de tirer toute la nuit a intervalles inégaux , de manière à empêcher l'ennemi de déblayer la brèche, et d'y construire un retranchement intérieur.

Le 13 à 3 heures et demie du matin, la brèche fut reconnue par le capitaine du génie Boutault et le capitaine de Zouaves Garderons. Ces messieurs la délarèrent praticable, l'ennemi trayant rien tenté pour en déblayer le pied.

Le lever du soleil fut radieux, ce qui parut d'un bon augure.

A quatre heures du matin, le général en chef, le duc de JVemours , le général du génie Fleury , se rendirent dans la batterie de brèche, les corps destinés à monter a l'assaut montroient un enthousiasme impossible à décrire.

La première colonne d'attaque fut composée de 40 sapeurs, 300 Zouaves, et deux bataillons d'élite du 2 me léger; le lieutenant colonel Lamoricière la commandait Ce jeune officier, (il n'a que trente ans) passe pour un des meilleurs de l'armée, et en est adoré, peut-être ne possède -t- il pas les talens militaires du colonel' Duvivier, mais il l'égale par la valeur, mais une amabilité toute chevaleresque lui gagne tous les coeurs, tandis que la froideur de Duvivier éloigne de lui ces soldats. On prétend que le général Damrémont avoit long tems balancé entre La-

raoricière et Duvivier pour le commandement de la première colonne d'attaque; ce dernier ne put cacher sa peine d'être privé de l'honneur d'aller se faire tuer sur la brèche.

La deuxième colonne, commandée par le colonel Combes, comptoit des hommes des 2<* et 3 me Bataillons d'Afrique. 80 sapeurs du génie, et deux détachemens de la légion étrangère et du 47 n,e régiment.

I<iC colonel Corbin commandait la 3 me colonne formée de détachemens des 4 brigades.

Les ire et 2<*e colonnes furent placées dans la place d'armes , la 3 me un peu en arrière.

La batterie de brèche reprit son feu exclusivement sur la brèche, les autres batteries dirigèrent le leur sur les défenses de la place, qui pou voient avoir action sur la marche des colonnes d'assaut.

Cependant les colonnes d'attaque formées dès la veille attendoient le signal avec impatience, la nuit fut pour ses braves d'une longueur insupportable, les Zouaves couchés dans la tranchée s'étoient approchés de la brèche jusqu'à une distance de 60 pas.

A sept heures, le signal de l'assaut fut donné par la musique de la légion étrangère, les musiques et les tambours de tous les régi mens répondirent à ce signal. L'admiration saisit tous les coeurs lorsqu'on vit, au bruit de ces fanfares guerrières, le colonel Lamoricière s'élancer en brandissant son sabre et suivi de ces braves Zouaves, franchir rapidement au pas de charge la distance qui le séparoit de la ville, gravir la ' brèche sous le feu de l'ennemi, être le premier à son

sommet qui aussitôt fut couronné par les baïonnettes françaises ; à ce moment un cri terrible couvrit le son des instrumens et le vacarme de l'artillerie, c'étoit le cri de rage poussé par les cinq mille Arabes et Kabyles campés vers le sud, et sur les hauteurs à l'orient; ce son unique et perçant fut d'abord guerrier et sauvage, puis rau que et plaintif, semblable à ce lui que produit le frémissement d'une harpe dont les cordes éclatent; c'était le chant de mort de la ville du diable.

Parvenue sur la brèche, la colonne d'attaque fut engagée dans Un labyrinthe de maisons à moitié détruites, de murs crénelés, de barricades. Des échelles ! crièrent les Zouaves. Le colonel Combes s'élança alors à la tête de la seconde colonne, en ce moment une affreuse explosion engloutit environ cinquante Français dans un monceau de terres et de décombres, et blessa un grand nombre de personnes. Les récits sur les causes de cette explosion sont fort contradictoires; comme tous ceux qui en furent les plus proches témoins \ périrent, il a été difficile d'obtenir sur ce point des renseignemens exacts; étoit-ce une mine? Suivant l'opinion du colonel Lamoricière, partagée par le plus grand nombre, l'explosion fut celle d'un atnas de sacs de poudre mis en réserve par les assiégés, et aux quels les coups de fusil des Zouaves firent prendre feu; elle coûta la vie aux plus braves et fit tomber les dernières barricades.

