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FRAGMENS DE L'HISTOIRE EN'TREINSEQUE DE LA MÉDECINE PRATIQUE

Eléphantiasis.

Après la syphilis , dont l’histoire , à force de recherches savantes et d’autorités entassées , est devenue une énigme presque indéchiffrable, la lèpre du moyen-âge, ou éléphantiasis des Grecs , est une des maladies sur lesquelles les opinions historiques ont été long-temps le moins d'accord. C’est pourtant une de celles dont l’histoire est le plus utile à explorer, et qu'il faut se résoudre aujourd’hui à étudier en érudit, même quand on n’a en vue que de la connaître comme praticien, car elle est du nombre de ces affections autrefois si graves et si fréquentes, même dans nos contrées, que les progrès de la civilisation, des habitudes de vie moins grossières , et une multitude de causes dont l'influence modifie l'homme et les climats, ont reléguées peu à peu dans les pays d’où elles étaient autrefois sorties, et où des conditions physiques , politiques et morales moins heureuses fournissent encore un aliment à leur fureur. Ce n’est qu'en étudiant dans toutes

les phases de son histoire une maladie sur laquelle l'observation actuelle ne peut fournir chez nous, et par occasion seulement, que des documens incomplets, qu’on peut se faire une juste idée de sa nature, et qu’on peut éviter de graves erreurs sur quelques uns de ses carac— tères qui sont plus ou moins subordonnés aux circon- stances, tels que celui de sa contagion.

Répandue dans toutes les contrées de l’Europe au douzième siècle avec une profusion et une violence qui de vaient faire craindre son acclimatement dans cette partie ‘du globe, la lèpre avait déjà fait une apparition en France au milieu du huitième siècle. On l'avait vue chez les Lombards vers le milieu du septième siècle. De rares exemples s'en étaient montrés auparavant en Italie, jusqu’à une époque plus reculée, où l’on en avait vu pendant un certam temps un assez grand nombre, et cette époque est le siècle qui précéda Père chrétienne. Jusque-là il n°y en avait pas eu de traces hors des contrées de l'Asie et de l'Afrique , où elle existe encore aujourd'hui.

Mais dans ces derniers pays l'existence de la lèpre remonte dans le passé aussi loin que peuvent nous conduire les monumens historiques que nous possédons.

Le législateur des Hébreux en traite avec détail dans plusieurs endroits de son ouvrage.

Il reconnaît deux espèces de la maladie, et deux espèces qui semblent n'avoir rien de commun que le nom. L'une répond évidemment à la lèpre des Grecs, par les caractères que Moïse nous en fait connaître, et notamment par une gravité Imfiniment moindre que celle de l’autre, soit par rapport au malade lui-même, soit pour les personnes qui vivent avec lui. L'autre espèce, au contraire , est une maladie formidable qui fait du malheureux

qu'elle frappe un objet d'horreur et d’effroi pour tout ce qui l’environne, et qui oblige à le séquestrer comme un être mort à la société. Mais quelle était cette maladie? L'incertitnde qu'indique cette question aurait lieu d’étonner, si Moïse en avait réellement donné une description admirable de vérité, comme l’affirment de pieux enthousiastes, pour qui tout est sujet d’admiration dans son ouvrage. Je ne rassemblerai point ici les divers traits qui se rapportent à cette description dans l’œuvre de Moise, on peut les voir aux chapitres XIIL et XIV du Zévitique; Il me suffira de dire que les opmions se partagent entre ceux qui assimilent la lèpre des Hébreux à l’éléphantiasis et ceux qui y trouvent le type primitif de la Zeucé des Grecs. J'ajouterai que si l'on ne tient compte que de la descrip— tion donnée par Moïse, l'opinion des derniers (opinion qui est celle de Lorry) est la plus probable; mais que si l'on prend en considération les documens qu’on peut puiser ailleurs sur cette maladie, on sera forcé de regarder comme inadmissible l'opinion de ceux qui prétendent l'identifier avec la lèpre vulgaire des Grecs. D'où il faudra conclure ou que la lèpre des Hébreux est l'éléphantiasis, ou que la leucé des Grecs est une maladie fort différente de leur lépre ou de leur a/phos. Ces deux points méritent également d’être discutés, et tiennent aussi nécessairement l'un que l’autre à l’histoire de l’éléphantiasis ou lèpre du moyen-âge. Examinons d’abord si la /eucé des Grecs ne serait pas une maladie différente de leur lèpre.

Hérodote rapporte (Cho, $138, 1.4, p.107, trad. de Larcher) que chez lesPerses, un citoyen mfecté de lalèpre, mais seulement de l'espèce de lèpre appelée Zeucé, ne peut entrer dans la ville ni avoir aucune communication avec le reste des Perses, et que tout étranger attaqué de la même lèpre est chassé du pays.

“ Eschines, racontant son voyage par mer, dans une lettre à Philocrate, dit que le navire ayant passé par Délos, ils trouvèrent les habitans affectés de Zeucé. On remarque dans la description qu’il en donne, outre les taches au visage et les cheveux devenus blancs, la tuméfaction du eou et de la poitrine; mais ce qu’on y remarque surtout, c’est que la maladie était contagieuse ou passait pour telle, et que les voyageurs s’éloignèrent en toute hâte, tremblant de se voir saisis eux-mêmes par cette sorte d'épidémie.

Ce passage d'Hippocrate : Fiunt autem leucæ quidem ex lethalissimis morbis, qualis est morbus phœnicius dictus (Prædict., hib. 11, $ 49), se rapporte on ne peut mieux avec ce qui précède, mais nullement avec l'opinion qui prétend voir dans la /ewceé une affection aussi peu dangereuse que l’a/phos ou lèpre vulgaire. C’est bien de la lèpre phénicienne qu'il s’agit dans ce passage, car le mot de qourmimn qui avait été corrompu a été rétabli depuis long-temps par divers eritiques, et fut déjà introduit par Van der Linden dans son édition, sur la foi de bons manuscrits.

Soit qu'il ait ou n'ait pas pratiqué la médecme , Celse est un des nosographes les plus exacts de l'antiquité, un de ceux qui représentent le mieux toute la médecine grecque, et celui qu’on à le plus souvent copié en traitant de la lèpre; à tous ces titres 1l doit être cité dans la question que nous agitons. Pour lui l’u/phos et la leucé ne sont point une même maladie. Leuce habet quiddam simile alpho, sed magis albida est et altius descendit ; in ed qui albi pili sunt et lanugini similes ;.... alphos et melas in

: quibusdain variis temporibus et orêuntur et desinunt: leuce quem oceupavit non facile dimittit, priora eu-

rationem non difficillimam recipiunt : ultimum vix unquam sanescit; ac si quid ei vilio demptum est, tamen non ex toto sanus color redditur.

L'expérience que Celse propose pour s'assurer si un cas est curable on ne l’est pas, si c’est un a/phos ou une leucé, prouve bien que ces affections sont fort différentes; que dans l’une le tissu cutané conserve sa texture et son organisation , tandis que dans l’autre il est assez profondément altéré pour ne pas fournir de sang quand on le divise. Incidi enim cutis debet, aut acu pungi; sisanguis exit, quod fere fit in duobus prioribus (l'alphos et le melas) , remedio locus est ; si humor albidus , sanari non potest. [laque ab hoc quidem abstinendum est (Celse, De re medicä, lb. V, cap. xxvur, 19).

Une foule d'auteurs ont emprunté à Celse ce moyen d'épreuve.

Archigène, cité par Aetius (£etrab. IV, sermo 1, cap. 134), distmgue avec soin la lèpre et l’alphos de la Zeucé. Cutis enim sola est quæ affecta est (in lepré et alpho), unde et excoriatä cute, caro subjecta sana reperitur. In leuce vero subjecta cuti caro tota per profundum transmutata est ad albidiorem colorem. |

Galien admet qu'il y a dans la /euce, comme dans l’éléphantiasis, une perversion profonde dans la nutrition (De symptomatum causis, hib. IT , t. 111 , col. 92, édit. Froben , 1549); il oppose la Zeucé à l'alphos, en disant que cette dernière affection n’atteint que la surface du corps, tandis que dans la Zeucé, comme dans l’éléphantiasis, la constitution tout entière est altérée : fota caro vitiatur (bid, col. 97), et plus bas : ergo leuce maximus quidem alteratricis virtutis error est (chid., col. 98); il ajoute, et il faut le noter parce que cette remarque

‘a été reproduite par beaucoup d'auteurs , il ajoute que dans la Zeucé les chairs situées au dessous sont devenues semblables à celles des animaux de la famille des écrevisses , ou des animaux à sang blanc.

Aetius n’est pas moins formel.Tout ce qu'ont de commun la lèpre et l’alphos, comparées à la Zeucé, ce sont les taches qu’elles produisent à la surface du corps : mais les premières s'arrêtent là, tandis que dans la Zeuce , sous cette tache de la surface, les chairs sont profondément transformées de la même manière , transformation indélébile, que ne saurait plus faire disparaître le travail nutritif, quand on réussirait à le ramener à son état normal, et à faire cesser l’altération par laquelle il a produit la maladie. La description d’Aetius, calquée sur Galien , donne l’idée d’une sorte de dégénération lardacée, comprenant non seulement la peau et le tissu cellulaire souscutané, mais même toute l'épaisseur des muscles (Aetn, tetrab. IV, sermo 1, cap. 133).

Paul d'Égne emprunte de Celse l’expérience indiquée plus haut. Il en ajoute une autre qui prouve également la dégénérescence de la peau dans la Zeucé. Frottez rudement, dit-il, la surface altérée avec un morceau d’étoffe de laine; si ces frictions y développent de la rougeur, on peut en entreprendre le traitement ; si la tache conserve sa couleur, le mal est incurable (Pauli Æginetæ, lib. IV, cap. 5).

Actuarius donne les mêmes conseils , et exprime la même opinion (Method. medendi, lib. IT, cap.11).

Theophanes Nonnus, tout en se bornant à suivre ses prédécesseurs, sépare complètement la pre de la Zeucé et les place dans son ouvrage à quatre chapitres de di-

stance l’une de l’autre. C’est également dans un cha-

| 258 pitre distinct qu'il traite de lalphos , maladie fort diffé rente à son sens de la leucé sous le rapport de la gravité. (Theophanis Nonnt epitome de curatione morborum, græc et lat. ; ed. S. Bernard. Gotha , 1795 , t. 15, p. 235, cap. 238.)

