CHAPITRE If
EXPRESSION DE L'OPINION PUBLIQUE SUR LA NÉCESSITE DE L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE DE LA MÉDECINE.
A l’occasion des pétitions qu’on vient de lire, laplupart des journaux scientifiques, et même des journaux politiques, exprimèrent l’opmionqu’on a dans le monde savant et dans la portion du public qui prend mtérêt auxsclences, sur la nécessité d’un enseignement sans lequel ceux qui les cultivent semblent condamnés à marcher en sens mverse de ce que prescrit la loi du progrès de l'esprit humain : loi qui fait dériver sa perfectibilité de la faculté qu’il possède de combinerles découvertes de la veille avec celles du lendemain. Je citerai quelques fragmens des articles qui parurent alors dans ces recueils. Les méde-— cins, à qui s'adresse cet ouvrage, savent déjà ce qu'on: dit, à cet égard, les journaux scientifiques, ou peuvent en prendre facilement connaissance ; je me bornerai donc à rapporter ce qu’en dirent quelques journaux politiques , qu'il n’est pas aussi facile de retrouver. Le Journal des Débats consacra à se sujet plusieurs articles fort Judicieux; je n’en citerai qu'un seul.
Article du FOURNAL DES DÉBATS du 13 août 1837.
«Depuis 1822 il n'existe plus, à la Faculté de Médecine de Paris , de cours d'histoire de la médecine et de bibliographie ; c’est assurément une lacune fâcheuse dans
cet enseignement , et on ne conçoit pas ce qui a jus-
qu’à présent empêché de rétablir la chaire dont Moreau de la Sarthe fut évincé lors de la dissolution de l’école sous la restauration. Si l’ancien professeur eût existé en 1830, il est probable que la réparation l’eût atteint comme ses autres collègues, et sa mort n'aurait pas dû empêcher que l’on ne fit à l'avantage de la science ce que l’on eût fait au profit d’un homme ; d'autant mieux que les motifs de cette suspension ne sont ni graves ni plausibles. Quant à l'utilité d'un pareil cours, elle est incontestable pour tous les bons esprits, et c’est surtout à une époque d’anarchiescientitique comme celle-ci, lorsque les élèves ne trouvent de guide pour les conduire à travers les différentes doctrines ni dans un système ni dans lautorité d’un maître , lorsque le défaut d’érudition fait tourner souvent la science sur elle-même ; qu'il serait nécessaire de passer en revue les époques antérieures, de mettre en regarddes anciennes opinions et les nouvelles; de comparer les temps ; les hommes et les choses, et d'apprendre à juger les vivans par les morts.
» Quel est donc l'obstacle au rétablissement de la haño d'histoire dé la médecine? Ce ne peut être une mesqume économie, dans une Faculté aussi productive que celle de Paris. Est-ce le défaut d’un homme capable de remplir un tel enseignement ? Nous ne le pensons pas.
» Voiei ce que l’on peut dire de plus positif à cet égard. Les ministres de l’instruction publique qui se sont succédé depuis 1830 ont tous, à ce qu'il paraît, considéré l’anciénne chaire de Moreau de la Sarthe comme n’existant plus ; le rétablissement de cette chaire serait donc une création nouvelle; or, on sait que la nomination à une nouvelle chaïre appartient de droit au ministre (4); c’est
(f) S'il était possible d’admettre un’nareil.système; il n’y aurait
un droit dont le pouvoir se dessaisirait d'autant moins volontiers que l'opinion devient, non sans raison, de moins en moins favorable au concours. |
» Ce droit, 1l est vrai, estcontesté; la chairede bibliographie, dit-on, n’a jamais été supprimée; le cours n’est que suspendu par la mesure violente de 1822, et tant que la loi sur le concours sera en vigueur, ce mode devra être appliqué à l'élection des professeurs faisant partie de l'ancien programme de la Faculté. L'un des candidats à la chaire d'histoire de la médecine et l’un des plus capables sans doute, M. Dezeimeris, conservateur de la Bibliothèque de l'École, a remis plusieurs pétitions dans ce sens aux ministres ; dans la dernière, adressée à M. de Salvandy, M. Dezeïmeris ayant réclamé de nouveau la mise au concours de la chaire d'histoire de la médecme , sa demande a été accueillie pour le fond comme elle devait l'être par un corps aussi éclairé que le conseil royal; personne n’a élevé le moindre doute sur l'utilité de cet enseignement, mais le droit que pourraient fare valoir les autres Facultés de Médecme d’être aussi bien traitées sous ce rapport que celle de Paris, exige qu'un projet soit soumis aux Chambres, afin d'obtenir les fonds néces-
plus de limite au droit que, par une fausse interprétation de la loi, le ministre s’arroge de nommer des professeurs à toute chaire de nouvelle création. Il suffirait, en effet, quand un professeur vient à mourir, de laisser quelque temps sa place vacante, pour que cette vacance un peu prolongée füt considérée comme équivalant à l'abolition de la chaire, et pour qu’on en qualifiât le rétablissement de nouvelle création. Alors les ministres, à qui on laisse prendre, sans que la loi le leur ait réellement conféré, le droit de créer, à leur gré, des chaires utiles ou superflues, et d’y placer leurs créatures, en leur épargnant les tribulations et les mauvaises chances du concours, les ministres, dis-je, pourraient bientôt considérer les Facultés comme /eur maison.
