HISTOIRE EXTRINSÈQUE
Extrait du Dictionnaire de Médecine.
SL. De la chirurgie chez les peuples occidentaux au moyen-dge, et jusqu’au milieu du XVT siècle. -
Les contrées occidentales de l'Europe avaient vu périr les sciences sous le fléau des conquêtes, et tous les monumens des arts renversés par l'invasion des barbares du Nord. La décadence de la médecine avait été plus rapide encore et plus complète que celle d'aucune autre branche des connaissances. Les moines, pour qui, dans les temps d’ignorance, la superstition générale fut une sauvé-garde, et que les revenus et l’oisiveté de leur état mettaient seuls en position de s'occuper d’études, étaient seuls dépositaires de l’art de traiter les malades. Les prières, l’invocation des saints , l'application des reliques, furent trop souvent les seuls remèdes employés par ces singuliers successeurs d'Hippocrate, et la médecine se trouva réduite dans leurs mains à peu près à ce qu'elle avait été entré celles des Asclépiades, dans les temps primitifs de la Grèce. Toute opération sanglante leur fut interdite par les papes et les conciles, et la partie la plus importante de la chi= rurgie ne fut exercée que par des artisans illettrés. Du reste, aucun monument des connaissances chirurgicales,
ou. plutôt de l'ignorance grossière de cet âge , n'a été conservé, et l’histoire de la chirurgie de cette époque est tout entière dans celle des circonstances qui amenèrent sa décadence et son anéantissement.
Au onzième siècle on voit poindre les premiers rayons d'un meilleur avenir.
Les relations qu'avaient eues les Chrétiens d'Occident avec les Arabes les avaient préparés aux études. Malgré la haine religieuse qui séparait ces deux peuples, les Chrétiens ne pouvaient s'empêcher de reconnaître que les Mahométans avaient sur eux l'avantage de la civilisation. Les hommes qui se sentaient quelque talent pour les sciences allaient étudier dans les écoles des Maures, et revenaient propager dans leur patrie les connaissances qu'ils avaient acquises, soit au moyen de l’enseignement , soit par la traductioa des œuvres de ces maîtres de l’art. D'ailleurs les médecins juifs , qui passaient pour Joindre à la connaissance des langues et des sciences orientales une grande habileté dans l’art de guérir, venaient souvent se fixer dans nos contrées , attirés par les récompenses que leur prodiguaient, pour les attacher auprès d’eux , les princes et quelquefois même les papes. Ce furent là quelques unes des principales circonstances qui amenèrent la fondation des universités et particulièrement des écoles de médecine. L'Italie, le pays le plus avancé pour sa culture politique, devait , comme on pense bien, précéder les autres contrées de l'Europe dans la carrière des progrès scientifiques. L'école de Salerne fut le précurseur et le modèle de celle de Montpellier, et c'est à des Italiens qu'on rapporte la reuaissance de la chirurgie en France. Quoique l'école de Salerne existât probablement avant Constantin l'Africain,
c’est pourtant à cet homme célèbre qu’elle dut, en grande partie, l'éclat dont elle brilla à partir du milieu du onzième siècle. Qu'il nous suffise de dire ici que ses ouvrages sont les premiers, parmi ceux qui furent publiés dans les contrées occidentales de l'Europe depuis l'invasion des bar bares , où l’on trouve un tableau régulier des connaissances chirurgicales. Il les avait puisées dans quelques ouvrages d'Hippocrate, de Galien et de Paul d'Égine, . dans Sextus Placitus, et dans les œuvres des premiers médecins arabes, d'Haly Abbas surtout, ouvrages dont il devait la connaissance aux voyages et au séjour qu'il avait faits , pendant quarante ans, dans la Chaldée, la Perse, l'Inde, l'Arabie et l'Égypte.
Nous nommerons Gariopontus et Éros , non pour avoir éclairé l’art de quelques rayons nouveaux de lumière (les véritables progrès sont réservés pour une époque encore bien éloignée) , mais pour s'être élevés au dessus du grossier empirisme de leurs contemporains , ce qé est beaucoup pour un pareil siècle.
Roger de Parme , Roland, son disciple, Bruno, Hugues de Lucques et Théodorie, sont plus connus et plus dignes de l'être, quoiqu'ils ne s'élèvent pas au dessus du rôle de très médiocres compilateurs. Nous nesaurions leur refuser un tribut de reconnaissance pour avoir acclimaté dans nos contrées la chirurgie d’Albucasis, et pour y avoir même quelquefois ajouté les résultats de leurs propres observations. C’est ainsi que Roger recommande l'éponge contre les scrofules et le goître. Bruno avait bien vu que le vé- -ritable moyen de guérir la fistule à l'anus est de linciser dans toute sa hauteur ; et Théodoric, outre qu'il fait connaitre des observations importantes , tirées de la pratique de son père , et de son maître Hugues de Lucques, apprécie
comme 1l convient, d’après l'expérience , l'emploi de la compression dans hi traitement des anévrysmes faux, propose de détruire par le fer un cal vicieusement formé, et rapporte sur plusieurs points des exemples de guérison dans des cas graves.
Bien supérieur à tous ceux qui précèdent , par son sa voir, son expérience et son jugement, Guillaume de Sa— liceto, né à Plaisance, et professeur à Vérone, fut le digne précurseur de Guy de Chauliac, de qui il a reçu des éloges, dont celui-ci n’était pas prodigue. On remarque dans son ouvrage un cas de guérison d’une hydrocéphale obtenue par l'application répétée du cautère actuel, plusieurs observations de plaies du cerveau suivies de guérison, l’histoire d’un homme qui s'était coupé volontairement, avec un rasoir, la trachée et l’œsophage, qu'il guérit au moyen de la suture, et l'exemple encore plus rare d’un intestin blessé d’un coup de couteau, réuni au moyen de la suture du pelletier, replacé dans le ventre, maintenu par la suture des parois abdominales, suivi ins guérison complète.
Son disciple, Lanfranc, de Milan, non moins remarquable comme auteur et comme artiste, est encore plus digne de fixer l'attention de l'historien, à cause de l'heureuse et puissante influence qu'il exerça sur la chirurgie, particulèrement en France. Il vivait à l’époque des plus grands troubles excités par les factions des Guelfes et des Gibelins; et, comme il avait pris une part active à ces disputes , Mathieu Visconti l'exila de Milan. Il se réfugia en France, s'arrêta quelque temps à Lyon, et vint à Paris, où il ouvrit des cours publics, et acquit une célébrité extraordinaire. Un grand nombre d’autres chirurgiens, Italiens comme lui, et réfugiés en France pour la même
cause, s'établirent aussi dans la capitale et y firent fleurir les connaissances de leur pays. Les Français étaient d’ailleurs convenablement disposés pour mettre ces crconstances à profit; les nations académiques, et l’université qui leur succéda vers cette époque, avaient, par leur système d’études et la célébrité de leurs maîtres , assuré depuis quelque temps à Paris le privilège d'attirer de l'Angleterre et de toutes les contrées du Nord quiconque se sentait quelque goût pour les lettres. Les lumières commençaient à n’y être plus la propriété exclusive de la classe religieuse ; enfin , la chirurgie elle-même y comp— tait déjà quelques hommes de mérite. F
Tels étaient sans doute les quatre maîtres, dont les noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous, non plus que l'ouvrage qu'ils avaient composé en commun , et dont il ne nous est plus permis de juger que par le témoignage avantageux que rend Guy de Chauliac de leur mérite et de leur expérience. Déjà brillait Jean Pitard, chirurgien de Louis IX , qui suivit son maître dans ses expéditions à la Terre Sainte, puisa dans les rapports qu'il put avor avec les Sarrasins , non moins que dans l’ardeur de son propre génie, le désir de renouveler son art, et qui, sous le roi quenous venons de nommer, et sous Philippe-le-Bel, dont la santé fut aussi confiée à ses soins, composa et fit approuver les statuts par lesquels le collège des chirurgiens fut légalement constitué. Un enseignement régulier fut établi; les élèves furent soumis à des examens, et les maîtres tinrent assemblée dans l’église St-Jacques de la Boucherie, en attendant qu'ils eussent une demeure fixe. Depuis lors , la tradition des connaissances acquises ne fut pas interrompue ; des moyens nouveaux d'instruction , et le nombre de ceux qui purent courir désormais dans cette
nouvelle carrière, excitèrent de toutes parts l'émulation: la chirurgie française se plaça au premier rang dans l’estime des connaisseurs, et le collège de chirurgie et la Faculté de médecine de Paris furent la source où les étrangers vinrent puiser. des connaissances approfondies. C’est de À sans doute que Gilbert, Jean de Gaddesden, Jean de Ardern, Richard, ete., "chirurgiens anglais des treizième et quatorzième siècles, tirèrent les leurs; du moins est-il certain que le premier avait voyagé sur le continent , et tous avaient une connaissance des chirurgiens italiens et français, qui suppose qu'ils avaient fait leurs études ailleurs que dans leur patrie, car les progrès scientifiques ne se propagealent pas à cette époque avec la facilité de communication qui les transporte aujourd’hui d'un bout du monde à l’autre; il fallait, pour en profiter, les recueillir aux lieux où ils prenaient naissance.
