DOUZIÈME LETTRE
On a dit que l’univers ressembloit à ces tableaux cannelés qui , du même trait , représentent plusieurs objets absolument
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disparates , en raison des différens points de vue où l’on se trouve placé pour les voir. Il est certain que les circonstances, les dispositions particulières de notre esprit , de notre caractère , de notre humeur , peuvent altérer prodigieusement la nature des impressions les plus simples. Il est certain que tout absurde que vous paroisse , mon cher Hypolite , le système des idéalistes , le nombre de ceux qui le sont en pratique , qui le sont de la meilleure foi du monde , et sans qu’eux -mêmes s’en soient jamais douté , est beaucoup plus grand qu’on ne pense. Quiconque a plus de sensibilité que de réflexion, plus d’imagination que de jugement, plus d’entêtement que de curiosité , plus d’amourpropre que de connoissance des hommes , est bien près d’être idéaliste ; car toujours entraîné par ses impressions particulières ou par ses propres idées , il ne les compare jamais avec celles des autres. C’est toujours du même point et dans le même cercle qu’il voit la nature entière. Quelque vaste ou quelque resserré que soit cet
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horison , ce sont à ses yeux les bornes du monde. Il y a par cette raison-là beaucoup de sots et beaucoup de gens d’esprit qui ne voient jamais les choses comme elles sont en réalité , comme elles sont du moins dans l’opinion du plus grand nombre des hommes , mais uniquement comme les leur représente le miroir plus ou moins fidèle , plus ou moins bisarrement taillé de leur propre imagination. Tous ces liommes-là sont de vrais idéalistes; car il n'existe point d’autre univers pour eux que celui que crée leur idée.
L’idéaliste , tel que nous venons de le définir , pourroit bien être le plus conséquent des hommes , pourvu qu’il ne sortit jamais de la solitude de ses pensées , ou que ses rapports extérieurs ne fussent jamais en opposition avec ceux des êtres qui l'environnent. Toutes les parties du système dont sa tête est devenue le centre , comme l’est l’araignée de la toile qu'elle a tissue autour d’elle , peuvent avoir beaucoup d’accord , la régularité la .plus parfaite. C’est un tourbillon isolé , dont on eut
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soin d’écarter tout ce qui pouvoit embarrasser ie mouvement central. Ainsi tout y paroit tendre facilement au même but.
Voilà pourquoi tant de théories , avant d’avoir été mises en pratique , nous avoient paru si simples , si lumineuses. Voilà pourquoi les esprits systématiques jouissent tous du rare bonheur d’étre si surs et si contens d’eux-mémes. Tant que ces messieurs consentent à rester dans leur sphère idéale , il y auroit de la dureté sans doute à vouloir troubler leur félicité ; mais il est à craindre que l’orgueil de leur système , l’inquiétude si naturelle aux imaginations actives , ne les engagent souvent à tenter d’en sortir , et que ce ne soit pas impunément', ni pour eux -mêmes , ni pour les autres.
Plus l’homme est conséquent dans la suite isolée et particulière de ses propres idées , plus ses conceptions et ses mesures pourront paroitre inconséquentes , lorsqu’il s’agira de les accorder avec les opinions les plus communes , avec cette réalité même des choses qu’il n’aura jamais
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eu l’habitude , la patience ou la sagesse de consulter. Il ne fera pas un pas dans le monde , il n’aura pas un seul projet qui ne risque d’é tre contrarié par les difficultés les plus imprévues , par les obstacles les plus insurmontables. La conduite de l’homme qui n’a point d’idée à lui , sera souvent moins folle , moins imbécille que celle de l’homme qui n’apprit jamais à comparer ses idées avec celles des autres pour trouver le point où elles pourroient se concilier. Ainsi le commis le plus borné , sans avoir d’autre esprit que la routine du monde et des affaires , aura souvent moins de fautes à se reprocher que-le premier logicien de l’Europe qui n’auroit pas la même expérience ou la même docilité.
