S E I Z I È M E LETTRE
N O us avons tâché , mon cher Hypolite, de voir quelle étoit la marche ordinaire
(i) De tous nos sens, ce sont ceux de la vue et de l’ouïe qui paroissent jouir seuls de la faculté de saisir rapidement une grande étendue , une grande variété de rapports , leur suite , leur gradation et leur concert. C’est par cette raison , sans doute , qu’on n’appelle point beaux les objets en qui l’on ne considère que des qualités relatives au goût et à l’odorat. Lorsqu’on dit voilà un beau turbot , voilà une belle rose, on considère, ainsi que l’ob* serve Diderot , d’autres qualités dans la rose et dans le turbot que celles qui sont relatives ausens du goût et de l’odorat. Voyez ses Rec/ierc/ies phiïosophicjues sur V origine et la nature du beau.
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de rimagination. Essayons encore de voir quels sont ses plaisirs , ses goûts les plus habituels. En suivant l’origine et le développement de ses f antaisies les plus communes , de ses passions les plus singulières , nous nç tarderons pas à reconnoître qu’il n’est point d’imagination qui ne soit naturellementromaneière ou poëte. Trouver, faire , inventer, c’est le premier de ses besoins , c’est le charme le plus vif de toutes ses jouissances , de tous ses désirs. Ce qu’elle est dispensée de chercher n’excite point son attention. Tout ce qu’elle n’a pas eu le plaisir de créer , tout ce qu’elle n’a pas encore le pouvoir d’embellir , cesse bientôt de l’intéresser. Le but qu’elle apperçoit de trop près , elle est déjà lasse de l’atteindre. Toute espèce de limites l’inquiète et l’attriste. Elle s’en éloigne ; elle saisit avec empressement le moyen de les cacher à ses propres yeux , pour aggrandir sans cesse l’espace qui lui reste à parcourir; et cet espace n’est jamais assez vaste pour l’ambition , pour l’avidité de ses vœux. Un site borné ne
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lui plait, que lorsqu’elle est fatiguée dV voir embrassé trop rapidement le coupd’œil que ses premiers regards croyoienC immense. Quand le monde actuel a cessé ^ d’étre pour elle un monde imaginaire , ce n’est plus que dans l’empire illimité des possibles , qu’elle trouve assez de ressources pour occuper toute l’activité de ses conceptions , de ses projets , de ses
On a dit que Tamour n’étoit que de la curiosité ; c^est de toutes les passions qu’on auroit pu le dire : car Timagination ne se passionne vivement que pour ce qu’elle ne connoît pas encore. Il faut sans doute avoir quelque idée de ce que Ton desire j mais plus Tidée est vague et confuse, plus elle laisse encore à deviner , plus elle offre de prise aux recherches , aux illusions , aux rêves créateurs de notre fantaisie , plus cette idée nous ravit , nous enchante , plus l’intérét qu^elle nous inspire enflamme nos désirs. C’est par cette raison que l’âme humaine n’a point d^extase qui soit comparable au charme ddnt l’enivre l’a-
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mour de dieu. ( i) C'est par la même raison que plus nos passions sont extraordinaires , plus elles sont fortes et violentes. C’est encore par la même raison qu’un roman , qu’un poëme , qu’un drame nous attache d’autant plus , que nous en prévoyons moins le dénouement , et que l’auteur emploie plus d’art et de mystère à retarder , sans effort et sans ennui, la catastrophe qu’il sut nous faire desirer. C’est encore j)ar la même raison que dans nos parcs , dans nos jardins , nous nous lassons si vite des routes qui nous conduisent trop directement vers un but apperçu d’avance.
L’activité de nos désirs a toujours besoin d’un espoir mélé de crainte et d’inquiétude. Il n’est point de passion qui ne soit excitée par une attente plus ou moins éloignée , plus ou moins incertaine. En amour , en haine , en guerre , en poésie , en intri-
(i) L’amour humain , dit Fénelon , nous fait toujours craindre de n’être pas assez aimé ; l’amour de dieu nous fait toujours craindre de n’étre pas assez aimant.