Alors, semblables à des lions rugissans, les Zouaves se précipitèrent dans la ville la bayonnette en avant.

Une heure après le signal de L'assaut, les Français étoient maîtres de Constantine. Le combat sur la brëche et dans les rues contigues fut court mais sanglant, des centaines de cadavres français, kabyles et turcs jonchaient le sol.

Pour nous autres, placés sur le Coudiat-Aty, nous éprouvions des émotions indicibles. J'ai assisté en Afrique a plusieurs expéditions de l'armée, et je dus toujours admirer l'héroïsme, la brillante valeur qu'y déployèrent les Français , mais ici mon admiration fut portée au comble, ici le péril étoit formidable, cet élan pour courir à une mort presque certaine, me confondait. Tous pouvoient se dire: nous n'en reviendrons pas ! et pas un seul n'a foibli ! pas un seul, dont le pas se ralentit ou chancela ! Mais aussi comme ils étoient commandé? î Les officiers et sous officiers donnaient un exemple qui devait électriscr, aussi leur perte fut-elle presqu'égale h celle de leurs soldats.

Ce dédain de la vie de la part des Français m'a toujours été une énigme; je le conçois chez un homme religieux et exalté; mais il faut bien l'avouer, dans l'armée française une triste incrédulité est le partage du plus grand- nombre, la conviction consolante de l'immortalité n'eutre pour rien dans leurs calculs, la gloire seule les pousse a ce mépris d'une mort sans espérance; pour plusieurs il n'y a que le néant. Il m'est incompréhensible, et cela afflige la pensée, que des âmes capables de tant d'héroisme , ne comprennent pas leur nature immortelle.

Au moment de l'assaut, Constantine comptait bien

encore six mille défenseurs, les plus exaltés se précipitaient le yatagan à la main sur nos soldats et tomboient sous leurs bayonnettes.

Mais enfin l'épouvante se mit dans les rangs des vaincus, maigre leur ferme persuasion que la balle d'un chrétien leur conquéroit le paradis de Mahomet, cette armée de séides musulmans prit la fuite devant une armée d'incrédules

La résistance ne fut prolongée de rues en rues que pour protéger la retraite dans la direction de la Cagbah; les habitans les plus agiles s'élancèrent du haut des rochers dans la campagne, beaucoup furent écrasés, d'autres se cassèrent des membres, et furent portés, ou se traînèrent péniblement dans les jardins du sud ; plus de deux cents cadavres gisaient au pied des rochers , une fausse attaque de la seconde brigade sur la porte Bab-fil-Cantara et le pont romain, annoncée par le feu des tirailleurs du I7me léger, qui descendoient d'El Mansourah, détermina dans Constantine cette terreur panique qui eut des conséquences si déplorables. Par cette démonstration sur le point où avoit échoué le Maréchal Glausel, on vouloit obliger les assiégés a diviser leurs forces.

Avec la résistance des vaincus cessa la fureur des vainqueurs ; mais la ville ne put être entièrement préservée du pillage, cependant les habitans qui ne prirent pas la fuite eurent la vie sauve. A 9 heures le drapeau français flottoit sur le rocher à la place de l'étendard rouge que le Kalif y avoit arboré.

. L'honneur de cette journée appartient de droit à

la première colonne d'attaque et à son Taillant chef l<amoriCière, qui en fut le héros; cet intrépide jeune homme, si brillant au milieu du feu le plus terrible, presqu'aveuglé par suite de l'explosion, s'étoit relevé, le visage noirci par la poudre, et n'abandonna pas ses Zouaves qu'il conduisit jusqu'à la Casbah.

La 2 de colonne soutint vaillamment la première, mais n'eut pas à courir autant de danger. La brèche étoit conquise, l'ennemi refoulé, et l'explosion qui fit éprouver tant de pertes avoit déjà eu lieu, lorsqu'elle arriva sur la place du combat; le colonel Combes commandant de cette 2<ie colonne, officier d'un mérite reconnu et du plus noble earactère, fut atteint de deux coups de feu, et cependant resta à la tête de sa troupe jusqu'à ce quelle fut maitresse de la ville; alors il se rendit près du duc dë Nemours, fit avec calme son rapport et ajouta: „Monseigneur, permettez moi de ,.me retirer, je suis mortellement blessé, je vous recommande ma malheureuse famille, ceux qui survie »,vront, pourront se réjouir d'un aussi beau succès, „pour moi je suis heureux, d'avoir pu encore faire ,, quel que chose pour la France."

