‹ Lettres sur l'imaginationChapitre 5 sur 24 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Vous êtes impatient de savoir, mon cher Hypolite, quelle est la faculté de notre âme à qui j'attribue l'influence la plus active sur notre conduite, sur nos sentimens , sur le développement même de nos idées. Je ne sais si mes précédentes lettres ont assez préparé ma réponse ; mais , au risque d’aller trop vite en avant , pour ne pas être obligé de revenir sur mes pas , je vous dirai , sans un plus long préambule , que c'est l'imagination. Par imagination , je n'entends pas seulement, comme vous pouvez croire , cette faculté qui semble appartenir par excellence aux poètes , aux romanciers , aux peintres , aux musiciens , aux artistes de tout genre. Quoique toujours la même dans son prin-

SUR l’Imagination. 4?

cipe , comme dans ses effets , je la considère ici sous des rapports plus généraux , par conséquent moins saillans , peut être aussi plus difficiles à saisir.

S’il existe dans notre être une puissance morale, dontl’action habituelle commence dès le berceau , s’accroisse à mesure que nos facultés se développent , et se propage insensiblement jusqu’au dernier terme de notre existence , c’est celle qui résulte de l’association naturelle de nos idées. Or , cette association est presque en entier l’œuvre de notre imagination , œuvre qui se consomme le plus souvent dans l’obscurité la plus mystérieuse , mais dont nous tâcherons de suivre au moins les procédés les plus simples , les plus marqués, les plus incontestables.

On ne sauroit trop se défier des illusions du langage. Dans la nécessité d’éviter des expressions figurées, qu’un long usage nous a fait confondre avec le mot propre , je serai , sans doute , forcé d’employer d’autres figures , qui pourroient prêter à de nouvelles erreurs ; mais je vous

Lettres

préviens d’avance , mon cher Hypolite , que je n’entends point vous donner les images auxquelles je me permettrai d’avoir recours , pour des définitions exactes.

Et , s’il y a dans mes observations quelque résultat nouveau, ce n’est point, je l’espère , sur de pareilles méprises que vous le trouverez fondé.

Sans oublier que la mémoire et l’imagination sont , comme le sentiment et la pensée, des modifications de la même faculté, je crois que ce sont deux modifications très -distinctes ; et, pour m’expliquer avec moins d’embarras , j’oserai les comparer ici comme deux principes d’action tout-à-fait différons. L’imagination voit ce que la mémoire se contente de se rappeler. La mémoire tient compte des impressions qu’elle a reçues; l’imagination les reproduit , les combine , et de leur combinaison en forme de nouvelles.

On peut se représenter le travail de l’une comme un catalogue , comme un simple registre plus ou moins étendu , plus ou moins méthodique ; le travail de l’autre , •

SUR l^Imagination. 49

comme une galerie de tableaux mouvans , comme une succession de scènes plus ou moins variées , plus ou moins rapides.

Une idée , une perception isolée se perd, le plus souvent , dans l’étendue bornée de notre cerveau, comnie une vapeur légère dans rimmensité de l’horison. Une image a déjà plus de consistance qu’une simple idée. C’est la vapeur qui s’élève , se condense et se colore. Une suite d’images produit presque toujours une impression plus forte , plus durable. Ce sont les nuées qui se rassemblent pour servir de cortège au lever de Tastre du jour , ou pour l’accompagner à son couchant; quelquefois aussi ce sont ces sombres nuages , chargés de tous les élémens dont le choc va produire la foudre et les tempêtes.

Il est une foule d’impressions , d’apperçus infinimens légers , de pensées plus fugitives , de sentimens , s’il est possible , encore plus subtils , dont la trace imperceptible semble ne pouvoir produire aucun résultat , et qui , par leur réunion plus ou moins préparée , plus ou moins subite ,

5o Lettres

forment enfin une masse de forces trèsactive et très -imposante. Cette première impression de peine ou de plaisir n’eût fait qu’effleurer nos sens : mais notre attention étoit disposée à la saisir ; et le hasard qui nous l’offrit dans ce moment, se plaît à nous placer dans les circonstances les plus propres à nous en rappeler le souvenir , à la reproduire de différentes manières , à varier ou bien à prolonger le foible intérêt qu’elle nous inspiroit d'abord. Il s’y joint d’autres impressions qui s'y trouvent liées parles rapports les plus singuliers , et qu’il seroit souvent presque aussi difficile de deviner qu'il l’eût été de les prévoir : ainsi , toute frivole et toute précaire qu’elle étoit dans le principe , sa force s’étend, s'augmente, et devient trop souvent tout- à-fait irrésistible. Il en est de nos idées , comme de nos sentimens. Ce n’ étoit encore qu’une lueur très-vague , très -incertaine ; si nous parvenons à la fixer , ce premier rayon , quelque foible qu'il fut , se fortifiera de tous les points lumineux dont la suite naturelle de nos

SUR l'Imagination.

observations pourra l'environner, et finira par nous présenter un véritable faisceau de lumières J c'est-à-dire, pour parler sans figure , que le raisonnement le plus subtil , le plus hasardé , soutenu par l’opiniâtreté de nos recherches ou de nos méditations , entraînées toujours vers le même but , deviendra pour nous à la £n le principe de la conviction la plus forte et la plus intime.