Si nous passons des Grecs aux Arabes, nous y trou verons de nouvelles preuves des idées qui viennent d’être exposées, et ces preuves auront encore plus de poids, car les Arabes eurent plus d'occasions que les Grecs d’observer les maladies en question; et quoiqu'ils copient Galien pour la théorie, ils laissent assez connaître qu’en pratique ils ont dù voir par leurs propres yeux et non par ceux du médecin de Pergame. |

Rhazes rapporte les opinions de Galien, Paul d'Égine, Aaron, Simon, Ben Serapion, etc., sur la différence de la morphea et du baras, C'est à dire de l’alphos et de la leucé , et il les confirme par son expérience. Îl indique, d’après Paul d'Égine , les moyens de distinguer la dernière et de constater son incurabilité (Rhasis totum continens, lib. XXXVI, tract. IT, cap. 3 et cap. h)..

Haly Abbas exprime exactement les mêmes idées, mais peut-être eu des termes différens ; du moins le tra-— ducteur rend par les termes de /epra albedo ce qui correspond au baras de Rhazes. Differunt autem, quoniam morphea cutis est exterioribus; lepra alhedo autem in membri profundo; et qui in ejus loco oriuntur pili albi sunt (Haly filius Abbas, Theoriæ , hb. VIT , cap. 16 ; Practicæ, Nb. IV, cap. 4).

Ajoutons encore le témoignage d’Avicenne, ee sera le dernier mot de la médecine arabe. Après lui on ne fit plus que répéter ce qu'il avait dit ; or voici comment il s'exprime: Différentia inter duas morpheas, et albaras

albam veram est, quod utraque morphea est in cute, et si est profunda, est parum valde : et albaras est in vule el carne usque ad os. Avicenne répète, après Ga lien, que dans l’albaras où Zewcé la partie affectée est si profondément dégénérée que le travail nutritif ne peut plus la ramener à son état normal, et qu’au contraire la sub— stance alimentaire, quelle qu’en soit la nature, est conver— üe en une matière qui s’unit à la substance morbide pour l’augmenter (Avicenne, lib. IV, fen. IV, tr. 11, cap. 9),

Il suflira de citer , sur la question qui nous occupe, l'opinion de quelques uns des premiers chirurgiens arabistes. On lit dans Guillaume de Salicet : Convensunt in hoc morphea et albaras, quoniam in utrâque est cutis defœdatio, et dedecoratio, propter defectum assimidantis virtutis,sed differunt in specifica formé ratione materiæ et ratione dispositionis et actionis ipsius. Nam albaras magis intrinsecatur, imprimitur et infrigidatur membro propter ejus materiam adustam, ut dixi; et per consequens exsiccando et corrodendo Mmagis profundari : in morpheis autem non sic in interioribus fieri ; immo in superficie talis defœdatio imprimitur ( Guill. de Sahceto , Chirurg., Mb. I, c. 64).

Je ne citerai plus que le témoignage de Lanfranc. Zéem differunt, dit-il, morphea et albaras; etconveniunt.…… differunt in materid et formé ; in cutis defwdatione conveniunt..….. différunt quia virtus expulsiva fortis est.in morphea, materiu quoque pauca; quare ad cutem tota mattitur. In albaras vero virtus expulsiva est debilis, materia corrupta multa : quare non solum cutem inficit, sed etiam carnem ; nec diffèrt a lepré , nisi quod albaras tantum inficit unum locum : lepra

vero tnficit totum corpus (Lanfranc, Chirurgia magna, doctrina À, tractat. tert., cap. 6).

À mesure qu'on arrive à des temps plus rapprochés , on voit l’histoire de l’albaras se fondre dans celle de la lèpre, et la première de ces affections n’est plus considérée que comme le commencement, comme un moindre degré ou comme une forme particulière de l’autre. 47baras est in cute et in carne usque ad os, dit Balescon de Tarente, ef sic videtur quod sit lepra particularis (Philon., fol. 422, édit. 1535 ); idée qui avait du reste été déjà énoncée par d’autres éerivains que Lanfrane, notamment par des Arabes.

Mais 1l est temps de reprendre l’histoire de l’éléphan— tiasis ; aussi bien cette maladie se trouvant liée désormais, dans les écrivains du moyen—âge et jusqu’au dix-huitième siècle, avec celle qui vient de nous occuper, nous pourrons les envisager simultanément quand nous aurons conduit l’histoire de l’éléphantiasis au même point que celle-c1. |

: Nous avons déclaré ne pouvoir prononcer d’une mamière positive sur la question de savoir si la lèpre des Hébreux, décrite dans le Lévitique, était ou n’était pas Péléphantiasis. Nous avons dit toutefois que la description qu’en donne Moïse devrait plus naturellement la faire assimiler à la Zeucé des Grecs; mais nous avons démontré en même temps, par des monumens empruntés à toutes les époques où ces maladies furent le mieux connues, que la /eucé des Grecs était une maladie fort différente de leur lèpre. Un autre écrit, faisant également partie de la Bible, soulève les mêmes difficultés, et donne lieu aux mêmes remarques : c’est l’histoire de Job. Depuis Origène, beaucoup de critiques, et parmi eux le célèbre Machaelis

({ntrod. in lib. Jobi, p. 117), ont soutenu que la maladie de Job était l'éléphantiasis. Hensler, au contraire, a cherché à établir ( 7’om Æbendländischen Aussatze im Mittelaliter. Hambourg, 1790, p. 193) que ce ne pouvait être que la leucé ou lèpre blanche, weissen Aussatz, comme il la nomme, attendu que l’auteur ne fait nulle mention de tubercules, bien qu'il semble qu'il n’eût pas dû les négliger dans le tableau pittoresque qu'il trace de cette affection terrible , la f£/e-aïnée de la mort, qui le tourmente et le défigure. Pour être bref, je n'indiquerai point en détail les passages du livre de Job, que Sprengel a rapprochés (dans sa thèse, soutenue par Bonorden : De leprä squammosd. Halle, 1795), pour combattre l'opinion d'Hensler. Ces argumens perdent leur force dès qu'on sait qu’on n’a plus à se décider, comme le pensait Sprengel , entre l’éléphantiasis et la lèpre des Grecs, mais entre l’éléphantiasis et une maladie (la lèpre blanche, weisen Aussatz) dans laquelle il n'est pas extraordmaire de voir les symptômes sur lesquels Sprengel insiste : l’altération profonde des os, des ulcères putrides et vermineux qui dévorent le corps comme les mites dévorent un drap, l’'obscurcissement de la couleur de la peau, la puanteur repoussante de l’haleine, l’altération de la voix, le dégoût de la vie, et le désir de voir la mort mettre un terme à un état plus affreux qu'elle.

Quoi qu'il en soit, il convient de noter que l’auteur, quel qu'il soit, du livre de Job, connaissait parfaitement Égypte et l'avait sans doute habitée : or l'Égypte était dans l'antiquité le pays qui passait pour connaître seul l'éléphantiasis, comme on le voit par ces vers de Lucrèce:

Est elephas morbus, qui propter flumina Nili, Gignitur Ægvpto in media, neque præterea usquam

. + . . aliis alius locus est inimicus Partibus ac membris ; varius concinnat id aer. (T. Lucrelit, Car. de rerum naturû, lib. V1.)

Les autorités ne manquent pas pour prouver qu’en

sortant de l'Egypte les Hébreux emportaient une maladie qui corrompait tout le corps. « Plurimi authores consentiunt, dit Tacite, orté per Ægyptum tabe, quæ corpora fœdarèt : regem Occhorim, adito Hammonis oraculo, remedium petentem, purgare regnum, et id genus hominum (les Hébreux) wé invisum Deis, alias in terras avehere jussum (Tacit. Hist. Lib. V). L’a- “bréviateur de Trogue Pompée dit la même chose, en ajoutant explicitement pour motif la contagion de la maladie : Ægyptii ..…. responso moniti, Mosen cum ægris, ne pestis ad plures serperet, terminis Te pellunt (Justin, Hist. 36).

La maladie phénicienne mentionnée par tek Of était l’éléphantiasis, au jugement de Galien, dont l’opinion, exprimée d’une manière fort positive, reposait sans doute sur la connaissance qu'il avait de la fréquence de l’éléphantiasis dans la Phénicie aussi bien que dans l’Égypte, où il l'avait souvent observé, et où il avait pu étudier une partie des causes qui en font une affection endémique dans ce pays : c’est ce qu'on peut voir par le passage suivant : 27 Alexandrid quidem elephantis morbo plurimi corripiuntur propter victüs modum et regionis fervorem. At in Germaniä et Mysià rarissima hœc affectio videtur, et apud Scythas lactis potatores nunquam feré apparuit. In Alexandriä vero plurimum generatur ex victüs ratione. Comedunt enim farinam elivatam et lentem, et cochleas, et multa

salsamenta, et nonnulli ex ipsis carnes asininas, et alia quædam que crassum et atr@ bitès humorem generant (Galien, De arte curativé ad Glaucon. hb. 1, cap. un, t. vi. Col. #15, ed. Froben., 1549).

Aristote paraît avoir connu sous ün autre nom l’éléphantiasis ; et l’on a supposé, non sans raison, qu'il avait dû l’observer dans ses voyages en Orient, ou du moms qu'il l'avait étudié d’après des renseignemens venus de ces pays. Ce qui le conduit à en parler, ce sont ces énormes hypertrophies partielles qui changent la forme de certaines parties au point de les rendre méconnaissables. « Proximum huic est morbus, dit-1l, quem satyriam appellamus, etenim in eo, præ abundantié fluxionis aut flatus crudi, in partes faciei decumhentes, facies animalis diversi, et satyri apparet. (Aristote, De generat. animal., lib. IV, p. 1311, ed. 1607, in-8”).

Il serait inutile d'ajouter ici la longue série de témoignages anciens et modernes qui prouvent que l'Égypte , la Syrie et les contrées environnantes furent de tout temps et sont encore aujourd'hui le principal foyer de la maladie dont nous faisons l’histoire; il est temps d’indiquer les invasions qu’elle fit à diverses époques en Europe, les progrès plus ou moins considérables qu’elle ÿ fit selon les temps et les circonstances, les modifications qu’elle y éprouva, «et surtout les travaux dont elle fut l'objet de la part des médecins.

Pline fixe au siècle qui précéda l'ère chrétienne l’'époque de la première apparition de l'éléphantiasis en Italie. Voici comment 1l s’exprime :

«Nous avons dit que l’éléphantiasis avait été une ma- » Jadie inconnue en Italie jusqu'au temps de Pompée le » Grand; elle commença à se manifester au visage et aux

narines, sous la forme d’une petite lentille : bientôt elle envahit tout le corps. La peau est remplie de taches de couleurs variées ; elle est inégale, épaisse dans un endroit, mince dans un autre, dure et rendue raboteuse comme par la gale; la peau finit par prendre une teinte noirâtre , elle serre les chairs sur les.os, tandis que les doigts des pieds et des mains se tumé-— fient. Ce mal est particulier à l'Égypte, où, quand il attaquait les rois, il était funeste aux peuples; car, pour les guérir, on leur faisait des bains où il entrait du sang humain. » (Pline, Hist. nat., lb. XXVI, cap. 1,

proem.)

