‹ Lettres sur l'imaginationChapitre 8 sur 24 · SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LETTRE

Il n’est point de traité de philosophie et de morale où l’on ne parle de l’importance des premières impressions , des premières idées qui se gravent dans notre souvenir ; mais j’ose croire , mon cher HypoHte , que cette importance doit paroître beaucoup plus sensible à quiconque aura daigné réfléchir sur les observations que contiennent mes précédentes lettres.

Une première impression , une première idée , lorsqu’elle est vive et frappante , devient une tige féconde, qui pousse naturellement une foule de branches et de ramifications , sur lesquelles viennent se greffer, pour ainsi dire , d’elles -mêmes toutes les impressions et toutes les idées

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dont les rapports peuvent avoir avec elle une analogie quelconque , ou d’objet , ou de caractère, ou de circonstances. Il existe dans le développement de nos idées une sorte de progrès que nous ne pouvons ni mieux suivre, ni mieux définir que celui de la végétation. Je vois , parce que j’ai

vu; je compare, parce que j’ai comparé. Pour m’étre souvenu d’une impression , j’en retiens une autre. Et je n’atteins une '■ idée nouvelle , que parce que j’ai déjà saisi celle qui devoit la précéder. Une femme d’esprit appeloit la Fontaine son fablier; il produit, disoit- elle , des fables comme un pommier produit des pommes. Ce mot est d’une application beaucoup plus générale qu’il ne paroît l’étre d’abord, parce que chez la plupart des hommes , les productions naturelles de l’esprit n’ont rien qui les distingue d'une manière assez sensible.

C’est ce degré d’attention , commun àpeu-près à tous les hommes , sur lesquels l'éducation peut influer avec le plus de succès , celui qui , par la manière dont il

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s’exerce , peut augmenter le plus sa prestesse , et son intensité naturelle. Mais il est une. profondeur , une sagacité d'attention qui me paroît dépendre sur- tout des premières idées qui s’emparent de notre imagination. Lorsque ces idées se trouvent très -analogues au caractère particulier de notre esprit , à son étendue , à sa capacité , soyez sûr qu'elles l'élèveront rapidement à la plus grande hauteur qu'il puisse atteindre.

Si les premièrés impressions que recueille notre mémoire y sont marquées avec beaucoup d'ordre , de clarté , de précision , il n’y aura guères que des impressions du même genre , qui , dans la suite , laisseront une trace vive et profonde. Nous aurons l’esprit juste , par la seule raison que nous manquerons des matériaux nécessaires pour avoir l'esprit faux. Si les premières idées qui nous frappent sont des images fortes ou sensibles , sublimes ou touchantes , vraies ou mélancoliques , de simples raisonnemens , de froids calculs n’arréteront guères notre attention ; et si

les circonstances n'entraînent pas notre esprit dans la carrière brillante de la poésie ou des arts , nous le verrons s'abandonner sans frein à toutes les passions , ou languir et s’éteindre dans la plus obscure médiocrité. Il est tel libertin qui n'est peut-être qu’un poëte manqué , comme il est aussi peut-être tel poëte qui n’eùt jamais été qu’un libertin, si la fortune n’avoit pas contrarié de bonne heure ses goûts et ses penchans.

Voulez -vous un exemple mémorable du pouvoir et des suites d’une première impression? c'est le développement du génie de J. J. Rousseau. Quand l’académie de Dijon proposa le sujet de ce prix que l’éloquence du citoyen de Genève a rendu si fameux , ce grand homme , quoiqu’à cette époque dans la force de l'àge , n’avoit encore composé que de mauvaise musique et de plus mauvais vers. Il lit part à son ami Diderot du projet qu'il avoit de concourir. « Eh bien ! quel parti prendrez - vous? w « Celui des sciences ! 33 U Gardez-vous - en bien , ce seroit