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gue romanesque comme en intrigue politique , on ne va jamais ni si vite , ni si loin , que lorsqu’on ne sait où l’on va. (1)
A présent j'e pourrois , mon cher Hypolite , vous dire précisément le contraire de tout ce que je viens de vous dire , et peutêtre vous dirois-je également vrai. Nos désirs tendent toujours vers un but déterminé. Notre imagination se plaît à suivre les routes qu’elle trouve tracées. Plus nous nous occupons à contempler un objet intéressant, plus il nous plaît, plus il nous attache. Nous n’aimons souvent que parce que nous avons aimé ; nous ne haïssons souvent que parce que nous avons haï depuis long-tems. Les lieux qu’habita notre enfance , partagent , en quelque manière , la tendresse et le respect que nous portons aux auteurs de nos jours. Le plaisir de les
(1) Le mot que le cardinal de Retz prête à Cromwel est trop célèbre pour n'étre pas cité : « On ne va jamais si loin que lorsque l’on ne sait où l’on va. » Cromwel fut très-offensé qu’on lui supposât ainsi une marche sans but.
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revoir est une des plus douces jouissances que nous puissions éprouver dans un âge avancé. Nous croyons, comme a dit Le Mierre,nous croyons remonter le fleuve de nos ans ,
Et le cœur enchanté sur sa rive fleurie , Respire encor l’air pur du matin de la vie.
Ce qui nous frappe le plus agréablement dans un jardin régulier , dans un grand et bel édifice c’est la possibilité d’en saisir du même coup-d’œil tout l’ensemble, grâce à la liaison facile et naturelle de toutes les parties , grâce à la justesse , à l’harmonie de toutes leurs proportions. Quelque con- , tradictoires que puissent paroître d’abord ces différentes manières de voir et de sentir, ellesm’en sont pas moins dans la nature ; et votre sagacité , mon cher Hypolite , a déjà vu que la plupart de ces contradictions ne sont qu’apparentes.
Le but qui nous attire , pour être l’objet déterminé de nos vœux , de nos espérances , n’en est pas toujours mieux connu. Pour savoir le terme auquel nous desirons
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d’arriver , nous n’en ignorons pas moins ce que nous éprouverons , lorsque nous aurons eu le bonheur ou le malheur de l’atteindre. Si la paresse de notre imagination aime à suivre des routes toutes tracées , c’est souvent pour arriver plutôt à l’objet inconnu. Nous ne nous attachons à contempler long- tems le même objet, que dans l’attente ou dans l’espoir d’y découvrir quelque beauté nouvelle , quelque intérêt , quelque charme que le trouble ou la vivacité de nos premières jouissances ne nous avoit pas encore permis d’appercevoir. C’est le danger perpétuel de l’inconstance , à qui nous devons trop souvent tout le mérite d’une constance qui nous étonne nous-mêmes. Les lieux auxquels nous sommes habitués n’ont tant d’attrait pour nous , que parce que notre imagination s’y rappelle sans effort une foule d’objets qu’elle desire ou qu’elle regrette , parce que son sceptre magique exerçant là plus facilement son pouvoir , l’entoure à son gré de tous les fantômes qui lui plaisent. Nous sommes ravis de
saisir d’un seul coup-d’oeil l'ensemble d’un grand objet , parce que si nous ne pouvions pas le voir ainsi, nous ne le verrions point du tout. Il n’y a qu’une ordonnance parfaitement soutenue , parfaitement régulière , qui puisse mettre à la portée de nos perceptions des objets d’une vaste étendue, d’une masse imposante. C’est ici que l’art peut déployer impunément toute la magnificence de ses ressources , tout l’orgueil de ses lois et de sa puissance ; son éclat , a dit le Virgile français ,
Son éclat fait ses droits; c’est un usurpateur Qui doit obtenir grâce à force de grandeur. . . .
Tous les mouvemens que nous ne pouvons nous dispenser de regarder comme des mouvemens naturels de cœur humain, quelques divers qu’en soient les résultats , quelques frappantes qu’en soient les oppositions , sont presque toujours soumis aux mêmes principes , et dérivent de la même source.
Nqtre imagination est tout-à-la-fois active et passive , diligente et paresseuse.
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Elle aime le mouvement et craint la fatigue ; elle aime le danger et craint le reposj elle est tout à-la-fois inconstante et routinière , tantôt inventive et tantôt imitatrice; elle se plaît à s’égarer dans des routes nouvelles , et souvent à suivre le sentier le plus battu. Tout tient au degré d’activité que développèrent en elle la nature ou les circonstances ; tout dépend du degré d’intérét qui l’anime.
