SIXIÈME LETTRE
Quiconque, mon cher Hypolite , s’observe de bonne foi , conviendra qu’il n’agit, qu’il ne pense même le plus souvent que d’instinct, de routine, de souvenir. Nos desseins et nos pensées suivent l’impulsion naturelle et presque involontaire de certaines affections, de certaines habitudes , de certains résultats que le génie de
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notre éducation ou le hasard des circonstances rappelle plus vivement à notre mémoire. Ces affections, ces habitudes , ces résultats tenant à l’association particulière de nos idées ou de nos impressions , c’est la faculté qui paroît avoir la part la plus active au travail de cette association qu’il faut étudier sans doute, pour remonter, s’il est possible , jusqu’aux premiers ressorts de notre intelligence , et de notre sensibilité.
D’abord , nous l’avons déjà remarqué, les seules impressions qui restent dans notre souvenir sont celles que notre sens intérieur a bien saisies. Mais ce n’est pas toujours l’effort de notre volonté particulière qui décide cette opération de notre sens intérieur ; sans aucun dessein prémédité de notre part , elle réussit souvent mieux qu’avec l’intention la plus prononcée , lorsque l’objet se trouve en rapport avec nos sens , lorsqu’il est justement à leur portée, lorsqu’il se présente dans les circonstances les plus propres à frapper leur attention , lorsque cette attention
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.n’est point fatiguée , que tout est bien disposé pour la surprendre, pour la fixer, et rien pour la distraire.
Une impression reçue ainsi sous les auspices les plus favorables , peut bien ne laisser encore qu’une trace assez fugitive, si ce premier trait, quelque vif qu’il soit , n’est pas renforcé , pour ainsi dire , par sa propre puissance , celle de l’intérét qui captiva d’abord notre attention , par la vivacité des souvenirs qui le renouvellent et le raniment , par le pouvoir de toutes les impressions auxquelles il s’allie , par la force meme du tems , de l’habitude , enfin par celle de la pensée et de la réflexion.
Comme les circonstances qui nous disposent à recevoir une impression vive et profonde peuvent varier à l’infini , celles qui servent à la graver dans notre mémoire , ou dans notre imagination , varient sans doute également. Mais toutes tiennent , je crois , leur effet de l’un des moyens que nous venons d’indiquer. Seulement je crois encore essentiel de remar-
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quer que la nature employant ces moyens , tantôt d’une manière simultanée , tantôt isolément , l’ordre dans lequel ils se succèdent , ne suit pas toujours une marche constante et régulière. Quelquefois le hasard commence l'ouvrage , et la réflexion l’achève. Quelquefois c'est le hasard qui se charge de finir ce que la réflexion rt'avoit fait qu'ébaucher.
Une idée , une impression se conserve rarement dans notre souvenir , ou dans notre imagination , lorsqu’elle ne se trouve point liée à d’autres idées , à d'autres impressions , soit différentes , soit homogènes. Ce n’est que par ces liaisons , tantôt fort naturelles , mais quelquefois aussi fort bisarres , qu’elle s'attache pour ainsi dire au sol qui l’a reçue , y prend racine , y croît, y fructifie. Une impression assez forte pour subsister dans notre cerveau , sans tenir par aucun lien à la série générale de nos idées , deviendroit aisément le principe dangereux d’une véritable aliénation d’esprit ; et c’est dans une disposition de ce genre qu'on trouveroit , je crois ;
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l'origine de toutes les folies qui ne dépendent pas de quelque vice organique. Au nombre de ces impressions funestes , ne faudroit-il pas compter les extravagances multipliées , où peuvent nous jeter les accès de toute passion capable d’interrompre subitement le cours de nos idées , de nos sentimens , de nos habitudes , pour nous livrer à la discrétion du mouvement qui nous domine , pour nous transporter avec une grande violence hors de nousmêmes
Lorsque nous distinguons nos idées de nos impressions , nous entendons par idées les résultats du souvenir de ces impressions, ou les signes caractéristiques, na-turels ou convenus , qui nous les rappellent. Sous ce rapport , l'influence que peut avoir par elle - même une simple idée sur nos sentimens ou sur nos actions , ne sauroit se comparer à celle de l’impression même la plus foibîe. Ce n'est qu’un chiffre , un hiéroglyphe dépourvu de tout intérêt , de toute force active. Mais ce chiffre , cet hiéroglyphe devient une
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espèce de talisman , doué de la plus merveilleuse puissance , lorsqu’il sert à représenter subitement à notre mémoire , à notre imagination , des souvenirs dont la vivacité nous rappelle de véritables sensations , des images propres à nous donner des sensations absolument nouvelles , des impressions souvent plus fortes que celles qu’auroit excitées la présence meme des objets vus d une manière isolée , avec moins d’appareil , de plus loin ou de plus près , que ne vient nous les offrir la magie de notre pensée.
Il est tel objet dont l’impression est plus forte , précisément parce qu’il est seul. Il en est d’autres dont l’impression devient plus vive lorsqu’il est entouré de circonstances, qui, faisant ressortir certaines parties , en voilent ou dissimulent d’autres. L’image de ce qu’on aime a quelquefois eu plus de pouvoir que la présence même de l’objet aimé. Tel homme n’eût peut-être jamais aimé la femme dont il est éperduement amoureux, s’il eût passé deux heures , deux instans de plus avec
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elle , le jour qu’il la vit pour la première fois.