Le noms de Henri de Mondaville ou Hermondaville , de Robert Le Myre, de Jean de St-Amand, de Nicolas Bertrucci, Guillaume Varignagna, Dino del Garbo, et de tant d’autres dont l'Index funereus de J. Devaux a donné la liste, ceux de plusieurs médecins qui firent entrer dans leurs ouvrages les matières qui forment le domaine de la chirurgie , comme Arnaud de Villeneuve, Pierre d’Abano, Bernard de Gordon, n'intéressent lhistorien qu’en tant qu'ils montrent l'extension et l’importance que prit l'étude de la chirurgie.” |
Malgré tant de travaux réunis, il restait encore une distance considérable entre la chirurgie du quatorzième siècle et celle de l'antiquité. Pour se placer à la hauteur des Grecs, il fallait non seulement du génie, mais un amour passionné pour son état, et une constance à toute épreuve, capable de surmonter les difficultés qui s'oppo-
saient , au milieu de la rareté des livres, aux études longues et approfondies. Si l'on considère Guy de Chaulac au milieu de ce siècle qu'il illustra, on sera forcé de convenir qu'il possédait à un haut degré toutes ces qualités. Doué d’une heureuse perspicacité, d’un esprit droit , d’une raison sévère, il dut à des travaux constans, et à la méthode qu’il mit dans ses études , l'érudition la plus étendue qu’il fût possible d'acquérir de son temps, et une notion des travaux de ses prédécesseurs aussi complète que l'exigeait le projet qu'il avait formé de tracer le code des connaissances acquises en chirurgie. Un savant et judicieux historien (Ackermann) a dit que la - chirurgie de Guy de Chauliac pouvait ten lieu de tout ce qui avait été écrit jusqu’à cette époque. S'il était permis d'adopter à la lettre ce jugement, le chirurgien du quatorzième siècle serait le premier, et jusqu'icr peut-être l'unique auteur qui eût Jamais mérité un pareil éloge ; du moins ne saurait-on lui refuser celui d’avoir fait un ouvrage infiniment supérieur à tous ceux qui parurent vers le même temps et même bien long-temps après. La postérité lui a rendu cette justice, puisqu'il fut pendant près de trois siècles le classique par excellence. Il rendit l'étude facile, profitable, et les nations étrangères tributaires de notre patrie.
Tout semblait assurer à la chirurgie un avenir de perfectionnement et de bonheur, et à la France la gloire de marcher désormais la première dans cette honorable car— rière; mais la cupidité, l’égoïsme et l'envie jurèrent la ruine de l’art, et firent consumer en de vaines et déplorâbles disputes près de deux siècles d'études et de pro grès: Jusqu'au règne de Charles VIT, tous les.membres des facultés de médecine avaient été des eleres , à qui le
Fr PiORe
mariage était interdit. Quoiqu'ils ne fussent point attachés à la caste religieuse par des liens indissolubles , la loi du célibat leur conservait toujours l'entrée dans l’état ecelésiastique, et leurs succès dans l’art de guérir les conduisaient souvent aux bénéfices les plus riches et aux digni— tés les plus élevées. Il était donc naturel qu'ils se conformassent aux lois de l'Église, qui leur promettait au dé- . clin de leur carrière les honneurs et la fortune. C'était ‘probablement l’obéissance aux canons des conciles, autant que les répugnances d’une fausse délicatesse et d’une vanité ridicule qui avaient engagé ces docteurs à s’abstenir de l'exercice de la chirurgie. Ils avaient pris dès longtemps lhabitude de faire exécuter sous leurs yeux, par les barbiers, les pansemens qui n’exigeaient point la main d'un chirurgien. Soit par l'effet de circonstances for tuites, soit pour éviter d’avoir recours à une industrie rivale , ils mtroduisirent peu à peu l'usage de faire pratiquer par les mêmes servans des saignées, des ouvertures d’abcès, et quelques autres petites opérations de même espèce. Les chirurgiens avaient eux-mêmes contribué à étendre et à enraciner cet abus , en se déchargeant quelquefois sur ces mains étrangères de ce qu'un esprit étroit peut trouver de vil dans les fonetions de leur état. Ils payèrent bien cher les secours qu'ils purent
recevoir de pareils aides. Alléchés par les bénéfices
d'un état qui valait mieux que celui de faire des bar-
bes ou d’arranger des coiffures, les barbiers ne tar-
dèrent pas à considérer le nouvel emploi qu’on leur avait confié comme la partie la plus importante de
leur profession; ils en réclamèrent instamment, et fi
nirent, dans ce temps de privilèges, par en obtenir le
privilège légal. A l'ombre de cette constitution et de la
crédulité du vulgaire , ils entpiétèrent de jour en jour sur le domaine de la science, et se chargèrent furtivement du traitement des maladies les plus graves. Ils osèrent même quelquefois s'ériger ouvertement en chirurgiens. Une ordonnance royale et des sentences plusieurs fois renouvelées réprimèrent leurs prétentions. Par eux-mêmes, 1ls n'auraient jamais été pour les chirurgiens des rivaux bien dangereux; maïs un ennemi plus puissant trouva en eux d’utiles auxiliaires.
Depuis que le cardinal d’Étouteville eutabrogé en 1452 la loi du célibat imposée aux médecins; depuis qu’on leur eut donné, comme dit Quesnay , des femmes au lieu de bénéfices , leur ambition s’éveilla ; ils réservèrent pour eux-mêmes de l’exereice de la chirurgie tout ce qu'ils en pouvaient pratiquer sans déroger à leur dignité, et rien ne leur coûta pour abaisser de quelque façon que ce püt être et pour supplanter les chirurgiens. Ils y parvinrent plus d'une fois en appelant à leur aide la compagnie des barbiers , dans laquelle ils trouvaient des disciples dont leur vanité voulait bien se trouver flattée, des serviteurs soumis et des ennemis tracassiers pour leurs rivaux. Îl serait fastidieux d'exposer en détail les contestations toujours renaissantes entre les médecins et les chirurgiens, dont vingt décrets ou ordonnances ne purent tar lx source. |
Dans toutes ces disputes, on voit deux corps divisés par leurs intérêts, ennemis, tantôt cachés, tantôt déclarés, animés de la haine la plus vive, lors même qu'ils paraissent réunis, déscendre à toutes les bassesses de l'intrigue, et CHAPEOEENS leur dignité par des alliances déshonorantes, pou s'asservir ou se détruire mutuellement. Il a fallu qu'une révolution complète s’opérât dans les mœurs et
14% dans les idées, pour effacer sur ce point les dernières traces de la barbarie de nos ancêtres.
Pendant que la France restait stationnaire, ou semblait même rétrograder vers les temps d’ignorance, l’Italie marchait avec ardeur dans la carrière qu'elle avait ouverte, et où elle n’avait cessé de s'avancer. Toutes les villes de la Péninsule rivalisaient d'ardeur pour faire revivre les lettres et rappeler les arts dans leur antique sé jour. La philosophie, les mathématiques, astronomie, la jurisprudence , firent de remarquables progrès. Sans marcher du même pas que toutes ces sciences, la médecime et la chirurgie ne restèrent point étrangères à ce grand mouvement. Déjà les décrets de Frédéric IT, et les travaux de Mondini, avaient fait renaître l'anatomie. Malgré leur répugnance pour la pratique des opérations , un grand nombre de médecins cultivaient à la fois la chirurgie et la médecine. Nicolas de Falconiis compilait de son mieux les écrits des Grecs et des Arabes. Si l’on a la patience de fouiller à travers le fatras d'une érudition mal digérée , et de surmonter le dégoût qu'inspire une prolixité rebutante , on trouve dans son volumineux ouvrage quelques remarques qui lui sont propres. Léonard Bertapaglia, quoiqu'il eût disséqué deux cadavres , regardait comme au dessous de lui, après avoir manié le scalpel anatomique, d'employer le bistouri chirurgical; il usait fréquemment des caustiques ; Pierre de la Cerlata ou d'Argelata, au contraire, quoique appartenant à la cléricature , savait au besoin mettre la main à l’œuvre, exürper un testicule cancéreux, ou inciser une fistule. Antoine Gamer, Barthélemi Montagnana , Marc Gatinaria, se distinguent parmi la foule des écrivains ou des professeurs de cette époque que leurs contemporains admi-
rèrent, mais que l'histoire doit à peine mentionner. On ne saurait nier que les travaux de ces hommes, autrefois si célèbres , et maintenant si décrédités, n'aient enrichi l'art de quelques faits de détail.
Mais la fin du quinzième siècle est marquée, en Italie , par l'apparition de deux hommes auxquels remonte, pour la chirurgie comme pour la médeeme, l’époque d'une véritable régénération : medici, dit Haller, a compilatione ad naturam ceperunt redire, et ce retour fut en grande partie l'ouvrage des deux hommes dont nous voulons parler, d'Antoine Benivieni et d'Alexandre Benedetti. À la suite de ces deux grands hommes, on voit. paraître Jean de Vigo , célèbre auteur d’un ouvrage longtemps classique. À la même époque, Béranger de Carpi, aussi grand chirurgien que grand anatomiste , répandait dans ses commentaires sur Mondini beaucoup de remarques chirurgicales. Michel-Ange Blondus ou Biondo vantait l'usage de l’eau pour le traitement des plaies.
Trois points importans de chirurgie, que créèrent alors des circonstances nouvelles ou le génie des chirur— siens, arrêtent l'attention de l’histoire; et c'est encore à l'Italie que l'honneur en doit revenir. Il s’agit de la rhinoplastie , des méthodes nouvelles de pratiquer la taille par le grand et le haut appareil, et des plaies d'armes à feu. À cette époque et à ces travaux se rattachent les noms d’Alphonse Ferri, Barthelemi Maggi, Jean de Romani, Mariano Santo de Barletta.
