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ne trouveriez donc pas à composer un sentiment qu’un homme raisonnable fut tenté d’honorerdumotde!passion?Mais quelques abstraites que soient les idées de patrie , d’amour divin , de géométrie ou de calcul , vous ne pourrez vous dispenser de convenir qu’Aristide eut la passion de son pays ; Fénélon , celle de son Dieu ; Archimède ou Newton , celle de leur science. Que de simples idées ont fini par devenir des passions dominantes et même contagieuses ! Que de passions ont été réduites par la force du tems et des circonstances , par le cours naturel de leur propre mouvement , par l’influence de quelqu’autre passion prédominante à ne plus être qu’une idée stérile , un souvenir plus ou moins doux , plus ou moins pénible !
Une entreprise plus conforme , ce me semble , à la nature de nos moyens et de nos facultés que celle de combattre nos passions par nos idées , ou nos idées par nos passions , c’est de réduire l’influence d’une passion à celle d’une idée , ou d’élever celle d’ime idée à l’influence d’une
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passion. Car , ce que la nature fait de nous , sans que nous prenions la peine de nous en occuper , nos intentions réussissent souvent à le faire comme elle , et quelquefois plus promptement ; les efforts d’une résolution déterminéeparoissent du moins hâter la lenteur secrette de ses mesures et de son travail.
Il est impossible de réfléchir avec un peu de suite , avec un peu de pénétration , et d’avoir une grande idée de la puissance qu’il nous est donné d’exercer sur nousmêmes. Mais toute la métaphysique du monde nous démontreroit le contraire, qu’il est cependant une infinité de circonstances où Ton ne sauroit nier que nous avons la conscience la plus intime de l’empire que peut prendre notre volonté sur nos pensées , sur nos affections les plus vives. S’il est en nous quelque émanation de l’Etre suprême , c’est dans cette faculté, plutôt que dans toute autre , qu’elle se manifeste de la manière la plus sensible. Tl y a beaucoup moins de distance entre l'homme qui pense le plus et l’homme qui pense
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moins , qu^entre l’homme doué de la volonté la plus forte et l'homme qui ne sait vouloir que foiblement. Qu’est -ce que le premier des philosophes peut savoir de plus que l’homme le plus ignorant , aux yeux d’un ange ou d\m être quelconque d’une espèce supérieure à la nôtre ? Malgré toute sa science , il sera souvent Tesclaved’unefemme, d’un enfant. L’homme qui veut tout ce qu’il sait , tout ce qu’il est sûr de pouvoir , n’a jamais d’autre maître que lui- même, et peut devenir maître du monde. Penser, ainsi que pensent la plupart des hommes , n’est guères qu’un jeu plus difficile , plus grave qu’un autre. Vouloir , est le mot qui renferme l’idée de toutes les ressources , de toute la puissance , de toute la dignité de l’homme.
Aux yeux de quelques métaphysiciens , la nature entière n’est que le développement continuel d’une force éternelle dont les émanations particulières naissent, s’accroissent et s’évanouissent dans les limites d’un tems donné. Ces philosophes osent n’attribuer à la divinité que le pouvoir d’ar-
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réter et de circonscrire le progrès de cette force, qu'ils regardent comme un résultat nécessaire du premier mouvement imprimé par la nature même des choses. Sans examiner ici toutes les raisons de la vraisemblance ou de l’autorité de ce système, j y trouve l’image la plus auguste et la plus vraie de l’espèce de pouvoir que l’homme peut exercer sur lui-méme. Nous ne saurions nous donner les forces que la nature et le sort nous refusent ; mais notre intelligence , notre volonté guidée par elle, semblent souvent chargées du travail de les étendre et de les développer. Ce qui paroîtra , je crois, moins douteux encore , c'est qu’elles ont une sorte de puissance d’inertie, pour en arrêter ou pour en circonscrire le développement , lorsque l’impulsion reçue n’a pas dépassé certaine^ bornes ; et c'est sur le succès constant de cette expérience qu’est fondée la vérité de cette maxime si vulgaire , pnneipîis oh s ta (1).
(1) Combattez dès le principe.