saires à l'établissement d'un cours de bibliographie dans toutes les écoles de médecine en même temps.
Par cette réponse on semble reconnaître que la chaire de Moreau (de la Sarthe) n'existe plus, qu'elle a été supprimée , si ce n'est de droit au moins de fait; et depuis si long-temps qu’en cette circonstance le fait équivaut au droit. Nous sommes de cet avis, mais nous eussions mieux aimé que le conseil exprimät formellement son opinion à cet égard; sa réponse n’est point directe, quoiqu'elle n'offre aucun doute au fond.
» Voici l’enseignement le plus philosophique, le plus propre à former l’esprit des jeunes gens en leur faisant apprécier la valeur des systèmes passés et le peu de nouveauté de la plupart des opinions pour lesquelles ils sont prêts à se passionner, soumis encore une fois à toutes les chances de l'avenir et de la politique.
» Ce serait un malheur que nous déplorerions sincèrement, s’il ne s’offrait un moyen très simple d’y remédier. M. Dezeimeris a renouvelé sa pétition au ministre sous une autre forme ; il demande à être chargé, comme bibliothécaire, defaire à la Faculté des cours d’histoire de la médecine et de bibliographie médicale, moyennant une indemnité. Le ministre a renvoyé cette demande à l’examen de l'École. Le succès ne nous en paraît pas douteux; car quel est le professeur qui voudrait repousser l’enseignement de l’histoire médicale de la Faculté de médecine qui a la prétention de se placer en tête de toutes celles de l'Europe? L'École de Paris ne fera d’ailleurs, en cette circonstance, que suivre l'exemple de la Faculté de Montpellier, dont le bibliothécaire, M. Kühnholtz, est depuis 1831 chargé de faire et fait réellement chaque année un cours d'histoire sur les sciences médicales.
» Ïly a pourtant un point propre à soulever des difficultés et des discussions; on craindra peut-être de créer un antécédent fâcheux en donnant au bibliothécaire l’autorisatron qu’il demande, et surtout en lui accordant une indemnité. Cette autorisation ne pourra-t-elle pas un jour être invo— quée par d’autres et devenir une voie nouvelle par où Pon tenterait de s'introduire dans la Faculté et d’y prendrepied à côté des professeurs? On conçoit combien ce danger doit éveiller la susceptibilité du corps enseignant; il touche en même temps à ses intérêts et à son amour-propre.
» Et pourtant, en y réfléchissant de bonne for, quel mal peut- on sérieusement trouver dans cette innovation, qui n’en est même pas une, en supposant qu'elle pût servir plus tard de prétexte à d’autres pour faire une demande analogue, y compris l'indemnité? Neserait-ce donc pas au contraire le meilleur moyen de favoriser le développement de toutes les branches de l’enseignement, que de charger des hommes connus par leurs travaux d'exposer aux élèves des parties neuves ou négligées de la science ? Ce moyen, à notre avis, serait plus sûr, plus prudent et moins coûteux que la création subite, vers laquelle on parait souvent pencher, de nouvelles chaires de spécialités, dont l'utilité est encore loin d’être démontrée.