Tandis que l'Italie marchait ainsi au premier rang dans la carrière des progrès scientifiques , les différentes con trées de l'Europe y engageaient leurs premiers pas. L'Allemagne , qui devait être bientôt la première à proclamer l'indépendance de la raison et la hberté de
penser, se trainait encore sur les traces de tous les compilateurs du moyen-âge. Le préjugé funeste qui défendait aux médecins ecclésiastiques de verser le sang, et, par conséquent , de faire la moindre opération; le préjugé non moins absurde qui donnait à la médecine proprement dite une haute préséance sur la chirurgie , et condamnait ceux qui exerçaient cette dernière à une condition presque servile , ces préjugés régnaient en Allemagne et étaient , en quelque sorte, sanctionnés par les lois. Cependant alors s'établissaient en grand nombre ces universités qui ont formé depuis tant de foyers de lumière. On commençait à cultiver l'anatomie , et même l’Allemagne prenait l’inrtiative dans l'emploi d’un moyen propre à en répandre fa connaissance. Jacques Peiligk et Hundt, dit Ze Grand, mettaient au jour les premiers essais d'iconographie anatomique. La chirurgie ne pouvait long-temps rester en arrière des autres études ; elle avait aussi ses erreurs et même ses superstitions à réformer : elle dut être entraînée dans ce grand mouvement régénérateur qui agita les esprits à la fin du quinzième siècle. Sans s'élever beaucoup au dessus de la médiocrité, quelques hommesrendirent à la chirurgie allemande des services qu'il y aurait de Pmjustice àmesurer sur l'intérêt que présentent aujourd’hui leurs ouvrages. Jérôme Saler, ou Braunschweig, mettait au jour le premier traité régulier de chirurgie en langue allemande qui nous soit connu. Il ne faisait guère que compiler les Arabes, mais c'était encore servir son pays que de mettre à son usage les connaissances d’un peuple et d’un siècle plus instruits. Schielhans dit Gersdorf montrait plus de goût, en suivant de plus près les traces de Guy de Chauliae , et Semant son ouvrage d’observationsmodernes. Son livre est le premier où l’on trouve. décrits et figurés les mstrumens pour l'ex-
traction des corps étrangers lancés par des armes à feu, et des conseils pour s'en servir. Gersdorf avait lui même pratiqué fréquemment de grandes opérations. Dans un recueil de lettres infiniment curieux sous d’autres rapports, Jean Lange insérait un grand nombre de remarques neuves et importantes sur divers points de chi-rurgie. Il s'élevait avec force contre l'usage des tentes et des sétons dans le traitement des plaies; il proscrivait l'emploi de la poudre à canon, qu'on avait l'absurde cou tume de brûler sur les plaies d'armes à feu ; il faisait connaître, beaucoup mieux que ses prédécesseurs, les plaies de tête, les accidens qu’elles entraînent à leur suite, et les indications du trépan. Enfin, pour ne parler que des choses qui lui sont propres, et qui lui assurent des droits à notre estime, il décrivait une inflammation gan— gréneuse de la langue, qu'il avait vue régner épidémiquement, et dont il prévenait la terminaison funeste par l'amputation de l'organe, pratiquée à temps. Parleronsnous ici de Gualt. Hermann Ryff, sous le nom duquel parurent des traités sur la plupart des sciences, mais par ticulièrement sur la chirurgie, dans lesquels tout n’est pas indigne de l'histoire? Conr. Gesner, son contemporain, dont l'impartialité n'est point suspecte , le dénonce hau— tement comme ur impudent plagraire ; à qui rien n’appartient de ce qu'on trouve dans les livres qu'il a publiés. Enfin, la période que nous parcourons se termine pour l'Allemagne par l'apparition des œuvres chirurgicales de Paracelse. Quoi qu’en aient dit une foule d'écrivains, tout n’est pas extravagance dans ce qu'écrivait ce bizarre réformateur sur le traitement des plaies. Nous ne nierons point qu'il n'ait pu faire rétrograder la science par l'abus des onguens, des baumes, des emplâtres de toute espèee, qui
forme un des principaux caractères de sa thérapeutique chirurgicale. Mais nous dirons , d’un autre côté, qu’on trouve dans le premier livre de sa Grande Chirurgie des remarques aussi Justes que neuves sur la guérison naturelle des plaies, et une appréciation pleine de justesse des limites respectives du pouvoir de la nature et de celui de l’art. Il a très bien fait ressortir aussi l’étroite union de la chirurgie avec la médecine. Ce sont ces idées de Paracelse, et non ses topiques polypharmaques, qu'il eût fallu lui emprunter. Il faut convenir cependant que quelques unes de ses drogues avaient bien aussi leur mérite. Dans le nombre de celles qu'il employait contre les ulcères, et qu'il variait autant que varient elles-mêmes ces affections , on n’a pas oublié les préparations arsenicales par lesquelles il ne craignait pas d’attaquer le cancer, et d’autres médicamens héroïques, au moyen desquels il opérait, dit Gesner, des cures presque merveilleuses. Les vastes contrées du nord de l’Europe étaient encore bien éloignées du temps où elles confondraient leurs travaux littéraires et scientifiques avee ceux des pays que nous venons de parcourir. Le Danemarck seul vient se rattacher à la période que nous étudions par l’établissement de quelques institutions, et les premières traces de culture chirurgicale. On se ferait difficilement l’idée d’une ignorance et d’une grossièreté comparables à celles des anciens Saxons. Depuis qu'ils furent soumis à la domination de Charlemagne, l'introduction d’une religion nouvelle adoucçit leur barbarie, mais tourna, dans la même proportion, leur esprit yers la superstition. Le Danemarck devint le pays des reliques et des miracles. Nulle part les moines de toute couleur ne pullulèrent plus rapidement, et, avec eux, les pratiques superstitieuses qui établissaient
leur empire sur Le peuple, et faisaient leur fortune. Les premières traces de l’exercice de l’art de guérir se trouvent mélées à celui de leurs cérémonies : Ægrotis , dit l'auteur des premières chroniques danoises, qu? pro sa— nitate idolis sacrificassent, et & propinquis essent diffisi, baptismatis medelam contulerunt cleri, eisque
sanitatem restituebant. Autant qu’il nous est permis d'en juger par les renseignemens que nous possédons, ce fut en cela que consista tout l’art de guérir jusque vers le quinzième siècle. L'établissement de l’université de Co penhague, en 1478, eut peut-être quelque influence favorable sur l'étude de la médecme, mais ne fit rien pour la chirurgie. Christian ET, en réformant cette uni versité en 1539, fit plus pour cette branche de Part de guérir que n'avaient fait ses prédécesseurs. On est sur— pris, à la vérité, de ne pas voir le nom de Ja chirurgie parmi ceux des connaissances que devaient enseigner, d’après ses réglemens, les deux médecins occupant des * chaires à l'Université; mais Christian prescrivit l'étude de l'anatomie, et c'était le premier pas à faire pour arriver à former des chirurgiens. Jusque-là c’étaient les barbiers qui , sous la conduite des médecins, pratiquaient les opérations peu difficiles. Quant à celles qui demandaient plus d'habileté, elles constituaient le domaine d’une classe un peu plus relevée d'opérateurs, sur lesquels nous ne savons rien, si ce n’est que leur nombre, à Copenhague, ne s'élevait pas au-delà de six.
La première moitié du seizième siècle prépara les voies à un meilleur avenir. Les médeeins qui , d’après les règlemens de l’Université , devaient, pour achever leurs études, voyager dans les pays étrangers, rapportèrent de Vltalie l'amour de la chirurgie, où du moins Pestime que
devait faire rejaillir sur cette branche de Part de guérir le mérite éminent des hommes qui en faisaient leur principale étude. En 1577 , Fréderic IT constitua légalement le collège des chirurgiens de Copenhague, protégea leur mdépendance , et prescrivit des règles à l’enseignement. Cette institution, qui semblait promettre des résultats avantageux, ne porta quelques fruits qu'à une époque éloignée.
Le quinzième siècle fut pour l'Angleterre une époque de profonde ignorance. On pourrait croire, dit l'historien Henry, que dans ces tempsorageux où les belliqueux habitans de la Grande-Bretagne faisaient presque continuellement la guerre, on encourageait avec soin l’étude de la chirurgie. Mais l'anatomie, si indispensable au perfectionnement de l’art de guérir, était non seulement négligée, mais même un objet d'horreur et d'indignation. Parmi le petit nombre des chirurgiens qui pratiquaient en Angle terre, il s'en trouvait infiniment peu qui eussent quelque réputation. Lorsque en 1415 Henri V entra en France avec une flotte et une armée puissantes, il n’emmena qu'un seul chirurgien, Thomas Morstède, qui s'engagea à conduire avec lui douze hommes de sa profession. Le même Henri eut encore plus de peine à trouver un nombre suffisant de chirurgiens dans sa seconde expédition contre la France. Il fut réduit à autoriser par un mandat Thomas Morstède à faire embarquer de force tous les chirurgiens qu'il croirait nécessaires, et des artistes pour fabriquer leurs instrumens. Ces circonstances suf— fisent pour faire connaître l’état où se trouvait réduit notre art à cette époque. Il fit peu de progrès en Angleterre jusqu’au temps que doit embrasser la période où nous allons entrer bientôt.
L'Espagne et le Portugal n’offrein sien au quinsième siècle et dans la première moitié du seizième qui puisse intéresser l’histoire de la chirurgie. À peme convient-il de nommer ici quelques auteurs qui éerivirent sur les maladies vénériennes, tels que Francisco de Villa Lobos, Francisco Delgado, Rodrigo Dias de Isla, et Juliano Guttierres, auteur d’un éraité de la quérison de la pierre, sur lesquels l'historien portugais de la chirurgie moderne, Manoel Gomès de Lima, ne fournit d’autres renseignemens que ce qui concerne leur personne et le titre de leurs ouvrages. |
Si on jette maintenant un regard en arrière pour embrasser dans son ensemble la période que nous venons de parcourir , on verra l'Italie briller au premier rang dans la carrière des découvertes, la France marcher à sa suite, l'Allemagne y hasarder ses premiers pas, et le reste de l'Europe, faisant à peine quelques efforts pour secouer la rouille du moyen-âge , s'élever lentement au degré d'mstruction où l'on était parvenu dans l'antiquité.
S Il. De la chirurgie depuis Ambroise Paré jusque vers la fin du dix-septième siècle.
