QUATRIÈME LETTRE
J E voudrois bien pouvoir deviner , mon cher Hypolite , de quelle manière nous acquérons nos idées , de quelle manière elles se gravent dans notre mémoire ou s’en effacent , de quelle manière encore nous pouvons les écarter ou les rappeler à volonté. Mais après avoir lu ce qu’ Aristote et Lucrèce, Leibnitz et Bacon, Condillac et Diderot ont révé là-dessus de plus profond , de plus ingénieux , j’ai
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désespéré de trouver jamais quelque explû cation qui put nous satisfaire. Sans essayer donc de pénétrer le mystère d’un méca- / nisme qui peut-être même n’a jamais existé que dans notre imagination , et grâces à l’ineptie audacieuse de nos signes conventionnels, bornons-nous à remarquer les effets qui nous ont paru suivre constamment les mêmes causes. J’abandonne à des esprits plus hardis le soin d’en saisir et d’en déterminer la liaison. L’espèce de recherche à laquelle je m’attache , me paroît , tout à -la-fois , moins incertaine et plus utile.
Que le plus grand nombre de nos idées nous vienne de nos sens ; que plusieurs de celles qui paroissent le plus éloignées de cette première origine n’en dérivent pas moins , ce sont des vérités que l’on n’oseroit contester aujourd’hui. Il est certaines abstractions' cependant , certaines idées métaphysiques ou morales dont je ne saurois découvrir le germe dans aucune impression de nos sens ,• et pourquoi m’obstiner à les y chercher? De ce nombre
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sont les idées que nous exprimons , peutêtre assez gauchement, par les mots être , combinaison J uertu , puissance , et beaucoup d’autres , qu’une image empruntée de quelque objet sensible rapproche encore plus en apparence des résultats de nos sensations , mais qui n’en sont pas moins fort distincts en réalité. A quelle perception de nos sens extérieurs rapporter le sentiment intime de notre être ? Ce sentiment même , ne l’éprouverionsnous pas encore , si , par un accident quelconque, privés tout-à-coup de l’usage de tous nos sens , le mouvement ordinaire de la vie pouvoir n’en être pas altéré ? Avec cjuelque art que le matérialisme accumule hypothèse sur hypothèse , il ne sera jamais possible de nous faire confondre avec l’action de nos sens , celle de la force , de la faculté , du principe (donnezlui le nom que vous voudrez ) qui compare plusieurs sensations différentes , les combine , en produit de nouvelles , et nous fait jouir de la puissance merveilleuse de choisir et de vouloir. C’est à cette faculté,
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que je ne connois pas mieux que vous, mais dont la conviction la plus intime m'assure l'existence , que nous devons attribuer , ce me semble , l'origine d’un ordre d’idées , qui , pour être tout- à- fait hors de la portée de nos sens , n'en forme pas moins une partie importante du cercle, tout- à-la- fois si vaste et si borné, de nos connoissances.
Sans le concours de ce principe , je ne saurois m’expliquer comment nous recueillons , dans notre souvenir , telles ou telles sensations, tandis que nous en lais-J sons échapper un grand nombre d’autres, que nos sens pouvoient atteindre avec la même facilité. Mon expérience me prouve que les seules impressions qui laissent après elles de longs souvenirs, sont celles que notre sens intérieur a saisies avec une attention déterminée ; celles qui l’ont frappé de surprise , d’étonnement , d’admiration ; celles qu’il a recueillies par la seule habitude de remarquer toutes les impressions du même genre ; enfin , celles qui se sont présentées à son attention avec
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quelque suite, dans l’ordre le plus propre à les faire remarquer, et par -là même à les faire retenir.
Entourez des mêmes objets deuxenfans dont fun soit vif et curieux , l’autre flegmatique et insouciant. Le premierse rappelle tout ce qu’il a vu , tandis que les yeux de Tautre n’ont été qu’une glace inanimée sur laquelle tous ces objets ont été réfléchis , sans qu’il en reste la moindre trace. Pour avoir des idées et des impressions , il faut donc le plus souvent commencer par le vouloir ; je dis le plus souvent , parce qu’il est des circonstances , j’eii conviens , qui ne nous laissent pas la liberté du choix. Mais ces circonstances ne sont pas aussi fréquentes qu’on pourroit le croire ; et sur cette idée , je fonderois tout-à- l’heure , si je voulois , un long traité de morale.