» L'École ne trouvera qu’avantage et honneur à concentrer dans son sein tout ce qui fait marcher la science, et le nouveau moyen qui s'offre à elle d'entrer largement dans cette voie, loin de le repousser, nous ne doutons pas qu’elle ne Paccueille avec empressement, précisément à cause des conséquences qu'il peut avoir. Ellene reculerapas devant quelques sacrifices pour attirer à elle des hommes qui, pour une médiocre indemnité , lui consacreront les résultats de leurs travaux et de leurs découvertes. Que:
peut-elle craindre ? Ne sera-t-elle pas toujours maîtresse de ses faveurs et de ses choix? Ne pourra-t-elle pas les donner, lesretirer, les limiter à un an, même à un semestre, comme elle le jugera convenable ?
» Quoi qu’il en soit, on voit que la demande de M. Dezeimeris va donner lieu à une délibération importante dans le sein de la Faculté. La question est nettement posée par le pétitionnaire. [lne s’agit pas d’une autorisation pure et simple de faire un cours d'histoire de la médecine , puisque cette faculté est un droit pour M. Dezeimeris, Comme pour tous ceux qui veulent faire des cours particuliers. Depuis long-temps le bibliothécaire est autorisé à se servir des salles mêmes de la bibliothèque pour cet objet. Mais il s'agit aujourd’hui, ainsi que le dit l’auteur de la demande, de l’introduction dé l’enseignement de l’histoire de la médecine et de la bibliographie médicale dans la Faculté de Paris. Cest sur celte question que les professeurs auront à se prononcer, et voilà comment l'indemnité se trouve être un point important; car autoriser le cours sans indemmiser, C’est ne rien faire; c’est accorder un droit que l’on ne peut refuser, qui appartient au premier venu, sur lequel la Faculté n’a pas à se prononcer; tandis qu'avec l'indemnité, c’est réellement introduire, aux moindres frais possibles, l'enseigne ment de l’histoire ; si souvent et si justement réclamé par tous les hommes éclairés.
» On fera peut-être à M. Dezeimeris une autre objection. Qu’avez-vous besoin, lui dira-t-on, d'une autorisation pour faire le cours que vous croyez utile? Pourquoi ne suivez-vous pas l'exemple de tous les hommes qui ont brillé dans l’enseignement? Dubois, Marjolin, Dupuytren, le doyen actuel de la Faculté, ont commencé par faire
leurs preuves dans les amphithéâtres particuliers avant de prétendre au fauteuil de l'École. Que ne faites-vous les vôtres de même; que ne suivez-vous la route ouverte à tout le monde, et où se précipitent en foule les agrégés , les prosecteurs et beaucoup de médecins d’hôpitaux ? Montrez enfin par expérience l'utilité de l’histoire de la médecine aux plus aveugles et aux plus prévenus, et tous les obstacles que l’on vous oppose seront levés.
» Nous Sommes les premiers à regretter que M. Dezeimeris n'ait point pris cette voie, .de beaucoup la plus courte-et la plus sûre; mais l'important n’est pas de savoir s’il s'y est bien ou mal pris pour le succès de sa demande, et c’est avec intention que nous laisserons de côté toute question de personne. Un grand intérêt domine cette affaire, c’est celui des sciences et de l’enseignement. Quant à M. Dezeimeris, le seul point est de savoir s’il est capable de remplir sa mission, et personne n’élève aucun doute: à cet égard. Les professeurs de la Faculté doivent sérieusement songer à l'avenir. et se placer au dessus de toute considération personnelle et mesquine. Si, par des motifs plus ou moins plausibles, mais pris en dehors de l'intérêt scientifique , l’enseignement de lhis— toire médicale reste encore suspendu pendant quelques années, nous prédisons que-non seulement on netrouvera plus personne pour le remplir, mais, les recherches d'éru— dition manquant de but, l'ignorance aura bientôt jeté un voile épais sur le passé de notre science. Nous ferons connaître la décision de la Faculté quand elle sera rendue. »
A l'exception des quelques lignes sur le concours, institution qui ne semble pas être du goût du journaliste, et que je regarde au contraire comme la plus excellente de nos institutions médicales, tout cet article me paraît aus s
solidement pensé que judicieusement écrit. J'en dirai autant du suivant qu’on trouve dans un autre journal de la même époque.