Peut-être ne sera- 1- il pas impossible d’appliquer quelque jour la sévérité du calcul au mouvement de nos forces morales , comme à celui de nos forces physiques. Peut-être parviendra-t-on quelque jour à savoir , avec la précision la plus géométrique , le rapport qui peut exister entre la force d’un sentiment et celle d’une idée , entre la force de tel souvenir et celui de telle sensation , entre la puissance de telle image plus ou moins vive , plus ou moins vraie , plus ou moins ' exagérée , et celle de telle impression plus ou moins durable.
En attendant que nos philosophes aient fixé les principes de cette nouvelle dynamique , il est jilusieurs observations génér raies et particulières dont l’évidence ne sauroit être contestée , et dont l’application peut suppléer , à quelques égards , aux résultats plus précis qu’il faut espérer d’atteindre un jour.
L’impression la plus foible est celle qui
se confond avec beaucoup d’autres, quoiqu’il n’y en ait aucune qui soit dominante* Il est une foule d’objets que nous voyons habituellement sans les distinguer ; et nous devons être souvent assez étonnés d’appercevoir tout -à -coup, pour la première fois , ce que nous avons vu toute notre vie. (i)
, L’impression la plus forte est celle qui concentre tellement tous les pouvoirs de notre attention , que nous ne saurions en être distraits, que nous ne le sommes pas même par d’autres impressions fort vives, 11 est telle idée ou tel sentiment qui s’em-r pare de nos facultés au point de nous
(1) C’est le petit signe au front de madame de la Sablière. Le remarquant tout -à- coup un jour qu’il se promenoit avec elle , son ami la Fontaine lui dit avec une sorte de surprise : « Vuilà , madame , une petite marque sur votre sourcil droit que je n’avois jamais apperçue. « Et , depuis quinze ans , c’est la première fois que vous l’ap-
percevez Ah ! mon ami , vous ne m’aimez
plus. »
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rendre insensibles au plus grand bruit , de nous rendre indifférens au danger le plus manifeste. '
Voilà les deux extrêmes. Entre ces deux extrêmes , que de nuances intermédiaires ! Les impressions qui nous frappent en passant, que nous ne distinguons presque pas au moment où nous les recevons , mais auxquelles cependant notre souvenir nous rappelle , lorsque notre attention est plus libre ou plus reposée ; les impressions qui ne sont pas assez fortes pour nous occuper , mais qui le sont assez pour nous distraire ; les impressions qui , par ellesmêmes, n'eussent pas été remarquées , mais qui nous saisissent parce qu’elles se trouvent liées à celle qui nous intéresse ; enfin les impressions que nous tâchons de fuir , mais dont la puissance nous poursuit au moment même où nous nous étions livrés aux impressions qui sembloient devoir nous en éloigner le plus sûrement. Quelle étrange force ne donnent pas la solitude et la nuit à l’image qui nous charme ou nous tourmente !
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Il n’est pas beaucoup d'idées, il n’est pas beaucoup de souvenirs , sans doute , dont l'impression l’emporte sur la présence même des objets que ces souvenirs ou ces idées nous rappellent. Kéanmoms il est très- évidemment certaines idées , certains souvenirs dont l’impression est fort au-dessus de la présence de certains objets ; et c’est peut-être sur l'intelligence de ces deux principes , ou plutôt sur le parti que l’on peut tirer de ces deux expériences , que roulent toutes les grandes ressources de la religion et de la morale.
Les impressions que nous avons éprouvées, et celles dont nous sommes susceptibles , correspondent toutes à certaines idées ou certains signes , qui , par une suite d’analogie ou d’association quelconque , les rappellent ou les reproduisent avec plus ou moins d'énergie , plus ou moins de célérité. La présence de l’objet le plus indifférent a souvent plus de pouvoir qu’une simple idée , quelque importante qu’elle soit par elle -même , ou quelqu’intéressante qu'elle puisse être
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relativement à nous , puisqu’il suffit trèssouvent de la seule présence de cet objet pour nous en distraire. Mais ce qui n’est pas moins vrai , c’est qu’un mot , un son , un simple accent , auquel la nature , l’usage, une convention tacite, ou quelque habitude particulière , nous aura fait associer certaines images , certaines impressions , peut détruire aussi tout l’effet de la présence même de l’objet le plus terrible ouïe plus séduisant. C’est l’épée nue avec laquelle Ulysse conjure les charmes de Circé ; c’est le Hence (loin d’ici), ce cri si tragiquement mélé d’épouvante et d’intrépidité , le terrible Hence avec lequel Macbeth fait disparoître enfin l’ombre qui le poursuit , l’ombre vengeresse de Banque. (1)
Comme la présence de tel objet a plus de pouvoir que tel souvenir , il y a tel autre souvenir , ou telle autre réunion de souvenirs , qui devient plus forte que la
(1) What man dare , I dare.
Approach tliou , like the rugged Russian Rear,
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présence de ce même objet. L^art d’opposer tour- à -tour nos impressions à nos souvenirs , nos souvenirs à nos impressions , est le seul moyen que nous ayons de les combattre ou de les modérer , de les
The arin’d Rhinocéros , or the hyrcanian Tyger ; Take any shape but that, and my fîrm nerves Shall never tremble, Or, be alive again ,
And dare me to tlie desei't with thy sword;
If trembling I inhîbit , then protest me Tiie baby of a girl. Hence , horrid shadow ! Unreal inockery , Hence ! . . . .
Macbeth. Act. III. Scèn.