SALVANDY
Paris, 13 mai 1837.
DZ
Deuxième réponse du Ministre de l’Instruction publique.
Ministère de l’instruction publique. Bureau des Facultés. Division. N, 17,774. Moxsreur,
J'ai examiné en Conseil royal de l’Instruction publique la demande que vous m'avez adressée pour la eréation d’üne chaire d'histoire de la médecine et de bibliographie médicale dans la Faculté de Paris. Les motifs sur lesquels vous fondez cette demande ont paru au Conseil dignes d'être pris en considération. Mais la mesure que vous proposez ne saurait être exclusivement applicable à l’Académie de Paris. Les autres Facultés de médecme sont également intéressées à obtenir dans leur enseigne ment toutes les améliorations désirables. La question entraîne dès lors des conséquences financières qui Jus— qu’à présent n’ont pas été prévues au budget de l'État.
Pour qu'il fût d’ailleurs possible de donner quelque suite à votre demande, il eût été nécessaire que la Faculté à laquelle vous êtes attaché en eût préalablement délibéré d’une manière spéciale(1). Je me rappellerai dans l’écea-
sur lui de faire prononcer en leur nom. C’est ce dont la certitude m’a été parfaitément acquise, et dont on va voir la preuve dans lalettre ministérielle suivante.
(1) Voyez la note placée au bas de Ia léttre précédente,
sion les attestations honorables dont vous avez été l’objet. Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. | Le ministre de l’Instruction publique, 6 SALVANDY.
Paris, 20 maï 1837.
DS
Seconde pétition adressée au Ministre de l’Instruction publique au mois de juin 1837.
MonsIEUR LE MINISTRE,
L'objet de la demande que je vais avoir l'honneur de vous adresser me parait intéresser à un assez haut degré l'enseignement et l’avenir de la science pour m’autoriser à entrer dans quelques développemens.
Pour ne point charger cette lettre de choses qui n'y soient pas indispensables, Je vous demanderai la permission de supprimer tout préambule et d'entrer brusquement en matière.
Toute science d’observation résulte de la connaissance et du rapprochement systématique de tous les objets et de tous les faits qui constituent son domaine.
Les objets dont quelques unes de ces sciences s'oceupent se retrouvent partout, et l’observation peut les étudier à toute heure ; les faits qui leur appartiennent ne sont pas tous des actes dont la nature se réserve le secret, et l'expérience en peut reproduire une partie, aussi souvent que l'exige le besoin de les mieux connaître.
L'observation directe est la véritable méthode d'étude de ces sciences partout où elle est applicable; pour le reste, 1l n’y en a pas d'autre que l'observation reçue de
ceux qui ont pu la faire directement , c’est à dire l’Ais— loire:
L'étendue relative du champ de ces deux méthodes varie selon la nature des sciences, et selon la disposition des esprits qui les cultivent aux diverses époques.
La richesse de nos musées concentrera bientôt en un seul point les productions naturelles du monde entier, et le naturaliste pourra tout voir par lui-même. Les progrès rapides de la chimie et de la physique permettront dereproduire à volonté, sous les yeux de l’homme qui veut s’instruire, presque tous les phénomènes que la nature ne montrait qu'accidentellement et d’une manière fugitive, ou qu’elle n’opérait jamais qu’en secret. C'est ici le domaine de l'observation directe. Mais il est des sciences où les faits susceptibles d’être actuellement soumis à l'observation sont les moins nombreux, et où l'expérience est interdite par la nature de l’objet même des études. Ici l'élément historique acquiert nécessairement la prépondérance qu'avait l'observation directe danses sciences indiquées précédemment. La médecine appartient à cette seconde catégorie ; et si l’on fait abstraction de quelques unes de ses parties, telles que l'anatomie, la clinique et les opérations chirurgicales pratiquées sur le cadavre, tout le reste est constitué presque exclusivement par un enseignement historique de ce qui a été observé, expérimenté, pensé, sur des faits fugitifs qu'on ne peut reproduire à volonté, que le hasard ne présente à l’observateur que de loin en loin et trop rarement pour lui four— nir les moyens de les bien connaître , ou qu'il peut multi plier tout à coup en grand nombre devant le praticien encore inexpérimenté, au grand dommage des malades, si ce dernier a négligé de suppléer par l’histoire à Pab— sence de l'observation.
