CHAPITRE II
FRAGMENS DE L'HISTOIRE EN'FRENSEQUE DE LA PHILOSOPHIE MÉDICALE ET DE CELLE DES DOC- TRINES OU DES SYSTÈMES DE MÉDECINE.
Dogmatismes
Ce mot a deux acceptions très différentes : l’une absolue , dans laquelle il désigne une méthode logique, ou manière de philosopher ; l’autre spéciale ou relative, sous laquelle on l’a appliqué à la désignation d’une école médicale de lantiquité. A lun et à l’autre titre, il peut trouver place dans un Dictionnaire historique ; mais il n°y doit figurer, comme on va voir, que pour de courtes ex— plications. Comme expression philosophique qui peut se rencontrer souvent sous notre plume, la valeur doit en être précisée; comme nom historique, nous avons à examiner s’il désigne réellement, et s’il désigne d’une manière convenable, une école ou une doctrine particulières, ou s'il est vague , indéterminé , et s’il ne convient pas de le rejeter. Peu de mots suffiront pour l’un et pour l'autre objet. |
Deux méthodes philosophiques se disputent éternelle ment l'empire des esprits. L'une, fondée sur ce principe, que la science est l'œuvre spontanée de l’entendement travaillant sur les notions générales ou idées qui lui sont innées, pose avant tout, dans chaque science, des principes généraux, les applique aux faits, et en déduit des conséquences; c'est le dogmatisme. L'autre, soutenant au con-
traire qu'on ne sait qu'après avoir appris, qu'il n'y a de notions dans l'esprit que celles que l'expérience y a fait pénétrer, que les idées générales ne sont que des formules abstraites par lesquelles s'expriment les rapports saisis entre les faits, va du particulier au général, de l'observation des phénomènes à la connaissance de leurs conditions antérieures et communes , et de [à aux conceptions les plus générales : c’est la méthode expérimentale ou mductive, c’est l'opposé du dogmatisme, c'est l’empirisme, en un mot, pour désigner cette doctrine par le nom qui lui a été le plus ordinairement appliqué. Tout système à priori, tout système construit en procédant par hypothèse est un dogmatisme ; toute doctrine fondée sur les faits individuels, rapprochés selon leurs analogies, et rattachés à des lois générales par une induction nus où MOINS rsoureuse, est un produit de la méthode opposée. C’est aux traités de philosophie qu'il faut demander laquelle de ces deux méthodes est la plus appropriée à la nature et à l'étendue des facultés de notre esprit : nous pouvons nous dispenser de dire que ce n’est pas au dogmatisme qu'est assurée notre prédilection.
Ceci posé, sur la valeur d’un mot dont l’acception sera mieux précisée quand nous aurons parlé de l’éclectisme, de l'empirisme et du scepticisme, passons à la deuxième section de cet article.
Parmi les historiens de la médecine, les uns ont désigné spécialement par le nom d’ancien dogmatisme l’école des successeurs immédiats d'Hippocrate ; les autres la doctrine médicale des quatre humeurs et des quatre qualités. La dénomination est également mauvaise dans l’une et l'autre de ces deux acceptions. Les successeurs d'Hippo— erate , il est vrai, et ses fils, Thessalus et Dracon, tous
les premiers, abandonnant la méthode dont il avait si admirablement compris et si bien exprimé les principes, se mirent à dogmatiser, à l'exemple et selon la manière de Platon; mais, en cela, ils n’ont malheureusement rien qui les distingue de l’immense majorité des médecins qui se suc— cédèrent jusqu’au siècle dernier, et qui furent dogmatistes ni plus ni moins qu'eux. D'un autre côté, la doctrine des quatre humeurs, remontant par son origme à une époque plus éloignée que l’école dite dogmatique ne reçut que plusieurs siècles après, entre les mains de Galien, les développemens, je n’oserais dire les perfectionnemens, dont elle était susceptible. Ce fut toujours un dogmaüsme pur, et nul motif n'autorise à réserver cette qualification pour une époque particulière de son historre. Nous ne reconnaissons done niune école dogmatique proprement dite, niune doctrine qu'on puisse appeler l’ancien dogmatisme, parmi tant de dogmatismes divers. Nousn'omettrons point pour cela ce que les historiens ont compris mal à propos sous ce titre, ete. (DezermEerIs, Déctionnaire Historique, etc. T. IL:)
ÆEmpirisme.