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Article du JOURNAL DU COMMMERCE du 15 août 1837.
« Sous l'influence d’une foule de circonstances, dont les principales sont la succession de quelques hardis novateurs en médecine, et l’enthousiasme qu'avait excité l'étude de quelques parties spéciales de l’art de guérir, l'esprit médical en France, depuis près d’un demi-siècle, était devenu spécial, exclusif et égoïste. Tout ce qui était en dehors du cercle de ses recherches de prédilection, des dates contemporaines, des limites de la patrie, était traité par lui avec le plus souverain mépris. Le passé était répudié, et le présent n'existait sans doute que pour la France ; «rien avant nous, rien hors denous », disaient ces exclusifs qui ne commençaient l’ère médicale qu’à dater de leurs ouvrages. Les Hippocrate, les Galien, ces grands noms auxquels on pourrait appliquer les vers si connus de Chénier sur Homère, en un mot tous les savans, toute la science du passé, étaient supprimés avec autant de facilité que pendant la révolution on avait supprimé Dieu et ses saints; et ces mveleurs, qui érigeaient ainsi l'ignorance en système, mettaient leur conscience et leur vanité à couvert de tout reproche avec cette phrase commode : « Ils dédaignaient, disaient-ils, l’étalage facile d’une vaîne érudition. »
» Mais ce n'était pas seulement l’érudition dont on faisait de si bon cœur le sacrifice, c'était une portion importante de la science elle-même. Elle n'existe que par le rapprochement des faits, et son étendue, comme le de-
gré de sa certitude, se mesure en général sur leur nombre et sur leur constance à se reproduire avec les mêmes caractères ; elle a donc besoin d’appeler à elle le tribut de tous les temps et de tous les pays.
» Au plus fort d'une disposition si fàcheuse, des esprits plus éclairés se préparaient, dans le silence des longues études, à lutter contre ce travers du siècle. Au premier rang de ces patiens et louables réacéionnaires, il faut citer M. Dezeimeris, bibliothécaire de la Faculté de médecine de Paris, connu par des travaux fort importans de bibliographie médicale, et dontles efforts pour fairerevivre l'amour de l'antiquité, et nous rendre le goût d’une saine et profonde érudition, ne sauraient être trop encouragés.
» Un des moyens les plus sûrs de farre goûter aux Jeu nes docteurs les études sérieuses et fortes serait sans contredit le rétablissement de la chaire d'histoire de la médecine et de bibliographie dans l’Ecole de Paris. Cette chaire, dont l’origine remontait à la création même de la Faculté, y exista sans interruption, et ne fut abolie que quand la Faculté tout entière périt sous le coup d’une ordonnance illégale de M. Corbière, en 1822; elle était occupée en dernier lieu par Moreau (de la Sarthe) ; ce professeur était en même temps bibliothécaire. M. Dezermeris adressa, il y a quelques mois, au ministre de l’instruction publique, la demande du rétablissement de Pancien ordre de choses. Il réelama la chaire, non pour lui, car au contraire il offrait de donner sa démission de bibliothécaire, mais pour le plus digne. La place de pro— fesseur bibliothécaire serait alors mise au concours.
» Les hommes qui connaissent le mieux l’état de la science médicale en France et les besoins de l’enseignement s’étonnent que la Faculté de Paris n'ait pas pris
l'initiative d’une pareille demande. Jalouse de Phonneur du. corps et de l'éclat de notre école, elle comprend sans
. doute la nécessité des études historiques dans une science d'observation, qui n’est elle-même en grande partie que de l’histoire. Il est de son intérêt bien entendu d'ajouter un complément indispensable aux études de ses élèvespar l'établissement définitif d’une chaire d'histoire de la médecine. Sa gloire souffrirait, bien certainement, d’être sur— passée en ce. point, elle, la première école du monde , par la plus petite université d'Allemagne, où des chaires semblables existent depuis long-temps.