Pendant son rapport aucune émotion ne trahissoit son état, et le Prince ne put voir qu'à la pâleur de son visage, que ce brave ne l'abusoit pas par ces dernières paroles.

L'héroïque colonel eut encore assez de forces pour retourner, soutenn par un seul bras, au bivouac.de son régiment, quelques henres après il avoit cessé d'exister; son calme, sa résignation seront toujours pré-

sens à la mémoire des témoins de cette, scène digne des tems de l'ancienne Rome.

Vers 10 heures du matin, le massacre avoit entièrement cessé et dés ce moment, il ne se tira plus un seul coup de fusil; les Arabes et Kabyles, spectateurs passifs de la prise de Constantine, se retirèrent en silence et disparurent des hauteurs qu'ils garnissoient, dés que le drapeau rouge fut abattu.

Cependant tous les curieux affluoient pour voir l'intérieur de cette Ville qui, dans l'espace d'une année, ftit le but de deux expéditions, «t dont la prise venoit de coûter tant de sang. La brèche avoit environ 30 pieds de largeur, et pour y arriver il falloit gravir une élévation de terre et de sable.

Une grande quantité de sacs de laine, de pierres étoient épars derrière la muraille renversée.

Ces matériaux avoient sans doute été destinés à remplir la brèche; derrière la muraille le terrain étoit encombré dos débris de maisons détruites par l'explosion. Pour entrer dans la ville il falloit franchir des monceaux de cadavres brûlés et mutilés; cette place d'une terrible lutte prés en toit un affreux spectacle dont j'étois témoin pour la première, et, j'espère, la dernière fois de ma vie; quelques morts avoient la téte tranchée , les autres tellement mutilés , tellement méconnoissabies qu'il étoit impossible de distinguer le blanc européen du basané Kabyle, ou du noir habitant de l'intérieur des terres; mais dans la ville, il n'en étoit pas ainsi, là les cadavres étoient parfaitement distincts, leurs physionomies conservaient un ca-

ractère imposant ; là, on s'étoit battu à 1 arme blanche, face à face, et le Français reconcilié avec son ennemi dans les bras de la mort , reposoit sur le poitrine du farouche Kabyle ; sur les traits pâles des guerriers francs régnoit un calme héroïque, ils paroissoient dormir, tandis que sur les visages convulsivement contractés du Maure et du Kabyle se lisoient les sentimens de haine et de rage que le fanatisme avoit conservé en eux jusqu'à leur dernier soupir; je n'oublierai jamais la figure d'un vieux Turc a barbe blanche et touffue, qui appuyé contre une maison étoit assis, ayant les yeux et la bouche ouverts, le bras gauche levé, le poing fermé comme ménaçant le ciel, et tenant un pistolet dans la main droite, sa physionomie aVoit une étrange expression ; je crus d'abord que ce Turc vivoit encore et imploroit du secours, mais en nv approchant et le touchant, je vis que la mort avoit déjà glacé ses membres. Je n'ai pu m'empêcher d'interrompre le fil de ma narration , pour chercher à vous faire partager en partie les fortes émotions dont je fus saisi à l'aspect de telles scènes de carnage ; maintenant, après avoir rendu un compte fidèle de la prise de Constantine, j'y pourrois ajouter d'intéressans épisodes de cette campagne, si riche en faits que le poète des héros , le divin Homère n'eût pas dédaigné de chanter, mais pour ne pas trop prolonger ce récit, je me bornerai à consigner un senl trait d'une grandeur d'âme si éclatante que je ne puis l'omettre; de si beaux exemples étant trop rares pour les passer sous silence.