Vous avez entendu répéter mille etmille fois que l’amour chérit l’égalité , mais c’est celle qui fut son ouvrage. Il est bien rare au moins qu’une passion violente ne nous rabaisse ou ne nous élève au-dessus de nousmêmes. L’amour ne vit que de défaites et de victoires , d’hommages et d’insultes , d’adorations et de blasphèmes , de victimes et de sacrifices. Nous ne pouvons aimer avec enthousiasme que ce qui nous paroît au-dessus de nous. Le désir d’élever ses sentimens jusqu’à la hauteur de l’objet aimé , fut sans doute , dans tous les tems , la source des passions les plus sublimes et les plus ardentes ; mais le principe naturel
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de ces amours de roman , de ces passions chevaleresques , se retrouve quelquefois dans les liaisons les plus frivoles , dans les goûts les plus vulgaires , dans les fantaisies les plus avilissantes. Ce fut peut-être le plus sérieusement du monde que la duchesse de *** n’eut jamais que trente ans, pour le bourgeois gentilhomme qu’elle honoroit de ses faveurs. Vous avez connu , comme moi, le chevalier de c’étoit
dans le monde un homme assez aimable, quoique très-froid et très -caustique. Il ne pouvoit retrouver le charme de son existence auprès de la dernière des créatures , qu’en se dévouant à lui rendre humblement tous les respects et tous les services de la plus malheureuse des servantes , et plus il en éprouvoit d’outrages et de mauvais traitemens , plus il touchoit au bonheur suprême.
Je ne vous conseillerai jamais, mon cher Hypolite, d’essayer de pareils rafinemens de volupté , pas même lorsque vous aurez soixante ans comme notre triste chevalier. Mais un calcul ou plutôt une disposition
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naturelle dont Je m’applaudis encore, c’est d’avoir prêté toujours aux femmes que J’ai aimées tous les charmes , toutes les vertus , tous les sentimens dont J ’étois idolâtre , de les avoir élevées à leurs propres yeux par mes procédés , par mes égards , par mon estime , par tous les hommages du culte le plus tendre. Ainsi Je n’avois nul besoin de m’abaisser pour les voir au-dessus de moi, pour les servir, pour les adorer, sans courir le risque de m’avilir moi -même.
Ces illusions si délicieuses ont eu quelquefois malheureusement fort peu de durée ; mais grâces à l’amour , il n’en est aucune dont le souvenir m’afflige d’un reproche , il n’en est aucune qui ne me laisse encore des regrets, ce dernier bonheur d’une imagination trop sensible.
Il n’y a que ce que nous voyons au-dessus de nous que nous puissions aimer avec enthousiasme. Il n’y a peut ^ être que ce que ' nous voyons au - dessous de nous que nous aimions avec tendresse. Le sentiment qui naît de l’égalité , plus doux , plus foible , plus paisible , a peut-être plus d’intimité ,
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plus de constance; mais l’égalité n’est jamais parfaite. Deux êtres qui se ressembleroient sous tous les rapports , s’ils pouvoient se rencontrer jamais , n’éprouveroient Tun pour l’autre qu’un sentiment assez bisarre. Ce seroit de l’amour-propre bien plutôt que de l’amour. S’il paroît àpeu-près impossible de trouver deux êtres qui se ressemblent parfaitement , ce qui l'est , je crois , encore davantage , c’est de trouver deux êtres qui s’aiment ou s’estiment au même degré. Dans ce genre , un marché tout - à-fait égal est la plus extravagante de toutes les chimères. Il n’est point de sentiment qui ne fasse , à quelque prix que ce puisse être , un fripon et une dupe ; mais ce qui nous console de cette fatalité, c’est qu’en fait de sentiment être dupe , c’est jouir assurément de l’avantage le plus réel.
Toutes les jouissances que nous devons à l’imagination sont presque autant d’erreurs. Comme elles forment la meilleure partie de notre existence , on n’a pas eu tant de tort de dire , que ce beau mensonge
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de lanature étoit préférable à lavérité souvent si triste et si monotone. Choisir des erreurs aimables , choisir des erreurs heureuses , en varier , en prolonger la durée , sera donc dans tous les âges un des plus doux emplois de notre expérience et de notre sagesse.