Sous plusiéurs rapports sans doute, les hommes paroissent différer infiniment les uns des autres ; mais il en est peut-être davantage sous lesquels Luniformité de leurs idées , de leurs habitudes , de leur conduite , de leurs passions est plus remarquable encore. Contemplez la 'destinée des individus, des nations entières, des
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individus et des nations qui sembloient se distinguer par les nuances de caractère et de mœurs les plus opposées. Que le. sort les place successivement dans la même situation , vous les verrez suivre à-peu près le même mouvement , obéir à la même influence , subir les mêmes épreuves , étonner leur postérité des mêmes crimes et des mêmes vertus. Cette uniformité de rapports entre les individus les plus divers en apparence de l’espèce humaine , tient non-seulement à ce principe d’organisation première qui leur est commun à tous; elle tient aussi très évidemment à l’empire qu’exerce sur la susceptibilité de leur nature le pouvoir de leur éducation, celui de certaines habitudes dominantes , peut-être encore plus, à ce penchant invincible pour l’imitation, penchant qui contribue plus qu’aucun autre à rendre rhomme sociable, à lui donner tous les goûts , tous les liens , tous les inconvéniens , et toutes les perfections de la société. L'homme si foible dans son enfance, l’est à certains égards toute sa vie. Il a
toujours besoin de quelque appui qui le soutienne ; il ne marche avec une grande confiance , que lorsqu’il précède ou qu’il suit üne troupe ; il est toujours prêt d’aimer ou d'estimer ce que l’on aime ou ce que l’on estime autour de lui. Jamais il n’est bien sûr de sa propre pensée , de sa propre volonté , que lorsqu’il peut l’entourer et la fortifier, pour ainsi dire, de la pensée et de la volonté de tout ce qui l’environne. Il n’y a par cette raison que les idées devenues communes , ou faites pour l’étre , qui puissent avoir un grand ascendant sur l’esprit d’un seul homme comme sur celui de la multitude. Je ne nierai point , mon cher Hypolite , qu’il n’y ait quelques exceptions à toutes ces règles; mais je les crois assez rares. Dans un pays qui se vante de produire plus d’originaux que tous les autres ensemble ; il en est peut-éti'e beaucoup qui ne le sont ou ne prétendent fétre que par ce même esprit d’imitation , qui , en d’autres contrées, engage les personnes d’un certain ordre à se soumettre si scrupuleusement
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au joug de l’usage. Ce qui me le persuade , c’est que dans ce même pays j’ai trouvé pour le moins autant de monotonie que dans aucun lieu du monde. II n'en est point où les maisons , les liabillemens , les sociétés, les dîners , les fêtes , les assemblées , les amusemens de tout genre se ressemblent davantage, et se ressemblent aussi tristement. A Londres même la nécessité de se conformer à ce qu'on appelle le mi'rror of fashion (i) , n’est pas moins impérieuse C[u'elle ne l’étoit autrefois à Paris. . . . Mais revenons à notre objet.
Les rapports qui distinguent un individu d’un autre , C£ui différencient d'une manière plus ou moins prononcée les caractères , les esprits , chaque peuple , chaque condition , chaque classe de la même société , méritent sans doute une grande attention. L’étude de ces rapports doit occuper sur tout l’historien , l'artiste , le poète , le moraliste , le romancier ; mais
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ce qu'il importe encore plus au philosophe , au législateur de saisir avec la plus grande justesse , à travers toutes les nuances qui peuvent en modifier la forme ou l’expression , ce sont ces rapports constans, universels , qui paroissent inséparables de la nature de l’homme , qu’on retrouve dans les principes même de son organisation , dans tous les développemens successifs de ses forces , de leur corruption , de leur perfectibilité.
Il est prouvé , ce me semble , par une expérience assez générale , que sans le charme des passions , l’homme ne sortiroit jamais de son inertie naturelle ; que ces passions ne sont excitées que par ses besoins et la difficulté de les satisfaire ; que l’activité de ces passions une fois excitée ne peut être dirigée que par une force su- ' périeure , celle d’une crainte ou d'une espérance plus puissante que l’objet de leur première impulsion ; qu 'enfin la violence de leurs mouvemens ne peut être contenue que par lè pouvoir même de la nécessité. Pour se refuser à l’évidence de ces
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principes , il faudroit avoir cessé de bonne heure de vivre avec les humains ; il faudroit s’étre enfermé dans un antre solitaire où Ton n'auroit vu que des fantômes , où l’on n’auroit conversé qu’avec des ombres , des gnomes , des sylphides ou des intelligences célestes. Je ne veux point nier qu’un philosophe , dans cette solitude ou dans cette société , ne puisse être fort sage et même fort heureux ; mais je m’obstine à croire que s’il s’avisoit jamais de rentrer dans le monde , il y seroit pré-, cisément comme un homme qui , sortant d’un lieu très -obscur, se sentiroit frappé tout -à- coup d’une immense lumière; ses yeux ne seroient qu'éblouis et ne distingueroient rien. La folie paroît quelquefois fort au-dessus de la sagesse , tant qu’elle trouve le secret d’échapper à la puissance des choses ; mais cette^ puissance finit par l’atteindre tôt ou tard : alors s’évanouit toute la magie de son empire et de ses félicités. Notre imagination peut enfanter les plus sublimes merveilles ; elle peut tout parer , tout embellir; mais pour élever des
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édifices durables , pour préparer un bonheur qui ne devienne pas une source amère de remords ou de regrets , c’est toujours aux règles simples de la nature et de la vérité qu’il faut qu’elle soumette la hardiesse ingénieuse de ses plans , de ses travaux , de ses espérances.