Au milieu des scènes affligeantes que présent oit

le pillage de Constantine, j'apperçus un officier du génie, qui recherchant parmi les cadavres ceux des soldats de son régiment, les plaçoit lui même a l'écart, afin qu'ils ne fussent pas foulés aux pieds des pillards qui courroient comme des furieux de maisons en maisons. Ce pieux devoir rempli, le brave officier vola vers les maisons voisines pour en défendre les habitans tremblans contre la brutalité et la rapacité des soldats ; au coin d'une rue se trouvoient deux aveugles, qui, l'air doux, la voix suppliante, tendoient la main en demandant du pain. „Parbleu! c'est trop fort," s* écria en riant un soldat, „ces coquins là s'imagi- „nent ils que nous sommes venus ici pour leur donner „du pain?" — „A qui voulez vous qu'ils en demandent? Les pauvres diables n'ont que nous qui puissions venir à leur secours," repondit, touché de compassion le magnanime officier, et sans plus attendre, il courut a des soldats de son régiment leur demander un morceau de biscuit pour les ennemis aveugles ! Et c'est moins d'une heure après le plus horrible massacre, qu'un officier français faisoit une action si touchante, si consolante pour l'humanité. Honneur à M. Chardon, lieutenant à l'état major du génie ; d'autres officiers auront l'étoile de l'honneur pour la bravoure qu'ils ont déployée, la gloire qu'ils ont justement acquise; mais cette décoration ne seroit-elle pas aussi bien placée sur un pareil coeur; puisse le gouvernement français récompenser ainsi l'humanité du guerrier français envers les aveugles de Constantine.

Les scènes sanglantes avoient cessé; les échos de l'Atlas ne se renvoyoient plus les détonnations de

l'artillerie; le drapeau français flottoit sur Constantin e; les morts des deux partis étoient ensevelis; Français et Africains, chrétiens et musulmans reposoient dans la même fosse; après la vie de privations, de dangers , commençoit la vie de repos ; on se promenoit, on parcouroit en curieux la nouvelle conquête.

Constantine a le même caractère que toutes les autres villes de la Barbarie; les maisons sans fenêtres extérieures, augmentent par la nudité de leurs façades la tristesse de rues sombres, tortueuses, étroites, et encombrées d'immondices, qui répandent une odeur infecte. Quelques petites places où se tiennent les marchés, un nombre infini de boutiques et de cafés, tel est l'aspect intérieur de la ville.

A l'intérieur, les maisons ont des cours entourées de colonnades.

Les mosquées ne me parurent pas plus belles que celles d'Alger, les soldats avoient pénétrés dans ces lieux consacrés et les avoient dépouillés de leurs riches tapis.

La demeure du célèbre Ben-Aissa est fort simple, les galeries n'y ont même pas les colonnes de marbre, qui décorent la maison de tout Maure tant soit peu riche, mais on prétend que dans les caves, il y a enfoui des sommes considérables.

L'extérieur du palais du Bey est bien misérable, ce qui rend d'autant plus enchanteur l'aspect des cours intérieures; un artiste français, M. Planta, a dessiné les diverses parties de cette belle résidence, et doit les réunir dans un album lithographie aux autres vues du Beylik dont U a enrichi son portefeuille.

A la vue des peintures a fresque qui couvrent les murs, nous fumes pris d'un rire inextinguible, elles sort détestables; la peinture chez ce peuple est encore dans l'enfance de l'art; l'architecture y est au contraire en véritable progrès ; la pluspart de ces fresques représentent des vaisseaux toutes voiles déployées, des canous faisant feu.

Parmi ces peintures à fresque nous remarquâmes l'attaque manquée du maréchal Clausel, les Français y sont peints comme des nains, les Turcs comme des géans. Dans une aile du palais on trouva 80 femmes, c'étaient des prisonnières du Bey, les épouses et filles de Cheiks arabes qui n'avoient pas payé le tribut, et dont Achmet espéroit ainsi extorquer une rançon; le Bey qui malgré son âge est très libertin , en agissait vis à vis de ces femmes comme envers les siennes.

La ville bien explorée, nous fumes visiter les ruines de Cirta, qui ne sont pas aussi nombreuses que nous nous l'imaginions. Le pont romain qui joint les bords escarpés du Rummel, est d'une belle construction, mais moderne en grande partie, bien que pour sa restauration qui date de 1798, on ait suivi le modèle de l'ancien pont romain; son élévation est d'au moins 150 pieds; à la base du pilier principal notis avons tronvé la figure de femme si singulièrement vêtue, et les deux monstres dont parle le docteur Shaw; cet ouvrage demi relief est loin d'être un chef d'oeuvre, contre le dire du docteur Shaw, les animaux rappellent des hippopotames et non des éléphans.