» Îl ne s’agit point ici d’une prééminence purement nominale. et plus apparente que réelle ; il suffit au contraire de considérer les productions qui émanent de ces universités, depuis les plus minces dissertations des élèves jus— qu'aux œuvres des maîtres, pour reconnaître gu’& mérite égal dans les auteurs il y a supériorité marquée sous le rapport de l'étendue de la science chez les écrivains d'outre Rhin:, supériorité qu’on est forcé d'attribuer aux cours d'histoire et de bibliographie, qui donnent une première érudition , et qui mettent chacun en état d’acquérir en ce genre des connaissances plus approfondies.
» La Faculté de médecine de Paris , qui sait Justement apprécier les plus pressans besoins de l’enseignement, secondera, nous l’espérons, ou plutôt assurera le succès des démarches de M. Dezeimeris. Le ministre de l’in— struction publique ayant répondu à ce médecin que les
‘motifs allégués par lui en faveur du rétablissement de la chaire d'histoire avaient paru au conseil royal dignes d’être pris en haute considération, mais que le défaut d’une allocation spéciale au budget de. l’état empêchait de prendre une décision immédiate, M. Dezeimeris a pensé qu’on
ne pouvait du moins se dispenser de procurer aux élèves, à un titre quelconque, un enseignement sans lequel leurs études sont hérissées de difficultés, et il a demandé que le bibliothécaire de la Faculté fût chargé de faire des cours d'histoire de la médecine et de bibliographie médicale, jusqu’à ce que la chaire fût rétablie et mise au concours. Nous savons que le ministre de l'instruction publique à renvoyé, cette pétition à Ja Faculté de médecine pour prendre son avis. Evidemment cet avis ne peut qu'être fa— vorable, et quoiqu'on puisse hâter de ses vœux le moment où la chaire de Moreau (dela Sarthe), régulièrement réta— blie à la Faculté, sera mise au concours, on peut du moins dès à présent se féliciter de voir le but scientifique atteint et la lacune de l’enseignement comblée, puisque ces cours se feront jusqu’à ce qu'il y ait un professeur titulaire. »
Le Journal de Paris n’est ni moins précis, sur la né— cessité de l’enseignement de l'histoire de la médecme et de la bibliographie médicale, ni moms formel sur la légalité. du. rétablissement.et de, la, mise au concours de la chaire de Moreau de la Sarthe, ni moins décisif sur la convenance et l'urgence de confier provisoirement cet enseignement au bibliothécaire, en attendant que la chaire soit rétablie.
SR ARESSEENSSESTR,
Article du JOURNAL DE PARIS du © août 1837.
« Depuis quelques mois il est question dans le monde médical de: la réorganisation d'une. chaire d'histoire et de bibliographie médicale à la Faculté de Paris.
» Vers le-milieu du mois-de mai, M. le bibliothécaire de la Faculté de médecine de Paris renouvela à M. le ministre de l'instruction publique une pétition déjà adressée
par lui en 1835 sur la réorganisation de cette chaire, et M. Dezeimeris , bibliothécaire à la Faculté, un des hommes les plus érudits en semblable matière, dut né-— cessairement rencontrer une opposition assez prononcée, car, pour lui, proposer de rétablir cette place, c'était paraître se désigner pour l’occuper, et bientôt le reproche lui en fut adressé (1). Mais avant les questions de personnes, que l’on a toujours mauvaise grace à traiter, examinons un peu le fait en lui-même, et voyons jusqu'à quel point la chaire proposée est utile, jusqu'à quel point son rétablissement , loin de devoir être accepté comme la faveur d’une création nouvelle , ne pourrait pas être réclamé presque comme un droit, comme une exigence des changemens qui ont reconstitué la faculté de médecine en 4830, et la gouvernent maintenant.
» Quant à l'utilité, à la nécessité même de cette chaire, assurément il est impossible à tout homme qui est attaché à la profession médicale de ne pas reconnaitre , s'il est de bonne foi, la lacune immense qui existe dans les études, à moins que, libre de tout soin, sûr d’une existence indépendante, il ne se soit livré d’une façon spéciale, et en amateur, comme l’en dit, à cette partie des connaissances médicales si négligée, si mconnue même pour la plupart des praticiens.