Plutarque est à peu près d'accord avec Pline sur l’é—

poque à laquelle on commença à connaître l’éléphantiasis en Europe; mais il ne s'explique pas sur la source où il avait pris naissance.

€ Philon, le médecin, assurait que la maladie de ladrerie avait été connue de bien peu de temps en çà, parce qu'il n'y a aucun des anciens médecins qui en

fasse mention, combien qu'ils se travaillassent à traiter

de je ne sais quelles autres menuës subtilitez difficiles à comprendre du vulgaire; mais je lui alléguay un tesmoimg de la philosophie, Athenedorus, lequel, dans son premier livre des maladies populaires, escrit que non seulement la ladrerie, mais aussi l’hydrophobie vindrent premièrement en évidence du temps d’Asclépiade. » (Plutarque, Des propos de table, livre VIIT,

quest. 9°.)

Malgré l'accord de ces autorités, cette invasion de l'é-

léphantiasis en Italie pourrait bien n’être pas la première, car Plaute, dans une de ses comédies (Miles gloriosus) dont la date est antérieure de plus d’un siècle , fait dire

à un de ses personnages : Herus meus elephanti corio circumtectus est non suo, neque habet plus sapientiæ quam lapis; ce qui semble devoir désigner un éléphantiaque. | |

La maladie transplantée ‘sur une terre étrangère n’y put prendre racine , etne tarda pas à périr. Et hic quidem morbus, dit Pline, celeriter in Italià restinctus est (loc. cit.). Du temps de Celse, qui suit d'assez près Asclépiade, à peine en trouvait-on de rares exemples en Italie. Voici comment s'exprime l'écrivain latin : « L'é- » léphantiasis, comme l’appellent les Grecs, est une ma- » ladie chronique presque inconnue en Italie et très fré— » quente dans certains pays. Elle atiaque si profondé- » ment toute l’économie, que les os eux-mêmes ne sont » pas épargnés. La surface du corps se couvre de taches » et de tumeurs multipliées, qui, d’abord rouges, passent » peu à peu à une couleur livide. La peau, mégalement » épaisse et mince, dure et molle, est hérissée d’une sorte » d'écailles. Le corps maigrit, tandis que le visage, les » Jambes et les pieds setuméfient. Quand la maladie dure » depuis long-temps , les doigts des mains et des pieds » sont cachés sous cette tuméfaction. Il survient enfin » une petite fièvre qui emporte en peu de temps le ma- » Jade accablé de tant de maux. » (Celse, De med. , hb. IT , cap. 27.) Les auteurs indiqués jusqu'ici n’avaient parlé de léléphantiasis qu’en historiens , et sur des renseignemens pris dans les livres ou la tradition : le premier qui en a traité en observateur est Archigène. Né dans la ville d’Apamée, en Syrie, il vécut et pratiqua assez long-temps dans un pays où cette maladie n'était nullement rare pour en connaître les diverses formes. Il en donna une bonne des-

cription, qui s’est conservée dans la compilation d’Aetius (tetrab. IN , serm. 1, cap. 420), et qui avait déjà passé tout entière dans le chapitre tant renommé d’Arétée sur l'éléphantiasis. Archigène paraît être le premier qui ait assimilé anatomiquement l’éléphantiasis à la ladrerie des cochons, en établissant que dans l’éléphantiaque , comme chez le pore , toutes les chairs sont criblées d'une multitude de tubereules; mais peut-être avait-on de tout temps assimilé ces deux maladies, car l’usage de la viande de cochon était interdit rigoureusement dans tous les pays où régnait l'éléphantiasis. On lit dans Plutarque (livre IV, quest. V , trad. d'Amyot) : « Mais il semble que les Juifs » abominent la chair de porc, pour autant que les bar- » bares ont fort à contre-cœur et haïssent merveilleuse- » ment, entre autres maladies , la lèpre et le mal de St- » Main; estimans que telles maladies dévorent et rongent » à lafin les hommes auxquels elles s’attachent: Or, »voyons-nous que le pourceau ordinairement a le ventre » tout plein de lèpre, et couvert de cette fleur blanche, » qui s'appelle psora, ce qui semble procéder de quelques » mauvaises habitudes au dedans et de quelque corruption » intérieure, se montrant au dehors par le dessus du » Cuir. »

Archigène est'encore le premier qui, se fondant sur la moindre fréquence de la maladie chez les femmes, et sur l’un des symptômes qu’elle présente quelquefois, le satyriasis, ait compté la castration au nombre des moyens de traitement. On crut à l'efficacité de ce moyen, et divers auteurs citent des exemples de son application.

On a lieu de regretter la perte de la plus grande partie du chapitre que Cœlius Aurelianus avait consacré à l'éléphantiasis : nous y aurions trouvé sans doute une des-

cription de la maladie pleine de vérité comme sont toutes celles de cet auteur, et un exposé des opinions des mé— decins antérieurs, plus exact et plus complet qu'on ne peut le faire aujourd’hui d’après les fragmens qui nous en restent. Mais nous n'avons plus de ce chapitre que la partie relative aux traitemens proposés par Thémison et par d’autres, c’est à dire, selon l'habitude de l’auteur, la dernière et la moindre partie de ce qu’il renfermait sur l'art detraiter la maladie. La réflexion qui le termine est digne d’être recueillie. On recommandait de déporter dans des lieux inhabités le malheureux affecté d'éléphantiasis ; « mais, dit Cœlius, l'humanité du médecin veut qu’on traite le malade et non pas qu’on s’en débarrasse : elle repousse de semblables moyens » (Cœlius Aurelianus Morbor.chron.lib.[V,cap.1). Archigèneavaitmentionné la contagion comme probable; Cœlius Aurelianus l’énonce comme une chose reconnue : tous les écrivains posté— rieurs, jusqu'au XVI siècle, en parlent dans le même sens. C’est une remarque sur laquelle nous reviendrons plus loin. |

Nous ne répéterons pas ce qu'on a dit tant de fois sur

la description de l’éléphantiasis donnée par Arétée : c’est le tableau le plus fortement tracé et le plus complet que nous ait transmis l'antiquité. (Arétée, De morb. acut. ,

lib. IE, cap. 15.) | | Ce n’est point par ces qualités que brille l’histoire que nous à donnée Galien de l’éléphantiasis ; il eut pourtant de nombreuses occasions de l'observer, puisqu'il rapporte avec quelques détails cinq cas de guérison obtenue par l'usage de la vipère, d’une maladie qu'il reconnait pour être presque toujours incurable (Galien, De simplicium medic. facultatibus, cap 1,1. 5, col. 299, ed. Froben..

4549). Sur quoi Galien s'étend le plus, c’est la théorie de la maladie, l'explication de ses diverses formes; il vous apprendra, à sa manière, pourquoi l'odeur des éléphantiaques est repoussante, pourquoi leur malest contagieux, en un mot pourquoi tout ce qui constitue leur état se passe ainsi et non autrement. Tout cela n’est pas d'une grande importance et mériterait bien peu d’êtrelu si cen’étaitpré— cisément ce que les Arabes et les écrivains du moyen-âge, jusqu'au seizième siècle, se sont attachés à copier, à abréger, à étendre ou à commenter de toutes manières. C’est une clef qu'il faut avoir pour pénétrer le fond de certaines opinions qui seraient des énigmes sans une lecture préalable de Galien. (De simplic. med. fac. — De arte cu-

rat. ad Glaucon.— De tumoribus. — De causis morborum, etc.) "

Après Galien il ne reste plus à citer, parmi les Grecs, que Aetius et Paul d’Egine; celui-ci pour avoir non pas mieux décrit la maladie qu’on n’avait fait avant lui, comme on l'a dit, mais pour avoir assez judicieusement copié Celse et Galien, et parce qu'il a été lui-même fort sou— vent copié; Aetius, parce qu'il a donné de précieux fragmens d’un ouvrage perdu d'Archigène. Il nous fournira dans ce qu’il a écrit sur l’éléphantiasis l'occasion de re— marquer en passant jusqu’à quel point sont fondés ceux qui ont prétendu récemment le laver du reproche d’avoir été souvent peu scrupuleux dans l'indication des sources où 1l puisa les matériaux de son ouvrage. Dans un chapitre sur la vipère, il cite comme de lui une observation de guérison d’un éléphantiasis par l'emploi de ce moyen, qu'il tire de l'ouvrage de Galien cité plus haut. I a l’impudence d'y parler en son propre nom, quoiqu'il copie jusqu'aux expressions mêmes de Galien. « Quand j'étais

jeune, dit-il, voici un cas dont je fus témoin » (tetrab.X, sermo 11, cap. 170); et c’est Galien qui avait vu et rap— porté le fait.

Avec l’époque des Arabes s'ouvre une nouvelle source de confusion pour l'histoire de la lèpre du moyen-âge. Les médecins de cette nation connurent bien l’'éléphantiasis des Grecs. Et comment ne l’auraient-ils point connu, habitant le pays natal de cette maladie, les lieux mêmes où Arétée avait tracé le tableau si pittoresque qu'il en a donné? Les Arabes connurent encore la lèpre des Grecs propre ment dite, et ils ne se bornèrent pas à en transmettre l’histoire telle qu'ils l'avaient reçue; les occasions ne leur manquèrent pas d'observer la maladie, et de la décrire d’après leurs propres observations. Mais en outre, et C’est là la source de la confusion dont nous parlions, ils décrivirent les premiers, comme une affection tout à fait à part, une maladie des extrémités inférieures à laquelle ils don nèrent aussi le nom d’éléphantiasis. On ne peut s’empécher de s’arrêter ici pour se demander si c'était bien une maladie nouvelle, et dont il fût alors question pour la première fois? On aurait lieu de s'étonner que les Grecs et les Romains l’eussent ignorée, eux qui connurent bien l'Égypte, où elle devait régner de leur temps, où elle était fréquente au temps des Arabes, où Prosper Alpino la retrouva au seizième siècle, et où elle n’a point cessé de se montrer même de nos jours. Or il faut savoir que les Égyptiens avaient été surnommés par les Grecs Sarmenteux , ce que Casaubon applique à la difformité très fréquente chez eux des extrémités inférieures; explication d'autant plus vraisemblable que les Arabes désignèrent quelquefois l’éléphantiasis par un nom qui rappelle celui-là, en rapprochant également la forme de la jambe

éléphantiaque de celle d’un trone de vigne. Quoi qu’il en soit, il suffit d'avoir rappelé que les Arabes furent les premiers à donner de cette maladie, nouvelle ou non, une “histoire détaillée. |

S'ils eussent eu l'esprit moins tourné aux subtilités dialectiques et moins asservi aux théories hypothétiques de Galien , ils auraient pu sans doute faire faire un grand pas à la science dans l'étude de l’éléphantiasis des Grecs, car ils étaient placés sur un théâtre d'observation infiniment plus favorable que les Romains et les Grecs. On devine aisément combien l’éléphantiasis dut être une maladie fréquente parmi eux, quand on voit le prophète leur faire un précepte de religion d'éviter l'approche des lépreux : « Fuis le dschossan comme le lion. »

Si l’on en croit D. R. Warburg, Jean Serapion est le premier parmi les Arabes qui ait distingué l'éléphantiasis de la lèpre, c’est à dire l'éléphantiasis des Arabes de celui des Grecs. N'ayant point à ma disposition l'ouvrage de J. Serapion , je ne saurais dire si Warburg est exact ou s’il se trompe. Mais je dois avertir que parmi les reproches que Haly Abbas fait à Serapion d’avoir laissé de nombreuses lacunes dans son ouvrage, se trouve précisément celui de n'avoir pas parlé de l’éléphantiasis. (Haly filius Abbas, lib. I Theoriæ, cap.15 Prologus libri, fol. 6, édit. 1523.)

