‹ Lettres sur l'histoire de la médecineChapitre 11 sur 20 · FRAGMENS DE L'HISTOIRE EXTRINSÈQUE DELA MÉDECINE · texte numérisé non relu

FRAGMENS DE L'HISTOIRE EXTRINSÈQUE DELA MÉDECINE

Aperçu sommaire de l’histoire EXTRINSÈQUE de lAnatomie.

Extrait du Dictionnaire de Médecine, etc. (1).

L'histoire de l'anatomie, comme celle de toute autre science , doit, pour être complète, considérer le passé sous trois points de vue distincts : ‘relativement aux circonstances, politiques ou autres, qui favorisèrent ou re— tardèrent le développement de cette science ; 2° relativement aux hommes qui la cultivèrent, et aux productions de leur esprit; 3° relativement aux changemens qu’éprou- . vèrent, aux progrès que firent chacune des parties dont elle se compose.

En peu de mots, l’histoire doit être générale ou politique, littéraire et technologique. L'histoire technolo— gique cnérinsèque de l'anatomie , ou le tableau des découvertes spéciales dont elle s’est successivement enrichie, a sa place marquée dans un dictionnaire aux articles ostéologie, myologie, névrologie, ete. L'histoire générale et l’histoire littéraire appartiennent à celui-ci.

(1) La nature de ouvrage pour lequel étaient destinés cet article et quelques-uns des suivans, imposait à l’auteur une extrême concision , et excluait l’indication des sources ; ces deux défauts ne peuvent donc être imputés à sa volonté.

| 120 J'en vais résumer les principaux traits, aussi brièvement que l'exige la nature de cet ouvrage.

On a perdu beaucoup de temps et dépensé vainement des trésors d’érudition à chercher les origines introuvables de l'anatomie. De là de savantes disputes , dans lesquelles il n’y a pas d'exemple qu’on soit parvenu à se mettre d'accord , quoiqu'il eût plus d’une fois suffi pour cela de s’entendre sur la valeur des mots. Les uns, donnant le nom d'anatomie à toute connaissance , grande ou petite, de quelques parties de l'organisme animal, faisaient remonter ses premières notions sinon au temps où l’on commença pour la première fois à dépecer des animaux pour les usages domestiques, du moins à cette époque encore tant reculée dans l'antiquité où de prétendus mi-nistres de la divinité cherchaient, dans les entrailles palpitantes des victimes sacrifiées sur leurs de Mode lire les arrêts de la destinée.

Aux historiens qui prennent l'anatomie dans ce sens, et qui trouvent des anatomistes chez les Égyptiens, les

Hébreux , les Indiens , les Chinois, et jusque dans des

Gaules, on n’a rien à opposer; car dans tous ces pays, et à quelque époque qu onremonte, on eut conpaissance du foie, des intestins, du cœur, du cerveau, des poumons des animaux et de plusieurs autres parties. Ceux au contraire qui réservent le nom d'anatomie pour les connaissances qu'on acquiert par une dissection attentive des parties des animaux dont on veut étudier l’organisation , ont démontré sans réplique qu'on en chercherait vainement des traces dans l'antiquité ailleurs que dans la Grèce, et que les plus anciennes ne vont pas au-delà du siècle dés premiers philo— sophes. Plus sages ici que dans la création de leurs Systèmes imaginaires de physique générale ou de cosmogo-

ne , les philosophes comprirent bien que pour se faire une idée de l'organisme vivant, il fallait avant tout étudier la structure des êtres animés.

Le respect profond des Grecs pour les dépouilles mortelles de l'homme, l'extrême sévérité avec laquelle leurs lois en punissaient la profanation, durent éloigner de leur esprit toute idée de prendre l’homme lui-même pour objet de leurs investigations anatomiques; ils disséquèrent des animaux. Anaxagore, Aleméon, Démocrite, Empédocle, se signalèrent dans ce genre de recherches. On ne sait plus aujourd'hui quelles furent les découvertes qui en résultèrent.

On apprend seulement dans les ouvrages d’Aristote qu’Alcméon prétendait que les chèvres respiraient par les oreilles , ce qui à fait supposer qu'il connut le conduit qui fait communiquer l'oreille avec l’arrière-gorge, et qui a recu le nom de son nouvel inventeur Eustachi.