» Le défaut des connaissances historiques et bibliogra— phiques en médecine était trop généralement reconnu, pour qu'on tentàt de le nier ; mais quant à la nécessité de créer une chaire à la Faculté de médecine pour remé-
(1) Non, jamais ce reproche n’a pu m'être adressé, car je n’ai jamais demandé que la chaire me fût donnée; jai réclamé l’exécution de la loi, qui veut qu’elle soit mise au concours, et il n’y
a rien de personnel dans ma démarche, que l'offre que j'ai faite du sacrifice d’une position qui m'est acquise.
dier à cette lacune , c'est un fait que tous les esprits ne paraissent pas avoir également apprécié. |
» Assurément, pour ce point de la science plus que pour ‘tout autre; il nous semble inexact de prétendre qu'un cours public fait oralement par un professeur spécial est inutile. Quels sont en effet les cours que les élèves peu vent facilement se dispenser de suivre? ceux auxquels suppléent des livres bien faits, des traités particuliers, résultats consciencieux de la pratique ou des observations de tel ou tel maître distingué, souvent du professeur lui-même, et surtout ces cours qu'une étude sérieuse et assidue des faits cliniques remplace avec le plus grand avantage. Encore, au début dans la carrière, et plus tard même, il serait souvent impossible, ou tout au moins bien difficile aux élèves de pouvoir choisir une direction et d'apprendre seuls à profiter des faits qu'ils observent et dont ils ne peuvent débrouiller la portée, ou des livres, si nouveaux pour eux, qu’ils braient souvent long-temps sans les comprendre.
» Si dans l'étude de ces parties de la science , où tant de ressources abondent, les cours publics, faits oralement par un professeur spécial , sont déjà d’une grande utilité comme règle de conduite, comme guide, certes l'utilité, la nécessité même d’un semblable cours sur l'histoire et la bibliographie médicales, ne sauraient être contestées.
» Îl n'existe aucun ouvrage complet sur cette matière, qui est entièrement en dehors des faits médicaux , et qui ne peut tirer aucune lumière de leur observation. Bien au contraire, la médecine pratique empruntera de bien utiles instructions à l’histoire et à la bibliographie. médicales. L'érudition deviendra plus facile, les con-
naissances plus généralement répandues ; et que d'incertitudes, que d'embarras cette science n’aurait-elle pas déjà sauvés à la médecine clinique , surtout depuis quelques années, où tant de gens, dévorés du désir d'écrire, inventent, préconisent des moyens de thérapeutique déjà inventés , préconisés , rejetés depuis long-temps , et en— travent ainsi en la compliquant la marche de la thérapeutique , qu'ilserait au contraire si important de simplifier:
» Un cours est done indispensable pour établir les faits et surtout guider les élèves et les praticiens dans les études historiques qui sé rattachent à la médecine , et qui certainement sont aussi utiles à cette science qu’elleslesont aux arts et aux différentes spécialités de notre société.
» Maintenant si l’on cherche deésexemples qui montrent lerésultat de ces cours, onn’aura qu'àbienexaminersous ce point de vue l’état des universités allemandes, si avancées dans cette partie de la science, desquelles sortent des élèves si profondément érudits, qu'en vérité c’est une honte pour la Faculté de Paris, la première des Facultés de médecme.
» Vientmaintenant la question de droit. Crééeen 1796, la chaire d'histoire et de bibliographie médicales exista jusqu’en février 1823, époque où des ordonnances ar— bitraires la détruisirent en même temps que la Faculté. Elle fut alors supprimée, Moreau (de la Sarthe) fut le dernier professeur d'histoire et debibliographie médicales.
» Le 5 octobre 1830, une ordonnance, contre-signée par M. de Broglie, rétablit l'ancienne Faculté de médecine ainsi que toutes les chaires existant avant l'ordonnance du 2 février 1823. Toutes celles qui étaient devenues vacantes par démissions volontaires ou par décès devaient être remises au concours. Moreau (de là Sarthe) étant
mort, la chaire d'histoire et de bibliographie devait être mise immédiatement au concours, et elle l'eût été si les fonctions de bibliothécaire n’eussent pas pu et dû même être réunies à cette chaire, et si M. Mac-Mahon , homme si recommandable, n’eût pas été à la tête de la biblio— thèque de l'École de médecine, poste qu'il eût été mjuste et presque odieux de lui ôter. Mais mamtenant un autre bibliothécaire a remplacé M. Mac-Mahon, décédé, et c'est ce bibliothécaire. lui-même qui demande le rétablissement: dé la chaire dont la Faculté est privée. Rien de plus juste ; il nous semble.