Haly Abbas, Rhazes et Avicenne sont les auteurs arabes qui ont traité avec le plus de développement et de la manière la plus complète de tout ce qui se rapporte aux éléphantiasis et à la lèpre. Il serait inutile de s'arrêter à l'exposition de leurs idées, qui du reste ne présentent rien de neuf. Haly Abbas a cela de particulier qu'il cherche à éclairer le diagnostic de la lèpre à son début et quand elle

pourrait être encore cachée, afin de prémunir eeux qui auraient des esclaves à acheter contre le danger de faire l'acquisition d’un lépreux. Quel que soit le motif des recherches d'Haly Abbas, elles ont leur intérêt. |

Je dois prévenir que la lecture prélimmaire des Arabes n'est pas moins nécessaire à l'intelligence complète des écrivains européens du moyen-âge, que ne l'avait été celle de Galien à l'intelligence d’Avicenne et des auteurs de sa nation. Aussi a-t-il fallu poursuivre chez ces derniers l’histoire de la lèpre avant de parler des invasions de cette maladie dans nos contrées, bien que les premières remontent à une époque antérieure à celle de la culture de la médecine par les Arabes. On ne trouvera point cette marche irrégulière si l’on réfléchit que les médecins eu— ropéens auxquels on doit des documens sur la lèpre sont tous d’une date postérieure à celle des Arabes.

Passons donc à cette partie de l’histoire de notre sujet que le savant et laborieux Hensler a prise pour objet de ses recherches : l’histoire de la lèpre d'Occident dans le moyen-âge.

Tantôt la lèpre fut transmise aux Européens par des émigrations de Juifs, tantôt par des Arabes, qui l'avaient puisée en Égypte, sur les côtes de Barbarie, ou dans d’autres contrées de l'Orient, et qui l’importèrent en Espagne, en Italie, et sur le littoral du midi de la France. Lorsqu'elle se manifesta chez les Lombards, vers 641, on crut la tenir des Grecs, avec lesquels ils avaient eu de fréquentes communications durant les longues guerres de leur roi Rotharis avec l'empire, dont le résultat fut la conquête de toutes les places qui restaient aux Grecs depuis les Alpes Cottiennes jusqu'à Lune en Toscane. Les mesures vigoureuses que prit Rotharis pour arrêter la

communication du fléau en suspendirent d’abord les progrès et bientôt après l’éteignirent entièrement. Dans le code des lois des Lombards qu'il fit rédiger et qui fut pu— blié le 22 novembre 643 (Art de vérifier les dates), 1 y en a une qui ordonne non seulement que les lépreuxsoient relégués dans des lieux isolés, mais qui les déclare morts civilement , les dépouille de leurs biens, et les réduit aux seuls secours de la charité publique. Gette loi fat adoptée dans la suite avec quelques modifications dans plusieurs provinces de France(Coutumesde Normandie, art. 224). En quelques endroits les lépreux furent frappés dans leur postérité : la coutume de Calais excluait du droit de bourgeoisie de cette ville les membres d’une famille dans laquelle il y avait eu des lépreux. (Ordonnances du Louvre, t. XIL.)

C'était dans le huitième siècle que la lèpre avait fait apparition en France. Une ordonnance de Pépin-le-Bref, de l'an 757, permet le divorce entre une femme lépreuse et un mari sain, ou une femme saine et un mari lépreux (Capitul. reg. Franc. , ed. Baluze, t. I, p. 184). Les mesures prises alors pour s’opposer à la propagation de la maladie furent probablement sans effet, car, en 789, Charlemagne fut obligé d’en adopter de plus sévères. Les lépreux furent par lui retranchés de la société (Capitul. reg. Franc.). Mais ce fut surtout au douzième siècle que la lèpre se répandit en France et dans toute l'Europe, avec une rapidité et une violence jusque alors inconnues. Une multitude prodigieuse de chrétiens passèrent d'Occident en Orient pour aller disputer aux mfidèles la terre sanctifiée par le tombeau de leur Dieu.Unnombre immense y périrent; ceux qui échappèrent au fer de l'ennemi, aux suites des débauches qui caractérisaient ces pieux brigands,

rapportèrent de ces climats étrangers et imsalubres toutes

les maladiés qui accompagnent des armées vaincues et en’ désordre, et notamment la lèpre. Cette affection redou-

table se trouva pour ainsi dire tout à coup transplantée . sur tous les points de l'Europe, et prit racine partout où

elle trouva des conditions locales propres à la nourrir.

Partout on fit de vains efforts pour en empêcher l'établis-

sement et en arrêter la propagation. Tout individu soup-

çonné de lèpre était soumis à l'examen d’un chirurgien.

L'existence de la maladie étant constatée, le magistrat

s’emparait de la personne du lépreux pour en disposer

selon les lois. S'il était étranger, on le faisait conduire

dans le lieu de sa naissance, après lui avoir fourni un

chapeau, un manteau gris, une besace et un petit baril. Rendu dans sa patrie, il ne rentrait point dans le sein de

la société, l'église même le retranchait de la communion des fidèles par une cérémonie particulière. Les villes, les bourgs et les villages des environs étaient obligés par la loi de lui faire construire une petite maison de bois

sur quatre étais; et après sa mort la maison avec tout ce qu'elle renfermait était livrée aux flammes.

Le nombre des lépreux croissait de jour en jour ; les petites maisons qu’on leur bâtissait entraînaient des frais considérables. On imagina de les réunir dans un lieu commun appelé ladrerie, maladrerie ou léproserie. Leur entretien devint moins dispendieux , leur séquestration et leur clôture plus exactes, et il fut plus facile de régler leur régime et l'administration d’un traitement.

: On peut se faire une idée de l’effrayante multitude des lépreux au treizième siècle par le nombre de ces établissemens. L’historien Matthieu Paris, sous l’an 1244, en compte dix-neuf mille dans toute la chrétienté. Il n’y à

point erreur ou fausse interprétation dans ce nombre , ‘comme on l’a supposé, car en France seulement, un peu avant cette époque, on comptait jusqu'à deux mille léproseries ainsi qu'il est prouvé par un article du testament de Louis VIEL.

Mœhsen a exposé dans son histoire des sciences dans la Marche de Brandebourgles principales causes qui favo— risèrent la rapide propagation de la lèpre en Europe après les croisades. (Moœhsen, Geschichte der Wissenschaften in der Mark Brandenburg, besonders der Arznei- Wissenschaften , p. 280.) |

On croyait encore à cette époque à l'utilité de la castration comme moyen de traitement. Car dans une lettre du pape Innocent LIT à l'évêque de Paris, on voit le Saint- Père permettre à Michel, prêtre parisien , châtré pour raison de la lépre, de conserver la dignité dont il était revêtu, par exception aux canons de l'église qui excluaient les eunuques des fonctions ecclésiastiques.

Le moine Guillaume de Malmesbury , dans sa chronique (De gestis pontificum angl. x1, p. 236, édit. Munich, 16014, in-fol.), rapporte que l'évêque Hugo, étant devenu lépreux peu d'années après son ordination, se laissa persuader de se soumettre à la castration. Il lui en advint ce qui arrivait sans doute ordinairement en pareïl cas: Tfaque, dit le chroniqueur, et opprabrium spadonis tulit episcopus, et nullum invenit remedium, quoad vixit, leprosus.

Plusieurs causes concoururent à l'extinction de la lèpre en Europe : le goût des pélerinages disparut avec la mamie des croisades; les Juifs et les Maures d'Espagne, renvoyés dans le Levant ou sur les côtes de Barbarie, ne la répandirent plus dans le resté de l'Europe ; enfin, après que

Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance , en 1497, eut découvert un chemin pour faire par l'Océan le commerce des Indes orientales, VEurope eut des relations moins directes avec le Levant, foyer de Ia maladie. Les marchands cessèrent de voyager en Égypte, en Syrie, et jusque dans la Perse d’où il leur arrivait si souvent de rapporter des marchandises précieuses et une maladie funeste.

Ï] faudrait un espace beaucoup plus étendu que celui que doit occuper cet article pour pouvoir donner un ex wait de chacun des auteurs qui écrivirent sur la lèpre depuis le moine de Salerne Constantin l’Africain ; je me bornerai à indiquer dans leurs ouvrages le lieu où ils traitent de l’éléphantiasis. Pour ceux -qui n'auraient pas été convaincus par ce qui précède qu'entre l'éléphantiasis et la lèpre des Grecs, mais loin de cette dernière, ilreste Où une autre maladie, ou une autre forme morbide, sans la connaissance de laquelle l’histoire de la lèpre du moyen âge n’est point complète ; pour ceux-là je croirai pouvoir affirmer qu’une lecture attentivé des auteurs que je vais Indiquer ferait cesser leurs doutes , et je ferai, pour n'y plus revenir, la même remarque à l'égard de la plu part des médecins modernes qui ont éerit sur la lèpré après lavoir observée dans un pays où elle règne encore de nos jours, et où il leur à été donné d’en avoir à la fois un grand nombre d'exemples sous les yeux. Ce serait sortir des limites de l’histoire et faire un article dogmatique de répéter ces remarques ou de les étendre à loc casion de chacun des auteurs qui pourraient y donner lieu. J’essaierai dans un autre endroit dé tracer d’après les documens contemporains de la maladie le tableau de cette lèpre blanche dont il faut joindre l’histoire à celle

de l'éléphantiasis , pour avoir complète celle de la lèpre du moyen âge. Les principaux auteurs de cette époque

qui ont traité ce sujet, sont les suivants, ete. (Extrait du Dictionnaire de médecine.)