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un lieu commun dont vous ne tireriez aucun parti. C’est l’inverse qu’il faut soutenir ; vous y trouverez bien d’autres ressources , et des ressources bien mieux adaptées au caractère de votre esprit , de votre Iiumeiir , de votre talent, jj Le conseil étoit trop bon pour ne pas être suivi ; Rousseau , pour l’avoir oublié dans la suite, n’en proiita pas moins , et vous savez avec quel succès. Peu de jours api'ès la publication de l’ouvrage , le baron d’Holbach , ayant rencontré l’auteur à la promenade lui prodigua tous les éloges dus^ à la manière ingénieuse dont il avoit soutenu le plus étrange des paradoxes. Rousseaules reçut avec reconnoissance , mais en convenant encore d’assez bonne grâce que ce n’étoit qu’un jeu d’esprit. Un mois après , lorsque l’opinion publique eut confirmé le jugement de Tacadémie , et que l’éloquence du philosophe genevois , après avoir enivré tous ses lecteurs , eut fini par l’enivrer lui - même , il retrouve M. d’Holbach , qui , le félicitant toujours , avec la même chaleur , du

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succès de son discours , se permet encore de lui parler du fond de l’ouvrage dans les mêmes termes que la première fois.

Rousseau , loin de répondre alors dans le même sens , se /fâche , s’emporte et se montre profondément blessé de ce qu’on a pu croire un moment , qu’il fut capable de se jouer ainsi de ses lecteurs , et de défendre un système dont il n’auroit pas la conviction la plus intime.

Le baron d’Holbach et ses amis m’ont racontésouventce traitcommeunepreuve remarquable de la charlatanerie de J. J. Rousseau. Je ne puis douter de la vérité du fait ; mais on me permettra d’y voir toute autre chose. Je comprends parfaitement comment l’imagination du philosophe genevois a pu se tromper elle-même, comment échauffée par la méditation du paradoxe qu’elle avoit embrassé, ce qu’elle n’avoit regardé d’abord que comme une opinion plausible sous quelques rapports , étoit devenu pour elle enfin l’objet d’une véritable conviction ; et cette conviction pouvoit avoir été renforcée encore par

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l’éclat d'un grand succès , par l'espèce d’engouement universel qu'avoit excité son discours , par les contradictions même qu’il avoit éprouvées de la part de plusieurs écAvains , qui , trop foibles pour lutter contre lui, n’avoient fait que donner plus d’éclat à son triomphe par la facilité de leur défaite. Ce qui me confirme dans cette idée , c’est que tous les ouvrages qu’il a publiés depuis , ne sont , à l’épreuve d’une analyse' exacte , que le développement plus ou moins philosophique , plus ou moins éloquent de son premier paradoxe. Et voilà l’effet surprenant que produisit sur une tête demeurée jusqu’alors à-peu-près stérile . une première idée adaptée au caractère particulier de l’homme , de son organisation , de ses chagrins , de son humeur, des goûts et des affections de sa vie passée.

C’est un conseil sur la meilleure manière de remporter le prix d’une académie de province à qui vous devez le discours sur l’Inégalité , Julie , Emile , le Contrat social , les lettres de la Montagne.

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Et si vous me fâchez , je vous prouverai, sans beaucoup de peine , que vous lui devez encore les troubles de Genève , le démembrement de la Pologne , rétablissement des Etats-Unis de l’Amérique, le bouleversement de la plus ancienne et de la plus florissante des monarchies , enfin l’ébranlement de tous les trônes , et de tous les gouvernemens de l’Europe. Car, de nos écrivains modernes, celui qui s’est permis les déclamations les plus fortes , les plus spécieuses , les plus violentes , contre le vice et les abus de toutes nos institutions sociales , c’est Rousseau. De nos écrivains modernes , celui dont les écrits ont porté l’atteinte la plus dangereuse à tous les principes , à tous les appuis de l’autorité , c’est Rousseau. C’est encore lui qui, nous vantant sans cesse le bonheur et les vertus de la vie sauvage , a réussi plus qu’aucun autre à calomnier toutes les jouissances qui ne sont dues qu’au progrès des arts et de la civilisation , à leur faire imputer tous les crimes et tous les maux de la nature humaine,

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à nous faire desirer par -là même de grandes révolutions , à préparer ainsi ces bouleversemens d’opinions , qui , sous le prétexte de ramener notre siècle à l’heureuse simplicité des premiers , menacent de le précipiter dans toutes les horreurs de l’anarchie la plus extravagante et la plus féroce. D'autres philosophes que Jean- Jacques ont prêché sans doute les mêmes doctrines ; mais il en est le véritable apôtre , parce que personne n'a possédé comme lui l’éloquence du raisonnement , parce que personne n'a porté plus loin que lui , l'art d’embellir ses maximes de tout ce qui peut séduire , entraîner et les idées passionnées de la jeunesse , et ses passions philosophiques. Le terrible rôle que les unes et les autres viennent de jouer dans notre politique moderne , ne sera pas sitôt oublié, (i)

