HUITIÈME LETTRE
S I j'entreprenois de vous dire , mon cher Hypolite , combien d’associations d’idées différentes peuvent entrer dans notre esprit , toutes celles qu’il paroît former à sa propre fantaisie , et toutes celles qui s'emparent de notre attention malgré nous , il n’est aucune des connoissances , des erreurs , des folies de l’humanité que n’embrasseroit ce plan. Je n’ai point la témérité d'un pareil projet. Ce n'est pas avec quelques foibles apperçus que l'on forme un système. Comment écrire avec méthode sur un sujet dont on ne connoit ni les bornes , ni l’étendue? Je risque de tomber dans des redites , peut-être même dans des contradictions du moins apparentes. Je risque de paroitre encore plus gauche que l’homme à qui on disoit : « Ce que vous nous apprenez-là, monsieur, je le parirois, il n'y a pas long-tems que
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vous l’avez appris vous -meme. >3 Car c’est presque toujours ce que je viens de penser que je m’empresse de vous écrire. Mais la franchise de cet aveu n’assure- 1- elle pas mes droits à votre indulgence ?
Des associations d’idées qui semblent nécessaires , invariables , sont celles qui sont fondées sur des rapports réels , constans. Il est des idées qui se trouvent enchaînées l’une à l’autre par la nature même des choses , ou par la seule puissance du raisonnement. Lorsqu’une impression est toujours suivie des mêmes résultats , le souvenir de ces résultats devient inséparable de celui de l’impression dont ils sont le produit. Lorsque deux objets ressemblent à un troisième , il suffit de l’un des trois pour nous rappeler les deux autres. Ce que nous avons distingué dans un grand nombre d’objets déjà soumis à notre observation , nous l’appercevons avec plus de facilité dans ceux que nous offre un nouvel ordre de choses ou de circonstances. Rien n’est isolé dans la nature , et la série des rapports qui lient
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toutes les parties de ce vaste univers doit être éternelle. Ainsi , quelque chaînon de cette chaîne immense que nous ayons pu saisir , il semble que si quelque obstacle n’arrétoit notre pensée , il la conduiroit de l'un à l’autre dans une progression in" finie. C’est par ce moyen que l’intelligence humaine s'élève aussi quelquefois à une hauteur qui l’étonne elle -même.
Cependant tout l’espace qu’elle a franchi, qu'est -ce en comparaison de celui qu’elle découvre après le dernier terme de ses efforts? Le voyageur qui vient de gravir au sommet des Alpes ne voit -il pas le ciel aussi loin de lui, que lorsqu’il erroit encore au fond des vallées que son œil distingue à peine ?
S’il est un point de vue sous lequel on peut croire à la possibilité d’étendre à l’infini le cercle de nos idées , l’expérience nous prouve encore mieux la vanité de ce fol espoir. Quelque facilement que nous reconnoissions le même rapport dans une foule d’objets différons , il n’est aucun de ces objets , quelque rapproché qu’il soit
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de la portée de nos sens , dont nous ayons pu pénétrer tous les rapports. Il est donc une multitude d’observations qui ne nous donnent toutes que la même idée. Il n’est donc aucun chaînon de la chaîne éternelle des êtres , que nous puissions nous flatter d’avoir complètement saisi. Les rapports isolés , soumis une fois à la puissance du raisonnement , sembleroient devoir nous conduire en effet vers une progression d’idées sans bornes ; et c’est bien sur cette route-là que l’intelligence humaine a fait le plus de chemin , mais on ne peut se dissimuler c|ue ce ne soit là presque un voyage imaginaire; car, il est fort rare* que le résultat d’un rapport isolé , s’applique avec justesse à ce même rapport pris dans son ensemble avec beaucoup d’autres.
Quelque infinie que puisse être , considérée en elle-même, la suite de certaines associations d’idées , nous en trouvons bientôt le terme dans les bornes même de notre capacité. Le nombre des impressions que notre souvenir peut se rappeler
avec quelque vivacité sans les confondre , est plus borné qu'on ne pense. La série des rapprochemens ou des comparaisons que notre esprit peut suivre sans fatigue et sans distraction , ne l’est pas moins. Toutes les fois que cette série passe certaines limites , quoique toujours fort resserrées , nous sommes obligés d’avoir recours à des caractères , à des signes qui soulagent les efforts de notre mémoire , abrègent les intervalles que doit embrasser notre pensée , et confient , pour ainsi dire , à la vigilance de nos yeux le dépôt qu’elle ne se sent pas la force de retenir.