Histoire de la Gale.

De graves autorités se sont réunies, dans ces derniers temps , pour nier que la gale ait été connue des anciens. L'un denos plus célèbres dermatologistes, M. Biett, acherché à établir que c’est au lichen agrius de Willan que se rapporte un passage de Celse oùl’on avait cru voir la de scription de la gale. Son opinion se fonde principalement sur ce qu'il n’est point fait mention dans ce passage de la contagion de la maladie à laquelle il est relatif. L’autorité, de Galien , souvent invoquée dans le même sens que celle de Celse , est combattue, d’abord par le même motif, puis par l’assertion que le mot ÿopa, synonyme du mot scabies des Latins, ne peut êtretraduit en celui degale, attendu qu'il désigne diverses affections squammeuses de la peau, et non pas celle qui nous occupe. M. Rayer, qui a fait avec beaucoup de soin l’histoire des travaux dont chaque maladie cutanée avait été l’objet, niant que les Grecs aient parlé de celle-ci, rapporte le passage de else au lichen confluent et excorié, notamment parce qu'iln”y est pas parlé de contagion, et refuse de voir la gale dans le Yopa de Galien , parce qu'il n’est pas dit que celle-ci soit contagieuse, ou parce que, si cela est dit, dans un seul passage , il y a lieu de présumer que ce passage est relatif à une maladie des yeux, et non pas à la gale. M. Rayer ne croit pas davantage qu’Avicenne ait parlé de

la maladie qui nous occupe; car ce médecin arabe non ; plus ne parle pas de la contagion de la maladie dans la description de laquelle on prétendrait voir celle de la gale. Enfin, M. Rayer assigne à la gale le XIV° siècle pour

- première date de son apparition dans la pathologie, et c’est dans Guy de Chauliac qu’il la voit signalée pour la première fois d'une manière non équivoque ; car cet auteur décrit la scabie, et dit la scabie contagieuse. M. Rayer signale, après Guy de Chauliac, Vesale, Foreest et Van Helmont, comme ayant fait mention de ce caractère de la gale, et Willis comme ayant bien connu l’utilité du soufre dans son traitement.

Malgré le poids de ces autorités, je ne crains pas d’affirmer que la connaissance de la gale est d'une date fort antérieure à Guy de Chauliac, qu’elle fut connue des Arabes, qu’elle fut connue des Romains, qu’elle fut connue des Grecs, et que non seulementilsconnurent la gale, mais même qu'ils n’ignorèrent ni son caractère conta— gieux , ni l'efficacité particulière du soufre dans son traitement. S'il ne fallait qu'établir ces divers points contra dictoirement aux assertions opposées, il suffirait de montrer que le chapitre en question de Guy de Chauliac est pris extuellement dans Avicenne, Haly-Abbas et Rhazes, et que Rhazes, Halÿ-Abbas et Avicenne n'ont pas été moins fidèles que le chirurgien du moyen âge à reproduire les opinions empruntées par eux aux Grecs leurs prédécesseurs. Mais pour éviter les longueurs de la polémique , et pour donner une idée claire de la suecession des recherches et des idées, il vaut mieux remonter directement aux sources , et les indiquer dans l’ordre que le temps leur assigne. :

- Hippocrate parle de la psore dans plusieurs endroits

de ses ouvrages, notamment dans le passage suivant ::

« Lepra, et pruritus, et scabies (Lwpa) et impetigines, et vitiligo , et alopeciæ, a pituita fiunt. Sunt autem talia turpitudo magis quam morbi (de 4fféctionibus, ed. Linden. t.2, p. 182, $ 35). »

Ce passage ne suffit point pour nous apprendre quelle maladie désigne le mot tes , employé par Hippocrate ; on y voit, toutefois, qu'il s’agit d’une maladie de la peau, d'une maladie qui se rapproche du pruritus ou prurigo (avnouos), d'une maladie peu grave; on peut ajouter qu'il s’agit d'une maladie contagieuse. Ce n’est pont Hippocrate qui nous l’apprend; mais ce caractère de la psore est mentionné par Aristote. Dans la septième section de ses problèmes, le philosophe de Stagyre pose la question suivante :

« Cur a tabe, et lippitudine et scabie (Jopa) capruntur, qui appropinquarint : ab aquà autem intercute , aut febre, aut stupore attonito, aut aliquo ex nunero cæterorum malorum capi nequeunt ? »

Cette question suffirait pour établir que la maladie désignée par les Grecs sous le nom de Wwpa était une ma-— ladie contagieuse ; mais la réponse qu'y es Aristote mérite d’être rapportée, car elle peut servir à montrer que cette maladie était bien la gale. Voici cette réponse : « Sed scabies (n de Vopa) magis quam lepra, cæteraque vitia generis ejusdem, afficere potest : quoniam per summa corporis errat, et humore manat glutinoso : genus namque prurientium omne tale est. ltaque id ipsum quia persumma oritur glutinosumque est, nimirum idcircô attingere potest : cætera nequeunt, vel quia non per summa proveniunt, vel quia persistere suam ob siceitatem non possunt, quamvis per summam eutem oriantur (Aristote ,

Problem. , sect. vi, probl. 8,t.1v, p.91 , ed. de Düval 7. »

Le disciple et le successeur d’Aristote, Théophraste signale la malpropreté comme cause de la psore. [ dit dans son Traité de la sueur (Theophrasti, Zb. de sudoribus, ën ed. opp. Heins. , p. 457) :

« Sæpè fit ut propter sudoris salsuginem pruritu quo dam eruptiones oriantur varis similes. »

€ Simili ratione fiunt seabies, papulæ, lepra et omnés cæteræ hujusce generis eruptiones. (Zbéd.) »

L'étiologie de la psore, que donne ici Théophrasie , n'exclut point l’idée de la contagion de cette maladie. La même remarque s'applique aux tentatives d'explications étiologiques du médecin de Pergame. Il ne faut point qu’on s’imagine trouver une preuve que Galien ne regardait pas la psore comme contagieuse dans l'opinion émise par lui que cette maladie a pour cause une affection méiancolique de la peau; car, pour chacune des maladies auxquelles il reconnait incontestablement un caractère contagieux, il croit devoir surajouter à l’étiologie réelle que donne l'observation l’étiologie hypothétique que fournit sa doctrine pathologique.

Mais, d’ailleurs, que le fait paraisse ou non contradictoire , Galien dit positivement , et dans plusieurs endroits ; que la psore se communique par contagion : « Et quidem quod aeris pestilens status febrem afferre consuevit, nemo sanæ mentis dubitavit, sicuti êt pestilenti morbo laborantium conversatio periculosa, ne inde eontagium contrahatur , quémadmodum ex scabie et hppitudine (Galen. de different. febr., Mb. 1,e. 3). »

Et dans un autre traité : « Sed &f psord et lippitudine, qui proptus accedunt , quidam corripiuntur inviti , sic...

etc. (Galen. de Pulsuum differentiis, hb. 1v, €. 1).»

Si la psore se trouve placée, dans ces deux passages, à côté de la Zippitudo, ce n’est pas parce qu’elle a pour siège l'organe de la vision, mais parce qu’elle est l’une des maladies très peu nombreuses qui partagent avec la blennophthalmie la faculté de se transmettre par contagion. Galien , en effet , ne reconnaissait cette faculté qu’à la peste , à la psore, à une espèce particulière d’ophthalmie, et, jusqu'à un certain point, à la phthisie pulmo— naire. Et une preuve bien positive que le rapprochement de la psore avec la lippitudo n'indique pas qu'il s'agisse d'une maladie des yeux, c’est que, dans un autre ouvrage, Galien recommande contre la première de ces maladies plusieurs remèdes dans lesquels entre le soufre, et qu'on emploie en onctions générales et dans le bain :

Ulmi folia trita in balneo inspergito, aut sulphure ignem non experto et sylvestri uva, et arsenico, et san— daracha ex oleo et aceto in balneo oblinito. — Aliud. Myrrha ex muliebri lacte cutem oblinito, aut dulcis radieis suceum ex dulei vino potui offerto. Aut ova gallinæ integra in acetum acerrimum demitte per diem noctem— que : quæ si tria fuerint , ipsis cum putaminibus in eodem aceto contritis, adjice sulphuris ignem non experti, arsenici scissilis, uvæ taminiæ , cerusæ , spumæ argenti, nerñ succi, singulorum unciam unam , olei veteris quantum satis est : omnibus contritis obline in balneo (Galen. de Medicinis facilé parabilibus, cap. T7, ad scabiem pruritumque). »

Deux moralistes célèbres, du même PRra que Galien, Plutarque et Lucien nous fournissent un document qui n’est pas sans importance pour déterminer quelle maladie était la dopæ, quand ils nous apprennent que, dans cette

maladie, le besoin invincible qu’on éprouve de se gratter était si connu, qu'il était, en quelque sorte, passé en proverbe : Puy |

« Quid enim mterest, si veritatem reï spectes saty rnsne aliquis libidmem provocet, aut gustatum odoribus et condimentis trritet , ac scabiosæ partis alicujus instar pruritu semper titillationeque indigeat (Plutarchi de Sanitale tuendä , Opp.omn., t. 1, ed. Xiland., in-fol., P- 11 4). »

« Delectatur enim , nescio quo pacto, istius modi argutias disputando,ut quibus psoram fricari est jucundum. (Luciani bis accusatus, versusfinem. Opp., t. 11, p.237, ed. Varior. Amsterdam , 1607 in-8°). »

Je ne rassemble pas ici tous les passages que pourrait fournir la littérature grecque sur cette démangeaison violente qui caractérise la Yopa, sur cette jouissance qu'on éprouve d’abord à se gratter , jouissance qui finit par se convertir en un vrai supplice.

Je reviens aux auteurs médecins.

Théophanes Nonnus parle de la psore dans trois chapitres de son livre. Dans l’un (le 100°), l’on voit que la psore n’est pas le lichen ; dans un autre (le 234°), il dit que la psore siège à la superficie de la peau ( Yopa emumolaiotépa); et dans le suivant , qui est particulièrement consacré à la psore, les traitemens qu’il prescrit sont des remèdes employés en onctions, et dans lesquels entre le soufre. (Theoph. Nonni, Æpitome de curat. morbor. , gr. et lat., éd. J. St. Bernard, fGottingue et Amsterdam, 1795, in-8°, 2 vol.)