» Tout le monde n’est cependant pas convaincu. Resterait la question de personnes; mais M. le bibliothécaire s’est encore placé en dehors, en demandant le concours, et en offrant, lors de l'ouverture des. épreuves, sa dé mission, qui nécessairement devient indispensable.
» Enfin, il propose un essai, et certes il nous semble qu’on ne saurait faire mieux ; il demande de fare provisoiremént à la Faculté le cours d'histoire. Par là, on pourra juger , il espère, du degré d'importance de ces matières ; puis, si le cours paraît utile, on ouvrira le concours , säns qu'il y jouisse, lui, d'autre faveur personnelle et spéciale, »
Le Temps trouva la question de l’enseignement historique et bibliographique de la médecme assez importante pour consacrer toute une série d'articles à la traiter. Pour ne pas répéter l'énoncé des faits déjà indiqués dans les ‘pages précédentes, je ne prendrai de ces:articles que.les considérations générales ayant pour but de: démontrer l'utilité de l’histoire: de la médeeme et de la bibliographie médicale , la nécessité de consacrer:une chaire à leur enseignement , et l'urgence du rétablissement-de cet enser-
gnement avant même que la chare de Moreau (de la Sarthe) soit relevée.
Extrait des articles du TEMPS des 10 et 13 juillet etl 6 octobre 1837.
« Une question de haute importance a été dermère-
ment soulevée par un des médecins les plus distingués de Paris , par M. le docteur Dezeimeris, qui est attaché en qualité de bibliothécaire à la Faculté de médecme. Il s’agit du rétablissement d’une chaire pour l’enseignement de l’histoire de la médecine et de la bibliographie médicale.
» Cette chaire avait existé, ete., etc. C’est pour ob tenir son rétablissement que M. le docteur Dezeimeris a sollicité une décision du ministre de l'instruction publi- -que. La pétition‘a été bien accueillie par la presse médicale et par tous les hommes qui poussent au progrès de la science. Des difficultés d'administration ont pu seules retarder la promulgation d’un nouvel arrêté à ce sujet. Tandis que l’onest encore dans l'attente, M. Dezeimeris a entrepris de démontrer péremptoirement, par une série de lettres adressées à un journal de médecine (La Presse : médicale) , Vutilité d'une semblable mesure et l'importance de l’enseignement de l’histoire de l’art dans la Faculté de médecine. |
» Les argumens nombreux et pleins de science qui sont à l'usage de M. Dezeimeris sont bien capables de piquer vivement l'attention du public; aussi croyons-nous bien faire, en indiquant ici comment ce jeune médecm plem de mérite soutient la eause dont il a entrepris la défense.
» M. Dezeimeris procède avec logique à la démonstration des faits, etc., etc.
» Nous ne pensons pas, d’après quelques oui-dire, que la création d’une nouvelle chaire soit prochame; bien des difficultés s'opposeront à l'exécution définitive des bonnes intentions du ministre de l'instruction publique et des membres du conseil. Nous savons que M. Dezeimeris à été parfaitement accueilli, et que sa demande a fait sensation ; et nous espérons qu’une demi-mesure sera prise dont lPexécution satisfera tout le monde. Il est possible que lannée prochaine l'enseignement de l’histoire de la médecme soit fait à la Faculté de Paris. Le public sera juge alors des avantages qui peuvent résulter d'un cours sur ce sujet, et l'autorité sera éclairée d’après des rapports exacts qui luiséront faits à cet égard. » (N° du 10.)
« Nous avons initié nos lecteurs à la connaissance des opinions émises par M. Dezeimeris sur l'utilité de l'en seignement de l’histoire de la médecine dans la Faculté de Paris. M. Dezeimeris accumule les preuves, appuie ses assertions d’un nombre considérable d’argumens sans réplique, se tient sur la brèche avec l'attitude d’un homme qui ne manquera pas d'entrer dans la place.
