NEUVIÈME LETTRE
Quondam citliarâ tacentein
Suscitât inusam
.... Apollo. Horat. (i)
Plus l’imagination est naturellement active 5 naturellement productive , plus il me paroit difficile de déterminer quelle est la culture qui lui convient le mieux ; ce seroit une tentative fort vaine ou fort superflue que celle de vouloir lui donner la fécondité dont elle n’a pas besoin , ou dont elle n’auroit pas reçu le premier germe. Il y a des terres qui , sans culture.
(i) Souvent Apollon réveille, au son de sa lyre , les Muses endormies.
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ne procluiroient que des herbes malfaisantes , ou demeureroient stériles. On est dispensé de cultiver les Alpes ; et l’heureux pâtre qui les habite , le voyageur qui vient rendre hommage à leur antique majesté, n'y trouvent pas moins les plantes les plus salubres , les plus belles fleurs , les parfums les plus exquis.
Je suis loin de penser , mon cher Hypolite , qu’il faille abandonner l’imagination à ses propres caprices , ou la livrer uniquement aux faveurs de la nature et du hasard. Mais j’ose soutenir que de toutes nos facultés , c’est celle qui demande les soins les plus délicats , qu’il faut l’attirer plutôt que la conduire , la séduire plutôt que la diriger , la diriger sans qu’elle s’en doute , et préparer le chemin qu’elle est tentée de suivre , sans tâcher même de la déterminer à le prendre , lorsqu’elle n’y paroît pas disposée par son propre choix.
L’imagination, ainsi qu’un autre sens , que Montaigne regardoit aussi comme une des premières puissances de l’économie
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humaine , refuse presque toujours ce qu’on lui demande trop directement , avec une violence trop ouverte ou trop importune ; elle n’aime pas à accorder non plus , ni ce qu’on lui demande avec une défiance timide et gauche , ni ce qu’on paroît trop sûr d'obtenir d’elle sans aucune peine ou sans aucun empressement. Ce qui n’est pas moins démontré par l’expérience , c’est qu ainsi que cet autre sens , lorsque l’imaginalion s’est enivrée une fois de l’objet qui l’occupe , tous ces soins , tout cet art, deviennent assez inutiles.
Deux moyens très-contraires en apparence, sont peut-être également propres à disposer l’imagination au travail , l’exercice et le repos. L’habitude de produire , l’ennui de ne rien faire , entretiennent et raniment tour - à - tour l’énergie de son activité. C’est en faisant succéder avec sagesse le sommeil à la fatigue , et la fatigue au sommeil , que nous conservons toutes nos forces , et que nous augmentons surtout la prestesse et l’intensité de leur ressort.
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Exciter l’imagination , réveiller chez elle le désir de voir et de créer , est sans doute le premier soin de l’espèce de culture qu’elle exige ; mais ce soin n’est pas le plus difficile , du moins dans l’âge heureux où l’ânie est ouverte à toutes les impressions nouvelles; alors, presque toutes le sont encore. Un soin plus pénible , et qui suppose une expérience plus profonde, est celui de donner à quelques- unes de ces impressions premières plus de suite et de consistance , d’en fixer , pour ainsi dire , l’éclair , tandis que les autres s’éloignent ou s’évanouissent.
Ifhomme qui connoîtra le mieux le mouvement habituel des passions , est sans doute aussi celui qui jugera le mieux de la meilleure mé thode d’enchaîner l’application ; il essaiera tantôt de l’attacher de suite au même objet , tantôt de l’en détourner avec adresse. Il préviendra le moment de la lassitude , attendra celui du désir , quelquefois même celui de l’impatience ou du plus violent ennui ; il cédera tantôt avec complaisance à toutes les fantaisies del’i-
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magination , et tantôt il saura la subjuguer avec la force la plus sévère , avec l’empire le plus décidé.
Il en est de cette faculté de notre ame comme de nos sens. Un exercice modéré la repose , une trop longue oisiveté l'accable et l’engourdit. Les impressions de tout objet nouveau sont plus vives , celles de tout objet d’habitude , lorsqu'elles n’ont pas perdu l'intérêt par lequel nous y sommes attachés, nous donnent tout- à-lafois des jouissances plus durables et plus variées. Ainsi, ce ne sont que les objets dont notre imagination a l’habitude de s’occuper , qui peuvent donner à ses conceptions une longue suite , une grande étendue, un profond intérêt. La plus voluptueuse , la plus séduisante des Phrynés , n’inspira jamais autant d'amour , autant de baux vers que Laure ou Julie.
On peut augmenter l’activité de son application, on peut en prolonger la durée sans danger, en passant par quelques intervalles de repos d’un sujet à l’autre; mais un passage trop subit peut avoir les
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conséquences les plus funestes. Le jeune E. . . • s'étoit livré jusqu’à l’àge de vingt ans avec une sorte de fureur à Té tude des mathématiques. Ses meilleurs amis , s’occupant tous de belle littérature, lui faisoient souvent la guerre sur la sécheresse des sciences qui jusqu’alors l’avoient entièrement absorbé. Par réflexion ou par entraînement , il crut un malheureux jour avoir tort; et voulant réparer sa faute , il s’enferma pendant quelques semaines à la campagne , pour lire et méditer tous nos grands poètes , et sur- tout Milton. Cette étude si neuve pour lui passionna tellement notre jeune géomètre, qu’il en perdit bientôt le souvenir de tous ses calculs, de toutes ses équations, de tous ses problèmes, mais en méme-tems aussi l’usage de sa raison. Il ne voyoit plus autour de lui que des diables et des anges , la nuit et le cahos , le paradis et les enfers. L’infortuné jeune homme ! Quelques soins que lui prodiguèrent l’art des médecins , la tendresse de ses parens , la douleur de ses amis , on ne put le rendre à lui même ;
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mais il ne survécut pas long-tems à cette infortune.
S’il est beaucoup d’hommes qui n’ont point d’imagination , parce qu’ils ne la cultivèrent jamais , il en est beaucoup aussi chez qui les efforts d’une éducation prématurée ou les travaux d’une étude stérile et pesante ont dù l’étouffer et l’éteindre. Que d’enfans nés pour être poètes, que l’habileté de leurs instituteurs a su dégoûter de la Fontaine et de Racine, d’Horace et de Virgile ! Il y a bien longtems que je me suis réconcilié , de la meilleure foi du monde , avec tous nos auteurs classiques ; mais je crains bien de n’avoir pu pardonner encore à Cicéron toute l’humeur et tout l’ennui que me causèrent , à l’âge de neuf ans , quelques - unes de ses plus belles harangues , et son sublime Traité de la vieillesse ou de l’amitié. Le meilleur des pères n’avoit pourtant rien négligé , ni pour me les faire comprendre , ni pour me les faire aimer.
Avez- vous jamais révé , mon cher Hypolite, à toutes les règles de conduite que-
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devoit se prescrire un honnête homme , 230ur assurer le bonheur de sa compagne et le sien? Ce sont précisément ces maximes-là que doit suivre notre esprit à l’égard de notre imagination. Ce que nous faisons de mieux dans la vie , c^est par les femmes et pour les femmes , c'est par rimagination et pour l’imagination. Des femmes et de rimagination dépend le peu de félicité dont nous pouvons jouir dans ce monde; et je ne vois pas deux manières de les diriger ou de les servir , de solliciter leur faveur ou de la conserver, de prévenir leurs torts ou de les réparer , d’échapper à leur caprice ou d'en tirer avantage.
Tout ce qui manquera donc à notre logique de l’imagination , vous le trouverez dans Ovide ou dans la nouvelle Héloïse.