Une ère nouvelle s'ouvre pour la chirurgie dans la dernière moitié du seizième siècle. Les admirables travaux de Vésale, Eustachi , Fallopia et tant d’autres, ont dévoilé la structure du corps et les rapports des organes; l'opérateur pourra désormais diriger avec hardiesse et sûreté l'instrument tranchant à travers la profondeur des parties. Que manquera-t-ilaux chirurgiens pour s’avancer rapidement dans les routes si heureusement ouvertes par
les anciens au miheu de circonstances bien moins favo—
rables? Des communications fréquentes transporteront à l’avenir chaque découverte, chaque observation nouvelle , d’un bout de l’Europe à l’autre, éveilleront partout l'amour de la science, exciteront une noble émulation. On verra s’affaiblir ces différences qui mettaient à une si grande distance les unes des autres les contrées de notre Occident. Cependant l'Italie, qui a mérité à si bon droit de donner son nom à l’école anatomique de ce grand siècle, redoublera d'efforts pour conserver la suprématie qn'elle dut aux Berengario de Carpi, Jean de Vigo, Mariano Santo, Maggi. Mais grace au génie de son Ambroise Paré, la France aura la gloire de tenir, au moins durant la vie de ce grand homme, le sceptre de la chirurgie. Il est donc juste de commencer par elle la revue des travaux qu remplirent cette période.
Entre 1525 et 1580, il y eut, suivant Pasquier, une paix de plus d’un demi-siècle entre les chirurgiens et les médecins de Paris. Mais cette paix ne fut qu'apparente, et les contestations continuèrent avec autant de vivacité qu’on en pouvait mettre sans y faire intervenir les tribu naux. Les sourdes menées des médecins ne laissèrent jamais leurs rivaux jouir en paix des droits qu'ils tenaient de leur institution primitive, ou des privilèges nouveaux qu'ils avaient obtenus. Les dispositions bienveillantes de François I, Henri IT et Charles IX , pour la chirurgie, furent en quelque sorte obligées de céder devant la résistance de la Faculté, et les édits de François [°° et de Henri Il pour l’affiliation des chirurgiens à l’université ne purent avoir la sanction dé l'enregistrement. Cependant la faveur des rois ne fut point perdue. A défaut d'honneurs qui perdaient beaucoup de leur prix par cela seul qu'on les refusait au mérite, la chirurgie y gagna
de voir redoubler le zèle de quelques hommes qui la cultivaient. Guillaume Vavasseur et Rodolphe Lefort se firent une réputation qu’il ne nous est plus permis de juger que sur les témoignages de leurs contemporains ; Mathurin de Lanoue et Jean, son fils, se firent remarquer par leur savoir; Thierry de Hery, par son habileté, surtout dans le traitement des maladies vénériennes ; Tagault exposait avec plus de clarté la doctrine de Guy de Chauliac et l’enrichissait de commentaires ; Guido Guidi (Vidus Vidius) enseignait dans toute sa pureté l’ancienne chirurgie grecque. |
Instruits par leurs utiles leçons, les esprits n’attendaient plus que cette impulsion du génie qui les pousse à la découverte des vérités nouvelles. Les besoins de la seience firent naître Ambroise Paré. Il semble, en effet, avoir été créé pour elle. Doué à un haut degré de toutes les dispositions qu'exige son culte sacré, animé, comme le furent depuis Jean-Louis Petit et Desault, du plus vif enthousiasme pour la chirurgie, en dépit de la fortune qui semblait le condamner à l'obscurité, 1l s’éleva rapidement au dessus de ses prédécesseurs et de ses contemporains, et mérita le titre, que lui ont conféré à l’envi les nations même rivales de notre gloire, de pére de la chirurgie moderne.
Après Ambroise Paré nul auteur n’a plus de droits que Franco à être cité pour son originalité. Plusieurs des sujets sur lesquels il s’exerça sont les mêmes que ceux qui occupèrent son illustre contemporain; le traitement des hernies, par exemple, auquel il apporta néanmoins un perfectionnement capital, le débridement de l'anneau pour faire cesser l'étranglement et rendre la réduction possible. E s'acquit d’ailleurs une gloire sans partage en
157 . | mventant, dans une occasion difhcile, la taille par dessus le pubis.
Pigray, le disciple et l'ami de Paré, donna aux doctines de ce dernier une forme plus régulière et plus commode que n’avait fait leur auteur. Guillemeau ne mérita pas moins bien de son maitre en le faisant parler la langue des savans. Il a d’autres titres à notre estime : l'ophthalmologie lui doit divers perfectionnemens, et il a droit à être compté au nombre des réformateurs de l’art des ac— couchemens. Severin Pmeau, habile lithotomiste et chirurgien expert; Jacques Demarque, le premier chez les modernes , et lun des bons écrivains sur les bandages ; Rousset, lithotomiste, écrivain savant et auteur original sur l’opération césarienne; Adrien et Jacques d’Amboise; Thévenm; Nicolas Habicot, anatomiste industrieux et hardi chirurgien, qui appuya par des succès l'emploi de la bronchotomie; Barthélemi Cabrol, professeur à Montpellier, appartiennent à cette école formée aux leçons d'Ambroise Paré, ou à l'étude de ses écrits, qui peut soutenir sans désavantage la comparaison avec les chirurgiens contemporains des diverses contrées de l'Europe. Mais l'éclat qu’elle jeta sur la France ne fut qu'un éclat passager. La Faculté de médecine ne pouvait laisser au collège des chirurgiens le repos et la liberté dont les fruits menaçaient de faire oublier ses propres travaux. Les moyens ne lui avaient jamais manqué pour nuire à ses rivaux ; mais elle sut trouver dans cette occasion le plus sûr et le plus funeste : ce fut d’avilir et de dégrader par une association déshonorante le corps qui lui faisait om brage. Grace à l’impudence de ses valets, les barbiers, et à la bassesse de quelques chirurgiens indignes d’appartenir au collège de Samt-Louis, elle réussit, par surprise et
par intrigue, à faire prononcer par l'autorité suprême la réunion des barbiers et des chirurgiens en une seule corporation, et à faire exclure de l’université la chirurgie, qui y avait été un instant reconnue, et dont la dignité se trouvait alors si gravement compromise.
Depuis lors tout zèle et toute émulation pour la chirurgie furent éteints en France ; à peine pourrait-on citer les noms de quelques hommes généreux qui cherchèrent à relever l'honneur de leur état, les travaux d’un petit nombre de chirurgiens qui auraient pu briller dans un siècle moins défavorable, et la faible influence qu’exerça sur la renaissance de notre art, à la fin du dix-septième siècle, l'institution de l'académie des sciences. Îl est temps d’écarter le triste tableau de la chirurgie dégradée dans la patrie d'Ambroise Paré , pour porter ses regards sur celui des progrès qu’elle faisait dans des pays moms esclaves des préjugés , moins asservis au joug des privilèges.
L'Italie s'était élevée, dans les belles-lettres et la eulture des beaux-arts , au plus haut degré de gloire où fût parvenue aucune contrée de l'Europe. Le seizième siècle fut le siècle d’or de sa littérature. Les sciences commengaient aussi à y briller du plus vif éclat. Rien ne manquait à leur encouragement : universités sans nombre richement dotées et soumises à des règlemens où tout tendait à l'instruction ; académies libres, où rien n'était négligé de ce qui pouvait exciter l’émulation ; honneurs rendus aux hommes qui se distinguaient par leur génie, leur talent et leur savoir, Au milieu des travaux qui enrichirent alors les sciences naturelles et la médecine , on est saisi d’admiration quand on considère les découvertes des anato— mistes, Les nomsdes Vésale, Eustachi, Fallopia, Colombo,
Ingrassia , Canani, Aranzi, Varoli, Aquapendente , suflisent pour faire considérer cette époque comme la plus brillante de l’histoire de l'anatomie. La chirurgie partagea cet éclat , qu'elle dut , en partie, aux grands hommes que nous venons de nommer.
Vésale avait acquis dans la pratique et l’enseignement de la chirurgie une assez haute réputation pour engager, après sa mort, Prosper Borgarucei à publier sous son nom un ouvrage peu digne d’un aussi grand maître.
Philippe d'Ingrassia, surnommé l’Hippocrate sicilien , homme savant , dont le principal défaut est de manquer de critique et d'écrire avec une grande prolixité, appréciait en praticien expérimenté les œuvres de ses prédécesseurs , et , contre l’opinion encore assez généralement répandue de son temps, mettait les Arabes à leur véritable place , en montrant que leur plus grand mérite fut d’avoir copié assez exactement la chirurgie des Grecs.
Gabriel Fallopia, enlevé trop tôt à la science qu'il cultivait avec tant de zèle , n’était pas moins habile chirurgien qu’excellent anatomiste. Quoique publiés après sa mort, et sans qu'il y eût mis la dernière main, ses ouvrages de chirurgie tiennent un rang distingué parmi ceux de la même époque. J. À. della Croce embrassait, dans un vaste traité, l’ensemble des matières dont s'occupe la chirurgie, et travaillait utilement pour la postérité, en rassemblant à grands frais, et en figurant et décrivant avec soin les instrumens déjà trop nombreux qui encombraient l'arsenal chirurgical. J. C. Aranzi, neveu et disciple de Maggi, défendit les principes de son oncle. Félix Palazzo ramena à une extrême simplicité le traite ment des plaies. Realdo Colombo proposa le premier le trépan du sternum pour vider les abcès du médiastin,
Arcolani enseigna l'art d'obturer les dents percées par la carie, au moyen de feuilles d’or. J. Casserio rassemblait les témoignages les plus solides en faveur de la bronchotomie, et décrivait avec plus de précision la mamière de la pratiquer, et les instrumens qu'elle exige. Durand Sacchi donnait, sur les maladies des yeux et de la vessie, sur les tumeurs , sur les ulcères et les maladies des os, des préceptes Mn judicieux dont quelques uns lui appartiennent. Mais entre tous les chirurgiens italiens de cette époque, brillait le disciple de Fallopia, Jérôme Fabrizzio d’Aquapendente, précurseur d’un autre Fabrice qui fit bientôt la gloire de la Suisse. Son premier mérite est d’avoir rassemblé dans un ordre régulier, et exposé avec lucidité, l'ensemble des connaissances chirurgicales alors acquises. Mais ce mérite n’est pas le seul qui re commande sa mémoire; plusieurs points de chirurgie doivent à Fabrizzio ou des notions plus justes sur la nature des diverses maladies , ou des méthodes de traitement plus rationnelles, ou divers perfectionnemens dans les procédés opératoires.