Paul d'Égine aussi a parlé de la psore. Le peu qn'il en dit n’ajoute aucune lumière à ce qui précède , et j'aurais cru pouvoir me dispenser de le rapporter ; mais on pré-

tend y découvrir la preuve que la psore était une affection squammeuse et non la gale, et jeme ferais scrupule de ne pas fournir au lecteur le moyen d’en juger. Voici le passage de Paul :

Uterque affectus (lepra et scabies) cutis aspritudo est eum pruritu , in qua corpus absumitur colliquaturque, originem ex melancholico humore trahens : sed lepra altam cutem orbiculatim depascitur, et piscium modo squamulas ex se remittit, scabies vero summa infestat. pi variè figurata, furfuraceaque re remittit (Paul. Æginæt., Hib. 1V, cap. 11). »

Rudesse de la péau, démangeaison , siège à la superficie du tégument , forme variable, détritus furfuracé : y a-t-1l là quelque caractère exclusif de ceux de la gale, et qui doive faire prévaloir la conséquence qu’on en tirerait contre celles qu'il est impossible de ne pas déduire et des documens rassemblés plus haut et de ceux qu’on verra plus loin? Quant à moi, je n’y vois rien de semblable, mais on prétend trouver tout cela dans le furfuracea remiétit. Ce sont ces deux mots qui suscitent une terrible difficulté à l'opinion que je soutiens sur l’ancienneté de la gale, et sur la connaissance qu’en eurent les Grecs. Heureusement pour cette opinion qu'un autre auteur grec, non moins respectable que Paul d'Égine, qui a puisé pour son chapitre sur la Yopa aux mêmes sources, mais qui à puisé mieux que lui et avec plus de critique, heureusement, dis-je, qu’un autre auteur, Actuarius a pris soin de rejeter les furfuracea ; et de dire qu'il n’y a de com mun entre la lèpre et la psore que la cuis asperitas et le pruritus. Voici le passage d'Actuarius :

« Minuspost elephantem mala est Xerox, eui seabies et huic impetigmes succedunt : sed lepra altius descendit et

orbicularia exanthemata facit, et carnis quasdam colliquationes , ac Aemudæs (hoc est squamulas) remittit, unde etiam nomen adepta est. Non ita profunde scabies (Lopæ) penetrat, et variis figuris insignitur, nec furfuracea corpuseula rejicit. Lepram melancholicus suceus committit : sed scabiem var humores, earumque variæ miscelæ constituunt. Communis utrique est cutis asperitas et pruritus. » (Actuarii med.,sive method. medend.,lib.n,cap.11.)

Les documens rassemblés Jusqu'ici, et puisés dans la médecine grecque, nous montrent que la psore est une maladie de la peau différente du lichen, une maladie con-— tagieuse, une maladie compagne de la malpropreté, une maladie essentiellement prurigineuse,une maladie contre laquelle le soufre a une propriété curative particulière. En suivant les traces de cette affection chez les Latins et chez les Arabes, nous arriverons, j'espère, à démontrer qu’elle n’est autre que la gale des Français.

Mais avant de passer aux Latins, et pour légitimer la transition que nous allons faire des écrits relatifs à la psore, chez les Grecs, à ceux qui 6nt pour objet la scabies, chez les Latins, invoquons le témoignage d’un médecin de la nation de ceux dont nous avons parlé jusqu'ici.

Aetius indique pour la psore une foule de remèdes à employer, soit à l'intérieur, soit surtout en lotions, en bains, en onctions, et ces remèdes sont ceux que les Latins, Scribonius Largus et Serenus Samonicus, par exemple, indiquent pour la scabies. (Æet. tetrab. 1v, Serm. r, cäp. 126.) |

Si nous disons après cela que Pline, l’auteur latin qui a le mieux connu les travaux scientifiques de la Grèce, traduit Yopa par scabies, ou même emploie indifféremment les mots scabies et psora comme synonymes, il sera suf-

fisamment démontré que nos recherches ne changeront pas d'objet en s'appliquant, comme il va être fait, à déterminer quelle maladie les Latins désignaient par le nom de scabies, et que tout ce qui sera établi pour la scwbies le sera par conséquent pour la Yopæ.

Nous trouvons le mot scabies établi dans la langue latine avant l'époque où elle fut employée par les Romains à écrire sur les matières relatives à notre art; mais, soit qu'on le prenne au sens propre ou au figuré, il a toujours une acception qui révèle, chez ceux qui l’emploient, la connaissance de la gale. Ainsi, dans le dernier sens, c’est une vive démangeaison , comme dans ces vers d'Horace et de Prudence : |

Cum tu , inter scabiem et contagia lucri.

Horn. , Epist. , lib. 1, xux.

Quisquis tacendi intemperans Silenda prurit prodere; Vexatur, et scalpit jecur,

Scabiemque cordis sustinet.

AUREL. PRUD. rio Erepavov, lib. 1, v.254-256.

c'est une cuëisante jouissance, comme dans ce passage de Cicéron :

€ Imitatrix boni, voluptas, malorum autem mater omnium : cujus blanditiis corrupti , quæ naturà bona sunt, quia dulcedine hac et scabie carent , non cernimus satis (Cicéron , de Legibus, Nb. 1, c. xvu). »

c'est un principe contagieux, comme dans ce passage d’Ausone : |

€ Illico nostra illa poetiea scabies cœpit exscalpere : cujus morbi quoniam facile contagium est, utinam ad te quoque prurigo commigret, etc. ( Ausone, Edyllia, n° 339). ») et, au sens propre et positif, c’est une des maladies

les plus promptes à se propager par contagion. Au dire d'Horace, le galeux est un homme dont quiconque n’est pas fou évite avec soin le contact.

. quem scabies . . . . .. urget . tetigisse timent fugiuntque . . .

Qui sapiunt.

HORAT. , de arte poeticä, v. 453-56.

La scabies est dans les animaux une maladie semblable à la gale de l'homme, et contagieuse comme elle ,

ainsi qu'on le voit dans ces vers de Juvénal :

A Mimi: Dedit hanc contagio labem, Et dabit in plureis : sicut grex totus in agris Unius scabie cadit . . . . . ..

JUV., sat. II, v. 78-80.

Les auteurs latins étrangers à la médecine me fourniront encore deux traits qui méritent d’être recueillis. L'un de ces auteurs , Prudence nous donne les moyens de juger à quel point la scabies était une maladie commune et connue de tout le monde, en nous apprenant qu’on lui avait élevé des autels :

Par furor illorum quos tradit fama dicatis Consecrasse deos febrem scabiemque sacellis.

AUREL. PRUDENTII, Hamartigeniæ, v.157-158.

- l'autre, Quinte-Curce parle de la scabies de l’homme et de sa contagion :

« Scabies corpora invasit et contagium morbi etiam in alios vulgatum. Oleum remedio fuit (Quint. Curt., . Hist., hb. 1x, cap. x).

Celse est le premier écrivam latin en médecine qui ait parlé de la scabies de l’homme. Voici le commencement du chapitre qu’il lui consacre. Je le rapporte ici, parce qu'il a été fort altéré dans la plupart des éditions de Celse qui ont été publiées depuis celle de Van der Linden; je

me sers des éditions primitives faites sur les manuscrits.

Scabies vero, est durior cutis, rubicunda , ex quà pustulæ oriuntur, quædam humidiores, quædam sicciores, exit ex quibusdam sanies, fitque ex his continuatis, exulceratlo pruriens; serpitque in quibusdam cito. Atque in, als quidem ex toto desinit, in alüs vero. certo tempore anni revertitur. Quo asperior est, quoque prurit magis, eo diffiicihus tollitur : itaque eam quæ talis est eye (id est feram) Græci appellant. »

Dans ce passage, disentles dermatologistes modernes, il n'est pas question d’un caractère essentiel de la gale, qui n'aurait pu être omis ni méconnu, de la contagion.

Mais vingt auteurs modernes, qui connaissaient parfaitement la gale, ont omis de le mentionner, précisément parce que personne ne l’ignore; et l'on vient de voir que chez les Romains les écrivains même étrangers à la médecine connaissaient la propriété contagieuse de la scabies.

En outre, continue-t-on, la gale ne se termine pas spontanément ; elle ne revient pas à certaines époques de l’année.

Mais Celse ne dit point que la scabies se termine spontanément ; il dit qu'aux uns elle guérit complètement , et pour ne plus reparaître , aux autres: elle semble se dissiper pour reparaître à certaines saisons de l’année. Quant à cette dernière circonstance , où l’on croit trouver une preuve que la scabies ne saurait. être la gale, je ferai remarquer que pour en apprécier la justesse et la valeur , il faut se mettre à un pont de vue différent de celui où nous placent les progrès récens de l’art de guérir sur ce sujet. La découverte et la propagation de moyens de traitement qui guérissént la maladie en quelques semaines

ou même ex deux jours a modifié assez profondément sa marche, considérée en général , pour que des deseriptions qui féedt exactes autrefois ne soient plus recon— naissables aujourd’hui. Mais qu’on prenne la peine delire cent auteurs qui aient fait l'histoire de la gale, telle qu’on l'observait dans certains pays où Ia misère et la malpropreté en faisaient une sorte de maladie endémique, telle qu'elle secomportait quand on l’abandonnait à elle-même, ou quand on n’employait que des traitemens incapables de la détruire dans son principe , et sur cent auteurs on en trouvera quatre-vingts qui parleront de ces alternatives de rémission ou de recrudescence suivant les saisons , dont 1l est question dans le passage de Celse.

Enfin, dit-on, c'est le Zichén agrius de Willan, où le ÈS dniléent et excorié, que décrit Celse sous le nom de scabies.