Une idée fausse ou vraie , un préjugé quelquefois puérile , mais devenu , grâce aux impressions utiles, imposantes auxquelles on sut l’associer , une opinion commune , le principe de quelque coutume généralement respectée , forment une espèce de force morale non moins irrésistible que la plus grande force physique. La philosophie qui prétendpré venir les écarts funestes de l’imagination , se gardera bien de franchir imprudemment de semblables barrières. Elle y verra comme un supplément à celles qu’avoit posées la nature elle -meme; et si le progrès rapide des mœurs et des lumières pouvoit lui faire desirer de les changer , ce ne seroit du moins qu’avec une précaution extrême ; ce ne seroit qu’après s’étre assurée de pou-
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voir les rem placer par d’autres , après s’étre bien assurée encore que celles-ci plus nouvelles , plus analogues à l’ordre actuel des choses , n’auroient ni moins de force , ni moins de stabilité que les anciennes.
En morale , en politique comme en chymie , il arrive trop souvent que pour vouloir tenter de créer , on ne fait que dissoudre. La matière précieuse s’évapore quelquefois avec une explosion terrible , et ce qui reste n’est qu’un triste capuù moj'tuum , un emblème hideux de destruction et de néant.
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Vous avez lu , mon cher Hypolite , ce que les Dumarsais , les Herder , les Gébelin , les Desbrosses ont écrit sur l’origine de la parole , ce miracle de l’esprit humain , que les plus savantes , les plus profondes recherches n’expliquent que comme tant d’autres miracles, par des
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hypothèses plus ou moins vraisemblables , plus ou moins ingénieuses. Mais un point sur lequel ces philosophes me semblent tous d’accord , c’est qu’il n’est point de langue dont les racines ne tiennent àlliarmonie imitative de quelques sons primitifs , ou bien à quelque étymologie hiéroglyphique. Plus les langues paroissent remonter jusqu'aux premiers âgesdu monde, plus elles sont remplies de tropes , de métaphores de tout genre , plus elles sont musicales et pittoresques. Il paroît que les premiers essais de la parole humaine n'ont été que des sons inarticulés , des cris de douleur ou de joie , d’épouvante ou de menace , de surprise ou de ravissement. A ces accens inspirés par la nature même succédèrent probablement les tentatives faites pour imiter avec la voix certains bruits faciles à distinguer, enfin Ides efforts plus hardis , plus heureux encore pour peindre les objets par l’analogie que l’on croyoit appercevoir entre le caractère particulier de leurs formes , le genre d’impression que leur présence ou le souvenir de ses effets
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pouvoic produire sur nos sens , et la qualité déterminée de certains sons. D’autres mots , sans doute , n’ont jamais été que le résultat d’une convention pure et simple , ^ des espèces d’hiéroglyphes bien ou mal choisis , mais que l’intérêt ou le besoin du moment , souvent le hasard d’une circonstance assez indifférente en elle-même , a pu faire adopter d’abord , et dont une pre* miére habitude a conservé l’usage. Sans l’invention de ces mots , quelque incertaine et quelque bisarre qu’en soit peutêtre l’origine , comment serions-nous jamais parvenus à retenir une si grande variété d’idées ou d’images, à les classer, à les comparer entre elles , à former cette multitude de combinaisons dont notre intelligence peut saisir tour-à tour et les détails et l’ensemble ? Ces mots génériques , par lesquels on est convenu de désigner une longue série d’objets ou d’impressions homogènes , sont comme autant de colonnes milliaires qui servent de guide à la pensée dans l’immense diversité des
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routes où risquent de l’égarer et sa marche rapide et son inquiète curiosité.
