‹ Lettres sur l'imaginationChapitre 11 sur 24 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

I L y avoit à Padoue un franciscain qui ne sortoit guères de sa cellule , et jamais

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de son couvent. C’étoit un homme d’un caractère doux , rempli de lumières et d’instruction. Il n’avoit qu’un travers sur lequel il ne falloit pas le contrarier , c’étoit de se croire à Venise. Comment , disoit-il, avec beaucoup d’humeur, comment vouloir me persuader que la cloche que nous entendons n’est pas celle de , je ne sais plus quel quartier de Venise , où le bon père avoit demeuré quelque tems. (1) Toujours renfermé dans sa retraite , le son de cette cloche étoit probablement une des impressions du dehors dont il avoit été le plus frappé. De retour à Padoue , après un sommeil profond , à la suite de

(1) Le père Rouillé, qui a donné une volumineuse histoire romaine , s’étoit tellement occupé toute sa vie de tout ce qui avoit rapport à la ville de Rome , que vers la fin de sa vie , qui a été fort longue, il s’imagina qu’il avoit vécu long -tems dans cette ville. Lorsqu’il rencontroit un voyageur qui avoit été en Italie, il lui parloit des quartiers , des rues , des monumens de Rome , comme s’il y avoit passé sa vie.

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quelque indisposition , ou peut - être aussi de quelque rêve , un son analogue à celui de cette cloche en ayant renouvelé tout àcoup le souvenir , il pouvoir avoir été suivi d'autres circonstances qui , prolongeant la première impression , l’avoient renforcée au point d'en faire , d’une surprise bisarre , d'une prévention vive et soudaine, une opinion d’abord douteuse , ensuite extrêmement vraisemblable , enfin quoique isolée dans le cercle habituel de ses idées , une conviction parfaite et prédominante.

N'allons point nous moquer, moucher Hypolite , du pauvre franciscain. Il est des préventions plus ridicules , et sûrement tout aussi fausses , quoiqu'elles le soient peut-être d'une façon moins sensible , dont les gens d'esprit se laissent entêter tous les jours , et quelquefois par des méprises d'imagination également frivoles. Croyezvous , par exemple , que ces vieillards qui, se sentant rappelés au tems de leur jeunesse par quelques souvenirs aimables , par quelques fantômes de désir, se per-

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6uadent qu’ils sont encore dans leur automne ou dans leur été , ne sont pas tout aussi fous que l’étoit le bon père, lorsqu’il entendoit sonner sa cloche favorite , de se croire encore à Venise ?

Quoique beaucoup plus sombre , et par cette seule raison là , peut-être beaucoup plus insensée , n’étoit- ce pas encore une prévention de ce genre que celle du célèbre Pascal qui , depuis la terrible chute qu'il ht en voiture sur le pont de Neuilly , voyoit toujours à ses côtés un gouffre prêt à l’engloutir ? Il y a tout lieu de présumer que l’émotion physique , causée par cet accident, s'étant mêlée aux saintes rêveries dont il étoit préoccupé , fut en effet la véritable origine d'une si funeste illusion , et de toute l’influence qu'elle eut sur la suite de ses pensées et de ses habitudes.

La rencontre , le choc fortuit de certaines circonstances et de certaines impressions , produit les associations d'idées les plus arbitraires , et leur force devient quelcjuefois irrésistible. Les différentes facultés

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{.le notre être , surprises comme au même instant , se trouvent entraînées avec violence vers le même point. Dans ces comceptions imprévues , et pour ainsi dire convulsives , tout ce que peut saisir l'imagination, s'unit fortement; et les fantômes les plus bisarres acquièrent ainsi tout l’empire de la réalité. C’est à des créations de cette espèce que nous devons évidemment la plupart des folies superstitieuses qui se sont répandues dans le monde , et dont quelques-unes ont fait une si grande fortune, tantôt pour le malheur, et tantôt pour la consolation du genre humain.

Dans le cours ordinaire de la vie , dans la succession la plus habituelle et la plus paisible de nos idées , vous n’aurez pas manqué d'observer , mon cher Hypolite , l’extrême penchant que nous avons toujours à chercher une liaison quelconque entre les différons objets qui nous frappent en méme-tems , à lier entr'eux les événemens qui se suivent , à les attacher en quelque sorte à la même chaîne d'idées et d’impressions. Ce que nous n'avons pas

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l'habitude de fixer de cette manière dans notre mémoire , nous ne Ty retenons pas long-tems , quand même le hasard ou quelque intérêt momentané nous Teut fait recueillir d'abord avec assez d’avidité. Si cette disposition naturelle est une des plus grandes ressources que nous ait données la nature pour perfectionner notre esprit , il est aisé de voir qu’elle peut aussi le conduire à de grandes erreurs , à des préventions fort étranges.

Ce que nous ne pouvons pas concilier avec la suite ordinaire de nos idées , nous sommes fort tentés de le rejeter et de fermer ainsi les yeux aux vérités les plus incontestables , lorsqu’elles s'écartent du système ou de l’ensemble d’idées' auquel nous tenons. Il arrive de là que beaucoup d’hommes ne surent jamais apprendre autre chose que ce qu’ils savoient déjà.