À cela, je réponds que, non seulement Celse a bien connu la différence de la scabies et du lichen, mais qu'il a parfaitement déterminé la forme élémentaire papuleuse de la dernière de ces affections, et qu'il en a décrit les différentes espèces avec plus d’'exactitude (malgrésa concision) qu'on n’a fait pendant plus de seize siècles après lui. Il est nécessaire de fournir ici la preuve de ce que J'avance. Voici donc la description que donne Celse des diverses sortes de lichen :

« Papularum duo genera sunt. Altera est, in quà per minimas pustulas cutis exasperatur ; et rubet , leviterque roditur, medium habet pauxillo lævius : tardè serpit (liehen simplex). Fdque vitium maxime rotundum incipit , eadem-

que r'atione in orbem procedit (lichen eircumsceriptus). Altera autem est, quam aypuav, id est feram, Græci ap pellant, in qua similiter quidem, sed magis cutis exaspe-

ratur exulceraturque, ac vehementiüs et roditur et rubet (ichen agrius), interdum etiam pilos remittit (lichen pilaris) Cels., de Re med., 1. v, c. xxvrr, $ 18). »

Du reste , il est bon de savoir que ce n’est point dans la description de la scabies de Celse que Willan lur-même retrouvait son lichen, mais dans celle que je viens de rapporter ; et, quant au Æchen agrius , le célèbre dermatologiste anglais le retrouve , et avec raison , dans le passage suivant , tiré du chapitre sur l'émpetigo :

«€ Alterum genus (impetiginis) pejus est, simile papulæ feræ, sed asperius rubicundiusque, figuras varias habens : squamulæ ex summä cute discedunt, rosio major est , celeriüs etlatiüs procedit , certioribusque etiamnum quam prior temporibus et fit et desimit. Rubra cognominatur (Cels., de Re med., Ub. v, cap. xxvunt, S 17). »

Indépendamment des remarques qui précèdent, les preuves directes ne manquent pas pour démontrer que la scabies de Celse et la gale des Français ne sont que la même maladie. Je ne craindrai pas de compter parmi ces preuves la remarque faite par Celse que la scabies existe chez le mouton aussi bien que chez l'homme , et s’y guérit par le même remède : « Sulphur pice liquidà mixtum , Sicut in pecoribus proposui, hominibus quoque scabie laborantibus opitulatur (/oc. cit.) ; » car depuis que Abildgaard , Rudolphi et Walz ont démontré que la ressemblance de la maladie dans l’homme et les animaux s'étend jusqu’à l'existence , chez ces derniers , d’un sar— copte qui la produit, la propage et l’entretient, les rap— prochemens que fournissent sur ce sujet les agronomes ou les vétérinaires de l'antiquité acquièrent un haut degré d'importance. Je crois donc devoir mentionner ici €eux qui ont traité dela scabies des animaux, comme pouvant

servir à éclaircir de plus en plus la question que nous agitons. |

- Columelle en parle, et recommande d’ y porter promptement remède, si lon ne veut qu’elle se. propage par contagion dans tout le troupeau :

« Huic (scabiei) primo quoque tempore occurrendum est, ne totam progeniem coinquinet et quidem celeritèr, cum et alia pecora, tum præcipuè oves cutagiane vexentur (Columel., lib. vrr, 5.) »

(Conf, Geoponic.; L xvi, 13.)

Végèce compte la gale (scabies) des animaux au nombre des maladies qui se transmettent par contagion (Er, c. 11, p. 163, ed. J. M. Gesner. Manheim , 1 781). Il en traite plus loin avec développement :

« Scabies jumentis deformem passionem et interdum periculum generat ; contagiosa namque est et transit in plures (2bid. 1. 11, ec. 71, p. 256). » Ilest inutile de rapporter la longue liste ds remèdes qu’il recommande, IL suffit de dire que c’est la répétition à peu près exacte de ce que les médecins ordonnaient pour la scabies de l'homme, et que le soufre fait la base de ces remèdes.

Pline a parlé avec le même soin de la scabies de l’homme et de celle des animaux, à l’occasion des substances employées pour les combattre, et qui sont à peu près les mêmes. Il nous ramène aux pren Jatins qui se sont occupés exclusivement de la médecine humaine. Nous n'en citerons plus qu'un petit nombre :

Macer Floridus ; qui, dans un vers sur la scabies ; exprime très bien cette démangeaison caractéristique dé la gale qui fait qu’on se déchire :

Pruritus mordai , Scabiesque cutis laceratrix.

«(Deviribus herbarum. sub voce paratella {ol.14h, édit. Aldin. med. antiq. lat.; Venise, 1547, n-foho.) : Serénus Samonieus;:quiy écrivant surtout pour le peuple , nous montre que la scabies était une maladie commune dans cette classe; et dont les principales: causes étaient la misère et:la malpropreté. | |

Illotus sudor êt inopia nobilis escæ

Sæpè gravi scabie correptos aspérat artus. .

Ergo lutum prodest membris adhibere fricalis, Quod facit ex asino saceatus corporis humor, ER pudeat tractare fimum, etc.

QuinT.SER.SAM. , de Medic. præceptasalub., €. vx. Je nommerai Théodore Priscien ou Octavius Horatia— nus (Euwporiston, Nb. 1, c. 31), qui recommande particulièrement l'usage des pose sulfureux contre le D et la gale ; et je términerai par le dernier des Latins qu on considère comme appartenant à la médecine ancienne : Trotula à consacré, dans son traité de passionibus mulierum , un chapitre (cap. 60) à la scabies. Ce chapitre n”à que deux lignes; mais il est intitulé de Scabie manuum; il commence par ces mêmes ‘mots; il méntionné un remède employé dès long-temps ; —.—. long=temps conservé depuis dans le traitement de la gale;'ainsk, par cette dernière circonstance, et par l'indication du siège de amaladie, il fournit une nouvelle preuve que la scabies dés Latins n'est point différente-de notre gale. k} Je passe maintenant aux Arabes, chez lesquels nous trouverons des preuves non moins positives du même fait. Rhazès signale.comme-causes principales de la gale la malpropreté, l’habitude-de ne, point : prendre .de; bas, et de ne changer que rarement d'habits. et, de. linge (de Med. ad D En À. v, cap: xxyin).

jireuest

Rhazès est bien précis en ce qui concerne la contagion de la scabies: CU A à 1

«CÆgritudines vero quæ de:uno transeunt ad alium " sunt lepra, et scabies, et phthisis, et febris pestilentialis: Quæ tune accidunt , quum aliqui in mansionibus angustis cum hominibus ista patientibus.:.…… sedent.» (Rhaz. , Opuscul., Bâle, 1544, inol.,. de Ke med., 1. 1v, C2) À ser et pre | sn

On à lieu de s’étonner que Rhazès,, le premier médeein qui à décrit la variole, et un. de ceux qui l’ont le mieux connue ,.ne dise rien decette maladie quand àl, fait l’'énumération de celles qui se propagent.par contagion , et. qu'il n'ait rien dit de cette faculté dans la description si complète, qu’il a, donnée de la variole. Ce fait seul suffit pour montrer «combien peu on.est autorisé à.nier, qu'un médecin de l'antiquité ait. connu.une maladie, parce qu'il manque, un, des .caractères essentiels de, l'affection dans la description qu’il en donne. : ; stoid:ib à |

L’écrivain.arabe qui décrit le mieux, sans comparaison, la scabies, est Halÿ-Abbas. Voicicomment il s'exprime :

€ Maxime hæc (scabies) contingit comedentibus multum: et aceipientibus ea cibaria quæ grossos gignant. chimos, et qui a, balneïis abstinent ;, est autem, pruriginis maxime illi qui non lavatur. Multiplicantur namque sordes incorpore. residentes . (un autre.traducteur dit : :quibus prurigo in. corpore nascitur -propter lutum. in corpore coadunatum).. bp HiGrgunsq qu |

» Scabiei autem signa sunt. pustulæ parvæ , quæ ru— beæ.incipiunt, dehine aperiuntur (autre traduetion:: incipientes rubeæ et postea Imflauvæ).et est cum eis pruritus isignis. Et magis m.manibus fiunt et inter digitos,, ae, in eubitis et ossanio et,confinibus nonnunquam autem in toto

fiunt corpore. » (Halÿ-Abbas , Liber lotius medicinæ necessarta continens, lib.theor. virr, cap. xvir, fol. 97, ed. dé Lyon, 1523, in-4°; vel Omnia opera Ysaac. FR , 1515, in-fol.)

Au livre rv de sa Pratique Psp. vi), Haly-Abbas rapporte à Galien et à Dioscoride les moyens de traitement qu'il indique , tels que l'huile, le soufre, les eaux sulfureuses , les eaux de mer, etc.

Avicenne, que M. Rayer croit n'avoir rien dit de la contagion de la scabies, est au contraire bien formel à cet égard : |

«-Et est præterea, dit-il, ex c ægritudinibus ES quare de uno ad alum tré sicut lepra, ef scabies, et variola, et febris ed ES et apostemata putrida, ete. » (Lab. nr, fen. 16, tr. 3, c. 6, 67.)

Il n'oublie pas d'indiquer le siège le plus ordinaire de la gale : « Etnon accidit plurimum nisi inter digitos , quia sunt debiliores ». (Avicen., Kb. 1v, fen. 7, tr. 3. c.); et, éomme pour suppléer à l’insuffisance de sa descrip— tion , le nom d’Haly-Abbas, cité en marge, indique la meilleure source. |

Je citerai ici, par occasion, un passage d’Avenzohar, auquel nous aurons occasion de faire allusion, quand nous ferons l’histoire de l’acarus scabiei.

€. Oriuntur aliqui in corpore sub euti exterius pediculi parvuneuli qui, cùm excoriatur Cutis, exeunt anima lia viva tam parvuncula quod vix D bre videri. » (Theïicir., Wb. 11, cap. xix.) |

Mais Ataibohar: il faut le dire, n'indique aucun rapport entre ces petits insectes et la gale, dont il à traité dans un autre endroit de son ouvrage.

Les autres médecins arabes traïtent la plupart de la

gale comme d’une maladie commune ; ils expliquent tous la pathogénie de cette affection et de ses diverses formes, mais ils ne la décrivent pas, et ils n’ajoutent rien à son traitement. |

Mais ce qui précède me paraît suffire pour établir que la maladie décrite par les Arabes sous un nom que les traducteurs ont rendu par celui de scabies ne saurait être prise pour une autre maladie que la gale.

Cela va devenir de plus en plus évident, à mesure que nous allons suivre la reproduction et le développement des idées des Arabes dans les ouvrages des premiers auteurs de notre pays, où nous avons puisé directement les élémens de notre science d’aujourd'hui.

Passons donc aux médecins occidentaux dumoyen-âge. Nous ne parlerons que des premiers; car depuis Guy de Chauliac, dans lequel on convient que se trouve la descripton de la gale , la tradition n’a plus été rompue, et l’histoire n'a plus à s'occuper de savoir si l’on connut ou non l’existence de la gale, mais à déterminer ce que l'on sut à chaque époque sur la pathologie et la thérapeutique de cette maladie.

Constantin l’Africain , le plus ancien des médecins modernes, a suivi de tout point Haly-Abbas, ou Ysaac , et de si près même, qu'on lui reproche de n’être que le tra ducteur de l'ouvrage qu’il a donné sous son nom (Y'5aticum); mais, copiste ou non, il n’en est pas moins propre à montrer que la maladie dont il parle sous le nom | de scabies, et qui n’a cessé de le porter chez nous jusqu’à ce qu'elle ait reçu celui de gale, est bien la même maladie dont les Arabes avaient parlé sous une dénomination à laquelle les traducteurs substituèrent celle de scabies.

Arnaud de Villeneuve, médecin du treizième siècle,

nous montre tout aussi clairement qu'il à connu la gale, et qu” "il retrouve la maladie qu'il décrit à à ce titre dans “8 écrivains de tous les temps.