Entre toutes les sectes qui se disputèrent l'empire des esprits dans l'antiquité, deux écoles se font remarquer par la supériorité des méthodes logiques qui dirigèrent leurs travaux , par l’attention scrupuleuse et soutenue qu’elles portèrent dans l'observation des maladies, par l'exactitude de leurs descriptions nosographiques, et par l’importance des résultats pratiques qu'elles obtmrent : ce sont les écoles empirique et méthodique. Elles vécurent assez long-temps contemporaines; mais l’'empirique était plus
âgée que sa rivale, et lui survéeut. Nous ne nous arrêterons point à examiner si ce fut justice ou partialité. Quand viendra l’histoire du méthodisme , nous pourrons hasarder ce parallèle, mais il faudra donner auparavant un tableau de cette dernière doctrine, tiré des véritables sources ; ear si on la prenait telle qu’elle est présentée dans les historiens de la médecine, l’empirisme aurait trop d'avantage. [ls ont traité celui-ci avec une prédilection marquée, tandis qu'ils se sont rendus l'écho des anathèmes lancés par Galien contre l’école méthodique. Mais laissons cette école et ne nous occupons que de celle dont l’histoire doit faire l’objet de cet article.
Prétendre remonter jusqu’à l’origine première de l'emprisme, ce serait vouloir remonter à l’origine même de la médecine; car elle ne consista long-temps qu’en l'emplor, dans un cas donné, du remède qu’on avait vu guéri dans un cas pareil; or c’est là ce qui constitue essentellement l’empirisme. Mais l’écoleempirique proprement dite n’eut d'existence que quand l’empirisme se fut constitué systématiquement, et eut proclamé ses procédés logiques, en opposition avec le dogmatisme.
Acron et Hippocrate, en un sens, pourraient être considérés comme les chefs de lécole empirique ; mais, d’une part, la chaîne des doctrines se trouverait interrompue après eux; et, d’un autre côté, Hippocrate, quoique empirique par rapport aux philosophes, des mains desquels il arracha l’art de guérir, ne l’est plus par rapport aux sectateurs de l'école que nous allons faire connaître; car pour ceux-ci l'observation était tout: lamédecine n'était qu'un art d'application, les sens et la mémoire trouvaient seuls à s'y exercer ; tandis que la logique d'Hippocrate laissait sa place au raisonnement. Pour lui,
l'observation de l'homme malade et les effets des traitemens employés étaient la base de l'art de guérir; mais il voulait yjoindre observation de la marche spontanée des maladies abandonnées à elles-mêmes ; mais il voulait pénétret les procédés par lesquels la nature les guérit, c’est à dire en connaître les conditions et les lois ; mais il voulait s'élever à la connaissance de toutes les influences par lesquelles la vie et la santé de l’homme sont modifiées, et induire de toutes ces notions des prmcipes pour le traitement des maladies; il voulait , en un mot, par l’expérience et l'induction , élever la médecine au rang de science , et les plus grands efforts des empiriques tendaient à ruiner cette prétention.