Les débris d'un aquéduc romain et les citernes

attestent encore la grandeur de Cirta , il ne reste plus vestige du bel arc de triomphe cité par Shaw; nous trouvâmes les ruines bien conservées d'un monument semblable dans la rue Souk-Ël-Kebir, où M. Berbrugger découvrit une inscription. Les Arabes affirment qu'il existe encore beaucoup de ruines romaines entre Constantine et la petite ville de Mila; beaucoup de pierres murées dans les maisons de Constantine portent des traces incontestables d'origine romaine, nous y découvrîmes quelques inscriptions latines qui furent copiées avec soin.

Je vous ai déjà dit qu'avant son départ de Bône, le général Damrémont avoit nommé une commission scientifique qui devait faire des observations archéologiques, géognostiques, botaniques etc., et recueillir tous les objets intéressans d'art, d'histoire naturelle, d'antiquité, des manuscrits etc. Le général Perregaux étoit le président de cette commission dans laquelle figuraient aussi quelques étrangers. Je crois qu'il importait peu au gouverneur que la science tirât quelque profit de l'expédition; l'institution de cette commission n' étoit qu'une comédie, comme tant d'autres choses qu'on fait actuellement en France. Le général Damrémont ne songea qu'à faire un vain étalage dans le moniteur algérien; si l'on eut voulu sérieusement faire quelque chose pour l'exploration scientifique de cet intéressant pays, on auroit du moins accordé aux membres de la commission un appui efficace, mais on ne leur fit que des promesses, on ne leur donna pas même un mulet pour porter les instrumens les plus indispensables.

Pendant toute la durée de l'expédition, personne ne se souciot de cette pauvre commission scientifique, et il ne vint pas même a l'idée du général Perregaux de la convoquer une seule fois. La moitié de ses membres lui sont même restés tout a fait inconnus. L'intendant civil M. Bresson qui aime et favorise avec zèle les sciences, avoit chargé le docteur Laborde d'examiner chimiquement les sources thermales de Hammam Mcskutin. Mais arrivé à Merdjez-El-Ammar , il ne put pas même obtenir une escorte de douze hommes pour l'accompagner aux sources. Le malheureux docteur suivit l'armée jusqu'à Constantine, sans savoir pourquoi, et pour unique trophée, rapporta ses bouteilles vides à Bdne.

M. Berbrugger recueillit pour la bibliothèque d'Alger, dont il est conservateur, environ 800 livres arabes qu'il acheta des soldats, après le pillage. Le général Valée lui refusa même l'autorisation de mettre ces livres sur les fourgons vides, M. Berbrugger gagna alors quelques officiers des transports, mais pendant le trajet, ces caisses furent deux fois renversées sur la route , il fallut toute l'énergie infatigable de ce bibliothécaire zélé pour transporter ses trésors jusqu'à Bdne. Parmi ces livres, se trouvent quelques ouvrages d'une valeur inappréciable; je citerai une histoire de la ville de Constantine, une collection des lois des Kadis, une géographie des Indes orientales, et enfin l'ouvrage d'El-Makay , de Tlemcen, Histoire de l'empire des Sarrasins.

Les intendants militaires étoient sourds à toutes les réclamations de M. Berbrugger; si je cite ces par-

ticularités, qu'on ne me croye pas cependant partisan d'un pareil larcin scientifique, il rappelle cet usage vandale adopté naguères par l'armée française des premiers tems de la république, usage que notre illustre Schiller a flétri de son immortel mépris. On prétend que la mission des Français en Afrique, (mission vraiment belle, et méritant la sympathie du monde) est d'arracher cette fertile contrée à la barbarie, de la civiliser, de montrer enfin à ce peuple sauvage que sa destinée n'est plus de vivre avec les jackals du désert Oh! si cet admirable projet étoit réellement mis à exécution , toute l'Europe devroit applaudir aux conquêtes des Français dans cette partie du globe; mais qu'il y a loin de ces belles théories à la pratique, de cette pensée généreuse de civilisation, qui est, je n'en doute pas, dans le coeur des Français, à la conduite tenue dans l'Algérie par les agens du gouvernement. Il est juste aussi de dire, que la résistauce aveugle et désespéré d'une population fanatique doit entrer pour beaucoup dans les entraves que trouveroit un général animé d'idées vraiment philantropiques.