On sait ce que valent les éloges prodigués par Gaïien aux Connaissances anatomiques des Asclépiades, quand on voit combien en méritent peu celles du plus illustre d'entre eux, le grand Hippocrate. Si lon met de côté ceux des ouvrages publiés sous son nom qu’on reconnaît pour avoir été écrits après ceux d'Aristote , il reste à peine dans les” ouvrages authentiques du médecin de Cos quelques traces d'anatomie. Hippocraté ne disséqua jamais de cadavres humains. Tout au plus est-il possible d'admettre qu'il ait eu quelques occasions d'examiner des ossemens isolés eu plus ou moins assortis ou articulés.

. S'il mérita le titre de père de la médecine dont la postérité l’a honoré, on ne saurait refuser à Aristote celui de père de l'anatomie. Il n’est pas facile de décider st le philosophe de Stagyre disséqua des cadavres humains,

comme Lendrait à le faire admettre l'attention continuelle qu'il a de rapprocher la structure de chaque organe chez les animaux de celle du même organe considéré chez l’homme. En tout cas , il aurait eu fort peu de corps à sa disposition, car on trouve dans ses ouvrages quélques erreurs qu'aurait indubitablement dissipées l’mspection répétée de la nature. En revanche nul n'a vu plus que hu en anatomie comparée , et son hsstoire des animaux est un monument impérissable de son industrie et de sa sagacité. Je ne dois pas m'arrêter à énumérer ici les découvertes spéciales qu'on y trouve; mais c’est bien le lieu d'indiquer qu’en faisant l’histoire des parties similaires des corps ou des élémens organiques Aristote s’est montré le véritable créateur de l’anatomie générale. Ile fut aussi de l'iconograghie anatomique, mais le recueil de figures auquel il renvoie souvent est perdu depuis longtemps. Il est fort probable qu'Aristote ne connut point l'art des déssections proprement dit, et qu'il se bornait à ouvrir les corps des animaux en différens sens.

On sait positivement , par le témoignage de Galien, qu'après lui, ou à la même époque, Praxagoras disséqua des cadavres humains. Cependant l'anatomie humaine existait à peine quand fut fondée l’école qui la porta au plus haut point où elle se soit élevée dans l'antiquité. Le musée d'Alexandrie offre l'exemple le plus remarquable de l'influence prodigieuse que peuvent exercer sur l’esprit humain les grandes révolutions politiques. C’est un de ces exemples aussi, bien rares dans l’histoire des rois, de tout ce qu'ils pourraient faire pour les sciences, si, animés de leur esprit, ils voulaient faire servir à leur avancement les trésors dont ils disposent, et l'influence que leur procure l'espèce de culte superstitieux qui les

environne. Pour ne pas sortir du cercle des considérations qui se rattachent à l’objet qui nous occupe, quel sujet d'étonnement et d’admiration n'est-ce point de voir, dans le pays du monde peut-être où la superstition et les préjugés opposaient les plus grands obstacles à l'anatomie , cette science prendre rang une des premières, .et briller du plus vif éclat parmi celles dont la culture . embellit la cour des Ptolémée! Hérophile et Erasistrate, protégés par ces souverains qui plus d’une fois, s’il faut en croire Pline, prirent part à leurs PAU Hérophile et Erasistrate créèrent tout à coup l'anatomie de l'homme , et la portèrent à un degré de perfection qu’elle était destinée à ne pas dépasser pendant la durée de près de vingt siècles. Il suffit d'indiquer quelques unes des découvertes délicates de ces deux grands hommes pour qu’on juge quelle merveilleuse industrie ils durent avoir pour pénétrer aussi avant dans la connaissance d’une machine si compliquée, sur laquelle jusque alors on avait à peine jeté les yeux. Je citerai la description de quelques parties du cerveau, dont la connaissance fait supposer qu'ils devaient avoir celle de beaucoup d’autres; du calamus scriptorius, par exemple, celle du pressoir d'Hérophile , celle des nerfs, suivis depuis leur terminaison Jusqu'à leur origine , celle des vaisseaux chylifères, conduits jusqu'aux ganglions mésentériques, etc.