Marc—-Aurèle Sévérino reproche à Fabrizzio d'avor fait tomber en désuétude la mâle chirurgie des Grecs, pour y substituer la thérapeutique sans énergie des on guens et des emplâtres. Le reproche est trop sévère. Si Fabrizzio rejette avec trop de faiblesse l'excision de la conjonctive dans l’ectropion, la rescision des amygdales, l'opération des hernies , etc. , il sait ordinairement em— ployer, avec toute la hardiesse que la prudence autorise, le fer et le feu.
Fabrizzio vivait encore quand parut l'ouvrage de César Magati contre la fréquence des pansemens des plaies et l'usage des tentes , ouvrage rempli des principes les plus
sages, ét où le point important de chirurgie qui y est traité est ramené à cette simplicité qui forme dans les sciences le caractère de la vérité.
À partir de cette époque jusqu’au temps de Marc-Aurèle Sévérino, la chirurgie italienne offre une sorte de lacune, et c'est une chose assez remarquable, qu'il y eut aussi pour les autres parties de l'Europe un quart de siècle de stérilité.
Franchissons cet espace, pendant lequel nous ne trouverions à nommer qu'Antoine Tozzi, auteur d'un ouvrage estimable sur l’anthrax, et Jean-Baptiste Cortesi, pour arriver à Marc-Aurèle Sévérino. Jusqu'à l'époque où parut ce chirurgien célèbre, Padoue était l'école où les Anglais, les Danois, les Hollandais et les Allemands. allaient étudier l'anatomie et la chirurgie. La célébrité de Sévérino transporta à Naples, où il enseignait, le privilège de passer dans toute l'Europe pour la véritable source où l’on devait aller puiser une solide instruction. Il dut exercer sur les destinées ultérieures de l'art une influence d'autant plus sensible qu'on était accoutumé à le considérer comme un grand maître, et que sa chirurgie différait beaucoup de celle de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Cette branche de la médecine avait perdu ce caractère de hardiesse qu’elle avait eu entre les mains des Grecs, et qu’elle n'avait retrouvé qu'imparfaitement au seizième siècle. On trouvait difficilement alors en Îtalie des chirurgiens qui osassent pratiquer les grandes opérations. Pas un, suivant J.-P. Sylvaticus, n’aurait osé porter l'instrument sur un anévrysme; on abandonnait la ithotomie à quelques familles, où se transmettait de père en fils, sinon l’art de la bien faire, au moins la hardiesse de l’entreprendre. L’émploi du fer et du feu avait fait place
àce qu'on nommait une chirurgie douce et balsamique.
Marc-Aurèle Sévérino s'éleva avec la plus grande énergie contre cette mollesse , qu'il regardait comme l’anéantissement de l’art. Il mit tous ses efforts à relever cette médecine efficace qui, suivant ses expressions , armée en quelque sorte d’une main d’Hercule , écrase toutes
lesmaladies. (Deefficaci medicind, qué herculed quasi manu armatd cuncta mala proteruntur). I abusa certainement du fer et du feu, et sa chirurgie fut quelquefois inutilement cruelle. Mais peut-être cette exagération dans un sens était-elle nécessaire pour détruire l’exeès con traire, enraciné qu’il était depuis des siècles dans les ha bitudes des chirurgiens. Quoi qu'il en soit, sous beaucoup d'autres rapports comme sous celui-ei, Marc-Aurèle Sévérino rendit incontestablement des services signalés à notre art.
Il trouva un digne continuateur dans Pierre de Mar— chetti. Mais avec ces deux hommes célèbres finit la période la plus glorieuse de la chirurgie italienne. L'Italie sembla céder à l'Angleterre, qui pouvait alors s’enorgueillir de son Wiseman, le haut rang qu'elle avait occupé depuis deux Le … Pendant que la médecine s'égarait en ne sur les traces de Paracelse , la chirurgie comptait dans ce pays plusieurs hommes attachés à la méthode pure de l'observation. Depuis le milieu du seizième siècle ses progrès furent rapides, et au commencement du dixseptième siècle cette partie de l'Europe marchait de par avec la France et l'Italie. La Suisse, et particulièrement la ville de Bâle, se plaçait en tête de ce mouvement, soit par suite de l'établissement de l’université de cette ville, ou à cause de sa proximité de l'Italie, soit par l'effet du
développement général des lumières et de: la philosophie dans cette contrée; développement dont elle avait donné une preuve si re par la marche raisonnée , et en quelque sorte scientifique , suivant laquelle elle avait procédé à la réformation ; ; soit plutôt par l'effet de toutes ces causes réunies.
Félix Wurtzen, l'ami de Conrad Gesner, secoua le premier le joug des traditions de l'école, ou des usages établis, pour écouter la nature, et tirer ses prmaipes de ses propres observations. Cette indépendance doit faire absoudre son excessive prédilection pour les remèdes chimiques qu'il préparait lui-même. C'est un travers qu’il racheta d’ailleurs par un grand nombre de remarques neuves et intéressantes ; les préceptes qu’il donna sur le traitement des plaies simples et des plaies d'armes à feu ne le cèdent point à ceux des Maggi, des Paré et des Magati, dont ils se rapprochent beaucoup. Il connaissait les fissures des os, ou fractures en long, dont on a longtemps mié l'existence, mais que des observations authentiques et assez nombreuses ne permettent plus de révoquer en doute. À ce chirurgien distingué suceède un homme bien plus célèbre et dont le nom se retrouve partout où 1l faut citer des observations recueillies avec perspicacité et bonne foi, et publiées avec franchise : Guillaume Fabrice de Hilden donne à chaque instant des preuves qu'il était doué de ce génie vraiment chirurgical qui saisit les indications thérapeutiques fondamentales et sait bientôt les moyens de les remplir, et qui trouve en lui-même plus de ressources pour modifier suivant le besoin les méthodes reçues, que les maladies ne présentent de circonstances extraordinaires ou imprévues. Il serait trop long d'indiquer tous les points de chirurgie
qui lui durent des perfectionnemens ou des remarques utiles. Fabrice de Hilden sera long-temps encore un des auteurs dont l'histoire peut se borner à rappeler le nom, parce que chacun veut connaitre par soi-même et mé— diter leurs œuvres.
L'auteur du Sepulchretum , Théophile Bonet, exerça incontestablement une influence avantageuse sur les progrès de la chirurgie, soit par l'excellent ouvrage que nous venons de nommer, soit par la publication en français d’un riche recueil d'observations chirurgicales tirées des meilleures sources. |
Nous pourrions encore indiquer, parmi les hommes qui firent faire en Suisse des progrès à la chirurgie, les deux Félix Plater, oncle et neveu ,.qui, quoiqu'ils n’eussent point pratiquéspécialement cette partie de l’art de guérir, n’en ont pas moins publié des observations chirurgicales intéressantes. Nous pourrions enfin citer au même titre J.-J. Wepfer, et le nom de cet excellent observateur fermerait honorablement pour la Suisse l'époque que nous parcourons.
Durant cette même période , l'Allemagne proprement dite avait vu fleurir un assez grand nombre d'hommes dis- Ë tingués : d’abord Georges Bartisch, célèbre par son habileté dans la chirurgie oculaire, qui, en publiant le premier traité spécial d’ophthalmologie qui ait été fait, semblait réclamer pour son pays la gloire de marcher au premier rang dans cette carrière , et présager les succès qui ont illustré, deux siècles plus tard, les oplithalmologistes allemands; Schenck de Graffenberg comme plus tard, Henri de Heers et Salmuth, admettait dans son précieux recueil d'observations de médecine les faits chirurgicaux, et servait à Ja fois ces deux branches de Part de guérr.
J. Jessemius à Jessen et Sebiz donnaient d’utiles et judicieuses compilations ; Matthieu-Louis Glandorp, tout en faisant usage des livres, et se distinguant même par son érudition, consultait surtout son expérience, et y trouvait des choses nouvelles : par exemple, sur les plaies du cerveau, sur l'incision de la dure-mère dans l'opération du trépan, sur les panaris, les polypes, etc.
Scultet, en courant une carrière où il n'avait qu'un petit nombre de prédécesseurs, fit consister sa gloire à tirer de l'oubli tous les instrumens bons ou mauvais qu'on eût jamais employés en chirurgie, et à y en ajouter encore de son imvention. C'était bien peu connaître le caractère d’un art qui doit tirer de sa simplicité son plus bel éclat; et néanmoins l'ouvrage de Scuhet ne fut pas sans utilité; car, pour apprécier ce qu'ont fait nos prédécesseurs , il faut le connaître; vérité triviale dont l'oubli a coûté tant d'efforts inutiles au génie , et tant fait perdre de temps à inventer ce qui était connu depuis long-temps.
Ammann et Bobn, en étudiant les plaies sous le point de vue de la médecine légale, donnèrent à l'Allemagne une supériorité, dans cette partie des sciences médicales, qu’elle sut conserver dans le siècle suivant.
Enfin le même pays peut citer avec honneur un chirurgien de cette époque, qui ne le cédait peut-être à aueun de ses prédécesseurs, si ce n'est au grand Wiseman, c’est Matthieu-Godefroi Purmann, chirurgien militaire, et dont on fait suffisamment connaître la hardiesse en disant qu'il se soumit lui-même deux fois à l’infusion de substances médicamenteuses dans les veines.
