TROISIÈME LETTRE
We are su ch stuf’f As dreams are made on. (i)
{S/ialiesp. )
Si nous connoissious mieux la théorie des songes , peut-être nous resteroit-il assez peu de choses à découvrir sur le développement naturel et spontané, de nos sentimens et de nos idées ; car rien ne ressemble davantage à la nature de nos rêves , que la marche de notre esprit , lorsque nous l’abandonnons entièrement à lui -même , à la vivacité de ses caprices , aux langueurs de son inertie. Ce que nous pensons alors , ce que nous imaginons , ce que nous avons de souvenirs , de pressentimens , d’inspirations , de désirs , d’espérances , de projets , de volontés , tient toujours plus ou moins d’une pure rêverie. On a donc eu raison de dire que la plii-
(i) Nous sommes de rétoffe dont on l’ait lies songes.
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part des hommes étoient de vrais somnambules , errans sur les bords d’un abîme, et qu’il seroit, par-là même, fort dangereux de vouloir réveiller trop brusquement.
Il est rare que nos rêves aierit beaucoup de suite , à moins qu'ils ne tiennent à une impression très forte. Nos pensées, dans l’état de veill-e , en ont -elles beaucoup plus , à moins qu’elles ne soient dirigées vers un but qui nous passionne ? Le plus communément , nos rêves ne sont que des souvenirs de ce qui nous a frappés , pour ainsi dire , malgré nous. Nos pensées, la plupart du tems , sont -elles autre chose? Nos rêves les plus remarquables dépendent presque toujours d’une impression isolée , d’une impression qui domine toutes les autres , au point de les absorber ou de les éteindre , du moins pour le moment. Nos pensées les plus remarquables dans l’état de veille, ne dépendent-elles pa^ d’une impression du même genre ?
Nos pensées , comme nos rêveries les plus originales , les plus singulières , ne naissent-elles pas constamment de la ren-
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contre fortuite de deux impressions qui se croisent tout- à -coup dans leur route, quoique parties de deux points fort éloignés ? L’association de nos idées dans l’état de sommeil , toutes les fois qu’elles n’ont pas une direction déterminée , ne se trouve -t- elle pas aveuglément soumise à l’empire des circonstances qui nous environnent, au mouvement peut-être encore plus arbitraire, peut-être encore plus inconstant de nos sensations et de nos fantaisies ? Ce que nous ne manquons presque jamais de brouiller et de confondre dans nos rêves même les plus frappans , les j)lus distincts , c’est la mesure et les intervalles du tems. iN’est-ce pas encore ce que nous oublions , ce que nous confondons aussi le plus volontiers dans la suite de nos pensées durant l’état de veille , lorsque nous n’en réglons pas la marche avec une contention d’esprit toute particulière ? 'Les idées de tems et de durée sont des abstractions , que notre esprit conçoit et se rappelle assez difficilement ; nos sens les atteignent avec plus de peina
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encore , et de moins de manières que les idées d’espace et d'étendue.
Il est deux avantages dont il semble que notre imagination jouisse plus complètement dans l’état de rêve que dans l’état de veille. Le premier, c'est tantôt plus de lenteur , tantôt plus de rapidité dans la succession de ses souvenirs et de ses impressions ; l’autre , un abandon plus absolu dans la jouissance. d’une seule impression , dans la contemplation d’une seule idée. La plupart de nos facultés assoupies , le seul sens qui veille encore , en a plus de force et de puissance. Les autres ne peuvent plus le distraire , il n’a plus de témoins qui le contrarient ou lui èn imposent , il n'a plus de rivaux qui cherchent à troubler son bonheur , ou bien à partager son empire. Peut-être est -ce par cette disposition tant de fois éprouvée , qu’il faut expliquer le véritable sens de cette expression si familière : je ne puis me décider encore ; j’y rêverai.
Ce qui n'est pas douteux , au moins , c'est que nous achevons souvent , dans
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nos rêves , des pensées et des sentimens que notre esprit et notre imagination n’avoient su qu’ébaucher dans l’état de veille. Ce qui n'est pas moins prouvé par une longue suite d’expériences , c’est que les projets les plus hardis , nous ne les eussions peut-être jamais conçus; les actions les plus importantes , nous ne les eussions peut-être jamais hasardées, si, dans le silence de la nuit, dans l’isolement de la plus profonde solitude , dans l’indépendance la plus absolue de toutes les distractions de nos sens , nos rêves et nos songes ne nous eussent montré comme possible , comme réel , ce qui , dans l’état de veille, nous avoit toujours paru trop difficile , ou trop extraordinaire , pour y croire , ou pour le tenter. Voilà ce qui peut justifier , très-philosophiquement , la vérité d’un très -grand nombre de presr sentimens , d’inspirations , de songes prophétiques. Voilà ce qui donne à la poésie le droit d’employer tous ces artifices , dont l’idée est puisée dans la nature même de l’homme , et qui , par cette considéra-
tion , lorsque le choix est ingénieux et naturel , peuvent acquérir un grand caractère de vraisemblance, et produire un effet très -moral. Il est des présages indiqués par la nature de nos songes , quelquefois même d’une manière assez poétique, qu’il n’est pas difficile d’expliquer par des causes purement physiques. Tel fut , sans doute , le songe d’un célèbre naturaliste , Conrad Gessner , qui , ayant révé qu’il avoit été mordu à la cuisse par un serpent des Alpes, vitparoître, quelques jours après , un douloureux anthrax à l’endroit même auquel il croyoit avoir été mordu.
Ce seroit sans doute ici la plus belle occasion du monde de discuter avec vous , mon cher Hypolite , toutes les merveilles du somnambulisme de M. le marquis de Puységur , et de la bonne Thérèse de M. Bergasse ; mais j’attends encore qu’elles soieAt constatées par des faits plus évidens , avec moins de mystère , et moins de charlatanerie. Je ne serois guères étonné cependant , si , réussissant , par quelque moyen physique , à plonger un malade
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dans une espèce d’assoupissement trèscalme et très -doux, on décou vroit qu’alors le sens de la douleur , seul éveillé , laisse entrevoir des lueurs d’un instinct presque surnaturel , des pronostics au moins fort extraordinaires.
Quoiqu'il ne soit pas prouvé jusqu'ici que l’on rêve quand et comme on veut , je crois pourtant , grâces à ma propre expérience , qu’il n'est pas entièrement impossible d’écarter de son sommeil des rêves trop dangereux ou trop pénibles. D 'abord , en vivant sobrement, on dort beaucoup mieux, et l'on rêve beaucoup moins. En observant avec un peu d’attention l’effet de certains alimens , ( et qui dédaigneroit un soin que la secte de Pytliagore regardoit comme un devoir religieux?) on s'épargne encore beaucoup de mauvais som ges. Ce ne sont guères que les impressions vives , mais fugitives , qui troublent notre sommeil. On en prévient souvent le retour , en les fixant avec une sorte d'attention, en les repoussant avec une voonté bien décidée dans l’état de veille ,
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au moment sur- tout de s’endormir. J’ai redouté long-tems d’étre affligé , ^ dans mes rêves , par l’apparition douloureuse d’un être adoré , succombant aux souffrances de ses derniers momens , dont j’avoisété le malheureux témoin. L’image de cet être céleste a souvent occupé mes songes , a souvent rempli mon âme d'un charme consolateur; et jamais, grâces au ciel, jamais je ne l’ai vu comme je craignois de le voir.