De quelque [manière qu’on veuille expliquer la formation des langues , il n’est aucune hypothèse où l’on ne soit forcé d’accorder è l’imagination la part la plus active et la plus étendue. Comment nier que le langage le plus simple et le plus grossier ne tienne toujours de la peinture , de la poésie ou de la musique ? Ces différentes modulations du ramage naturel de l’homme vivement affecté , dont se composent les premiers élémens de toute langue , ces rapports admirables de certains sons , de certains accens avec certains objets ou certaines impressions , cette analogie d’idées et d’images , source féconde de tant d’expressions vives et figurées , enfin ces combinaisons de mots plus ou moins faciles , plus ou moins mélodieuses , n’est ce pas l’imagination seule qui sut les trouver , les recueillir Si l’imagination est , de toutes nos facultés , celle qui contribua le plus à l’invention comme au
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perfectionnement du langage, il n’en est aucune aussi qui soit plus soumise aux illusions de cet art enchanteur qu’elleméme créa. Nous la voyons se prosterner sans cesse devant son propre ouvrage , adorer ses oracles , leur obéir , redouter sa puissance et ne pouvoir s'en défendre.
L’empire prodigieux de la parole sur nos idées et sur nos sentimens offre peutêtre le sujet de méditation le plus riche et le plus vaste. Il embrasse non-seulement l’analyse de tous les genres d’éloquence et de poésie , de leurs ressources et de leurs effets , mais encore la discussion de tous nos systèmes , de toutes nos théories de raisonnement; car toutes tiennent à l’influence avouée ou méconnue des révolutions de cet empire. Un si beau sujet , considéré dans toute son étendue , effraye beaucoup trop , mon cher Hypolite, la paresse et l'incapacité de votre ami , pour qu'il songe à s'en occuper un seul instant. C'est à développer quelques apperçus isolés , que se borneront , ainsi
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que de coutume , tous les efforts de sou application.
Il n’est aucun art inventé par l’imagination , ou pour l’imagination , dont l’effet naturel ne soit d’exciter , d’allumer tous les mouvemens passionnés de notre âme ; mais il n’en est aucun , je pense aussi, que l’on ne puisse employer avec succès aies diriger, à les calmer, à les contenir. Et l’art du langage me paroit jouir par excellence de ce double privilège. Qui n’a pas éprouvé de combien de manières le charme de la parole sait disposer à son gré de nos sentimens et de nos pensées , réveiller une idée , endormir l’autre , éloigner celle-ci , rapprocher celle-là, tantôt les diviser et tantôt les confondre ; ranimer telle action presque éteinte; étouffer, éteindre telle autre, sur le même objet rappeler notre attention et nous en détourner tour à-tour ; nous occuper entièrement d’un objet fort éloigné de nous, et par la même magie , nous distraire de celui qui nous touche de la manière la plus intime.
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Et ne croyez point, mon cher Hypolite , que je prétende encore parler des savantes ressources de la poétique ou de l’art oratoire. L’éloquence et la poésie , dont il s’agit ici , se trouve tout naturellement dans les cris du sauvage , dans le balbutiement de l’enfant *qui cherche à nous attendrir, dans le babil de la jeune folle qui veut nous tromper ou nous séduire dans nos conversations les plus négligées , enfin dans nos monologues les moins étudiés , les plus secrets ; oui , dans nos monologues. Je ne sais pourquoi Ton a reproché si souvent aux romanciers , aux poètes dramatiques , de faire trop de monologues. Ils peuvent en avoir fait beaucoup de mauvais ; mais en lui-méme le soliloque n’a rien que de naturel et de trèsvraisemblable. Il est extrêmement simple, extrêmement commun de se parler à soimême ; et ce que l’on se dit ainsi plus ou moins bas, n’influe pas peu surnossentimens et sur nos actions. Ce ne sont pas toujours les discours des autres dont l’artificieuse éloquence en impose le mieux.
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j'ai plus d'une raison de croire , que cet avantage appartient souvent à cëux que nous nous adressons nous-mêmes.