Je ne crois pas savoir mieux que tant de philosophes qui n’en savoient rien , quelle fut l’intention de lanature en nous formant tels que nous sommes. Mais je ne puis songer à tous les effets de l’imagination ; à tous ses mouvemens, tantôt si sublimes et tantôt si bisarres ; à son extrême puissance ; son extrême foiblesse , sans me persuader que c’est là le talisman dont la nature se sert pour nous conduire à son gré vers l’objet de ses vastes desseins. L’imagination est le véritable foyer de tous genres d’activité dont l’homme paroît susceptible.
C’est elle qui , lui montrant toujours le but au-delà du terme que ses derniers efforts ont atteint , prolonge sans cesse la durée de sa carrière , et l’entretient , pour ainsi dire, dans le mouvement d’une attente ou
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inquiétude perpétuelle. Les intervalles de sommeil ou de repos qu’elle lui laisse , ( et parmi ces intervalles, je compte aussi les teins de langueur, de dégoût , d’ennui , ) ne semblent destinés qu’à réparer ses forces , à les raviver , à leur donner tantôt un nouvel élan et tantôt une direction nouvelle. Je ne déciderai donc point si l’imagination est de toutes nos facultés celle qui contribue le plus à nous rendre heureux ou malheureux ; mais je ne puis douter qu’elle ne hâte , plus qu’aucune autre , le développement de toutes nos forces , qu’elle ne multiplie dans un degré très -étonnant la première somme d’existence que nous tenons de la nature , et ne serve à remplir ainsi la plus haute opinion que nous puissions nous former de notre destinée.
Ce qui me paroît encore d’une évidence assez sensible, c’est que notre imagination nous offre le plus souvent elle-même tous les secrets , toutes les ressources que l’irrégularité de sa marche , la violence et le tourment de ses agitations nous rendent si nécessaires. Le désir, le besoin de voir
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l’ensemble qu’elle ne peut saisir autrement , lui fait appeler l’ordre au milieu de la confusion dont l’environnent trop souvent le trouble et la rapidité de ses premières idées. Si l’espace qu’elle veut embrasser n’est jamais assez vaste à son gré , c’est elle-même qui se charge de l’étendre ou de le créer. Tout ce que la magie de ses miroirs nous fait découvrir d’objets intéressans dans le cercle le plus borné , prête à ce même cercle une étendue inlinie. L’extrême vivacité de ses enchantemens efface quelquefois dans un instant les impressions qu’elle seule excite ; mais dont la durée nous eût fait mourir de douleur et de désespoir. C’est enfin de toutes les puissances de notre être la plus forte , la plus irrésistible , mais heureusement aussi la plus mobile , la plus souple , la plus élastique , la plus tyrannique et la plus complaisante.
Il n’est pas étonnant sans doute que les plaisirs les plus habituels de l’imagination s’accordent si bien avec les règles de la poésie P avec la théorie générale de tous les
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beaux arts ; ces règles , ces théories n^ayant été tracées que d'après elle , par elle et pour elle. Je ne puis cependant m'empécher d'admirer avec quelle suite , avec quelle constance, une faculté d’ailleurs si susceptible d’erreurs, de légéreté, de mouvemens soudains et impétueux, de bisarreries de tout genre , cherche toujours , dans ses conceptions même les plus étranges , une sorte d’accord et d’unité. Comme pour amuser la curiosité de ses désirs , la variété d'objets la plus inépuisable ne l’est pasencore assez , l’idée la plus compliquée, la fiction la plus ingénieuse ne l’occupent et ne l’intéressent qu’autant qu’elle y voit une certaine justesse de rapports , un certain ensemble. L’ensemble a pour elle l’effet de la vérité ; mais tout ce qui ne l’a pas , elle refuse de le croire , elle ne daigne pas même le concevoir.
J’ai souvent remarqué que dans nos songes , les seuls rêves que nous soyons disposés à retenir , les seuls qui nous fassent une impression vive, une impression souvent plus forte que la réalité même, ont toujours
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ce caractère décidé d’ensemble , de vérité tliéâtrale ou poétique sans lequel le mensonge.le plus heureux ne sauroit nous persuader ou nous séduire. Ainsi Voltaire , voulant réver qu’il avoit eu le bonheur de faire accepter ses vœux à la sœur d’un héros , n’avoit pas manqué de réver d’abord qu’il disposoit d’un grand empire