(i) Je ne seroîs point étonné qu’un pressentiment trop bien justifié des atteintes funestes que ses écrits porteroient un jour à la puissance dç

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Je vous ai cité , mou cher Hypollte , l’exemple de Rousseau, n'en connoissant point qui soit tout - à -la - fois plus célèbre et plus singulier. Mais il en est une foule d'autres qui prouveroient d'une manière également remarquable l'ascendant prodigieux des premières impressions , des premières idées qui s’emparent d'une imagination propre à les recevoir, à les féconder. Vous m'avez souvent rappelé

tous les gouverneinens , au repos de toutes les sociétés politiques de l’Europe , n’ait été la véritable cause de l’espèce d’aliénation qui troubla les dernières années de sa vie ; lorsque le peu d'égards qu’on lui témoîgnoit à la porte des promenades ,■ au coin des rues, lui faisoit croire, le plus sérieusement du monde , que tous les rois et tous les ministres avoient conspiré sa perte. Hélas ! les souverains ne songeoient guères alors à l’importance des suites que pourroient avoir de pareilles rêveries. Le grand Frédéric, long-tems si préocn cupé lui -même de littérature et de philosophie , est peut-être le seul qui s’en soit douté. Voyez la fin d’un dialogue entre le prince Eugène , le duc de Marlborough çt le prince de Lichtenstein-

VOUS -même, comment par hasard conduit pour la première fois dans la belle galerie de Dresde , Winkelmann , qui n’étoit alors qu’un maitre d’école de village , sentit , comme par inspiration , que la nature l’avoit formé pour être un des premiers juges de l’art , dans tous les genres et dans tous les siècles.

L’étude approfondie de pareils exemples, n’offriroit pas seulement un objet de curiosité fort intéressant. On y trouveroit , je pense , plus d’une instruction delà plus grande utilité. La première conséquence qu’il paroît naturel d’en tirer , c’est que s’il est une éducation particulière dont on puisse espérer quelque grand résultat , ce seroit celle qui , après avoir observé long-tems le sujet qu’elle prétend former , le présenteroit , pour ainsi dire , tout neuf à l’objet le plus propre à développer son génie ou son talent particuHer , abn que cet objet fut à ses yeux ce que fut pour Achille l’aspect imposant des premières armes qui le frappèrent au milieu des jeunes filles, parmi lesquelles

sa mère l’avoit fait élever à la cour de Scyros.

JN 'oublions jamais cependant que c’est la nature ou le liasard , et non l’instruction , qui forme et les grands hommes , et les hommes de génie. S’il pou voit dépendre de nos foibles efforts d’en multiplier le nombre, peut-être qu'en bonne morale , et même en bonne politique , cet art périlleux devroit être interdit, ou renfermé du moins dans de justes limitçs. Il est si rare qu’un homme fort distingué par ses talens , ne le soit encore plus par ses peines et par ses malheurs. Il est si rare que la gloire des grands hommes ne coûte à l’humanité plus ou moins de repos , plus ou moins de bonheur. En réfléchissant , par exemple , à tout ce qu’a coûté celle des César, des Mahomet, des Frédéric, des Euonaparte, malgré l’admiration qu’elle m’inspire, il me semble que si j’avois un monde à recréer , on s’y passeroit de ce grand et sublime spectacle ; les frais en sont trop immenses ; le danger , trop redoutable; les résultats en

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bien , trop incertains ; les suites évidemment funestes , trop longues et trop cruelles.

Il est quelques vérités , quelques règles de conduite , dont le souvenir paroit de la nécessité la plus indispensable pour la félicité de tous les hommes. Ne seroit-cepas un soin digne d’occuper les meilleurs esprits que celui de chercher tous les moyens possibles de présenter ces vérités, de la manière la plus propre à faire , sur la classe nombreuse des esprits vulgaires , une impression également lumineuse , également profonde ?

Après ce premier soin , je n’en connois point de plus important que celui de prévenir toute association d’idées qui pourroit altérer ou corrompre ces impressions premières , si ce n’est le soin si difficile de circonscrire les impressions nuisibles que l’on n’a pu ni prévenir , ni détruire. Ce dernier point mérite , ce me semble , une considération très- forte; et ce sera , je crois , le sujet d’une de mes premières lettres.

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