Quoiqu'il y ait des sentimens et des idées qui, pour mûrir, paroissent avoir besoin de tout le silence de la solitude , de tout le secret de la réflexion, ce que rîous avons pensé , ce que nous avons senti , lorsque nous avons essayé de l'exprimer, soit pour nousmêmes , soit pour les autres , nous le concevons ordinairement mieux , avec plus de force , avec plus de justesse , avec plus de clarté ; nous le croyons davantage ; nous le sentons plus vivement ; nous en conservons un plus long souvenir. La parole <îonne à nos sentimens , comme à nos idées, une sorte de consistance etde réalité qu’ils n’auroierit point sans elle ; la parole semble les revêtir d’une forme plus sensible , plus propre à saisir l'attention de tous nos sens, et par-là même celle de notre sens intérieur. C’est l'entier développement . d'un germe qui fut long-tems imperceptible , qui , sans ce souffle créateur , Teiit peut être été encore long-tems. Oui , dans
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ses résultats, dans ses effets, dans ses rapports avec les autres comme avec nousmêmes , c’est une véritable création. Le sentiment échappé de nos lèvres , fùt-ce dans un désert, dans lanuitlaplus obscure, a déjà plus d’existence , plus de réalité que s’il n’étoit jamais sorti du fond de notre cœur. Il est tel mouvement de colère et d’impatience dont nous serions restés les maîtres , si nous avions eu le bonheur d’en prévenir le premier éclat , quelque foible ou quelque modérée que fut encore cette première expression. Il est tel goût , telle fantaisie qu’il nous eût été facile de vaincre , si nous ne nous fussions pas livrés , avec tan td 'indulgence, à l’attrait d’en parler , soit aux autres , soit à nous-mêmes. Si Tonne s’étoit pas dit trop souvent: «combien j’aimerois cette femme ! w peut-être ne Teuton jamais aimée. Il y a, je lésais , des affections qui semblent devenir d’autant plus fortes qu’on prend à tâche de les renfermer dans le plus profond secret. Mais ce que Ton se défend d’avouer à qui que ce puisse être au monde , n’est-ce pas ce
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qu’on a le plus violent besoin de se répéter sans cesse à soi-méme ? Et ce genre d’indiscrétion , ce bavardage solitaire , s’il m’est permis de m’exprimer ainsi , n’est peut-être pas , comme nous l’avons déjà remarqué , celui dont l’influence soit la moins active et la moins dangereuse. La parole semble être souvent au sentiment aecret ce que l’air est à l’étincelle ; il l’anime , il l’enflamme , et produit quelquefois une incendie , dont il est difficile d’arrêter les progrès , tandis qu’étouffée un instant plutôt , on l’eut vu s’éteindre sans la moindre explosion.
S’il est des sentimens que le pouvoir naturel de la parole irrite , exalte , il en est sans doute aussi que ce meme pouvoir modère , éteint. On voit assez communément,dans le monde, des hommes quin’ont pas plutôt exhalé leur mauvaise humeur , et souvent en paroles fort dures et fort violentes , qu’ils reprennent aussitôt leur bonhomie naturelle. La plainte soulage la douleur ; c’est la vapeur qui , sortant de l’eau bouillante , la calme et la refroidit
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insensiblement. Combien de fois, en causant nous - mêmes , ou bien en laissant causer les autres avec nos préventions les plus passionnées , avec nos passions les plus déraisonnables , n’est-on pas parvenu tantôt à les éclairer , tantôt à les endormir, tantôt à les distraire, à leur tracer des routes nouvelles ou moins funestes , ou quelquefois aussi vraiment utiles ? Peu de paroles ont eu souvent une douceur si touchante , une force si persuasive , qu’on les compareroit volontiers à ces gouttes d’huile qui , jetées à propos sur les vagues irritées de la mer , peuvent conjurer , diton, la plus affreuse tempête.
Je croirai difficilement , mon cher Hypolite , que toutes les langues puissent avoir le même empire sur notre imagination. Je croirai difficilement , par exemple , que les langues du Nord , et particulièrement celle dont je me suis occupé depuis quelque tems , soient aussi propres à remuer toutes les passions que nos langues. du Midi , sur-tout l’italien , le grec et le françois. Peut-être est ce par cette.
