A LA SIXIÈME LETTRE
Pour notre sensibilité , pour notre imagination, la différence d’une peine légère, d’un obstacle commun , à une très - grande peine, à un très grand obstacle , n’est pas toujours, à beaucoup près, aussi remarquable qu’on seroit tenté de le croire.
Ainsi le simple jugement de nos yeux n’est pas toujours très frappé de la différence d’une montagne ordinaire aux plus hautes montagnes , de l’étendue bornée d’un lac à l’immensité des mers.
La nature nous a doués d’une mesure de capacité , de susceptibilité dont nous ne calculons guères le mouvement ou la résistance , en raison des difficultés , de la grandeur ou de l’importance des objets auxquels nous l’appliquons. Les petites contrariétés ne nous affectent quelquefois
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avec tant de violence , que parce que nous n’avons pas jugé qu’il fut nécessaire de leur opposer le moindre effort. Nous résistons mieux aux plus grands malheurs , parce que nous avons mieux senti la nécessité de nous y préparer , parce que notre courage se trouve soutenu par l’idée d’un plus grand intérêt , par le sentiment flatteur de notre propre puissance , de notre propre dignité.
Comme il est des partis désespérés , il y a peut- être aussi beaucoup de résolutions courageuses , beaucoup d’actes d’héroïsme et de résignation qui ne sont dus qu’à ce vague , à cette incertitude de nos apperçus , au moral comme au physique.,
S’il est des objets cjue la foiblesse de notre vue grossit prodigieusement , il en est aussi qu’elle diminue par la même illusion , uniquement faute de pouvoir embrasser leur juste , leur entière étendue. Ce qui passe de certaines limites est hors de la portée de nos douleurs j comme de nos jouissances.
Le développement de ces idées offriroit ,
je pense , de nouvelles raisons d'admirer l’égalité réelle observée par la nature , dans la distribution la plus commune des biens et des maux de l’humanité.