QUINZIÈME LETTRE
La sensibilité , mon cher Hypolite , se dis* tingue facilement de l'esprit ; mais il est bien moins aisé de la distinguer de l'imagination , dont elle parolt , pour ainsi dire , inséparable. Le mot de Montaigne : Nous nous aimions ^pàrce que cétoit moi , parce que cétoit lui. Le mot de La Fontaine : J’y allois. Celui du pauvre à qui l'on vouloit acheter son chien : Eh! qui m’aimera?
Tous ces mots sont assurément des traits de la sensibilité la plus vive et la plus pure ; mais en est-il aucun dont le sentiment ne tienne tout son charme de la puissance dé l’imagination. Ce wo/, ce /«/ , qu'étoit-ce , sinon le modèle idéal de l'amitié la plus parfaite , l’assemblage de toutes les vertus, peut-être même encore de toutes les foiblesses qu’il convenoit à ces deux amis de
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troiivei Tun dans l’autre ? Ge sublime ,// allais, nous intéresseroit-il si vivement, si Ton n’y voyoit Texpression la plus simple de toutes les douceurs, de toutes les consolations que peuvent donner la sécurité , l’abandon d’une entière confiance ? Ce qui rend le mot du pauvre si remarquable et si touchant, n’est-ce pas de nous peindre, avec la plus profonde vérité, Textréme besoin qu^avoit son âme d'un attachement quelconque, et lorsqu'elle avoit tout perdu, celui de se tromper encore elle - même , en cherchant dans les douces attentions d'un animal fidèle et sensible de quoi se consoler de l’inconstance de la fortune , de la perte de sa femme ou de son ami ?
Je ne prétends point nier ici que la sensibilité morale ne soit comme un sixième sens, une faculté qui reçoit et qui produit des impressions subites , immédiates ; mais il n’en sera pas moins vrai , que ces impressions n’auroient ni plus de suite , ni plus d’effet , que celles de nos autres sens , si l'imagination n'en prolongeoit pas la du-
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rée , ne leurdomioit pasle développement et toute la consistance dont elles sont susceptibles , en les liant entre elles , en les mêlant à ses propres près tiges , en leur prêtant toute la hardiesse de ses dessins , toute la chaleur et toute la vivacité de son coloris. Je puis concevoir, j’ai même rencontré quelquefois des hommes, sans esprit, doués d’une assez grande sensibilité ; mais je n’en ai jamais vus qui fussent entièrement dépourvus d’imagination, et presque toujours en raison même du degré de sensibilité qu’ils avoient reçu de la nature.
Ces mouvemens subits d'amour ou de haine , d'horreur ou de compassion , ces rapports sympathiques qu’un observateur de bonne foi ne sauroit contester , ne sont • - et ne peuvent être considérés , que comme des éclairs électriques ; le feu qu’ils allument ne seroit pas long-tems à s'éteindre , si l'imagination ne se plaisoit pas à le conserver, à l’entretenir. C’est elle qui saisit le retentissement de nos premières émotions, les notes, si je puis m'exprimer ainsi,
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dans ses registres , pour les reproduire avec des variations plus ou moins étendues, plus ou moins heureuses.
Isolé , le sentiment le plus moral ne seroit jamais qu’une sensation fugitive , s’il n’étoit pas développé par une suite de rapports ou de comparaisons que l’imagination seule rassemble , qu’elle seule anime et vivifie. L’imagination est comme une mémoire particulière à la sensibilité. C’est la sensibilité qui commence l’imagination. C’est l’imagination qui fait vivre la sensibilité , qui lui donne ce charme immortel qu’elle en reçoit à son tour. Ce sont , en un mot , de toutes les facultés de notre être, celles dont la liaison est la plus intime ; mais comme elles se doivent mutuellement le plus d’avantages , le plus* de secours , elles se doivent aussi mutuellement le plus de peines et de tourmens.
La sensibilité considérée en elle même est un élément si pur , que la pensée ne sauroit le fixer , ne sauroit le saisir. C’est un feu qui s’évapore ou qui consume tout ce qui l’approche. Tant que la sensibilité
de notre âme se trouve environnée de tous les plaisirs , de tous les enchantemens de l’imagination , c’est la source première de notre bonheur, de nos plus douces jouissances; mais lorsqu’elle leur survit, lorsqu’elle demeure abandonnée et solitaire , l’univers entier n’est plus pour elle que le plus affreux des déserts. Heureusement notre sensibilité s’émousse avec l’âge ; elle s’engourdit et s’endort à mesure que l’imagination s’affoiblit et s’éteint. Le plus sûr moyen de prolonger leur jeunesse ou leur activité , c’est de les disposer de bonne heure à se former un empire tout-à-fait indépendant de nos sens , un empire métaphysique et céleste où nos plus doux souvenirs deviennent de plus douces espérances, où l’illusion des songes les plus sublimes ou les plus rians l’emporte même sur ce que les félicités de notre existence terrestre ont de plus vif et de plus réel.
Comme l’emploi de l’imagination est d’étendre et de développer les impressions de la sensibilité ,' celui de la sensibilité est de servir de guide et de régulateur aux plus
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grands élans de Timagination. Quelque ingénieuses que soient nos conceptions, quelque riches ou quelque hardies que soient nos fictions , elles ne nous plaisent , et ne nous attachent qu’autant qu’elles touchent ou qu’elles flattent notre sensibilité. Tout ce qui la blesse , soyez-en sûr ^ manque aussi bien de vérité poétique que de vérité morale. Quoique l’illusion ait souvent plus d’effet, plus de pouvoir que la réalité même, ce n’est quelorsqu’elle acetaccord, cet ensemble déterminé dont le charmé contente notre goût naturel pour le vrai. Il est donc très-certain qu'il n’appartient qu’à la vérité de nous- tromper tout de bon , et c’est dans ce sens que le poète a dit avec tant de justesse :
Rien n’est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable ; 11 doit régner par-tout , et même dans la fable.
Nous ne pouvons être touchés que des situations , des événemens , des opinions , des sentimens qui nous paroissent vrais ou vraisemblables. Pour jouir de quelque sen-
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sation que ce puisse être , nous avons toujours besoin d'un certain degré de confiance et de certitude. Mais le seul moyen toujours infaillible de se faire croire , dont l’imagination des grands poètes , celle des grandes passions, et celledes femmesadroitesne manquent jamais de faire usage, c’est d’engager vivement notre sensibilité dans les intérêts de leur plan ou de leur vœu. L’histoire la plus singulière , l’explication la plus étrange , l’invention la plus merveilleuse commence à devenir croyable, dès qu’elle frappe juste quelqu'une des premières cordes de l’organe trop peu connu de notre sensibilité morale. Cet organe, comme celui du toucher , de tous nos sens le plus difficile à définir , est cependant celui qui nous donne les perceptions les plus certaines. On pourroit trouver entre ce sens et celui de la vue les mêmes rapports que nous croyons appercevoir entre l’imagination et la sensibilité. L’empire qu’embrasse notre vue et celui qu'embrasse notre imaginât n , sont l’un et
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l’autre d’une variété , d’une étendue immense (i) et dans ces deux empires sans bornes , ce ne sont que les objets qui peuvent affecter encore un sens plus borné , mais plus sur , plus intime , qui nous touchent et nous attachent véritablement.