« Scabies seu pruritus fiunt ex Li humoribus quæ ad cutis superficiem transmittuntur..…. In scabie igitur manifeste signa apparent scilicet scabiés et pruritus per totum corpus et maxime in inférioribus partibus circa nodos et juncturas, etc. » (Arnald. “Villanoÿ. Breviar . # Hp: IT, Cap. 43.)

* Pierre d’Abano, le atsuhte d'Arnaud de Villeneuve, disserte sur la gale d’après Hippocrate, Aristote, Galien, Théodore Priscien et d’autres, et finit un de ses Li phes en disant : « Et est ægritudo contagiosà, ête. (Petri Aponens. conciliat. different., diff. 180, (3. )

Gaddesden, l’auteur de cette Rosa anglica contre laquelle Guy de Chauliac lance une si mordante épigramme, a connu la gale tout aussi bien que Île célèbre chirurgien d'Avignon, et 1l permet de retrouv er plus facilement éncore les sources antiques où il avait TS tout ce qu'il en savait. |

« Scabies est ex numero morborum 2 déesse ae Sic definitur : scabies est infectio pustulosa , in exterio— ribus corporis membris ut plurimum existens, aliquando magnam corporis partent occupans, cum pruritu magno, et vigilis , seu somni carentia : interdum sicca , interdum cum humiditate extrânea conjuncta , squamas prodücens, etalios inficiens ; ex phlegmate salso, vel cholera adusta, aut sanguine corrupto, ut plurimum generata ( Gad desden , Rosa anglica ; ele. , ed. 2 Shop, » 155, in, P- 4412:)° |

«Si (Scabies) fuerit a sanguine, tum Vous vergit ad ruborem eur humiditäté, magno pruritu , mâgnaque de-

lectatione in scalpendo;: licet in: fine sentiatur dolor. Si luerit de phlegmate-adusto ; vel salso., tune sunt ibi squame, sames, et pruritus vehementissimus, atque delectatio in scalpendo, m fine dolor :véhemens.... Si fuerit de melancholia, totus locus in circuitu vergit ad nigredinem; pustulæque ac scabies erunt siccæ, eum modica ponderositate , et virulentia parva, et conjunetus est in istis pruritus, cum furfuribus et squamis. Si fuerit de cholera, locus vergit ad citrinitatem, cum magno prurilu, siccitateet fissuris. » (Op: cit, p.1447.).

Gaddesden invoque sans cesse l’autorité d’Avicenne , à! qui 1l emprunte le fond de-son ouvrage. Il mdiquetune multitude deremèdes entre lesquels onremarque plusieurs onguens faits ‘avec l’axonge et le soufre, avec ou sans addition de mercure ou de litharge.

Bernard de Gordon, qui est également antérieur à Guy de Chauliac , savait sur la gale tout ce qu'a su Chauliae, et le-tenait des anciens. | |

Ré. Gordon en distingue trois sida Il intitule la première : Seabies non ulcerosa nec squamosa, et u la définit : QE | Scabies est pie cutis’, aliquando squamosa, pruriginosà , aliquando sicca , aliquando humida, aliquando saniosa , ut plurimum in extremitatibus , aliquando! magnam partem corporis occupans. » — Dans sa deuxième rubrique, de ‘Scabie ulceros& siccä, cum squamis, il dit : « Hæc scabies frequenter accïidit in ma nibus, ete. » (Gordon, Liliwm imedicinæ, partcula 1, Ce 24, rubr. 1 et 2.)

: On trouve dans Brunus et dans Théodoric une grande partie de‘ce qu'il y a dans Guy de Chauliac sur la galé ; mais comme ilserait fastidieux de ‘répéter, à l’occasion

ñ 296 de chaque copiste, ce qui a déjà été indiqué dans des écrivains antérieurs, je me bornerai à citer encore Lanfranc, dans lequel on retrouve cette circonstance , à laquelle on attache tant d'importance : la mention de la contagion de la maladie :

« Pruritus et scabies fiunt semper de salsis humoribus quos abhorret natura et ad cutis superficiem eos -expellt. |

» Et accidunt cùm nutrientia comeduntur salsa et multum acuta, et vinum bibitur purum et forte. Et accidunt els qui laborant et vigilant, et balneo parum utuntur, et raro pannis linteis mutantur, et est de ægritudinibus contagiosis : quæ de uno transit ad alium.

» Hæc ægritudo quidem per aliquos dicatur alia san— gumea, alia cholerica , alia flatica , alia melica secundum diversitates humoris salsati : tum cura reducitur ad bimembrem. Nam species scabieï.: alia sicea : alia humida. Sicca appellatur pruritus, humida vero scabies. » (Lanfranc, Chirurg. major, tract. 111, doctr. 1, cap. vi)

Je m’arrête ici, et ne pouvant renfermer dans un ar ticle historique tout ce qui pourrait contribuer à faire partager au lecteur des convictions qui résultent pour moi de la comparaison de tous les ouvrages de l'antiquité qui ont quelque rapport avec le sujet, je déclare qu'il n’y a dans Guy de Chauliac pas un fait, pas une idée, pas un mot peut-être, relativement à la gale, quine se trouve dans des auteurs beaucoup plus anciens que lui.

Les siècles qui ont suivi le quatorzième ne nous.offrant ni aucune erreur à relever, ni aucune découverte importante à signaler, passons à l’histoire d’un des points qui ont le plus occupé les dermatologistes modernes, à l'histoire des opinions sur l'acarus scabiei.

En 1634, Mouffet décrivit, dans son Theatrum insectorum , insecte de la gale :

€ Tta sub cute habitat syro, ut actiseuniculis corpori, præcipue manibus , ingeneret , extractus acu et super ungues positus movet , si solis etiam calore adjuvetur. »

Il fit déjà la remarque que ce n’est point dans les vésicules psoriques qu’il faut chercher l’acarus, mais à côté :

« Hoc obiter observandum, syrones non in ipsis pustulis, sed prope habitare, humore aqueo in pustula ab sumpto vel exsiccato, brevi omnes intereunt; neque syrones isti sunt de pediculorum genere, nam illi extra cutem vivunt, hi vero , non, » |

Du reste, Mouffet donne le nom allemand de l’insecte de la gale, ce qui prouve qu'il était déjà connu des Allemands ; 1l a même soin de rappeler le passage cité plus haut d’Avenzohar.

Vingt ans après Mouffet, en 1657, Hauptmann, le fameux fondateur de la Pathologie animée, dans un ouvrage sur les eaux de 'olkenstein (Uralter W'olkensteinischer warmer Bad-und Wasserchatz zu unser lieber Frauen auf dem Sande genannt. Leipzig, 1657, in-8" , fig.), signalait la ressemblance de l’acarus de la . gale avec celui du fromage, et donnait du premier, qu’il avait observé au microscope , une figure grossière.

En 1687, Jo. Cosmo Bonomi, s'appropriant les expériences de Cinelli et de Cestoni, donna, dans une lettre adressée à Redi, une description plus soignée et plus complète de l’acarus de la gale , accompagnée de figures qui ont été souvent copiées depuis. (Osservaziont intorno a pellicoli del corpo umano, Florence , 1687, in=4°; lat. donat. a Jos. Lanzoni, #n Misc.; Ac. nat.

cur.; dec. IT, an. 1691 , app: p. 33 NS: ; et di se

Transact.)

Ces publications furent à peu près sansaucune iéltrésite sur. la pathologie de la gale, quoiqu'un certain nombre de médecins eussent admis l'existence de l’acarus;-et toute l'autorité du nom de-Linné suffit à peine pour appeler l'attention sur le rôle que devait j jouer cet insecte dans la production de la maladie. Il est vrai qu’en. accolant le résultat d'observations positives sur l’insecte de la gale à des suppositions gratuites sur de prétendus i insectes produisant tous les exanthèmes ( Déss, exanthemata viva, Upsal , 1757), l'illustre naturaliste devait compromettre le succès d’une vérité qui eût paru bientôt incontestable si on leüt présentée dégagée de tout accessoire erroné.

Des naturalistes s'occupaient seuls de ce sujet.

Geoffroy, dansson Histoire des insectes, donnait, en 1762, une description de l’acarus de la gale; Pallas établissait, contre Linné, dont l'opinion avait varié à cet égard , la différence de cet insecte d'avec celui de la fa= rine , et de Geër donna les caractères de l'unet de l’autre.

Quoi qu'il én soit de ces recherches , la gale était tou jours regardée comme une maladie de cause mterne, comme une éruption souvent critique, qu'il n'était pas toujours prudent de combättre, comme un vice quelquefois très profond et presque impossible à déraciner.

Il est bien surprenant que l’homme qui opéra uné révolution complète dans les idées à cet égard , qui ruina la vieille pathologie psorique, qui débarrassa la science ‘d'une foule de préjugés, et la ramena aux seuls principes que l'observation sañictionne, qui Pexpôsa’enfin , ‘il y à juste un ‘demi-siècle, telle à peu près qu’elle existe aujourd'hui ; il'est bien surprenant que Cét’ homme soit à

peine connu en France. Il est bien étrange qu'au milieu - des débats deux fois renouvelés chez nous sur l'existence ou la non-existence. dé lacarus, surle rôle que joue cet insecte dans la production de la gale, sur toutes les ques— tions relatives à l’é étiologie de cette affection, etc., débats qui ne sont que la répétition de ceux qui eurent lieu il y a cmquante ans , le nom de Wichmann n’ait pas été prononcé , ou l’ait été tout au plus par des écrivains qui ne connaissaient de ce grand observateur que son nom. Sur tous les points dont il s’est occupé, Wichmann n’a guère laissé à ses successeurs autre chose à faire qu’à der ses observations et ses principes. |

Les uns et les ‘autres furent’ étendus: par Abildgaard, Banks et Rudolphi à la gale des animaux domestiques, et dépuis , en 1809, particulièrement à celle du mouton, par Walz (Natur und Behandlung der Schaf-Rüude. Stuttgard, 1809, in—8°; trad. fr. Paris, 1814', in-8°).

Le professeur Hécker, d'Erfurt, qui , pour vérifier la justesse des ‘observations de Wichmann; s'était inoculé la gale, a fait judicieusement remarquer que les vésicwles seules sont produites par l’acarus, mais que les pustwles qui s’y trouvent mêlées , notamment chez lés personnes à peau irritable, ne doivent point leur origine à la présencé de. Tacarus (Wichmann, Æriologie 407: Krätze, Ces faits touchent déjà à l'exposé des opinions actuelles. Je m’arrête ici, pour passer à 1 bibliographie. (Exurait du Dict. de méd.)

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