Jusque vers la fin du seizième siècle nous ne trouvons pas même à mentionner les Pays-Bas. Pendant qu’elle fut soumise à la domination espagnole (et cette époque
est celle des brillans travaux de la France et de l'Italie), la Hollande, qui ne jouait dans les affaires de l'Europe qu’un rôle bien secondaire, n’eut, si l'on peut ainsi parler, aucuné existence scientifique. Mais dès qu’elle eut conquis son indépendance les armes à la main, elle donna au monde le spectacle le plus frappant de ce que peut la liberté pour le développement de l'industrie et des lumières. Ses universités s'élevèrent rapidement à un haut degré de célébrité, et l'on y compta des savans, des médecins distingués en particulier, en aussi grand nombre que dans aucun autre pays.
La chirurgie y fut cultivée avec éclat, tantôt par des hommes qui en faisaient leur unique profession , plus souvent par des médecins qui embrassaient dans leurs études les diverses branches de l’art de guérir. C'est à cette classe qu'appartient Pierre Foreest, l’un des hommes de son temps qui rendirent le plus de services à la médecine d'observation , et à qui la chirurgie est redevable d'un assez grand nombre de faits curieux, quoiqu'on puisse lui reprocher une thérapeutique érop peu chirurgicale. Thomas Fyens , au contraire, quoique plus médecin que chirurgien, se déclarait l’apologiste du feu et des opérations hardies , comme le trépan, la laryngoto— mie , l'opération césarienne , ete. Nicolas Fonteyn publia des observations curieuses , parmi lesquelles nous nous contenterons de citer l’extirpation d’une matrice en état de prolapsus. Les ouvrages de l'habile anatomiste Paaw, du savant Beverwik, de Nicolas Tulpius, n’appartiennent à notre sujet que d'une manière secondaire. Îl n’en est pas ainsi de ceux de Jean de Horne, digne disciple de l’école italienne, homme d’un jugement solide, rempli d'enthousiasme pour la chirurgie , qui aurait pu lui devoir
167 | des progrès importans, s’il n’eût été enlevé par une mort prématurée. Nous jugeons moins favorablement Paul Bar bette, qui jouit pourtant deson vivant d’une grande célébrité, maisqui fut seulement un utile compilateur. Unde ses ouvrages eut pourtant le mérite de rapprocher, plus qu’on ne l'avait fait, l'anatomie de la chirurgie , et de laisser apercevoir, dans une exécution à la vérité fort imparfaite , l'idée d’une anatomie chirurgicale. Henri de Roonhuysen et Job de Meekren furent assurément de fort habiles chirurgiens. [ls se bornent dans leurs ouvrages à rapporter les résultats de leur propre expérience. On y trouve un grand nombre de faits curieux, et des exemples de cas graves et difliciles dans plusieurs desquels on ne se conduirait point aujourd’hui autrement que ne firent nos deux chirurgiens d'Amsterdam. Il ne faut point confondre ce Henri de Roonhuysen avec son fils Roger, qui imprima une tache à sa mémoire, en faisant un secret d’un instrument au moyen duquel il terminait, dit-on, l’accouchement avec autant de bonheur que de promptitude , et qu'on ne croit pas différent du levier. Corneille Solingen, Muys, Antoine Nuck, Corneille Stalpaart Vander Wiel, sont des noms que l’on cite encore avec honneur, et dont la réunion avec ceux qui précèdent, dans un espace de temps peu étendu, donne au pays auquel ils appartiennent des droits à une haute estime.
Après la France, nul pays n’eut tant à souffrir que le Danemarck des rivalités des médecins et des chirurgiens au seizième et au dix-septième siècle. La partie n’était pas égale entre ces deux corps, dont le dernier ; n'ayant pour ainsi dire que depuis quelques jours une constitution régulière , ne pouvait opposer que les connaissances anatomiques positives d’un très petit
nombre de ses membres, leur habileté dans l’art: des opérations, l'utilité de leur ministère, à la réputation d'un corps qui passait pour posséder beaucoup de science grecque et latine, et des droits transmis d’âge en âge.
La faveur de la cour fut presque toujours pour les médecins , et plusieurs d’entre eux ; hommes distingués d’ailleurs, tels que Olaüs Worm et Kuster, ne manquèrent jamais l’occasion d’en user contre les chirurgiens. Thomas Bartholin se montra plus libéral que ces hommes toujours prêts à sacrifier les intérêts de la science à leur intérêt particulier; mais il n'eut point de successeurs à qui il transmit cet amour pour toutes les branches des sciences médicales dont il s'était montré animé. Après lui les docteurs, que Riegels nomme si bien Zoytætpar, rétablirent de tout leur pouvoir l’empire absolu du pédantisme. La chirurgie, privée d’ailleurs des études anatomiques, dont lasuperstition ne l'avait laissé jouir qu'un instant, végéta dans l’avilissement et le mépris. Ce n’est qu’au milieu du dix-huitième sièele que le Danemarck commença à prendre un rang honorable parmi les pays qui cultivent la chirurgie.
L'Angleterre le précéda d'environ cent ans. On a vu le misérable ‘état dans lequel languissait, au quinzième siècle, cette branche de l’art de guérir, dans la patrie de Hunter et de Pott. Son sort ne fut pas beaucoup plus heureux durant le seizième , et la moitié du’‘suivant n’a mena qu'avec lenteur de faibles et insensibles progrès. À peine oserait-on citer comme ayant rempli cet inter— valle des chirurgiens tels que Banister et Read. Ce pays si industrieux était en quelque sorte obligé d’appeler à son secours l'industrie étrangère; et le lithotomiste hollandais Groenevelt se trouva sans rivaux à Londres, où il
alla s’établir et où il chercha à se naturaliser en hrifannisant son nom (il s’'appela Greenfield).
Mais au milieu du dix-septième siècle commence pour la chirurgie anglaise une ère brillante, dont l'éclat ne s'est pas encore affaibli. Wiseman fut le Paré de son pays ; il fit pour l'Angleterre ce qu'Ambroise Paré avait fait pour la France. L'influence puissante qu'il exerça suffirait, indépendamment des témoignages qu'il a laissés de son esprit et de son excellent jugement, pour prouver qu’il posséda à un haut degré toutes les qualités qui distinguèrent si éminemment notre illustre compatriote. Cette influence, en effet, est d’autant plus remarquable, qu’on peut douter si les Anglais étaient , au milieu du dix-sep— tième siècle, aussi bien préparés à profiter des leçons du génie que nous l’étions un siècle auparavant. Quoi qu'il en soit , ils ont depuis lors marché d’un pas ferme et non interrompu dans cette carrière, où ils nous ont souvent disputé le premier rang.
La période que nous parcourons fut pour l'Espagne et le Portugal une époque moins stérile que la précédente, et même que les temps qui ont suivi. Si les noms de Miguel Juan Pascual, Antonio Perez, Andrea Alcazar , ne sont pas des noms bien dignes de célébrité, ceux de Bartholomeo Hidalgo de Aguerro, Juan Frangoso, Francisco de Arce, rappellent des services incontestables rendus à notre art. Aguerro introduisit dans la chirurgie de son pays la plupart des réformes d'Ambroise Paré, et Francois de Arce donna un fort bon traité de tout ce qui concerne la chirurgie des plaies. Du reste, leur grand mérite est surtout relatif à leur patrie; car à vrai dire, les sciences européennes n'ont jamais dû un progrès quelconque au pays des moines et de l'inquisition.
Durant la période d’un siècle et demi qui commence à Ambroise Paré , on voit la chirurgie pénétrer successive ment et s'établir dans des contrées où jusque alors on n’en
“avait eu qu’une idée grossière. On peut suivre sans trop de peine les progrès isolés qu’eile fait dans chaque pays, distinguer avec assez de précision la part que chacun de ces derniers peut avoir dans les découvertes nouvelles ou les perfectionnemens de l’art : aussi ce développement, en quelque sorte géographique , de la chirurgie, fournit il pour cette époque, aussi bien que pour le moyen-âge, le point de vue le plus convenable sous lequel l’historien puisse l’examimer et en tracer le tableau. Dans les temps postérieurs, , au contraire, la multitude des travaux qui s’accomplissent én cent endroits à la fois, les communications continuelles qui confondent et réunissent en quelque sorte les hommes les plus éloignés les uns des autres, et diverses raisons encore, doivent faire préférer un autre ordre. L'ordre ethnographique n’est plus appli cable qu'à l’histoire des circonstances extérieures, politiques ou autres, qui ont eu quelque influence sur l'étude ou l'exercice de l’art, et au recensement purement littéraire des hommes qui ont acquis desdroitssur l’estime de lapostérité. C’est à un aperçu sur ces divers objets que’ nous allons borner le tableau de la chirurgie au dix-huitième siècle , l'histoire technologique, comme on sait, devant se trouver dans d’autres articles.
S IT. Dix-huitième siecle.
Le siècle auquel nous sommes parvenus l'emporte sur tous ceux qui le précédèrent, par les découvertes et les
perfectionnemens sans nombre dont il enrichit la chirurgie. La première moitié de ce siècle compte des hommes qui feront éternellement la gloire de notre art. La même époque vit naître plusieurs des institutions qui ont exercé sur ses progrès l'influence la plus heureuse. La seconde moitié de cette période brille encore d’un éclat plus solide. C’est surtout alors qu'on vit se former le caractère philosophique du dix-huitième siècle, qu'il semble aujourd'hui de mode de calomnier, mais que ses admirables ré— sultats politiques et scientifiques défendent assez contre les ennemis des lumières et contre les partisans d'une philosophie mystique et ntolérante.