Tous les objets propres à nous frapper d’une grande surprise, s’emparent , malgré nous , de notre attention , et nous font toujours une impression plus ou moins forte, plus ou moins profonde. Ce charme
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appartient particulièrement aux objets qui nous sont absolument nouveaux. Et voilà pourquoi l’enfance et la jeunesse sont si susceptibles d’impressions vives et sou- daines. Tout les frappe, tout les intéresse, tout les passionne. Aussi le fond d’instruc- ' tion qu’on peut acquérir jusqu’à vingt ans, est-il, par cette raison-là, peut-être fort au-dessus de celui qu’on acquiert dans la suite de la plus longue vie.
La seule habitude de fixer notre attention sur de certains objets , nous les fait appercevoir avec une extrême rapidité.
Cette même habitude nous y fait discerner une multitude de traits et de nuances , qu’un oeil moins exercé ri’y sauroit découvrir , ou n’y découvre au moins que difficilement , après une sorte de peine et de travail.
Il n’est aucune affection de notre âme , depuis l’inquiète et froide curiosité jusqu’à l’amour le plus violent , depuis la crainte la plus servile jusqu’à l’ambition la plus élevée , qui ne tende naturellement notre attention vers tous les objets
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relatifs à cette affection ; et ce n’est pas seulement vers ceux qui s’y rapportent d’une manière directe , c’est encore vers ceux qni n’y tiennent que par une liaison de circonstances , par une simple association d'idées. C’est ce qui nous explique comment une grande passion donne , pour ainsi dire , par miracle , de l’activité , de la prestesse à l’esprit le plus lourd; au plus léger, de la suite et de la persévérance.
Je ne sais s’il y a de l’exagération dans tout ce qu’on dit des prodiges que l’on a \u produire parla seule crainte des coups de bâton ; et je ne m’aviserai point ici de décider si c’est en effet la méthode la plus infaillible de former de bons artistes en tout genre , chez le peuple le plus malléable de l’Europe , coirime l’appeloit Mirabeau ; mais je serois fort porté du moins à croire , qu’il est , par exemple , une exactitude , une précision de discipline , de manœuvres militaires à laquelle on ne parviendroit jamais sans la crainte habituelle d’un châtiment vif et prompt.
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En généralisant cette observation, J’ajouterai que le degré de sévérité nécessaire pour en imposer à l’attention d’un écolier , est peut-être une condition indispensable pour décider et pour hâter ses progrès. S’il vous restoit encore quelque doute , je vous obligerois toujours , mon cher Hypolite , de convenir qu’il n’est que deux manières d’obtenir de ses élèves des progrès rapides , en quelque genre que ce soit ; c’est de s’en faire craindre , ou de s’en faire adorer.
Au nombre des moyens qui servent le plus communément à développer nos idées , à les recueillir , à les fixer , à les étendre , nous nous garderons bien d’oublier l’avantage des méthodes scientifiques, lorsqu’elles nous offrent une série d’objets dans l’ordre le plus propre à les distinguer l’un par l’autre , à nous en faire saisir plus rapidement les détails et l'ensemble , aies rapprocher enfin dés bornes de notre horison. Mais les ressources qui n’appartiennent qu’à l’esprit, n’ont, pour ainsi dire, qu’une puissance secondaire j:
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elles ne suppléent point celles qui résultent de l’organisation meme de nos facultés , de leur pente naturelle, ou de leur habitude dominante. Les enfans, les avares , les amans , les courtisans, les souverains ont une mémoire admirable , relativement à des objets sur lesquels aucune de nos méthodes philosophiques n’a pris soin de l’exercer ; les premiers , parce qu'ils sont très-susceptibles d’impressions viv^s et nouvelles; les autres , parce qu’ils sont toujours dominés par un grand intérêt ; les derniers, peut-être aussi parce que tout ce qui les entoure et tout ce qui les approche , tâche constamment de s’offrir à leurs regards sous quelque rapport qui frappe^et réveille leur attention. (1) C’est clans le cœur qu est la
(1) Boisrobert voulant solliciter les bontés du cardinal de Richelieu , pour son neveu , s’avisa de le lui présenter à la promenade. Il s’y prit à dessein , avec tant d’empressement et d étourderie , qu’il fit tomber le jeune homme dans le bassin , près du quel le ministre - roi venoit de s’arrêter
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mémoire. Je ne sais qui l’a dit le premier ; mais on ii’a jamais rien dit de plus vrai , de mieux senti.