Il ne faut pas s'étonner que les images empruntées de la culture , aient été si souvent appliquées au développement de nos facultés morales. En est - il , en effet , qui lui conviennent davantage , et sous plus de rapports ? Que d’idées ou de perceptions semées dans notre entendement, dont les unes sont entièrement perdues , d’autres ne germent qu’avec beaucoup de peine et de lenteur, d’autres se lèvent rapidement , et périssent de même !

Comme tous les terreins ne sont pas également propres à féconder , à nourrir toute sorte de plantes, tous les esprits ne sont pas non plus également propres à rece-

Lettres

voir , à développer les mêmes idées. Tel sentiment , telle idée ne paroît pas être la production naturelle de notre cerveau, comme telle ou telle plante ne l’est pas du terroir auquel Fart qui le cultive sut la faire produire. On reconnoît facilement les idées et les plantes indigènes de celles qui ne le sont pas. Quelquefois , mais rarement , la production naturelle d’un sol fructifie , et se perfectionne dans ,un sol étranger. Quelquefois aussi , mais rarement encore , l’idée qui risquoit de dépérir dans la tête de celui qui la conçut le premier , se développe avec plus / de vigueur et d’éclat dans l’imagination qui s’en saisit et l’approprie.

Vous avez déjà pu vous appercevoir plus d’une fois , mon cher Hypolite , que je n’ai nulle espèce de goût pour le système des matérialistes. Les idées spirituelles , ces idées si touchantes et si sublimes d’une âme immortelle, de sentimens élevés au-dessus des sens, d’intelligences célestes , d’un être des êtres > d’une source intarissable de puissance ,

de bonté et de perfection , l’espoir de jouir éternellement de tout ce que j’aime , de tout ce que j'admire , de tout ce que j'adore , ces idées me ravissent , m’enchantent ; et ne fussent- elles que de vaines illusions , je ne connoîtrai jamais de vérité qui leur soit préférable. Mais je n’en suis pas moins forcé d'avouer ce qui paroît favoriser l’opinion que mon sentiment repousse , ce rapport si constant^ si merveilleux des lois physiques et morales.

J’ai quelques amis qui concluroient peutêtre de là que rien n’est matériel , que tout est idéal. Je ne sais point embrasser ainsi les extrêmes. Lorsque deux observations me frappent de la même évidence , quoiqu'elles semblent tenir à des systèmes opposés , je les recueille l'une et l’autre , en laissant au tems , au progrès des lumières , le soin de les éclaircir , ou de les concilier.

Il est certain qu’il n’est aucun procédé du développement des forces intellectuelles , qui ne se rapporte , de la manière la plus frappante , au développement des

Lettres

forces physiques. Il est un commencement, un progrès, une époque de maturité , de décadence , de dissolution dans le règne idéal , comme dans le règne animal , comme dans le règne végétal.

Tout commence par être un germe , dont le développement est plus ou moins lent , la croissance plus ou moins rapide , le dépérissement plus ou moins prompt.

Les idées et les sentimens homogènes s’attirent mutuellement comme certaines substances. C’est parce qpe j’avois acquis, peut-être par hasard, un certain nombre d’idées , que d’autres idées du même genre se sont associées si facilement avec elles et leur association en a produit d’autres sans aucun effort de ma volonté , sans aucune étude déterminée de l’attention dont cette volonté dispose. C’est -là l’expliçation de tous les prodiges de l’habitude , et de ce qu’on entend par la facilité naturelle de l’esprit ou du génie.

Comme certaines substances ne peuvent se réunir et se confondre , sans se neutraliser , il est aussi certaines idées ,

SUR l’Imagination. 55

certaines impressions qui ne se rencontrent jamais sans s’altérer mutuellement, sans faire naître ce qu’on peut appeler , avec beaucoup d’exactitude , des impressions neutres, des impressions modifiées par leurs .contraires ; et peut - être sont- ce les impressions de ce genre que l’on trouve le plus souvent dans le monde , où le frottement continuel des esprits les moins propres à sympatliiser ensemble laisse si rarement aux idées , aux sentimens leur forme originelle , leur caractère primitif. De ce nombre , sont les impressions qu’excite tous les jours le contraste de nos sentimens naturels avec nos préjugés religieux ou politiques , celui des habitudes de notre éducation première avec les occupations ou les intérêts de l’état que nous avons embrassé par choix ou par nécessité. C'est dans la classe étendue de ces impressions , que vous trouverez la source la plus féconde des contradictions de l’homme , des vices de la société , des caprices bisarres de la mode et du goût J mais vous y trouverez aussi

Lettres

celle des affections les plus vives , des • principes d'action les plus puissans , des passions les plus exaltées , des situations les plus intéressantes et les plus dramatiques.

