‹ Lettres sur l'imaginationChapitre 15 sur 24 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

U N prince ( i) , aussi distingué par la douceur de son caractère et Tamabilité de son esprit que par sa passion pour les arts , me disoit dernièrement : Sans pouvoir m’accuser, je crois , d'étre moins sensible qu’un autre , je me suis souvent fait un scrupule de me trouver plus vivement ému par une belle scène de tragédie , par un beau morceau de musique, que je ne laurois été par le malheur même dont cette composition m’offroit l’image ou le sentiment. Nous n’avions peut-être pas eu le même scrupule ; mais je présume , mon cher Hypolite , que Lun et l’autre nous avons eu souvent le même tort. Ainsi je vais essayer de vous dire ce que m’inspira dans le moment l'aveu du prince qui d’abord m’a voit singulièrement frappé. Je commence par

(i) S. A. S. le prince A. de S. G.

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observer que , malgré l’empire qu’exerce sur tout homme doué de quelque imagination le charme de la poésie , de la musique , du théâtre , de la peinture , il est ' cependant deux circonstances où le malheur réel nous affecte sans doute plus fortement encore que la représentation la plus touchante de ce même malhéur ; c 'est lorsqu’il nous est personnel ou nous paroît rëtre ; lorsquÙ la vérité défait , il joint de plus ce qu’on peut appeler la vérité poétique, cet accord de situation, de caractère, de sentiment que la nature nous montre , quelquefois avec tout Tintérét qui distingue les plus heureuses créations du génie et de l'art. Quelques humains, quelques sensibles que nous soyons , il est bien rare que ce ne soit plus ou moins par un retour secret sur nous-mêmes , ou , si vous voulez, par un mouvement sympathique , dont nous ne saurions le plus souvent , et dont il seroit encore assez inutile que nous sussions nous rendre compte à nous - mêmes.

Mais dans le nombre des malheurs que nous voyons autour de nous , isolés comme nous

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le sommes à certains égards par Tordre actuel des sociétés , il n’en est que fort peu qui nous soient véritablement personnels , ou qui nous le paroissent. L’habitude d’ailleurs et la réflexion de cet amour de nousmêmes , dont la puissance ne le cède qu’à celle des passions ou de la vertu , cherchent tou j ours à nous présenter le malheur dans une perspective assez éloignée pour en affoiblir l’impression ou pour en diminuer la crainte. Il est dans la nature de l’homme de fuir la peine, comme il est dans sa nature d’être bon et compatissant. Nous permettons rarement àTaspect du malheur de nous affliger long-tems, lorsqu’il est en notre pouvoir de l’éviter. Si Thomme personnel ne s’en occupe que pour le repousser , Thomme le plus sensible ne s’en occupe guères aussi , que pour le soulager ou pour le secourir (i). La plus grande

(i) Au récit, à la simple représentation d'un événement malheureux , ma sensibilité est concentrée dans mon intérieur. Il m’est interdit de

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magie du théâtre et de tous les autres arts est employée à nous attirer insensiblement à la contemplation du malheur , à nous identifier , en quelque sorte malgré nous > avec les douleurs ou les infortunes qui nous sont étrangères , en nous les offrant de la manière la plus propre à nous saisir, à nous frapper, à nous intéresser vivement. Avant d’arrêter ma pensée sur la situation déchirante d’une reine abandonnée par Tamant à qui sa tendresse a tout sacrifié , Virgile sut m’attacher à son sort par la peinture de ses vertus , de sa gloire , de ses prospérités , de tous les transports de son amour. En me faisant pleurer avec elle, il m’enchante

me mêler dans faction pour en prévenir les suites , pour arrêter le coupable ou pour adoucir le sort de la victime. Présent à la réalité , le besoin d’y prendre une part active occupe, absorbe une partie de mon sentiment. Ainsi je crois que celui qui se jette dans f eau pour sauver un infortuné qui se noie , n'est pas plus touché, ne fest peut-être pas autant que celui qui ne sait pas nager, et quisouFtre et se désespère sur le rivage.