Les disciples d'Hérophile et d'Erasistrate ne suivirent point la carrière que ces grands anatomistes avaient ouverte. Tout en conservant le renom de la première école du monde, Alexandrie perdit peu à peu les avantages qui le lui avaient mérité ; les dissections de cadavres humains y devinrent de mp en moins fréquentes, et l’usage en était perdu au temps de Rufus FEohèsees un a

après l'ère chrétienne. On peut se borner à citer, dans cette période , Eudémus, Soranus d'Ephèse, Rufus, le premier auteur d'une nomenclature anatomique, Arétée de Cappadoce et Marmus. |

Enlin parut Galien, homme d’un esprit éminent, laboæieux Jusqu'au prodige , le plus savant de son siècle dans toutes les branches des sciences médicales. Heureux si a'eût fait servir ses grands talens qu'à cultiver chacune d'elles comme il fit l'anatomie, au lieu d’user toutes les forces de son esprit à la création d’un système hypothéüque qui arrêta. les progrès de la médecine pendant quatorze cents ans? Galien disséqua beaucoup. Il paraît avoir eu quelques occasions de s'exercer sur des cadavres humains. Il possédait deux squelettes d'hommes. Mais quand il écrivit son anatomie , il n'avait sous les yeux, Vésale l’a démontré sans réplique , que des cadavres de smges. De là tant d'erreurs adoptées sur parole, enseignées comme des vérités placées hors de toute contestation, jusqu’au temps de l'illustre réformateur qui vient d’être nommé. Quoi qu'il en soit, Galien brille au premier rang des anatomistes de l'antiquité, et d’un éclat d'autant plus vif, qu'après lui on ne trouve plus que des abréviateurs ou des copistes, comme Oribase , lauteur de l’Isagoge anatomica , et Théophile Protospatharius.

Les Arabes n’eurent point d'anatomie. La loi de Mahosnet aurait condamné comme une profanation sacrilège l'ouverture d'un cadavre humain.

Toutes les sciences s’éteignirent au moyen — âge, étouflées sous les désastres de l'empire romain , et au milieu de la barbarie des nations du nord, qui se disputèrent les débris de cet empire comme une proie. L’anafomie disparut , et plusieurs siècles s'écoulèrent durant

lesquels 1! n’en subsista pas la moindre trace. Ea renais— sance de la liberté en Italie fut le prélude de la renais-sance des lettres’, des sciences et des beaux-arts. L'Italie “est, à beaucoup d'égards , pour le monde savant, dans les temps modernes, ce que fut la Grèce dans l'antiquité : la source -commune où vinrent puiser les nations mêmes qui devaient la surpasser un jour.

L'empereur Frédéric IL servit la science per ses pro— pres travaux. Îl voulut aussi la servir par ses ordonnances, qui imposèrent à quiconque aspirait au titre de chirurgien l'obligation d’avoir disséqué, et aux écoles de Sicile et de Naples, celle d’anatomiser publiquement au moins un cadavre tous les cinq ans. Mais il n'eut point l'avantage de voir se réaliser de son vivant les bienfaits qu'il se promettait d'aussi sages institutions. Ce fut plus d’un demisiècle après sa mort, en 1306, que Mondini, de Luzzi, disséqua le premier cadavre qui ait été, dans les temps modernes , livré au scalpel des médecins , et dix ans plus tard encore, que le célèbre professeur de Bologne fit, sur deux cadavres de femmes, les premières leçons publiques d'anatomie humaine qui aient été faites avec les objets sous les yeux. L'ouvrage de Mondini, quoique presque entièrement tré de l'anatomie de Galien, qu’il avait étudiée dans les copies qu'en avaient faites les Arabes, renferme pourtant quelques particularités qui sont propres à l’auteur; non seulement il fut regardé , pendant deux siècles, comme un livre classique , mais ce fut, pendant tout ce temps , une sorte de code anatomique qu'il était ordonné de lire et de commenter dans toutes les universités.

Le seizième siècle fut témoin, en anatomie, de la révolution la plus remarquable qu'une science ait jamais