Les lois générales du mouvement n’appartiennent pas plus au monde physique qu'au monde moral. Une impression morale, comme une impression matérielle, est toujours en raison de l’impulsion plus ou moins forte qui l'a produite. L'une et l’autre tendent directement à leur but , tant qu’elles n’en sont pas détournées par une force supérieure à celle de la première impulsion. Les obstacles qui ne sont pas assez puissans pour arrêter le mouvement de l'une ou de l’autre , ou pour lui donner une direction différente , le précipitent , en doublant la force d’impulsion par celle de la résistance. C’est l’effet , par exemple , que vous avez vu produire , d'une manière si terrible , dans un des plus beaux royaumes de l'univers , par l’impuissance des moyens employés pour contenir ou réprimer le mouvement révolutionnaire ,

SUR l’Imagination. 5y

auquel l'avoient livré les bonnes intentions d’un monarque trop foible , l’aveuglement de tous les partis , et cette fatalité de circonstances qui , tour-à tour , élève et détruit les empires. Mais ce n’est pas sur ces déplorables ruines que je veux arrêter encore notre pensée. Je reviens , mon cher Hypolite , aux rêveries que nous n’avons imaginées que pour nous en distraire.

Je ne connois aucun phénomène du magnétisme ou de l’électricité qui ne puisse s’appliquer le plus naturellement du monde à quelque phénomène de notre intelligence ou de notre sensibilité. Il est sur -tout une expérience très -connue, dont l’application m’a toujours paru singulièrement remarquable. Vous n’avez pas oublié que deux corps capables de recevoir la matière électrique , lorsqu’ils en sont chargés précisément au même degré , ne produisent plus l’étincelle électrique; pour la faire jaillir , il faut que l’un des deux s’électrise en plus , l’autre en moins. N’avez-vous pas aussi remarqué que , dans les liaisons de sentiment

58 Lettres

les plus intimes, il n'y avoit jamais autant d’amour , autant d’abandon , autant de désir d’un côté que de l’autre? Si vous avez eu le loisir de vous observer vousmême, n’avez -vous pas encore remarqué que ce n’étoit pas dans les momens où votre maîtresse et vous paroissiez partager le plus également le même désir , que vous vous êtes trouvé le plus sublimée et le plus heureux ? J’ose croire qu’il y a dans ce rapprochement un éclair de vérité , dont il pourroit résulter de grandes lumières.... Mais ce sont -là de ces observations , quelques précieuses qu’elles me paroissent à moi, je l’avoue, que je ne sais quelle défiance m’eût empêché de hasarder , si j’écrivois pour d’autres que pour vous. Peut-être est -ce à la singularité de ce procédé caractéristique de tout mouvement passionné , qu’il faut attribuer les peines , les contrariétés , les ’tourmens des passions même les plus heureuses. Ce ne sont point les âmes entre lesquelles existe l’accord le plus parfait, qui cherchent le plus habituellement à se

Sun l’Imagination. 69

rencontrer , à se rapprocher , à se réunir. Ce ne sont point les âmes élevées à la même hauteur d’énergie ou de sensibilité , qui se conviennent le mieux. Et les discordances, les inégalités, principes du rapport qui nous enchaîne l’un à Eautre , deviennent aussi , dans la suite des tems , la cause affligeante de nos chagrins , de notre malheur , de nos regrets , quelquefois meme de nos remords.

Est -il encore une imagination folle ou sensible qui n’ait éprouvé mille et mille fois , comme l’effet de l’étincelle électrique , le charme subit d’un mot , d’un geste , d’un accent auquel une douce habitude avoit attaché le souvenir d’une impression vive et puissante ? Pourquoi la destinée m’a- 1 - elle séparé depuis si longtems. . . hélas ! peut-être pour toujours. . . de l’étre céleste à qui je disois avec tant de vérité :

Mes sens n’éprouvent plus cVivresse Qu’inspirés par le sentiment ;

Mais un mot de l'enchanteresse D’un vieux ami fait un amant.

Le t t r e s

Ce mot , le dira- 1- elle encore ?

Sans elle , Amour , plus de bonheur.

Que ce soit ma dernière aurore ,

Celle où ] aurai perdu son coeur !...

Tout ce que me rappellent ces vers , attristeroit trop ma prose. Il est tems de vous laisser reposer. Parmi les idéesjetées dans cette lettre , il en est , sans doute , que l’indulgence de mon cher Hypolite peut seule me pardonner, parce qu'elle seule daignera chercher avec moi l’application plus ou moins utile , plus ou moins étendue dont elles sont susceptibles.

Page 1