La prise de Constantine étoit nécessaire a l'honneur de la France , mais c'est un événement funeste à la civilisation de la régence. I>cs milliers de familles arabes errent maintenant dans les sables de Sahara, elles implorent l'hospitalité sous la tente de ces tribus nomades, qu'eux, habitans des villes ne regard oient qu'avec dédain , elles abandonnent leurs habitations commodes, renoncent à leurs travaux industriels pour partager la couche du Bédouin sous le palmier , pour adopter les moeurs du désert. La con-

quête des Français rend à la vie errante plus de dix mille Maures déjà a demi civilises ! Et pour comble de dérision, le zèle scientifique de quelques savants ravit aux Arabes restés à Constantine, leurs derniers moyens d'instruction, leurs livres, si rares dans la régence que bien des musulmans les regardoient comme la plus précieuse de leurs richesses; un seul livre compose souvent toute la bibliothèque d'une famille maure, et ce livre est conservé avec vénération, considéré comme une vraie relique, comme le plus précieux objet de l'héritage paternel.

' Calculez maintenant le tort immnese fait à la civilisation de la province de Constantine, par l'enlèvement de ces huit cents volumes, qui vont être rélégués sur les rayons d'une bibliothèque? Combien de pères de famille qui ne pourront plus continuer l'instruction de leurs en fan s par ces lectures du soir qui étoient d'habitude héréditaire.

Un travail qui mérite des éloges a été entrepris par quelques uns des membres étrangers de la commission scientifique, ils ont mesuré les élévations et examiné les rochers des environs de Constantine, sous le rapport géognostique ; et dans la plaine charmante qui s'étend au midi de la ville, bien que la saison ne fût pas favorable, ces sovans ont recueilli quelques objets intéressans du domaine de la botanique et de la zoologie. Tout cela s'est fait, grâce au zèle personnel de ces hommes dévoués à la science, qui dans leurs excursions chez les Arabes risquaient leur tête, car malgré toutes les promesses, on ne leur accorda jamais une escorte. Il en ctoit autrement en

EgyP te > pendant l'expédition de Bonaparte. Le grand homme veilloit avec anxiété à la sûreté de ses savans, et dans toutes les attaques des Mamelucks, il les fit placer au milieu des carrés. Les généraux de l'expédition de Gonstantine, n'anroient dit mot, «i les Bédouins avoient coupé la téte à tous les membres de la commission scientifique.

Trois paysagistes habiles accompagnoient l'armée; en s'exposant aux mêmes dangers que les naturalistes, ils trouvèrent les matériaux les plus magnifiques pour leurs esquisses dans les en virons pittoresques de Constantine. Le panorama de cette ville de rochers, sombre, grisâtre, vue de la hauteur d'El - Mansourah , la vue de la même ville du côté du raidi, où elle offre un tableau tout différent, située sur le sommet du rocher escarpé, elle semble de ce point un nid d'aigle; puis la délicieuse plaine que le Rummel arrose et embellit de ses innombrables sinuosités, et où s'étendent aussi loin que l'oeil peut embrasser l'horizon, des forêts majestueuses et brillantes de cyprès, de citronniers, de mûriers et de grenadiers; enfin la cascade du Rummel qui tombe d'une hauteur de 500 pieds ; tous ces magnifiques tableaux attireront beaucoup de voyageurs vers ces contrées, dès qu'elles pourront être visitées sans courir, tant de périls. L'Album lithographié que veut publier M. Planta excitera l'admiration des artistes et des amateurs.

Parmi les personnes ,qui firent volontairement cette campagne, messieurs les officiers étrangers furent ceux qui durent être les plus satisfaits; plusieurs d'entre-eux regard oient une expédition brillante comme

une bonne fortune , ils avoient accompagné le général Bugeaud à la Tafna, et grand fut leur mécompte du résultat pacifique de cette excursion; ils alloient retourner en Europe, assez mortifiés de n'avoir assisté qu'à un traité peu glorieux pour la France, mais l'expédition de Constantine fut alors décidée; sur le champ » ces nobles coureurs de périlleuses aventures quittèrent les bateaux a vapeur, retournèrent aux bivouacs frais et nébuleux de l'Atlas, y entendre la musique de leur goût, le sifflement des balles du Kabyle. Pour cette fois, leurs voeux furent exaucés au délà de leurs espérances ; „maintenant" me disoit un de ces braves, , je mourrois sans trop de regret, car après vingt années de l'ennuyeuse vie de garnison, j'ai donc vu le côté sérieux de mon métier." Il y avoit sept officiers étrangers avec l'armée, je ne compte pas trois militaires qui n'arrivèrent qu'après la prise de Constantine.