éprouvée. Il y préluda par une foule de travaux, tous fort dignes d'estime, sinon toujours originaux. A'cette époque parürent Gabriel de Zerbi, Alex. Benedetti, Alex. Achillini, Jacques Berengario de Carpi, Nicolas Massa, tous Italiens, comme’on voit, car l'étude delanatomie n'avait guère franchi les limites de ce pays. EI n’y avait point une autre contrée au monde où l’on eût pu, comme Berengario à Bologne, disséquer cent cadavres humains dans l’espace de ving'-cinq années. Cependant en Aflemagne on faisait sérvir les premiers progrès des arts du déssin à suppléer à l'insuffisance des moyens qu'on avait d'étudier l'anatomie. Jean de Ketam, J. Peiligk et Hurdt dit le Grand, firent graver les parties principales du corps humain, dont Albert Durer étudiait les proportions en anatomiste et en peintre. Un autre Allemand, Gonthier d’Andernach ,introduisit en France, avecla éonnaissance de l’anatomie des Grecs, puisée dans les originaux, le goût de l'étude de la nature, qui devait en peu de temps mettre en état de les surpasser. C’est à l’école de Gonthier d'Andernach que sé formèrent Jacques Dubois dit Sylvius, Charles- Étienne, Rondelet, Sérvet et le grand Vésale lui-même. * Mais malgré les progrès réels qu'ils lui firent fare, ces premiers restaurateurs de l’anatomie n’osèrent point touchér au système établi, tant ils étaient pénétrés de l’infailhbilité de Galien. Les plus hardis se hasardent tout aû plus à supposer le texte corrompu, quand ils voient les objets autres que ne les à décrits le médecin de Pergame. Sylvius fait mieux; il déclare que les hommes sont aujourd’hui autrement conformés que du temps de Galien, qui n’a pu se tromper. Si nous ne trouvons, par exemple, que trois pièces au Sternum, où Galien en a décrit sept, c'est que nos contemporains rabougris n’ont plus ces

vastes poitrmes des Romains qu'il disséqua. En un mot, à quelques détails près, l'anatomie de tous ces écrivains ressemble à l’anatomie de Galien ; elle est plus ou moins rajeunie; mais C’est toujours l'anatomie de l'antiquité. L’anatomie moderne n'existe pas encore, mais tout annonce qu'elle va naître ; le monde savant est agité des premiers symptômes du travail qui doit l’enfanter.

L’émulation mettait tout en mouvement, chaque ville d'Italie voulait l'emporter sur les villes voisines par la beauté de ses établissemens scientifiques, et par la célébrité de ses professeurs. Pise, Rome, Vérone: et Pavie possédaient des amphithéâtres; Benedetti en avait fait construire un à Padoue; il fut remplacé, en 1594, par un autre bâti par ordre du sénat de Venise. En France | l’amphithéâtre de Montpellier fut élevé par les soins. de Rondeleten 1556, et une chaire spéciale d'anatomie fut fondée dans cette école à la sollicitation de Dulaurens et de Cabrol. La Faculté de médecine de Paris reçut en 1576 le droit de prendre les cadavres de tous les suppliciés. Fuchs obtint, à Tubingue, un cadavre par an; Bokel en avait deux à Helmstaedt, et à Leyde, où Paaw fit construre un bel amphithéâtre, on se croyait fourni en abondance parce qu’on en recevait Jusqu'à quatre. Bâle, Wittemberg et Strasbourg jouirent aussi de quelque éclat dans l’enseignement.

L'esprit de réforme et d'indépendance s’agitait detoutes parts; il-ne fallait plus qu'un homme doué d’un génie assez puissant pour donner une grande impulsion à unsiècle. ainsi préparé : Vésale fut.cet homme. Bravant les clameurs que. devait exciter une telle témérité , ce Luther de l'anatomie attaqua de front les dogmes reçus, et'en appela de l'étude de :Galien à l'étude de la nature, Convaincu par

celle-ci que les descriptions du médecin grec se rapportaient à la structure du singe et non à celle de l’homme, il proclama sa conviction, et loin de consentir à se rétracter de ce qu'il savait être la vérité, il étaya son Jugement d'une masse imposante de preuves irréfutables. Le fanatique Sylvius crut relever l’autel de son idole en accablant d'injures l'hérésiarque novateur; mais malgré ses efforts et ceux de quelques auxiliaires dont les noms ne méritent pas d’être rappelés , il ne put empêcher la plupart de ses contemporains d'admettre que les hommes étaient faits alors comme quatorze siècles auparavant , mais non comme Galien les avait décrits. | | |

Un antagoniste plus puissant de Vesale fut Barthélemi Eustachi. Sans doute , l'admiration profonde que ln avaient inspirée les œuvres de Galien fut un des motifs qui firent de lui un critique sévère et quelquefois mjuste de Vésale; mais ce qui aigrit surtout son caractère et ex— eita sa jalousie , ce fut la différence de leur position respective. Tandis que Vésale, à qui rien ne manqua de ce qui pouväit contribuer à la perfection et au succès de son ouvrage , après en avoir achevé l'édition dès l’âge de 29 ans , jouissait des applaudissemens qu'il avait si bien mérités, Eustachi, à défaut de fortune , ne pouvait publier le grand ouvrage auquel a ra ses tables anato— miques achevées en 1552, et, jusqu’à sa mort, c’est à dire pendant dix années , il av nu douleur de voir cachée dans son portefeuille l’œuvre dans laquelle il avait la conscience qu'il se montrait le plus grand anatomiste du siècle. De là l’amertume des critiques que , dans ses opuscules, Eustachi lance à tout propos contre un rival plus heureux que lu.