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raison quel’éloquence dont on peut abuser avec tant de facilité dans tout état tenant à des formes démocratiques , et qui par la nature meme des choses y doit jouer cependant un si grand rôle , a moins d'inconvéniens , moins de danger en Angleterre qu’elle n^en auroit ailleurs. Des Fox , des Shéridan ont mille moyens , sans doute , d'en imposer à l'esprit , de séduire la raison , de prêter au sophisme les couleurs les plus spécieuses ; mais en ont-ils autant pour enchanter l'oreille , pour toucher toutes les cordes sensibles des différentes passions qui peuvent agiter le vulgaire ? Je ne le pense pas , et je vois aussi qu'ils le tentent beaucoup plus rarement. Il est peut-être tel pays de l'Europe où l'empire delà parole prendroit un si terrible ascendant , que si rien n'en arrétoit la puissance, on y verroit bientôt cet empire se détruire lui-même , par l’extravagance de ses succès, par l’abus même de ses victoires... (i)
(i) Plus un gouvernement est démocratique , moins il peut marcher sans chef de parti. Or , par
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I.e charme de la parole enivre Timagination , et l’enivre de plus d\ine manière. Il lui fait voir des fantômes comme des réalités , des réalités comme de vaines illu>
la raison même que le peuple François a tout-à^ la-fois plus d’intelligence , plus d’activité , plus d’amour-propre , plus de vanités de toute espèce qu’aucun autre peuple de l’Europe , il doit êtreplus difficile en France que par-tout ailleurs de se soutenir long-tems à la tête d’un parti quelconque^ Il faut à tout gouvernement républicain beaucoup d’illusion et beaucoup de confiance^ Dans un pays où il y a prodigieusement d’esprit , il n’y a jamaisassez d’illusion et de confiance , ou pour m’expliquer avec plus de franchise , dans un pays où il y a trop de fripons, il n’y a jamais assez de dupes ; et rien n’est plus ruineux en politique comme en morale , que les changemens d’illusion trop fré— quens et trop rapides. En réfléchissant, me disoit milady W. » . . , en réfléchissant à tout le mal que s’est fait la France elle-même , contre toute vraisemblance et contre toute raison , ne croiroit-on pas qu’elle a voulu Justifier la folie de ce proverbe anglois : « If it pleases god , a man may bite his own nose off. » Littéralement ■: Dieu na quà levouloir f on se mordra le nez de manière à empor^-ter la pièce^
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sions ; il entoure la vérité de mensonges , et le mensonge de toutes les apparences de la vérité. Il n^ a de vrai souvent que ce qu’on n’a jamais osé dire ; mais ce qu’on dit nous semble toujours plus vrai que ce qu'on ne dit point. Les saintes écritures nous apprennent que c’est la parole de l’éternel qui fît sortir le monde du néant. Il est des époques désastreuses où l’on seroit tenté de croire qu’il suffît de la parole de riiomme pour le détruire. . . .
Je me presse de revenir à des résultats plus simples , à des souvenirs moins pénibles. Nous avons vu quelquefois ensemble des improvisateurs italiens. Ne vous rappelez-vous pas , mon cher Hypolite , combien l’élan facile de leur imagination s’animoit par le mélodieux ramage de leur langue et de leur poésie ? Un improvisateur d\in autre ordre , et plus étonnant peut être , c’étoit le philosophe Diderot , lorsqu’entraîné par la chaleur de la conversation , sa tête exaltée s’élevoit aux idées les plus hardies , aux images les plus sublimes , et qu’en croyant écouter encore
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les autres , il n’écoutoit plus que lui-méme. Souvent il essaya d’écrire sur les mêmes sujets qui l’avoient passionné si vivement dans le cercle intime de ses amis. Il étoit toujours Diderot , sans doute ; mais ce n'étoit plus cette même chaleur, cette même énergie , cette même rapidité de pensées et d’expressions , ce même abandon, ce même enthousiasme. Il n’étoit plus enfin sur son trépied. Sa tête brûlante et sonore ne s’enflammoit plus au feu de ses propres discours. J’ai rencontré dans le monde des hommes d’un caractère fort éloigné de celui de notre philosophe , des hommes d’un caractère essentiellement froid , qui ne résistoient cependant qu'avec beaucoup de peine , à l'entraînement naturel d'une conversation un peu vive. Pourvu qu'on parvint à les faire parler , on étoit presque toujours sûr de leur faire dire plus qu’ils n’auroient voulu dire , si la vivacité , l'impérieuse vivacité de la parole leur eût laissé toute la présence , toute la liberté de leur esprit et de leur réflexion.