M. le baron de Gleichen , dans ses paradoxes de métaphysique , prétend que le diable , le principe du mal , dut échapper à Timmense , à l’infinie variété des productions nécessaires de la puissance éternelle , que toute la prévoyance de l’Etre des êtres ne pouvoir l'empécher ; mais que le cercle dans lequel sa sagesse a renfermé les effets inévitables de ce principe destructeur , en arrête l’influence , en borne l’empire , et le circonscrit sans cesse dans des limites plus resserrées. Je ne sais si le bnron philosophe a pénétré mieux qu’un autre la profondeur de ces mystères ; mais ce qu’il a cru voir dans l’économie de l’univers, je le vois assez clairement, cerne semble , dans celle de notre être. Le développement naturel de nos forces physiques et morales ne pouvoir manquer de produire toute l’effervescence des passions , et par conséquent tous les désordres qui marchent à leur suite. L'austère philosophie d’Epictète et de Zénon , la sainte opiniâtreté d'un Quaker , ne leur opposent que des barrières impuissantes.
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Pour ne pas faire de leurs disciples de vils hypocrites , elles n’ont qu’un moyen; c’est de les empêcher , s’il est possible , d'étre hommes.
La société , que depuis trente ans on a pris à tâche d’accuser de tous nos maux , n’a développé cette multitude dépassions malfaisantes dont la nature humaine est susceptible , que parce qu’elle en a développé toutes les facultés et toutes les forces. Elle n’est pas plus coupable d’avoir fait ces passions , que ne l'est le dieu du baron de Gleichen , d’avoir fait le diable. Tout ce qu’on peut exiger d’elle , c’est qu’ainsi que ce dieu rempli de prévoyance, après leur avoir fait la part qui leur revient nécessairement , elle les renferme dans des limites d’une juste étendue , dans des limites tracées d'une main ferme et suffisamment éprouvée ; ces limites , ce sont de bonnes lois , des tribunaux bien constitués , une religion simple , mais imposante tout-à-la-fois , des administrateurs dont le choix ne puisse reposer que sur des hommes remplis d’énergie et de pro-
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bité , le rempart d’une armée bien disciplinée , avec des ressources toujours ouvertes au travail , à l’industrie , à l’indigence même , lorsqu'il ne lui reste plus d’autre secours ni d’autre asyle que la bienfaisance publique.
Toute j[)assion dans son principe n’étant qu’une idée, une impression plus ou moins vive , il est évident qu’elle peut être combattue alors , avec avantage , par d’autres idées , par d’autres impressions , assez vives pour nous en distraire. Mais lorsque notre imagination s’est livrée , pour ainsi dire , toute entière au pouvoir d’une fantaisie , lorsqu’elle en est tellement possédée qu’elle ne peut l’être par aucune autre pensée , par aucune autre impression , il n y a plus que l’empire des choses ou celui de la nécessité qui soit capable d arrêter une impulsion si forte , si prédominante. C’est à cet empire qu’il faut que la sagesse elle-même ait recours , pour triompher d’une impulsion dont il n’est plus en son pouvoir de prévenir autrement les suites ; encore n’est-il pas toujours certain que ce
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secours lui réussisse. L’impossibilité physique de s'occuper de l’objet de sa passion est donc l’unique moyen d'en modérer , d’en affoiblir la puissance. Les partis violons sont alors les seuls dont on puisse espérer quelque succès. Quand les charmes d'Eucharis l'emportent sur les leçons du sage Mentor , celui-ci ne voit plus d'autre ressource que de se précipiter avec, son élève au fond de la mer. L’amitié , disoit par la même raison le'maréchal de Richelieu , l'amitié peut se découdre ; il faut que l’amour se déchire. (1)
Des lois sévères , mais justes , habilement combinées avec la force des circonstances, avec l'ascendant du climat , avec les habitudes , les besoins et même les préjugés dominans du caractère national , se confondant aux yeux du peuple avec l’irréfragable autorité des arrêts de la destinée , la barrière formée par dépareilles lois est comme celle de la nécessité
(1) Cest la traduction littérale d’une pensée de Pline le jeune.
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même. Il n’est guères de passion dontell^ ne modère ou ne repousse la violence.
Ainsi toute société sagement organisée , en e xcitant toutes les passions , car ce n’est qu’à ce prix qu’ellepeut développer toutes les vertus , trouve aussi dans les principes même de son organisation les moyens les plus propres à les réprimer , à les contenir. Mais ce que le philosophe et le législateur ne doivent point oublier , c’est que toute contrainte inutile est funeste , parce qu’elle détruit beaucoup plus de bien qu’elle n’empéche de mal; parce qu’en s’opposant au développement naturel de nos facultés , en les habituant à suivre une marche trop régulière , trop compassée , elle éteint , pour ainsi dire , leur vitalité , leur énergie , et ne leur laisse plus qu’un mouvement artificiel et factice.