À côté de ces deux grands hommes figurent, sans en

être échipsés , plusieurs disciples du premier. Fallopia , qui dans son ouvrage , trésor de découvertes sur presque toutes les parties de l'anatomie, donne l'exemple , trop peu imité, de n'écrire que sur les points qu'il connaît mieux que ses prédécesseurs ; Colombo , qui disséqua souvent jusqu’à quatorze cadavres par année; Varoli, dont le nom est resté attaché à l'anatomie du cerveau; Canani, qui perfectionna celle des muscles; Coïter , l’un des plus illustres élèves de Fallopia , et l'ami d'Eustachi ; l’exact et savant Philippe d'Ingrassia ; l’embryologiste Aranzi ; Fabrizio d’Aquapendente , qui remplit avec tant de célébrité, pendant un demi-siècle, la chaire d'anatomie de Padoue , et dont les ouvrages offrent cette particularité, imitée par ses disciples, que chaque organe, décrit et fi- - guré, y est examiné successivement chez l'homme et chez les animaux ; Casserio et Spiegel , ses élèves et ses successeurs ; enfin, dans un rang inférieur, Guido Guidi (Nidus Vidius), Valverde et Piccolhommi. Tous ces hommes célèbres appartiennent à cette admirable école italienne du seizième siècle, souche commune de toutes celles qui s’élevèrent depuis en Europe , qui fonda définitivement l'anatomie humaine, et en cultiva avec succès toutes les parties. C’est de là que Coïter, Salomon Alberti , Félix Plater, Gaspard Bauhin, Botall, Gaspard . Bartholin et de Paaw, transportèrent les connaissances qu'on admirait autrefois dans leurs ouvrages, en Allemagne , en Bavière , en France, en Danemarck et en Hollande.

Mais l'aspect brillant que présente l'anatomie du seième siècle. va pälir dans la première moitié du siècle suivant. Un poète dirait que la nature , fatiguée d’avoir

produit tant de grands hommes , sentait le besoin de re- | 9

pos. L'histoire explique autrement le ralentissement du zèle des anatomistes , et la plus grande rareté des découvertes, dont la difficulté, comme on le pense bien, augmentait en proportion de la science elle-même.

La situation politique de l'Italie n’était plus la même; les princes qui, à l’envi les uns des autres , avaient pro— digué tant d’encouragemens aux sciences et à l'anatomie en particulier , cessèrent de la protéger ; il devint difficile de se procurer des cadavres. Les établissemens formés dans les diverses parties de l’Europe retinrent chaque élève dans l’université de son pays. L'Italie cessa d’être l’école anatomique du monde entier , et en même temps que se ralentit l’affluence des disciples dut se refroidir et s’éteindre lémulation des professeurs. Les autres pays ne furent pas beaucoup plus heureux. Dans un temps où le nombre de ceux qui cherchaïent le savoir n’était pas extrêmement considérable, les foyers de lumière ne pouvaient se diviser sans s’affaiblir d'autant. En France, d’ailleurs, les hommes qui auraient dû se livrer à la culture de la science , médecins et chirurgiens , partagés en deux corps, et comme en deux camps opposés , épuisaient tous leurs efforts en - des disputes aussi acharnées que ridicules. L'Allemagne, épuisée par la guerre de trente ans, était perdue pour les. sciences. Les autres pays de l'Europe ne commençaient qu’à cette époque à figurer dans le monde savant.

Toutelois , ne soyons pas injustes envers ce siècle ; il ne s’acheva point sans se relever avec éclat de l’engourdissement de ses premières années. Il vit s'établir les principes de la philosophie expérimentale , les plus céièbres académies se former, et, pour payer sa dette à l'anatomie , 1l découvrit la circulation du sang, les vaisseaux chyhfères , le canal thoracique , les vaisseaux lym-

phatiques, et il créa l'anatomie de structure , l'anatomie pathologique et la plupart des procédés les plus utiles et les plus délicats de l’art de l’anatomiste.