Il y à donc une portion considérable de la science médicale, et une plus grande encore de l’art de guérir, qui n’a d'autre base que l'histoire, et dont le degté dé certitude se mesure uniquement sur le degré de SetfébtfoÀ de cette histoire, sur ce qu’elle est faite avec plus ou moins de critique, et d'une manière plus ou moins complète. Ainsi, repousser l’histoire du nombre des études médicales , c’est anéantir une partie considérable de la science et de l’art.
Ïl y a eu des époques où l’enseignement historique était presque le seul enseignement qu’on donnât en médecine; où l'histoire était la seule source où l’on cherchät à puiser la connaissance de la vérité. Content des notions acquises durant les siècles écoulés, où seulement durant quelques siècles, dans la période des Grecs et des Romains, on renonçait volontairement à faire un pas au delà de la limite qu'ils avaient atteinte. Par cette ab= négation de toutes les facultés de leur entendement faité au profit de leur mémoire, les savans des qumzième et séizième siècles condamnèrent leurs travaux à une stérilité qui les a fait tomber dans le mépris. Ils avaient sacrifié Vobservation à l'histoire; ils ne furent que l'écho du passé. Dès que ce passé fut abordable pour tout le monde, on n’eut plus ‘rien à leur demander , et l’on put s'avancer dans la voie du progrès sans remarquer désormais qu’ils y eussént laissé la moindre trace.
D'un autre côté, l’enthousiasme qu’excitèrent les premières découvertes dues à l'étude directe de la nature et à l'application de la méthode expérimentale jeta les es-
rits dans l'excès opposé. Absorbés tout entiers par létude des productions de la nature, par les recherches anatomiques , par l'observation des maladies dont les
exemples se multipliaient incessamment sous leurs yeux, les médecins négligèrent tout le reste. Sacrifiant complètement l’histoire à l'observation, perdant les richesses du passé plus rapidement encore qu'ils ne faisaient de nouvelles acquisitions , ils renouvelèrent véritablement la fable des Danaïdes. | Les médecins de notre siècle n’ont pas été exempts de ce travers. Naguère encore , sous la domination d’une doctrine qui se disait neuve, et qui avait, comme tant d’autres, la prétention d’être vraie, on regardait comme parfaitement inutile de s'occuper d'autre chose que de ce qu’elle enseignait, et l'on tenait pour perdu tout le temps passé à étudier d’autres livres que ceux où elle était exposée. La chute de cette doctrine a amené une réaction profonde dans les esprits. Îl n’est pas un seul médecin, comprenant les besoins de la science et de l'art qu'il cultive, qui ne reconnaisse la nécessité plus impérieuse et plus pressante que jamais de renouer avec le passé la chaîne des observations et des expériences, pour donner de plus larges bases aux principes scientifiques qui doivent en sortir, et plus de certitude aux préceptes de la pratique. Il n’est pas un seul médecm, doué de quelque esprit philosophique, qui ne sente le besom d'éclairer l'avenir des lumières que peuvent fournir et l'histoire des méthodes qui mènent à la découverte de la vérité, et l’histoire des écarts qui jettent trop souvent les esprits hors de la voie qui peut y conduire. Mais ce be soin si vivement senti, l’enseignement de nos Facultés de médecine, et celui de la plus riche d’entre elles, fournitil les moyens de le satisfaire? ou, en l'absence d’un enseignement professoral, la littérature médicale fournit-elle seulement un guide qui facilite l'étude du passé à celui
qui aurait le courage d'en braver les difficultés , et $e détermmerait à l’aborder par lui-même ? La réponse à ces questions n’est pas douteuse. Non, la partie historique de la science et de l’art n’est point enseignée dans les ouvrages classiques où les élèves en puisent les principes; non, elle n’est point enseignée dans les cours où on leur développe ces principes. Elle ne l’est ni ne peut l'être. Dans l'état présent des sciences médicales, vu l’immense développement qu’elles ont pris et la difficulté d’en embrasser toute l'étendue, il est impossible à quiconque donne une partie de son temps à l'exercice de l’art et à un enseignement déjà étendu, de trouver celui qui serait nécessaire pour prendre connaissance des. travaux importans qui ont été faits dans tous les siècles et dans toutes les langues. Ce n’est pas trop d’une vie entièrement consacrée à ce genre d'étude pour être en état de l’enseigner avec quelque succès.