D’après ces considérations, 1l convient de placer lorigine, non de l’empirisme, mais de l’école empirique, à l'époque où furent proclamés par un chef, et soutenus par des sectaires, les principes de logique médicale qui reconnaissaient l'expérience pour unique base de- la médecine ou plutôt pour la médecme tout entière, et qui repoussaient toute intervention non seulement des hypothèses philosophiques, mais de Pinduction et du raisonnement. Or, ce chef, ou ces chefs, c’est Philinus de Cos et Sérapion d'Alexandrie; cette époque, le troisième siècle avant l'ère chrétienne; ces sectateurs , Les deux Apollonius d’Antioche, Menodotus, Sextus , Criton, Theutras , Cassius, Pyrrhonus, Mein Oralesss et, hs dessus tous, Héraclide de Tarente.
Mais avant d'aborder l'exposition des principes de cette école , avant de pénétrer dans son intérieur , 1l convient de jeter un coup d'œil sur les circonstances qui amenèrent sa fondation et favorisèrent son développement.
Ces conditions se trouvent soit dans l’état des sciences
en général à cette époque, soit dans quelques circonstances relatives à la médecine elle-même.
La philosophie grecque, égarée dès ses premiers pas à la poursuite de questions à jamais insolubles, cherchant dans ses propres conceptions la vérité qu’on ne peut trouver que dans l'étude de la nature, avait poussé au dernier degré l'audace des hypothèses. Chacun, donnant libre carrière à Son imagination , avait créé son système à part, et le champ de l'imagination n’a point de bornes. Dans ce chaos d'opinions hétérogènes, il devenait impossible à un esprit droit d'en choisir une et de l’adopter ; et leur mutuelle contradiction donnait le droit de sommer chacune d'elles de légitimer les bases sur lesquelles elle se fondait en opposition avec toutes lesautres. C'etait non-seulement prononcer leur ruine à toutes , mais encore con— tester à l'esprit humain le droit de faire des hypothèses et d'imaginer des systèmes. Or, comme c’était jusque alors la seule faculté qu'ilse connût, ou du moins presque la seule qu'il eût exercée , c'était lui nier la possibilité deconnaître la vérité, c'était saper toute espèce de dogmatisme. Voilà l'histoire de Pyrrhon et de l’école sceptique dont il est le chef.
Rien n’est contagieux comme l'esprit de critique. El ne pouvait tarder de porter ses investigations sur la science médicale; et certes la matière ne lui manquait pas. Il n’avait qu'à opposer l’école de Cnide à celle de Cos, Aristote à Platon, Érasistrate à Hérophile, etc., et après avoir renversé les dogmes des uns par ceux des autres, à nier la possibilité de tout dogme; et après avoir montré les écarts du raisonnement , à repousser tout emploi du raisonnement en mode dhdes Et c’est là précisément ce que fit l'école empirique. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons déjà
fait entendre , quelques circonstances particulières à l’art de guérir favorisaient Smgulièrement toute tentative qui avait pour but d'entraîner les esprits dans cette direction. Les incursions d'Alexandre dans l'Inde , les rapports qui s'étaient ouverts pour les Grecs dans tout l'Orient, avaient fait connaître une multitude de substances naturelles ignorées auparavant , et mis à la disposition des médecins un nombre infini de drogues , la plupart plus actives que celles qu'ils avaient possédées jusque alors. L'étude et administration de ces nouveaux moyens médicinaux attiraient à elle toute l'attention des praticiens; la manière d'agir toute spéciale d'un bon nombre de ces remèdes échappait à toute explication tirée des dogmes reçus, et dans la nécessité de faire un choix entre les doctrines qui expliquaient les maladies et les remèdes qui les gué— rissaient , on doit peu s'étonner qu'un grand nombre de médecins s’empressassent de déclarer que la médecine n'est que l’art de guérir. Aussi le nombre des empiriques né tarda-t-1l pas à être considérable.
Quoique le désir d'éviter un excès les ait jetés dans un excès opposé, 1l faut leur rendre cette justice , que ce ne fut ni paresse, ni ignorance de leur part. Leurs principes étaient fort bien refléchis, comme on va le voir par l'exposition que nous en allons faire.