Ce génie du siècle influe sur toutes les connaissances, et leur imprime un caractère de solidité qu’elles n'avaient jamais eu. Le joug de l'autorité cède pour toujours à l'empire de la raison ; la culture de l'esprit, bornée jusque alors à quelques classes d'hommes, devient un besoin général; les spéculations stériles ou abstraites s'évanouissent devant les recherches utiles; le goût de l'observation fait sans cesse des progrès au détriment des rêveries chimériques de l'imagination. Au milieu de telles dispositions des es— prits, l’empire gothique des privilèges touche inévitable ment à sa fin; la chirurgie qui a eu tant à en souffrir ne pouvait être la dernière à s’en affranchir : le pédantisme en robe et en bonnet a perdu pour toujours le droit de lui dicter deslois. Ces grands résultats frappent d’abord et absorbent toute l'attention de celui qui jette un regard sur ce grand siècle; mais bientôt on sent le besoin de pénétrer les causes de cette révolution , et l’on veut suivre en détail la série des circonstances qui la préparèrent et l'accomplirent. Cette étude embrasse un ensemble. de considérations qui trouveront place dans un article plus
général que celui-ci; nous n’examinerons ici que les circonstances qui se rapportent directement à la spécia= lité qui nous occupe. Commençons par la France, car la patrie des J. L. Petit, Louis, Desault, ne peut être placée en seconde ligne. Et quel pays oserait disputer la première à celui qui posséda pendant un demi-siècle lea démie royale de chirurgie ?
Dans la seconde moitié du dix-septième siècle , au milieu même de l’avilissement de la chirurgie, deux hommes également distingués par leurs talens et par leur élévation aux premières charges de leurétat conçurentlenoble dessein deréveiller dans les esprits l'amour dela science. C’était là le véritable moyen de relever dans l'opinion publique la chirurgietombée dans le mépris. Bienaise, et après lui Roberdeau, rétablirent à leurs frais, dans les écoles désertes de chirurgie, et entretinrent par une pension annuelle, plusieurs charges de démonstrateurs. Nous verrons bientôt que cet exemple de générosité ne fut pas perdu.
Louis XIV, en réformant, par une déclaration du mois de décembre 1671, l'école royale de chirurgie du Jardin des Plantes, voulut que l’enseignement, dont les docteurs des facultés de Paris et deMontpellier s'étaient jusque alors disputé le privilège comme une proie, fût confié un chirurgien. Dionis futnommé pour l'anatomie etles opérations. La distinction avec laquelle il s’acquitta de son emploi justifia la mesure prise par le monarque, et prouva qu’à l'avenir, pour avoir des leçons de chirurgie, ilne serait pas déraisonnable de s'adresser à des chirurgiens. Le même Louis XIV comblait d’honneurs et de richesses Félix, Clément , Maréchal, Beissier, et tous ceux dont la cour avait reçu les services. Ces encouragemens, bien qu'ils
ne s'adressassent qu'individuellement à un petit nombre d'hommes distingués, n’en étaient pas moins très capa— bles d’enflammer l’émulation des autres, et de faire avancer la science. Mais en étudiant cette époque avec plus de soin, on ne peut manquer d'être frappé d’une circonstance dont les historiens de la chirurgie n’ont pas tenu compte , et qui néanmoins l’emporteinfiniment par son importance sur toutes celles qui viennent d’être exposées.’ Si l’on ne peut pas dire qu'il existât alors des éliniques chirurgicales telles que celles que nous possédons aujourd'hui, au moins est-il certain que les chirurgiens des hôpitaux avaient la liberté et même l'habitude d'amener à leurs visites, et de rendre témoins de leurs opérations, leurs élèves particuliers , leurs amis, et les étrangers que les leçons anatomiques de Duverney, Littre, Méry, Winslow, attiraient alors à Paris en assez grand nombre. Les médecins français n'ayant senti que beaucoup plus tard l'avantage de faire étudier aux élèves les maladies au lit du malade, et les historiens qui ont parlé des cliniques n’ayant eu en vue que celles de médecine, 1l n’est question nulle part de celles dont nous parlons. Il serait bien su— perflu de s'attacher à faire ressortir par de longs dévelop pemens l’heureuse et puissante influence que dut avoir, quelque restreint qu'on le suppose, cet enseignement clinique, si supérieur à tout autre enseignement. La chirurgie des champs de bataille ne fournissait alors que trop de leçons du même genre.
Tandis que le plus grand chirurgien du siècle, limmortel J. L. Petit, faisait passer dans l’ame des élèves son enthousiasme pour l’art auquel il consacra sa vie, Mareschal , premier chirurgien du roi, et Lapeyronie, si digne de le seconder et de lui succéder dans ces fonctions,
éveillaient chez le monarque ces sentimens de bienveillance dont il a donné tant de preuves pour la profession de deux hommes pour lesquels il avait une haute estñne et même une véritable affection. Le premier fruit de leurs sollicitations fut la création, par lettres-patentes du mois de septembre 1724, dans l'école de St-Côme, de cinq places de démonstrateurs, chargés d'enseigner toutes lessparties de l'anatomie et de la chirurgie. Gette ordon— nance.reçut son exécution malgré l'opposition violente de la Faculté de médecine , basée sur le droit qu’elle seule avait eu jusque alors d'enseigner les diverses parties des sciences médicales.
L'enseignement fondé par l’édit de Louis XV, dont nous venons de parler, était incomplet et confié à un trop petit nombre de professeurs pour ne laisser rien à désirer: par une munificence qui semblerait plutôt celle d’un roi que celle d’un particulier, aux cinq démonstrateurs nommés, Lapeyronie en ajouta un sixième, à qui 1l assura une pension égale à celle des autres, et qui fut chargé de faire deux cours d’accouchemens , l’un pour les élèves en chi- rurgie, l'autre pour les sages-femmes. Il fit en outre nommer à ces démonstrateurs un nombre égal d’adjoints, dont il se chargea lui-même de payer les honoraires. Lapeyronie ne se borna point à faire fleurir l’enseignement de la chirurgie dans la capitale, il demanda et obtint pour la ville de Montpellier la nomination de quatre professeurs et de quatre adjoints qui durent embrasser dans leurs leçons toutes les parties de la chirurgie. Mais il manquait un amphithéâtre , et l'on négligea d’attacher des honoraires aux fonctions que l’on venait de créer. Ce fut: Lapeyronie qui leva cette double difficulté et dont la bourse pourvut à tout.
Il serait trop long d'indiquer en détail tout ce que cet homme immortel fit pour la chirurgie, et l’on ne pourrait parler dignement des dispositions qu'il fit pour la servir encore après sa mort. Le testament de Lapeyronie est un monument admirable de philanthropie et d'amour de la science. Frais d'enseignement, institutions de prix annuels, fondation d’une bibliothèque, rentes considérables destinées à encourager la chirurgie de toutes les manières et à en hâter les progrès, construction d’un amphithéâtre, legs aux hôpitaux pour assurer des cadavres aux démon strateurs d'anatomie, etc., etc. : tels sont les articles principaux d’un testament dont l’auteur a d’autant plus de droits à notre admiration qu’il ne fait que continuer après sa mort les immenses libéralités dont il s'était montré prodigue pendant sa vie. - ;
Le plus grand bienfait de Lapeyronie , l'évènement le plus important de l’histoire de la chirurgie moderne, mais en même temps celui dont l'influence est le mieux connue, et sur lequel il estle moins nécessaire de s'étendre, c’est la création de l’Académie royale de chirurgie, de ce corps à jamais célèbre, qui dicta à l’Europe un code chirurgical dont, après trois quarts de siècle, les articles fondamentaux ne sont point encore abrogés. À côté de ce grand évènement, une foule de circonstances qui favorisèrent plus ou moins les progrès de la chirurgie s’effacent en quelque sorte, ou paraîtraient peu dignes d'arrêter l’attention.
Nous ne pouvons nous dispenser néanmoins de rappeler la déclaration du roi du 23 avril 1743, déclaration digne de d’Aguesseau, qui la rédigea, laquelle rejette de la so— ciété des chirurgiens la communauté des barbiers, dont. l'alliance l'avait trop long-temps déshonorée, institue des
degrés académiques , exige des élèves une éducation libérale , et prescrit pour la réception au titre de maître en chirurgie des formes sévères d'examen.
Nous citerons encore la fondation de cette école où Desault débuta comme professeur de clinique , et où Chopart enseigna avec tant de zèle : l'école pratique de chirurgie, établie par arrêt du conseil du # juillet 1750 , et qui reçut sa dernière forme par un règlement du roi, du 19 mars 1760. À cet établissement se rattache celui d’un hospice de perfectionnement, qui n’avait d’abord que six lits, et qui fut fondé par édit du roi du mois de décembre 1776. .
A l'Académie succéda l’école de Desault, de cet homme dont l’heureuse et puissante influence ne saurait être méconnue que par l'ignorance ou l'envie, qui apprit à connaître les rapports mutuels des organes et à diriger l’instrument tranchant dans la profondeur des parties avec autant de précision que si elles étaient transparentes ; qui fut, en un mot, le créateur de l'anatomie chirurgicale, qui servit l’art par les découvertes dont il l’enrichit , et plus encore par l'amour de la chirurgie, par l'enthousiasme qu'il communiquait à la foule d'élèves de tous les pays qui se pressaient à ses leçons.
Une dernière cause de l’avancement de la chirurgie française, à la fin du siècle passé, furent les guerres de la révolution. C’est à l’histoire particulière des progrès de l'art à cette époque à faire connaître la part qu’y eut la chirurgie militaire.
Nous voudrions pouvoir tracer pour les pays étrangers, comme nous venons de le faire pour la France, l'exposition des circonstances les plus importantes qui exercèrent sur l’art dont nous étudions les progrès une influence
directe; mais nous manquons de documens, et l'insuffisance de ceux qui suivent nous fait vivement regretter que, jusqu'à présent, l’histoire de la chirurgie n'ait jamais été traitée dans cet esprit.
Bien qu'elle eût dans ses nombreuses universités des professeurs de chirurgie dont plusieurs acquirent une juste célébrité, l'Allemagne manquait de plusieurs institutions sans lesquelles l'étude de l’art ne peut qu'être incomplète et ses progrès fort difficiles.