À côté de Harvey, Aselli, Malpighi et Ruysch, qui sont les grandes lumières de ce siècle , l'Italie peut citer Vesling, Marc-Aurèle Severino, Folius , Borelli, Bellim, Pacchioni, Gagliardi et Valsalva, célèbre par d’excellens ouvrages , plus célèbre encore par limmortel disciple qu’il forma. |

La France nomme avec estime Riolan, si connu par sa science, son enthousiasme pour l'antiquité, et son injuste dédain pour les découvertes de ses contemporains; Habicot, moins savant, mais plusexercé aux travaux anatomiques; Vieussens , qui semblait s'attacher à ternir l'éclat de ses belles découvertes en anatomie par l'obscurité des systèmes chimiatriques qu'il y mêlait sans cesse; Pecquet, dont le nomest pour toujours attaché à la découverte qui le rendit célèbre; Duverney, dontrien, pas même la vieillesse, ne put jamais affablir le zèle et ralentir les tra— vaux, et qui fut le maître de presque tout ce qu'il y eut de grands anatomistes en Europe. Un peu plus tard Perrault, Littre et Mery, également imstruits dans l’anatomie humaine et dans celle des animaux ; enfin le chirurgien Desnoues , inventeur injustement oublié de l’art d’imiter avec de la cire la figure et la couleur de toutes les par-— tes du corps humain.

L'Allemagne eut des anatomistes très savans, nn fhdbl Schneider, Maurice Hoffmann, Schelhammer, Mulbn, et d’excellens observateurs, Wirsung, Wepfer,J.C. Brunner , Peyer, Harder, J. Bohn, Pechlin. |

En Hollande, parurent J. Walaeus, l’un des premiers défenseurs de Harvey, Deleboe, 3. de Horne, Blaes,

Ch. Drelincourt, Hoboken, Regner de Graaf, mort tout jeune , mais déjà célèbre, Kerkrmg, Diemerbroeck, le mi-

crographe Leeuwenhoek, l'habile Antoine Nuck, Swam-—

merdam , qui occupe une place si distinguée dans Phistoire de l'anatomie comparée, Verheyen, et l’auteur du premier recueil important de planches anatomiques , Sen Bidloo.

Le Danemarck cite avee orgueil ses Bartholm, Nic.

Stenon , Olaüs Worm; le nom a Michel Lyser est plus

nréfadeeshiis Lyser mérite notre estime, comme il mérita la reconnaissance de Th. Bartholin, dont il était prosec— teur, et à qui il paraît avoir laissé plus d’une fois l’hon— neur de découvertes qui étaient les siennes.

La Suède n’a qu'un anatomiste à citer, mais c'est Olaüs Rudbeck.

Quant à l'Angleterre, depuis le grand Harvey, qui fut le premier anatonuste de ce pays, et qui sera toujours de

- plus célèbre, la science y fut toujours cultivée avec zèle, et

| plus d’une fois enrichie de découvertes par Glisson, War-

ton, Willis, Hygmore, PRE Lower, Clopton Havers et Ch bper

Ce siècle conserva jusqu'à la in le caractère que lut avait imprimé Fabrizio d’Aquapendente ; il fit servir les recherches d'anatomie comparée à éclairer les points obseurs de l'anatomie humaine.

Époque positive par-dessus toute autre 'éoué d'in dépendance, le dix-huitième siècle devait s'attacher avec prédilection à unescience qui n’admet pas de systèmes, et devant laquelle l'autorité n'est rien. On avait partout à sa disposition les moyens qu’exige son étude; le nombre des

anatomistes fut 1 immense. Nous ne pouvons indiquer 1Ci que les principaux.

Dans la première moitié du dix-huitième siècle, on trouve en Îtalie Lancisi, qui acquit des droits à la reconnaissance de la postérité par ses propres travaux, mais plus encore pour avoir fait connaître ceux d'Eustachi, dont il publia les planches en 1714; Bianchi, dont les disputes avec Morgagni et Haller montrèrent qu'entre ces grands hommes et lui la lutte était fort inégale, mais dont les ouvrages renferment pourtant des recherches estimables; Santorin, qui s'était fait, par les observations qu'il publia, la réputation d’un des anato— mistes les plus exacts dans l'étude de la fine anatomie des muscles, et qui y a acquis de nouveaux droits depuis la publication du recueil de planches qu'il avait laissées inédites ; Morgagni, dans lequel on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l’exactitude rigoureuse qu'il mit dans toutes ses descriptions , de l'érudition et de la candeur avec lesquelles il fait honneur à chacun des découvertes qui lui appartiennent, ou de l’attention et de la perspicacité avec lesquelles il montre les conséquences pratiques des dispositions anatomiques qu'il fait connaitre.