Gomme dans les associations d'idées qui tiennent à la nature même des choses , ou bien à la précision rigoureuse du raisonnement , le passage d’une idée à l’autre est simple , n’offre qu'une nuance presque imperceptible , notre attention , dont le premier besoin est d'étre réveillée , et qui ne peut l’étre que par des contrastes ou des oppositions tranchantes , se détend facilement. Il n’y a que l’habitude acquise par des efforts souvent répétés , qui puisse
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nous donner la tenue et la patience nécessaires pour ce genre d’études. Le commun des hommes n^en est guères susceptible.
En méditant ces vérités , nous ne nous demanderons plus pourquoi des combinaisons d’idées purement philosophiques ont si peu de pouvoir sur la conduite des hommes , pourquoi la doctrine des sages qui n’ont été ni poètes ni orateurs , n'est jamais sortie de la solitude de leurs déserts, pourquoi les opinions les plus absurdes ont fait quelquefois une si grande fortune , enfin pourquoi l’enfance des siècles se trouve toujours ramenée aux mêmes préjugés , aux memes erreurs.
Des associations d’idées inattendues , des rapprochemens singuliers , le hasard qui nous fait appercevoir tout- à -coup un rapport sensible entre deux idées , ou deux impressions qui nous paroissent fort loin l’une de l’autre, seront toujours d'un grand effet , auront toujours pour nous un grand charme, parce que ces traits frappent for- • tementnotre attention j et l’espèce de sur-
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prise qu’ils nous causent , laisse le plus souvent après elle une trace vive et profonde. C'est dans cette disposition naturelle de notre esprit , qu’il faut chercher la véritable raison de tous les secrets , que l’éloquence et la poésie ont employés tant de fois avec succès , pour nous intéresser ou pour nous instruire. C’est dans cette même disposition qu'on trouveroit encore la meilleure manière d’expliquer les singularités qui font naître tant de passions diverses, qui tour- à- tour en précipitent le terme , en prolongent la durée.
L’action de la pensée , comme celle de la vie , semble quelquefois suspendue ; mais est -elle jamais entièrement arrêtée.^ L’une et l'autre ont leur tems de repos et leur tems de réveil, leur tems de langueur et leur tems d^’énergie. Toute notre existence morale n'est qu'une succession continuelle de sensations et de souvenirs , d’idées et d'impressions. C’est du développement successif ou simultané de ces idées et de ces impressions , de leur voisinage habituel ou de leur rencontre for-
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tuite , que dépend souvent la seule force qui les attache Tune à l’autre. Les associations de ce genre, je pense qu’on peut les appeler occasionnelles ; et c^est peutêtre la classe tout ■ à - la - fois la plus diversifiée et la plus nombreuse. Si les unes se trouvent fondées sur des rapports d’analogie ou d’homogénéité , d’autres résultent du contraste meme de leurs oppositions , d’autres ne tiennent qu’à l’effort que fit notre attention pour les saisir dans le même ins tant, d’autres enfin ne doivent tout le charme de leur liaison qu’à la sin- ' gularité même de leur rencontre.
Lorsque plusieurs idées et plusieurs impressions nous surprennent à - la - fois avec une grande vivacité , le choc tumultueux quelles excitent dans notre cerveau devient tantôt spirituel , vague , incohérent , comme le style du comte de L — ; tantôt ridicule et puérile, comme le plaidoyer de M. Guillaume , dans l’Avocat Patelin ; tantôt extravagant et féroce , comnie la cohue de certaines assemblées ; il est aussi quelquefois entraînant et sublime , comme
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le délire de Phèdre ou régarement de Clémentine , les fureurs d’Oreste ou la démence du Roi Léar.
Il n'est personne , je crois , qui n’ait éprouvé souvent le pouvoir qu’exerce sur notre imagination la présence de certains objets , la vue de certains lieux par euxmémes assez indifférens , mais auxquels , par hasard ou par habitude , nous aurons attaché quelque souvenir qui nous afflige ou nous intéresse. Quel est l’homme qui puisse revoir sans émotion l’endroit où il vit pour la première fois sa maîtresse ou son ami ?
J’ai quelquefois aimé , je n’aurois pas alors , Contre le Louvre et ses trésors ,
Contre le fiimament et sa voûte céleste , Changé les bois , changé les lieux Honorés par les pas , éclairés par les yeux De l’aimable et jeune bergère Pour qui, sous le fils de Cythère ,
Je servis engagé par mes premiers sermens. . .
Quel est le philosophe ou le poëte qui ne pense ou ne rêve avec plus de facilité dans une situation- que dans une autre ?