Toutes simples que sont ces observations, j’ose croire , mon cher Hypolite , qu’on peut en tirer les conséquences les plus importantes , pour le développement de nos facultés intellectuelles. Ces observations prouvent que la manière la plus sûre de nous apprendre quelque chose , c’est d’exciter d’abord l’attention de notre sens intérieur ; c’est de l’intéresser , par des moyens adaptés aux singularités de notre caractère et de notre situation , à se diriger vers un but plutôt que vers un autre ; c’est de placer enfin les objets dont nous devons nous occuper , relativement
alors avec toute sa suite. Il n'y eut personne qui ne parut prendre part à l’accident. Le cardinal , lui-même, daigna s’en occuper. «Je le savoisbien, dit Boisrobert , sans ce petit malheur, votre éminence anroit oublié mon pauvre parent ; grâces au tour que je viens de lui jouer , elle s’en souviendra bien mieux, »
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à nous , ou plutôt de nous placer nousmêmes relativement à ces objets , de sorte que nous ne puissions les voir sans en être frappés. Peut-être même , suivant le caractère et les circonstances , est- il essentiel que nous ne 'puissions pas les fixer trop long-tems de suite , pour éprouver un désir plus vif de les revoir , et que notre attention les considère à plusieurs reprises , avant d’avoir eu le tems d'en être rassasiée. Le soin dont je charge ici nos instituteurs , et dont la plupart s’acquitteroient au moins fort mal , c’est la nature, c'est la destinée qui , le plus souvent , daignent le prendre elles -mêmes; et c’est aussi par cette raison , que nous tenons presque toujours de leurs bienfaits la seule éducation quinous réussisse. Un autre service que nous devons encore bien plus souvent au hasard qu'à l’habileté de nos maîtres , c'est de graver profondément dans notre mémoire certaines impressions premières ; qui servent en quelque sorte d’appât aux autres , les appellent , les fixent, les attachent, et finissent par les
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enchaîner Tune à l’autre par des liens dont la subtilité nous échappe, et que nous né saurions ni comprendre , ni définir.
Mais avant de chercher , mon cher Hypolite , des méthodes sûres et faciles d’acquérir un grand nombre d’idées , n’est il pas un soin plus indispensable dont il faudroit s’occuper d’abord , celui de se garantir de celles qui pourroient nuire à notre sagesse , à notre bonheur ? Il est incontestable que notre cerveau peut se remplir d’une foule d’idées , que nous n’avons jamais pris la peine de recueillir , qui nous sont à charge, ou dont nous possédons aussi quelquefois la richesse , sans nous en douter. Qui ne se souvient pas d’avoir été souvent tourmenté d’une idée, d’une image , d’une impression qui le poursuivoit malgré lui ? Qui ne se rappelle pas d’avoir été fortement affecté , par des songes, des mêmes objets qui, dans l’état de veille , n’avoient fait sur lui que l’impression la plus légère et la plus fugitive ? Un exemple plus remarquable , parce qu’il est plus singulier, des souvenirs dont la
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trace peut se conserver dans notre cerveau , sans que nous en ayons eu l’intention ni la conscience , ni même le moindre soupçon , c’est l’exemple du perruquier de Diderot. Dans les transports d’une fièvre chaude extrêmement violente, ce jeune homme récit oit des scènes entières de tragédies qu'il avoit souvent vu repré-; senter, mais qu’il n’avoit jamais apprises, et dont il ne pouvoit se rappeler un seul vers , quand l’accès étoit passé. J’ai connu moi - même en Suisse une femme d’un esprit fort ordinaire , d’une éducation assez négligée , qui , durant une maladie de vapeurs très -grave, dont elle fut affligée, pendant plusieurs mois , eut la tête tellement exaltée d’idées métaphysiques , recueillies dans je ne sais plus quel ouvrage , tombé entre ses mains peu de teins avant son accident , qu’elle désoloit son directeur par les objections les plus fortes et les plus ingénieuses contre la religion. Aussitôt qu’elle fut guérie , ces idées parurent entièrement effacées de son souvenir ; son esprit , avec le calme de ses
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anciennes habitudes , retomba dans sa médiocrité naturelle. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elle n’en fut pas plus malheureuse.
Le seul moyen, je crois , d’empécher notre attention d’errer au hasard sur des objets qui pourroient troubler tôt ou tard notre repos ou notre bon sens , c’est de lui donner toujours une occupation déterminée , et de la choisir la plus analogue au caractère , à l’étendue , au besoin de nos facultés. Telle mémoire est propre à retenir des signes algébriques ; telle autre , des dessins ou des tableaux, des résultats ou des détails , une grande variété de sons et d’accords , une longue suite d’idées et de raisonnemens. Le premier bonheur de la vie est , sans doute , d’avoir rencontré le genre d’occupation qui convenoit le mieux à la capacité naturelle de notre esprit. L’éducation, sur -tout celle des circonstances , modifie plus ou moins cette capacité. Mais la nature , qui semble se complaire dans l’immense variété de ses productions , conserve toujours ses droits;
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en dépit de tous les systèmes. De tous les décrets de la puissance humaine , il n’en est point de plus imprescriptible.