La campagne a coûté quelques milles francs aux amateurs officiers ou savans, mais ils ne croyent pas avoir payé trop cher un pareil spectacle.

Si les officiers étrangers ont sincèrement admiré la bravoure des Français, il est pénible de*dire qu'ils ne purent pas être reconnoissans de leurs hospitalité.

(»*) Parmi les officiers étrangers qui ont suivi l'armée française, plusieurs se sont distingués, M. Bernard, lieutenant d'artillerie dans l'armée saxonne, pointa de sa main plusieurs pièces sur le Coudiat-Aty; M. Russel, capitaine de l'artillerie autrichienne, Irlandais de naissance, monta sur la brèche au moment de l'assaut, et ses habits furent percés de balles. Le capitaine Murait, Suisse, au service du roi de Naples, prit, en-

Dans l'armée fraueaise, comme dans toutes Mes autres armées de l'Europe, l'uniforme étranger n'est pas favorablement accueilli. L'égoïsmc s'ennoblit, mais n'en existe pas moins, on partage bien le riz, le biscuit, la paille du bivouac avec l'officier étrangeç, mais on murmure de le voir être de moitié dans les fatigues et les dangers. •

Un de ces militaires volontaires se trouvoit des premiers arrivés sur la brèche au moment de l'assaut. „Vous avez tort, Monsieur" lui dit un officier d'état major de la suite du Prince , „de vous exposer ainsi, „si vous étiez blessé qui vous reléveroit, vous n'êtes „pas à votré place."

Ces paroles inconvenantes, ce peu de justice rendue h la valeur par une personne qui du «este faisoit bravement son devoir, n'empêcheront pas les étrangers de parler avec enthousiasme dans leurs patrie de la valeur de l'armée française d'Afrique; officiers et soldats ont rivalisé, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer , ou de leur stoique résignation à supporter les fatigues inouïes du- bivouac pendant les pluies affreuses qui précédèrent l'attaque, ou de leur héroïque conduite lorsqu'ils s'agissoit de mourir sur la brèche. Us n'étoient que cinq mille tout au plus, ces braves

semble avec un soldat français, uu des drapeaux rou- * ges qui flottaient sur les bastions.

Il nous a paru étrange qu'aucun de ces officiers n'ait reçu d'invitation du duc de Nemours, tandis que les trois officiers prussiens , arrivés après le siège, furent invités à prendre leur logement dans le palais du Bey, tout près de l'appartement du prince.

- que n'arrêtèrent ni les défenses naturelles d'une forteresse bâtie sur d'inaccessibles rochers, ni le fanatisme des barbares soldats d'Àchraet. Honneur a l'armée française, elle s'est glorieusement conduite, le fier et superbe musulman rcconnoit lui même, que les Français sont de vaillans soldats, vienne l'occasion, quelque soit la fortune inconstante de la guerre, l'Europe v ratiâeroit sur le premier champ de bataille le jugement porté par le sauvage Africain.

Ici finit la description un peu longue de cette glorieuse et mémorable expédition, et j'appelle en témoignage de la vérité de mes récits tous ceux qui, ainsi que moi , furent spectateurs de ce brillant fait d'armes , ils reconnoltront que la franchise et la bonne foi qui furent mes guides, donnent quelque valeur à mes appréciations.

Môte du traducteur.

J'ai fidèlement traduit la correspondance de Mr. Wagner, je me suis seulement permis d'ajouter à la relation de la prise de Constantine quelques parties des rapports officiels qui co ni p Jettent l'historique de ce brillant fait d'armes , pour ce qui regarde les opérations militaires.

Mais pourquoi, Mr. Wagner, d'un caractère personnel si honorable, lui, dont le coeur a si bien compris, la plume si bien exprimé ce qu'eut de vraiment admirable la conduite de nos soldats, pourquoi lui, si juste appréciateur du véritable mérite, s'est-il

laissé égarer par d'injustes préventions, et a-t-il généralisé des exceptions heureusement fort rares dans notre armée, comme dans toutes celles de l'Europe?