L'école empirique , qu'on nommait aussi mnémoneutique, n’admettait d’autre source de connaissance en médecine que l’expérience , eurapu ; et c’est de là qu’elle voulut tirer son nom. Elle entendait par expérience l’observation et le souvenir des choses que l’on avait vues souvent , et toujours de la même manière , particulièrement dans l'emploi des remèdes. Theutras, prenant les choses de plus haut, sous un point de vue plus général
et plus philosophique, définissait expérience , l’observation d’une chose évidente. L'évidence , ou la compréhension , était la connaissance vraie, solide, mcontestable de chaque chose. L’explication des choses non compréhensibles était tout l'opposé, et cette explication était la source de toutes les disputes, de toutes les diversités d'opinion sur les choses obscures. L'expérience était de deux sortes : ou propre , particulière , auroms ; Ou historique , empruntée à un observateur, de l'attention et de la fidélité duquel on fût sûr comme de soi-même. L'observation était ou naturelle, ou fortuite, ou intentionnelle, artificielle. Naturelle, quand elle consistait dans la connaissance de ce qui rend l’homme malade, ou de ce qui le guérit naturellement sans l'intervention de l’art, comme quand un épistaxis met fin à une fièvre. Fortuite , quand elle recueillait des données fournies par le hasard : par exemple, un homme éprouve un mal à la tête violent, il marche d’un pas mal assuré , tombe et se fait une plaie au front , qui saigne beaucoup et le guérit ; voilà she Éy fortuite. L’intentionnelle ou artificielle est celle qu' on acquiert par l'essai qu'on fait dans un cas donné , mais sans être dirigé par aucune idée théorique ou préconçue , et souvent sous l'inspiration d’un songe, d’un remède non encore essayé en cas pareil.
C'était à cela que se bornaient d’abord , pour les empiriques , les sources légitimes de toute connaissance médicale. Toute autre voie d'instruction était répudiée comme infidèle et conduisant à l'erreur.
Mais l'expérience ainsi définie n’a point toute l'étendue que comporte sa nature, et qu'elle peut se donner sans perdre sa certitude. Les moyens admis jusque-là par les empiriques sont insuffisans pour les besoins de l’art; car
que faire , par exemple, en présence d'une maladie non encore observée ni par soi ni par d’autres? Menodotus sentit cette insuflisance , et agrandit le domaine de l’expérience en y ajoutant l’épilogisme, où lobservation transportée des cas sur lesquels elle a été faite d’une manière directe, aux cas qui paraissent avoir avec ceux-là la plus grande ressemblance. L’autopsie , l’histoire et la comparaison, ou bien les sens , la mémoire et l’analogie, furent dès lors les colonnes de la médecine , le trépied de l’art médical, selon l'expression de Glaucias, La même observation ,‘répétée un grand nombre de fois, donnait un théorème ; la collection des théorèmes ainsi vérifiés et reçus constituait la médecine ; le médecin était celui qui en possédait bien tout l’ensemble dans sa mémoire.
- Tout l’art de guérir des empiriques reposant sur la possibilité de reconnaître le cas qu'ils avaient actuelle ment sous les yeux pour être identique à celui qui avait été guéri par l'emploi d’un remède déterminé, ils durent se mettre en garde contre le danger d'appliquer à une maladie le traitement qui n'aurait réussi que dans un cas qui n’aurait eu que de fausses ressemblances avec elle. Or, ils ne tardèrent point à remarquer qu'un symptôme ne suffisait point pour caractériser une maladie, et pouvait figurer dans plusieurs affections assez différentes. Ils établirent qu’une maladie n’était spécifiée et ne se comparait avec une autre que par un concours de symptômes naissant et se succédant dans le même ordre , présentant le même aspect aux diverses phases de sa durée. .
Par suite des mêmes motifs, les empiriques s’attachèrent avec le plus grand soin à tracer le tableau Le plus exact qu'il leur était possible des maladies qu’ils observaient , soit pour rendre plus sûre la comparaison qu'ils
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