En France, le premier anatomiste, en mérite et en date, est Winsiow, à qui on doit la création de l’anatomie des rapports, et dont l'ouvrage fut pendant un demi-siècle le meilleur traité classique, et la source d’où furent tirés la plupart des manuels qui parurent dans cet intervalle. À sa suite paraissent avec honneur Garengéot, quine découvrit rien, mais qui servit beaucoup les études; Sénac qui fit du petit abrégé de Heister un traité complet d'anatomie et de physiologie , mais qui acquit surtout des droits à l’immortalité par son bel ouvrage sur Île cœur et ses maladies ; Sue , auteur d’un ouvrage utile sur l'art de l’anatomiste ; Tarin, qui s’exerça sur le même:su-

jet, et qui publia sur beaucoup d’autres des travaux quelquefois originaux ; Antoine Petit, qui rajeunit l'ouvrage de Palfin, auteur que nous pourrions revendiquer comme nôtre ; enfin Lieutaud , le premier anatomiste français depuis Winslow qui ait cru pouvoir se dispenser de le copier, et écrire d’après ses propres recherches.

En Allemagne, on trouve Heister , qui soutint si longtemps l'honneur de la chirurgie , fut aussi un professeur distingué d'anatomie , et l’auteur d’un bon manuel; Kulm, qui publia un recueil de planches, dont le mérite principal fut d’être à la portée des élèves par la modicité de son prix; Trew, qui mit au jour un grand nombre de bons mémoires , parmi lesquels on distingue le parallèle du fœtus et de l’homme après la naissance ; mais on distingue surtout Weitbrecht , pour son beau traité de syndesmologie ; Cassebohm, pour ses ouvrages sur l'oreille et sur l’art de l’anatomiste ; Lieberkuhn , lun des disciples les plus distingués d’Albinus, dont les recherches sur les | villosités des intestins sont si connues; de Berger et Gunz, dont les nombreuses-dissertations académiques ont mérité d'être recueillies dans la collection choisie de Haller.

En Angleterre, on remarque Jacques Douglas, auteur d'une bibliographie anatomique , d’une bonne myologie comparée , et le premier qui ait bien décrit le péritome ; Cheselden, à qui l'on doit de belles planches d’ostéologie, et un traité d'anatomie longtemps classique; lophthalmographe Poterfield, et Nisbett, dont l’ostéogénie surpasse de beaucoup celle de Kerkring , mais céda bientôt le premier rang à celle d’Albinus.

N’eût-elle à citer que son Bern. Siegfr. Albinus , la Hollande balancerait encore toutes les célébrités anato— miques de l’Europe au dix-huitième siècle. I fut le véri-

table créateur de l’iconographie anatomique exacte en ce qui concerne les tableaux d'ensemble ; 1l éclaira une foule de points de l'anatomie de structure et de Pembryogénie, et il traita les principales parties de l'anatomie descriptive avec uné perfection qu’on a eu bien de la pee à surpasser depuis. C’est de son école que sortirent les plus habiles anatomistes du siècle dernier.

Le seul nom qui puisse soutenir avec honneur le voisinage du nom d’Albinus, est celui d’unhomme que la Suisse, sa patrie, citera toujours avec orgueil comme un prodige de science, du grand Haller, moins profond peut-être qu’Albinus sur quelques parties de l'anatomie, mais qui com pense cette sorte d’infériorité par des travaux originaux sur beaucoup de points, et par l’effrayante étendue de ses excellens ouvrages. |

L'influence de ces deux grands hommes et celle de Winslow se font sentir dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; le goût de l'anatomie se répand de plus en plus ; le nombre de ceux qui la cultivent est incalculable; des efforts sont faits en tous sens pour ajouter quelques per-— fectionnemens à l’histoire des parties déjà connues.