L’Autriche était, sous ce rapport, une des contrées ies plus mal partagées. On comptait bien à la cour et dans les armées quelques chirurgiens dignes d'estime ; mais , Ou ils étaient étrangers, ou, s'ils étaient nationaux, c'était chez l'étranger qu’ils avaient été forcés d'aller puiser leurs connaissances ; les hôpitaux, cette source imtarissable d'instruction , manquaient entièrement ou n'offraient aucune des conditions sans lesquelles ils ne peuvent remplir leur objet. La chirurgie, livrée depuis des siècles aux mains grossières des barbiers et des bai gneurs , était soumise à l'empire des médecins et con damnée au mépris du publie. C’est à Joseph IT qu'était réservé l'honneur de réformer un préjugé si déraisonnable. Ce prince philosophe nignorait pas qu’en général tout art condamné à ramper est anéanti ; c’est de la li- -berté, c'est de la considération , incompatibles avec l'esclavage, que naissent dans les sciences l’ardeur et l’'émulation , mères des progrès. Aussi s’empressa-t-il d’affranchir la chirurgie ; il lui conféra les prérogatives, les droits, les titres, les honneurs qui appartiennent à toute véritable science. Il éleva des hôpitaux civils et militaires sur tous les points de son royaume, et fonda à Vienne , au sem même d’un vaste hôpital, une école de chirurgie.
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médicale, telle qu'il n'en existait pas alors dans tout le reste de l'Europe. Il créa six chaires publiques qui furent confiées à des hommes distingués, qu'il avait fait voyager à ses dépens. Il enrichit cet établissement de tous les accessoires qui peuvent contribuer à rendre l'instruction plus facile et plus solide. Il y eut une collection complète d'instrumens de géométrie et de physique, un vaste eabinet de préparations anatomiques en cire, une collection non moins riche de préparations anatomico-patho—" logiques , naturelles ou artificielles , un cabinet d'histoire naturelle formé à grands frais, un immense arsenal d'in strumens de chirurgie, de bandages et de machines ; et une bibliothèque choisie et nombreuse. Des prix annuels furent fondés; les chirurgiens employés par le gouverné— ment eurent des appointemens plus élevés que par le passé, et l'assurance d’une retraite honorable. Quels immenses services n’eussent point rendus à la chirurgie de pareils établissemens, s'il se fût trouvé un siècle plus tôt en Allemagne un prince assez éclairé pour en sentir l'importance , assez généreux pour ne pas craindre de les acheter trop cher! Mais jusque alors il semble qu'aucun n’en avait eu l’idée. La fondation d’un théâtre anatomique à Berlin, en 1743, celle d'un collège médico-chirurgical, en 1744, ayant un professeur d'anatomie et un démonstrateur de chirurgie, fit à peine quelque chose pour l’art qui restait avili entre les mains des barbiers. Le grand Frédéric lui-même eut à la vérité en tête du service chirurgical de ses armées des hommes d’une grande distinction, tels que Boness, Schmucker, Theden, Bilguër, Mursinna ; mais la plupart des chirurgiens d’un rang moins élevé , et tous les aides-chirurgiens ; étran— gers aux connaissances anatomiques et aux premiers.
principes de l’art, n’avaient , pour tout savoir, que lhabitude de panser des plaies ou d'ouvrir des abcès.
Joseph IT eut des imitateurs; ses établissemens ne furent point stériles, et, à la fin du dernier siècle, la chirurgie allemande pouvait soutenir sans désavantage le parallèle avec celle des autres contrées de l'Europe.
Le Danemarck fit de généreux efforts pour y prendre un rang honorable. Tandis que les familles dégénérées d'Oliüs Worm et de Thomas Bartholin se partageaient comme autant de sinécures toutes les places de l’université; tandis que les médecins se plaçaient, par leur mépris pour l’anatomie , presqu’au niveau du peuple ignorant et superstitieux, qui la considérait comme une profanation, les chirurgiens Simon Crüger , Bertram et Clauson disséquaient dans leurs propres maisons quelques cadavres humains, et donnaient à ‘un petit nombre de disciples pleins d’ardeur pour la science des leçons de chirurgie bien différentes de cet enseignement grossier que les médecins étaient chargés de faire aux barbiers. Crüger et son fils, obligés de quitter le Danemarck, vinrent à Paris où ils trouvèrent près de leur compatriote Winslow, près de Mareschal et de Lapeyronie, de nouveaux motifs de s’attacher à l’art qu'ils chérissaient, et les circonstances les plus favorables pour y faire de nouveaux progrès. Rappelés à Copenhague par Christian VE, les deux Crüger résolurent d'y porter les réformes qu'ils avaient vues s’opérer en France dans l'état de la chisurgie. Leur premier soin fut d'ouvrir des cours où se pressa bientôt la foule des élèves. Secondé par Montzinger et Vohlert, dont les vues étaient les mêmes, et dont le zèle égalait le sien, Simon Crüger profita de la bienveillance dont le roi les honorait tous trois pour sol-
liciter la fondation d'un enseignement chirurgical publie et régulier. Une loi du 30 avril 1736 créa une école anatomico-chirurgicale, entièrement distincte de la Faculté de médecine , soumise à de sages règlemens, et dont Crüger fut le directeur. Six mois s’étaient à peine écoulés que les sourdes intrigues des médecins avaient soulevé contre Crüger un orage contre lequel il fut heureux de trouver un abri dans la protection toute spéciale du roi. On peut voir dans Riegels l'histoire de toutes les luttes qu'il eut à soutenir contre la Faculté, jusqu’à la fin de ses jours en 1 760. Fort des talens que ses ennemis mêmes ne lui contestèrent jamais, attaché avec la religion la plus scrupuleuse à toutes les lois du devoir, il opposa toujours à l'intrigue et à la calomnie une constance inébranlable , et déjoua toutes les entreprises de la Faculté. Ce grand homme mourut de douleur en recevant la nouvelle de la mort de Winslow, après avoir professé, pendant vingt quatre ans, dans la nouvelle école, l'anatomie et la chi— rurgie avec un zèle et une exactitude qui ne se démentirent jamais. Crüger eut encore le mérite de contribuer beaucoup, avec Vohlert, à la composition des sages rè— glemens de l'hôpital Frédéric, établissement qui devait être également utile à la chirurgie et à la médecine, par la liberté accordée aux élèves d'y suivre les visites et les leçons de leurs maîtres, mais dont Crüger seul et ses disciples surent profiter.
Tant que régna le sage Fréderic V, et aussi long-temps que Christian VIE, l'ami et le protecteur des sciences, gouverna par lui-même, la chirurgie jouit en paix de son indépendance. Hennings, digne successeur de son maître dans la place de directeur, Kælpin, professeur plein de zèle, Vohlert et Berger, soutinrent avec honneur la gloire
de leur école. Mais lorsqu’en 1772, jusqu'en 178%, la conduite des affaires fut livrée aux mains du théologien Guldberg, non seulement les intérêts, mais l'existence même de l’école de chirurgie, furent sacrifiés au caprice et à la jalousie de l’université. L'enseignement tomba rapidement, et avec lui la considération qu'avait gagnée depuis un demi-siècle le corps des chirurgiens. Mais cet état d’abaissement n'était plus en harmonie avec les lumières du siècle et ne pouvait subsister long-temps. Tode, Berger, Bodendick, Hennings, Kæœlpin, Winslow, Briegel et Lüders, réunis depuis quelque temps en une société libre, qui s’occupait avec zèle des progrès de la chirurgie, demandèrent l’autorisation légale de leurs réuions, et la liberté d'ouvrir gratuitement des cours publics
. sur l’anatomie et la physiologie, et sur toutes les parties de la chirurgie et de l’art des accouchemens. Leur demande, appuyée d'un mémoire pleim de force et de raison sur la nécessité d’un pareil établissement , fut accueillie avec faveur ; et un édit du 22 juin 1785 créa l'Académie royale de chirurgie de Copenhague, qui, aux attributions de celle de Paris, sur le modèle de laquelle elle était formée, joignit celles du collège de chirurgie, et constitua, par conséquent, une école pourvue d’un enseignement complet. Nous n'avons point de renseignemens qui nous apprennent quels furent les résultats de cette fondation ; mais, s’il était permis de faire de l’histoire avec des conjectures, nous oserions assurer que l'Académie royale de chirurgie de Copenhague dut, comme celle de Paris , servir doublement la science, et par les progrès qu’elle lui fit faire, et par le degré d'estime et de considération où elle dut élever, dans l'opinion du publie, les hommes qui consacrent leur vie à un art aussi salutaire.
Nous ne dirons plus que quelques mots sur lhistoire extérieure ou politique de la chirurgie au dix-huitième | siècle, c’est à dire sur les circonstances qui durent avoir quelque influence sur son avancement.
Ligagietonres peu soucieuse en général, au moins jusqu'à: une épaque assez rapprochée de nous, de tout ce qui se rapporte à l’histoire des sciences, ne fournit point de documens pour cet objet : ce sont des chirurgiens fran— çais qui avaient visité Londres qui nousont donnélà-dessus le peu de renseignemens que nous possédions. Ainsi G. Arnaud nous apprend qu'en 1745 les chirurgiens de Londres , à l'exemple de ceux de Paris , se séparèrent du corps des barbiers. Le parlement leur accorda une nou velle charte par laquelle il confirma leurs anciens privilèges qu'ils avaient perdus , et leur en accorda de nou veaux. Ils se firent bâtir une maison propre aux exercices de la chirurgie , avec un amphithéätre fort commode. Quant à l’enseignement, tout ce qu’Arnaud nous en a dit, c'est qu'une loi prescrivait aux chirurgiens de faire tous les ans un cours gratuit d'anatomie.
Nous ne sommes pas mieux instruits des affaires d’Espagne et de Portugal relatives à la chirurgie. La seule circonstance propre à intéresser son histoire que nous ayons à citer est l'ouverture d'un cours d'opérations chirurgicales à l'hôpital royal de Lisbonne en 1762, par autorisation expresse du roi. Le savant Sanchez, dans une note manuscrite , placée à la suite de l’exemplaire que Je possède d’un discours que le professeur Philippe Joseph de Gouvea prononça à l’ouverture de ce cours, le considère comme le premier pas de Pétablissement de la chirurgie en Portugal.