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encore par la beauté de ses vers , par la mélodie de son ramage. Je me livre au pouvoir du sentiment qui me force à mêler mes larmes aux siennes , parce que je ne puis renoncer au charme que m’ont fait éprouver des accens si doux et si touchans. Je crois ne voir qu’une imitation , je n’en redoute point l’effet; l’image cependant, plus attrayante que la réalité même , est peut-être aussi plus vive etplus profozide. Car , aux yeux de notre imagination du moins, la réalité n’a pas toujours ni l’ensemble ni l’intérêt du tableau. Alors on peut dire avec beaucoup de justesse , que le fait est non - seulement moins intéressant, mais encore moins vrai que la lîction. Comment nous toucheroit - il autant ?

Vous vous rappelez, moucher Hypolite, la belle scène d’Ariane , où son désespoir interroge toute la nature pour découvrir qui lui ravit le cœur de Thésée. Vous vous rappelez l’Anglois qui , durant toute cette scène , appuyé sur la rampe du théâtre , les yeux fixés sur l’actrice sublime qui jouoitce rôle avec tant de douleur et de

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noblesse , ne cessoit de lui dire tout bas en sanglottant, c"est Phèdre , c’est Phèdre. Le jeune Anglois , à coup sur , étoit un homme d’une sensibilité rare. Eh bien I ne pensez - vous pas que ce même homme auroit pu voir , sans en être fort ému , l’air dolent et niais dont notre belle cousine a gémi tant de fois sur les perfidies trop réelles de son volage époux? Et seroit- ce la faute de notre belle cousine oula sienne? Les hommes durs, insensibles ont toujours tort ; mais souvent aussi c^est le tort , ou peut- être la dernière infortune des malheureux , si la manière dont ils supportent ou dont ils se-plaignent de leur sort , n'intéresse pas davantage le cœur même le plus sensible et le plus compatissant. La plainte des infortunés a quelquefois trop de foiblesse , et quelquefois trop de violence ; tantôt elle manque de confiance et tantôt de mesure; elle paroît tour- à- tour trop réservée ou trop importune , trop humble ou trop hère ; il est assez rare enfin qu'elle se montre avec tout l’intérêt, toute la dignité dont elle est susceptible. L’in-

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dulgence de l’homme juste et bon n’en sera pas moins secourable sans doute; mais sa sensibilité n’en sauroit être aussi vivement émue.

Il ne faut nous voir , je pense , ni plus médians ni meilleurs que nous ne le sommes. Le malheur et la prospérité , un long repos et des agitations extrêmement vives, émoussent également nos affections naturelles. Nous ne sommes pas toujours disposés à nous identifier avec toutes les peines qui peuvent affliger nos semblables. Il en est qui sont trop près ou trop loin de nous ; il en est qui dont aucun rapport avec les sensations que nous avons éprouvées; nous ne saurions les concevoir. Il en est d’autres aussi que la nécessité nous apprit dès long - tems à supporter avec courage ; nous ne saurions en être fort attendris.

Le grand objet des arts est donc de réveiller cet instinct précieux que nos passions et nos habitudes ont si souvent le malheur d'éteindre ou d’endormir. On y réussit le plus sûrement, je crois, lorsqu’on parvient à saisir , à rassembler ces

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grands traits propres à frapper la sensibilité la plus commune , la sensibilité des hommes de toutes les classes et de tous les tems , en n’y mêlant qu’avec beaucoup de ménagement et d^adresse les sentimens plus particuliers à certains peuples , à certaines classes , à certains individus. Peutêtre même le grand artiste s’occupe- 1- il moins de ces sentimens , bornés à certaines contrées , à certains individus , pourcher^ cher à les intéresser directement, que pour éviter de les blesser, et d’affoiblir ainsi des impressions plus sures et plus générales. Peut-être est-ce aussi par cette raison que l’homme de goût trouvera dans la grandeur idéale des tragédies de Sophocle , de Racine et de V oltaire , non - seulement plus d’effet et plus de poésie que dans l’imitation grossière des scènes domestiques de nos drames modernes, mais encore plus de nature , plus de passion , plus de vérité. Dans le dernier de ces systèmes dramatiques , il est bien plus facile , bien plus dangereux de manquer d’accord, d’ensemble; et la plus légère déviation du vrai , doit

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yparoître infiniment plus sensible et plus choquante.

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