Le désir de trouver des rapports entre les choses et les idées que nous appercevons en même -tems , ou qui se succèdent le plus immédiatement , nous fait adopter tous les jours les opinions les plus ha-

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sardées , les chimères les plus disparates.

Tout effet qui nous surprend , qui nous intéresse fortement , et dont nous ne voyons point la cause , nous sommes disposés à l'attribuer à quelque cause inconnue , et nous la cherchons dans toutes les circonstances qui l’ont précédé. C’est la logique de l’amour , de la jalousie , de la passion du jeu , de toutes les passions dont le cœur humain peut être susceptible. Il n'en est aucune , par cette raison là , qui ne nous fasse croire en quelque sorte aux influences , aux vertus secrettes, aux pressentimens , aux présages , aux superstitions de toute espèce.

Je vécus moi-même trop lông-tems sous l’empire de ces passions pour ne pas en avoir connu , j’aurois dù dire , partagé toutes les erreurs. Il en est même dont les tristes leçons de l’âge et de l’expérience ne m’ont pas encore entièrement guéri. Par exemple , je ne puis m'empêcher de croire toujours aux indications , si ce n'est pas miraculeuses , au moins très -extraordinaires , que semble donner quelquefois un simple rapport de sym-

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pathie entre deux êtres intimement liés. Je pense avoir éprouvé cent et cent fois que ce qui touche d’une manière essentielle à la chaîne qui les lie , est ressenti par eux avec plus ou moins de vivacité , malgré la distance qui les sépare , malgré tous les voiles qui les cachent l’un à l’autre. Pour être scrupuleusement vrai , Je dois ajouter encore qu’une très -grande distance , qu’une absence prolongée m’ont paru détruire presque en entier les effets merveilleux de semblables rapports.

C'est peut être à des rapports de ce genre qu’il faut attribuer la doctrine 'si répandue dans la Haute -Ecosse de cette espèce de divination qu’on appelle second sight. ce Cette seconde vue , dit le D . Johnson , est une impression faite ou par l’entendement sur les yeux , ou par les yeux sur l’entendement , au moyen de laquelle les objets éloignés ou futurs sont apperçus et reconnus comme s’ils étoient présens. Les personnes douées de cette faculté de perception toute particulière , ne peuvent l’exercer constamment , encore moins à

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volonté.... Aux objections, on peut répondre , ajoute Johnson , que cette seconde vue n'est miraculeuse que parce qu’elle est rare. Considérée en elle-même, elle n’offre pas plus de difficultés à résoudre que nos songes , peut-être même que l’exercice le plus ordinaire de notre faculté pensante. Lesidées d’impulsions secrètes, de pressentimens, de visions soudaines, ont été généralement répandues dans tous les siècles et chez toutes les nations. On en cite tant d’exemples remarquables et d’une telle évidence , que ni Bayle ni Bacon n’auroient pu se refuser d’y croire. Soyez sur encore qu’il est beaucoup de ces impressions prophétiques justifiées par l’événement , que ceux qui les avoient ressenties se sont bien dispensés d’avouer ou de publier. La foi qu’ont les habitans des Hébrides à cette seconde vue , prouve donc seulement qu’un pouvoir qui n’est inconnu nulle part , se manifeste là plus fréquemment qu’ailleurs. Sur tout ce que nous ne pouvons décider par des raisons antécédentes , ou bien <2 pnori , ne sommes-nous

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pas forcés de nous en rapporter à l’autorité des témoignages? w L^espèoe d’action , l’espèce de puissance qu’exerce l’imagination durant notre sommeil sans notre volonté , indépendamment de toute application , de toute intention préméditée , pourquoi ne l’exerceroit-elle pas aussi dans un état de veille analogue à l’état de sommeil, comme celui d’une habitude , devenue , pour ainsi dire , machinale , celui d’une profonde rêverie , d’une longue distraction , causée par la présence ou par le souvenir d’un objet qui nous auroit vivement frappé ?

On a dit souvent que les visions , les pressentimens , les inspirations soudaines , toutes les bonnes fortunes de ce genre , n’arrivoient qu’à ces hommes que des philosophes glacés appellent , avec beaucoup de dédain , des hommes à imagination.

Mais ne seroit il pas très-possible , en effet , qu’il n’y eut que l’homme doué dans un degré fort éminent de cette première faculté , l’imagination, qui fut aussi susceptible de toutes les autres , et sur - tout de celles qui ne peuvent dépendre que d’une

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extrême sensibilité , de la sensibilité toutà-la-fois la plus subtile et la plus pénétrante ? Présager , pressentir , prophétiser , ne sont pas les seuls miracles qu'un homme à imagination fasse incomparablement mieux qu'un autre. Je le répète avec le D. Johnson, les faits bien examinés , les expériences une fois bien constatées, il seroit , ce me semble , fort inutile de vouloir discuter encore leur vraisemblance ou leur possibilité. . . .

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