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l’un à la campagne , dans la retraite , à l'ombre des forêts ; l'autre au milieu du fracas des grandes villes ; celui-ci renfermé dans sa cbambre entre quatre rideaux , un autre dans l'ivresse de toutes les distractions qu’offre la société. Il est des esprits habituellement assez actifs , que la tranquillité des champs dispose à la rêverie , au repos , à je ne sais quelle douce manière de végéter , qui finit par les engourdir et les rendre paresseux. Buffon , pour jouir de toute la liberté de ses pensées , se renfermoit dans une grande salle de son château de Montbar , où l’on ne voyoit que les quatre murs , sans autres meubles que ceux dont il avoit besoin pour écrire. C’est en courant les grandes routes , dans le fond d'une chaise de poste , que Montesquieu composoit les morceaux de ses ouvrages qui lui coûtoient le plus d’effort. Avec quel soin ne doit -on pas rechercher toutes les méthodes générales et particulières de se guérir , ou de se préserver de la distraction , la maladie la plus commune de l’esprit 1 11 n’est dans ce genre aucun
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arti/ice à dédaigner , quelque singulier , quelque minutieux qu’il puisse paroître.
Comme il est des associations d’idées , déterminées par la nécessité des choses , par la force du raisonnement , ou par le seul ascendant des circonstances , il en est aussi sans doute qui semblent l’ouvrage de notre propre choix , de notre propre volonté. Nous ne retenons jamais plus distinctement certaines idées, qu’aprés les avoir attachées à des images sensibles ou frappantes ; l’idée de la beauté , par exemple , au souvenir de la Vénus de Médicis, de TApollon du Belvédère ; l’idée d’une destinée inévitable à l’histoire tragique d’OEdipe , à l’image imposante de la chaîne suspendue par Homère au pied du trône de Jupiter ; l’idée d une nature romantique et et champêtre au souvenir de Richmond , de Lucienne ou de Tivoli , aux collines aérées et riantes de Berghem , aux riches campagnes de Claude Lorrain ; l’idée de l’austérité des vertus républicaines , au courage de Brutus immolant ses deux fils à la liberté de son pays, à celui
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de Régulus retournant librement à Carthage pour dégager sa parole et subir le plus affreux supplice , à Tintrépidité des sénateurs Romains attendant dans leur chaise curule les Gaulois et la mort ; les idées de générosité , de clémence au tableau touchant qui termine la tragédie d’Alzire , à la reconnoissance pathétique de Joseph et de ses frères , à la belle scène
d'Auguste et de Cinna
Je rappelle ici les premiers traits qui s’offrent à ma mémoire ; ma phrase deviendroit aisément un livre , si je ne me pressois pas de l’interrompre ; mais ce livre après tout seroit peut-être plus utile que bien d’autres. Je suis sûr du moins que la meilleure méthode de graver dans l’esprit de la jeunesse les idées de métaphysique et de morale , dont il est à desirer qu’elle ne perde jamais le souvenir, ce seroit de les faire toujours suivre ou précéder de l’image la plus propre à rappeler ces idées par quelques traits frappans. Le génie philosophique qui feroit dans cette vue un recueil de tableaux choisis non-seule-
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ment dans l’iiistoire, mais encore dans les poëtes , au théâtre , dans les romans , dans les contes , dans les fables , dans les œuvres des meilleurs artistes , rendroit à l’instructionle plus éminent service* Ce seroitlà le véritable Orbis picùus dont Téducation pourroit recueillir un avantage réel ; mais quelque heureusement que fut exécutée l’entreprise, je pense qu’elle ne pourroit Fétre bien, qu’autant qu’elle le seroit à l'usage des instituteurs , et non pas à l’usage direct de l’enfance. Ainsi je voudrois que l’ouvrage , au lieu d’étre composé de volumes ,.le fut de cartons, dont l’instituteur pourroit intervertir ou régler l’ordre , suivant sa fantaisie , ou plutôt suivant le caractère ou les dispositions particulières de son élève.
J’ai vu souvent à Paris un jeune homme fort léger, fort paresseux, à qui l’on avoit fait faire un cours d’histoire de France assez complet , sans l’obliger d’ouvrir un livre , en dirigeant avec méthode ses promenades d’un monument à l’autre , depuis la statue de Louis XV , jusqu’à l’ancienne
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église de Sainte - Geneviève , fondée , diton , par réponse de Clovis. Et ce n’est pas le dernier exemple par lequel j e vous prouverai, mon cher Hypolite , que Timagination bien dirigée est le meilleur maître de philosophie , de morale et d’histoire que nous ait donnné la nature.