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Chez tous les peuples , dans toutes les langues , dans le langage , pour ainsi dire , de chaque individu , vous retrouverez de simples expressions , de simples mots qui , soit comme notes sensibles , soit comme termes de ralliement à des idées favorites , à des impressions prédominantes , produisent sur Timagination les effets les plus surprenans.Ce sont ces effets merveilleux, mais très-naturels cependant et très-bien constatés , qui donnèrent sans doute aux anciens docteurs de la cabale , aux charlatans de toutes les espèces et de toutes les superstitions ; ridée des vertus miraculeuses qulls affectent d'attribuer à la manière solennelle et bisarre dont ils écrivent ou dont ils prononcent certaines paroles prétendues magiques.
Je ne crois pas être plus foible ou plus crédule qu’un autre. M'étant trouvé presque toute ma vie dans des situations qui m'imposoient beaucoup de réserve et beaucoup de contrainte , mon âme exercée de bonne heure à s’observer , à s'étudier sans cesse , acquit, je pense, assez d’empire
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sur elle-même. Cependant il est dans ce moment encore au fond de mon cœur un sentiment qui l’a rempli d’impressions si délicieuses , de regrets si vifs etsipoignans, qu’il est telle phrase , tel mot que je crains deprononcer ou d’entendre , que mon imagination fuit comme on fuiroit l’approche d’un fantôme ; et je sens , mon cher Hypolite, qu’il faut les fuir pour ne pas voir le délire des souvenirs les plus célestes et les plus douloureux absorber toutes mes pensées , échapper à tous les efforts de ma raison
Je ne suis point étonné que dans tous les âges , dans tous les pays , on ait attaché des idées de honte , de mauvais augure , de crime même , à la seule prononciation de certains discours, de certaines paroles. Je comprends parfaitement la vérité de Topinion de je ne sais plus quel philosophe moderne qui disoit que , pour gouverner un peuple , il laisseroit volontiers à d’autres le soin de lui donner des lois , pourvu qu’il eùtle privilège exclusif d’en faire les chansons. Ce mot me rappelle qu’il est un art
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qui l'einporteroit encore sur l’art de la parole , si la puissance de ses effets ne se trouvoit pas circonscrite dans des limites trop bornées ; c’est celui de la musique.
L’avantage qui distingue la musique de tous les autres arts de Timagination , c’est qu’elle agit sur nos sens de la manière la plus intime , la plus immédiate. C’est de sensations pures que se composent les moyens qu’elle emploie , et c’est directement aux sensations qu’elle s’adresse pour troubler ou calmer notre âme. Aussi son charme est -il irrésistible^ toutes les fois qu’elle ne sort point de sa sphère naturelle, toutes les fois qu’elle sait se borner aux seules impressions qui sont de son ressort, mais dont elle dispose avec une puissance absolue. Imaginez-vous , mon cherHypolite, quelque agitation de l'ame assez forte, assez pénible pour ne pas être plus ou moins adoucie , en écoutant le calme céleste du chœur des Songes d’Atys. The harmoiiy, suspended hell.{i) Quel
(i) L’harmonie suspendoit les tourraens de l’enfer.
Paradis perdu , liv. II.
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choix de mots et d’idées pourroit jamais exprimer Tespoir, le sentiment d'un bonheur suprême , comme ce trait de chant de la Pazza cVainore , (i) dans la bouche de la signera Morichelli : Ah! chi potrà comprendere la mi a félicita! (2) Avezvous éprouvé, dans votre vie , beaucoup de jouissances qui vous laissent un souvenir plus doux , plus enchanteur que ce charmant duo de notre T^illanella rapita : (3) Occhietto furbetto , che cosa m’hai detto , haciando mi qui? OXXQ mémoire vous fournira mille autres exemples qui prouveront encore mieux peut-être que , quant aux effets de ce genre , il n'est aucun art qui puisse les produire ouïes atteindre au même degré que l’art du chant. Je vous engage à relire ce qu'en dit Platon dans le troisième livre de sa République.
(1) La Folle par amour.
(2) Ah ! qui pourroit jamais concevoir mon bonheur !
(5) La Paysanne enlevée.
(4) Que me veut donc dire ta friponne de mine par ce baiser -là?
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