». la déjà traité des divers points de vuesous lesquels il convient de considérer l’histoire d’une science, ete... De là résulte clairement la nécessité d’un cours ayant pour objet l’enseignement historique de la science et de l’art. On se laisse préoccuper par des passions mesquines lorsqu'on se confine dans les évènemens du jour ; on ap— précie mal la portée scientifique de certains hommes , lorsque ; pour les juger , on se borne à les mesurer à la taille de leurs contemporains ; on se rappetisse en vérité lorsqu'on ne recherche pas un autre spectacle que celui des faits actuels ; mais si, par l'étude , on se reporte vers les temps passés, si l’on analyse leurs: préoccupations ,
les diverses nouveautés qui dénotent la marche de les— prit humain dans une voie progressive, si lon compare les. hommes qui tour à tour se sont succédé sur le trône de la science, si l’on cherche à connaître enfin la tradition, l'esprit s'élève, le jugement se forme, les petites passions font silence, et c’est alors seulement que l’on a droit à l'estime de ses concitoyens.
» Par la spécialité de ses études, le corps médical est déchu, dans la personne de quelques uns de ses membres, de la haute position qu'il devrait occuper. L’enseignement de l'histoire , dans les Facultés , nous semble ca— pable de lui rendre une partie de son lustre. Nous re— viendrons sur cette question. » (N° du 13.)
À l’occasion d'une question qui touche à celle qui nous occupe , le même journal s'exprime de la manière sui— vante :
«. Mais au sem de ce débat contimuel et animé, on a perdu de vue les travaux des anciens: La critique s’est exercée si violente , si acrimonieuse à leur égard, que, de nos jours, on a craint de faire appel à la tradition, d'invoquer l'appui de ces maîtres, que l’on a classés parmi les humoristes, les vitalistes, les ontologistes, comme pour lesanéantir sous une réprobation dédaigneuse. Ilest arrivé cependant qu'après de longs efforts et. un travail assidu on n'est point sorti du vaste cercle qu'ils avaient déjà tracé, que souvent même on a rétrogradé, ona mis en doute.des faits depuis long-temps démontrés.
» Ce mépris donné aux travaux de nos prédécessours ne pouvait être accueilli que dans untemps de fougue et d'effervescence; les monumens qu'ils ont élevés à la science sont pour la plupart impérissables; on commence à le comprendre, et voiei qu'à l'exemple des philosophes, des
historiens, des littérateurs, les médecins se mettent à fouiller dans les vieux écrits, pensant bien que l'expérience des temps modernes sera d'autant plus vaste, d’autant plus solide , qu’elle s’appuiera davantage sur l'expérience des temps passés. Ne
» Le choc a été donné, l'impulsion est transmise , le mouvement se fait déjà sentir, et nous avons tout lieu d'espérer que ces études. sérieuses nous conduiront à rendre de nouveaux services à l'humanité.
» Deux hommes que l’on rencontre toujours dans les régions élevées et difficiles qu’il nous faut parcourir, deux Jeunes médecms qui ont fait leurs preuves par des travaux érudits et complets, viennent de s'associer dans le but de commander à là révolution médicale qui se prépare... L'intention de MM. Dezeimeris et Littré est de rattacher la science au passé, en d’autres termes, de chercher la racine par laquelle les productions actuelles ‘tiennent aux productions anciennes; de rapprocher dans une vue Commune les développemens contemporains, mais divers, que cette science, fille du temps, comme dit Baglivi, reçoit journellement dans d’autres pays, dans d’autres écoles, sous d’autres influences. | »Latradition médicale est trop certaine, les observations naissent trop directement les unes des autres, les théo ries S'enchaînent trop étroitement, pour qu'il n'y ait pas le plus grand dommage à établir volontairement des lacunes dans une œuvre qui ne fait des progrès réels qu'à la condition de se continuer, et où il faut toujours , tôt ou tard, sciemment ou sans le savoir , rétablir les anneaux rompus, etc. » (N° du 16 octobre.) |
J'aurais désiré faire connaître, au moins par des extraits , les articles qui furent publiés dans le Vational et
dans le Courrier français sur la nécessité de l’enseignement de l'histoire de la médecine et de la bibliographie médicale , mais je n'ai pu me les procurer.