Il suit de ce qui précède que le développement histo— rique de la médecine, prise dans son ensemble et dans chacune de ses parties, dans ses généralités et dans tous ceux de ses détails qui ont quelque importance, doit fure l’objet d’un enseignement à part. Il est nécessaire de joindre à cet enseignement celui de la bibliographie médicale, qui, dans cette masse effrayante de livres dont se compose la littérature médicale, signale aux élèves ceux qui méritent d'arrêter particulièrement leur atten-— ton, trace la route qu'ils doivent suivre dans leurs études, etles mène, sur chaque objet de leurs recherches, droit aux sources où ils en peuvent le plus facilement et le plus sûrement puiser la connaissance la plus complète.
Ce double enseignement existait, M. le Ministre , à la
Faculté de médecine de Paris, dans la chaire d'histoire et de bibliographie, occupée en dernier lieu par Moreau (de la Sarthe). La demande que j'avais faite du rétablissement et de la mise au concours de cette chaire ayant étés quant à présent, rejetée « comme entraïnant (par la nécessité d'accorder la même chaire aux autres Facultés) des conséquences financières qui n’ont pas été prévues au budget de l'Etat », j'ai l'honneur de vous demander d’être chargé de faire à la Faculté de médecine, en qualité de bibliothécaire, un cours d'histoire de la médecine et de bibliographie médicale, moyennant une indemnité, qui pourra être ultérieurement maintenue ou supprimée , selon que j'aurai rempli d’une manière plus ou moins satisfaisante la tâche qui m’aura été confiée.
Sans insister plus long-temps sur les avantages qui résulteraient de cet enseignement, et qui se présentent d'eux-mêmes à l'esprit de quiconque réfléchit à cette matière , J'ajouterai ici un fait qui a bien son importance, c’est qu'une décision ministérielle, du 44 juin 1831 , a autorisé M. Kühnholtz à faire, en sa qualité de bibliothécaire, des cours d'histoire et de bibliographie à la Faculté de médecine de Montpellier, et que ces cours se font effectivement. Or, il n’est pas possible que l’on consente à laisser plus longtemps , sous ce rapport, la Faculté de médecine de Paris en arrière de sa rivale.
J'ose espérer, M. le Ministre, que vous accueillerez favorablement ma demande, et que vous ne refuserez pas de m'accorder les moyens de faire tourner au profit de l’enseignement des études poursuivies avec une constance invariable , pendant plus de quinze années, dans une direction où l'amour de la science entraine mvinciblement celui qui n’a pas d'autre passion, mais d’où l’ambition
écarte quiconque a, par dessus tout, envie de parvenir à la fortune.
Je suis avec un profond respect , etc.
DEZzEIMERIS, Bibliothécaire de la Faculté de médecine de Paris.
La lettre qu'on vient de lire fut renvoyée par le ministre de l’Instruction publique à à la Faculté de médecine pour prendre son avis. En conséquence une commission fut nommée dans le sein de la Faculté, pour en délibérer.
J'avais appris qu'on cherchait à donner le change sur l'objet précis de ma demande, afin d'obtenir de la Faculté une réponse qui ne répondit à rien, et Je n’ignorais
pas que des hommes habitués à supposer à toute dé-— marche un autre but que celui qu’on avoue en la faisant, prétendaient découvrir dans la mienne une tactique couverte pour forcer les portes de la Faculté; je me hâtai donc d'adresser aux professeurs la lettre suivante, au contenu de laquelle je donnaï, par la publicité, le carac-
tère d’un engagement solennel.