On croyait désormais les grandes découvertes impos— sibles ; cependant les recherches infatigables de Hunter, Cruikshank , Hewson, Mascagni, découvrent dans le système lymphatique, pour ainsi dire, un monde nouveau; celles de Zinn, Walter, Meckel, Asch, Neubauer, Huber, Cotugno , Wrisberg, Lobstein, Scarpa , Sæœmmer- “ring, Vicq-d’Azyr, Reil, Fischer, font faire des pas remarquables à toutes les parties de la névrologie , et à l'histoire des sens. Sans éprouver un avancement aussi notable , toutes les autres branches de l'anatomie se ressentent avec avantage de l'influence des travaux entre-

pris sur chacune d'elles. Accomplis si près " nous, ces travaux seront suffisamment rappelés par les noms seuls de ceux qui en enrichirent la science. Ce sont , pour l'Italie, Fantoni, Tabarrani, Bertrandi, M. A. L. Caldanr, Fontana , Spallanzani, Cotugno, Moscati, Girardi, Scarpa, Palletta, Rezia, Bruguone, ete.

Pour la France : Lecat, Courcelles , Démours, Bertin, A. Petit, Théophile Bordeu, de Lasone, Gautier d'Agoty, Bonhomme, Duverney le chirurgien, Lobstein, Dufieu, David, Sabatier, Portal , etc.

Pour l'Allemagne : J. 3. Meckel, Zion, 3. Th. Walter, Wrisberg, Neubauer, Erdmann , Blumenbach , Rail, Fischer , NTieré Sæmmerring , Hitdébran de etc.

Pour la Hollande : C. B. Albinus, F. B. Albinus, C. D. de Courcelles, C. Camper, Coopmann, Bonn,

Sandifort , etc.

Pour l'Angleterre: Wintringham, les deux Hunter ,

les deux Méitof Jenty, Hewson, Cruikshank, etc.

Nous fermerons cette liste de noms honorables par ceux de Vicq-d’Azyr, Desault, Tenon et Bichat, parce que ces derniers rappellent à l'esprit les caractères particuliers qu'a présentés la culture de la science dans le siè— cle suivant. Les grandes vues de Vicq-d’Azyr sur l’anatomie comparée , poursuivies, développées et agrandies par le célèbre Cuvier, devaient frapper tous les esprits, et montrer tout ce qu'il est permis d'attendre de éette étude pour l'avancement de celle de l'organisme humain. Depuis un quart de siècle, on a vu se presser dans cette carrière une foule d'afiasbites de tous les pays.

En s'efforçant de porter dans les descriptions anatomiques une exactitude mathématique , en s’attachant surtout à faire sentir la nécessité Indispensable de connaître

les rapports des parties entre elles, Desault mit sur la voie de l'étude de l'anatomie chirurgicale , des progrès de laquelle notre siècle peut se féliciter comme d’une de ses plus heureuses inventions.

T'énon recommanda de toutes ses forces l'étude com parative des caractères anatomiques des animaux aux diverses époques de leur vie. Joignant l'exemple au précepte, il porta son attention sur lune des extrémités de celle-ci; il étudia l'anatomie du vieillard. L'autre extrémité de la vie promettait plus de découvertes. L'étude de l'embryogénie , à laquelle on s’est livré dans ce siècle et qu'on poursuit avec tant d'ardeur, a déjà dévoilé plus d'une merveille , et jettera, sans aucun doute, les plus vives lumières sur l'anatomie aussi bien que sur la physiologie.

Que dirais-je de l'anatomie créée par le génie de Bichat, que le nom de ce grand homme ne proclame plus hautement que les éloges que je pourrais lui donner ? Nous vivons encore sous l'influence de l'impulsion qu'il donna à son siècle; et l'anatomie, comme toute autre branche des sciences médicales, devra encore plus d’une découverte à la méthode dont il enrichit.

Après Vicq—d’Azyr et Bichat, je m’arrête. L'histoire eætrinsèque de l'anatomie au dix-neuvième siècle ne m'offre rien qui ne soit connu de tout le monde. C'est l'histoire des découvertes anatomiques qu'il faudrait faire; mais, Je le répète, comme je lai dit en commençant, l'histoire intrinsèque de l’anatomie est exclue de cet article, et réservée pour ceux qui seront consacrés à chacune des branches principales de cette science. Quant aux produc— tions littéraires des anatomistes de cette époque, ce sont elles qui remplissent la plus grande paitie des notices

bibliographiques de ce dictionnaire qui y sont relatives, et la fin de la notice qui va suivre renferme les plus im portantes de celles qui ont eu pour objet ou l'anatomie tout entière, ou des questions anatomiques nombreuses et variées.

Aperçu de l’histoire moderre de la Chirurgie. ’ [l

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