Traducteur, j'ai dit être fidèle, et j'avoue même que j'ai affaibli des expressions que ma plume se refusoit a reproduire; Français, militaire, je dois H ma connoissance de l'esprit d'une arméé dont j'ai fait partie pendant vingt années, de repousser des accusations souverainement injustes.

Non, — notre armée n'est pas composée d'incrédules. Non, nos officiers ne sont pas moins hospitaliers sous la tente, que dans leurs garnisons.

Sans doute , dans l'armée comme dans la société, quelques uns sont imbus des déplorables principes philosophiques du siècle; principes nés d'une grande déviation de la raison humaine, et qui aujourd'huy achèvent leur funeste règne, mais s'en suit -il de là que l'armée française soit une armée d'athées?

Ces officiers si bien élevés, si braves devant l'ennemj , et qui appartiennent aux familles les plus considérées de toutes les classes du royaume, conservent au fond du coeur les principes religieux qu'ils ont puisés dans leur première éducation; ces principes peuvent sommeiller dans l'âge des passions, mais ils ne sont jamais anéantis, et c'est avec bonheur qu'ils se retrouvent au moment du danger, car ils doublent le courage.

Kt ces soldats recrutés dans les familles de nos simples et bons villageois; ils se sont recommandés aux prières de leurs parens, de leurs curés, et soyez en certain, il en est bien parmi eux qui en montant

résolument a la brèche de Constantine, unirent mentalement leurs prières à celles que tous les jours adressoient au ciel, les êtres qui leur sont chers. *) - J'en appelle a ces aumôniers qu'une déplorable mesure (bien digne de l'époque) a éloignés de nos régiraens, qu'ils disent: si nos soldats repoussoient leurs paroles, lorsqu'en Espagne, sur les champs de bataille, je vis ces hommes de charité et de dévouement braver le péril, pour que le trépas glorieux de quelques uns ne fut pas sans consolation ni espérance, ou pour aider les chirurgiens, à transporter et à panser les blessés. Un ame vraiment héroïque comprend son immortalité.

Quant à là bienveillance, à l'hospitalité des soldats français, elles sont généralement reconnues. Si un officier s est permis des paroles inconvenantes envers un militaire étranger qui disputoit de valeur avec les nôtres, que Mr. Wagner soit convaincu que l'armée désapprouve un pareil langage, que ces officiers qui, au milieu des horreurs inséparables d'une prise d'assaut, protègent des ennemis aveugles, eussent volé au secours d'un camarade blessé quelque fut l'uniforme dont ils l'eussent vu couvert. On admire la bravoure / d'un ennemi, quel sentiment doit donc faire éprouver la brillante conduite d'un militaire qui combat à vos côtés, lutte d'héroïsme avec les plus braves, et cela, non pas pour remplir un noble devoir, mais animé par la seule ambition de la gloire.

Puisque l'honorable écrivain bavarois, a été aussi sévère, même injuste dans quelques parties de son

*) Voir la dernière des pièces à l'appui.

récit, on peut juger facilement que cette correspondance nest entâchée d'aucune exagération.

La prise de Constantine coûte à la France bien du sang et bien des larmes, et comme Ta fait judicieusement remarquer un autre témoin oculaire, nous avons acheté bien cher la réhabilitation de nos armes en Afrique, un grand nombre d'officiers a péri, un général en chef a été tué, dans une reconnaissance entreprise pour épargner le sang de ses soldats, un colonel est mort héroïquement, plusieurs officiers gé* néraux et supérieurs ont succombé; plus de 600 Français sont morts pour la patrie. Le général Valée, connaisseur en fait de siège et qui assurément ne s'est abandonné à aucune espèce d'enthousiasme, a déclaré, que la prise de Constantine est une des plus remarquables actions de guerre à laquelle il ait assisté pendant sa longue et honorable carrière. "La conséquence que l'on doit tirer de toutes ces vérités- incontestables, c'est que l'armée française est sortie, à force de courage, de patience, d'héroïsme et de bons exemples, de la situation critique dans laquelle elle s'est de nouveau trouvée sons les murs de Constantine, par la faute du pays, du climat et d'une inconcevable fatalité.

On peut parler de bons exemples. Tous les officiers de notre brave armée lui en ont donnés. Ils étaient tous au premier rang, et ils ont été frappés les premiers.

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