Lettre à la Faculté de Médecine de Paris.
Messieurs LES PROFESSEURS,
Le ministre de l’Instruction publique vient de soumettre à votre examen la demande que je lui ai adressée d’étre chargé, comme bibliothécaire, de faire à la Faculté des cours d'histoire de la médecine et de bibliographie médicale.
Avant que vous délibériez sur cette demande, je crois
devoir vous adresser quelques explications sur les vues qui m'ont conduit à la faire, afin que vous puissiez apprécier à leur valeur les assertions de ceux qui pourraient m'en prêter que je n'ai Jamais eues, que je n’aurai Jamais, et qui répugnent à mon caractère.
Mes intentions ne sont point douteuses, et ma pensée n'est point voilée dans la lettre sur laquelle vous avez à délibérer ; mais si je puis m'expliquer d’une manière encore plus claire et plus complète , je regarde comme un devoir de le faire.
Je dirai done qu'il ne s’agit point iei de l'autorisation de faire un cours; autorisation que je n'aurais point eue à demander au ministre, et sur laquelle il n'aurait pas eu lui-même à consulter la Faculté ; il s’agit de l’introduction de l’enseignement de l’histoire de la médecine et de la bibliographie medicale dans la Faculté de médecine de Paris. La nécessité de cet enseignement dans une école aussi richement dotée sous tout autre rapport que l’est celle de Paris, voilà ce que j'ai voulu établir; ce n’est que comme moyen de l’y introduire d’une manière peu onéreuse pour le trésor que J'ai proposé d’en charger le bibliothéeaire de la Faculté, en indemnisant ce fonctionnaire du surcroît d’occupations qui en résulterait pour lui.
Aucun de vous n'ignore sans doute , Messieurs les professeurs, que cette demande n’est pas la première que j'aie faite dans le but d'obtenir que l’histoire de la médecine et la bibliographie médicale fassent partie de l’enseignement de la Faculté, comme elles font partie de la science; mais Je dois dire due je n’ai demandé que le bibliothécaire en fût chargé qu'après que le ministre a eu repoussé, quant a présent, et pour des motifs qui peu-vent cesser prochainement , la demande que j'avais faite
du rétablissement et de la mise au concours de la chaire occupée en dernier lieu par Moreau (de la Sarthe). Nulle conviction ne saurait être plus profonde que celle que j'ai de la nécessité de l’enseignement historique , et aussi de l'opinion unanime qui ne peut tarder à se former en ce sens dans le public. La constance dans mes efforts pour l'obtenir était donc un devoir, et je puis déclarer que je n'y faillirai jamais. Mais sans doute le moment approche où la Faculté de médecine de Paris , prenant une initiative qui lui appartient à tous les titres , demandera ellemême le rétablissement d’une chaire sans laquelle son enseignement est incomplet, et dont l'absence la met, en ce point, au-dessous de fouteslesuniversités de l'Allemagne.
J’annonce donc, et je déclare ici à titre d'engagement formel, que , les attributions de bibliothécaire faisant partie de celles de professeur d'histoire et de bibliographie, je serai prêt à donner ma démission dès qu’on annoncera l'intention de rétablir cette chaire et de la mettre au Concours. |
Jusque-là, Messieurs les professeurs, et quel que soit le temps qui doit s’écouler dans cette attente, on ne peut priver les élèves d’un enseignement sans lequel les études à faire dans les livres sont hérissées de difficultés, et dont les résultats peuvent être prévus d’après les avantages frappans qu'il procure dans le pays où il existe et s’'agrandit incessamment depuis un siècle.
Vous jugerez done, Messieurs, qu’il convient de charger dès à présent de cet enseignement le bibliothécaire de votre Faculté, et que, lui imposant de nouveaux devoirs, le chargeant d’une tâche nouvelle et difficile , il est juste de l’indemniser de ce surcroît d’occupations.
Je suis, etc. Dezermeris, Bibliothécair e de la Faculté de Médeci