XII. LA CONFESSION DU MOUNCHI
rexamen. Mais venez ici : je vous ferai voir des livres tels que jamais Sâb n'en a vu : je vous apprendrai de belles chansons qui réjouissent le cœur, des proverbes pleins de sens, des énigmes pleines de profondeur. » Je ne pouvais résister à un pareil langage, et je renonçai sans peine à Simla et à ses pompes vice-royales pour les belles chansons qui réjouissent le cœur.
Ibrahim continua : « Sâb, je n ai pas toujours été aussi gras que vous me voyez à présent, et il fut un temps où j'étais si mince que Ton pouvait voir au travers de mon corps, comme à travers la gaze. Je suis né à Dodial. Mon père était un grand savant : il avait des livres de quoi remplir tout ce bengalow du plancher au plafond. J'avais dix ans quand il mourut, et ma mère me dit : « Ton père est mort, tu as dix ans 5 il faut que tu ailles dans le monde pour étudier; » car vous savez que cest l'habitude, chez nous autres Musulmans, que les jeunes
gens qui veulent s'instruire aillent de pays en pays, partout où il y a des gens savants de qui ils peuvent apprendre quelque chose, sur le Coran illustre, la jurisprudence et les chroniques. Je partis donc en Talibi ilm '; j'étudiai à Péchawer, à Kaboul et en Svât; en Rayistan, en Afghanistan et en Yaghistan. J étudiais le jour dans la mosquée avec les MoUas; je dormais dans la houjra ^ et je mangeais où Ton m'invitait.
Je revins à* vingt ans chez ma mère, la barbe au menton, très savant et très maigre. Or, pendant mon absence, mon oncle, — le frère de mon père, — s'était emparé de ses terres et ma mère pleurait. Jl avait fait pis encore : il avait vendu tous les livres de mon père, les beaux manuscrits sur le Coran illustre, sur la jurisprudence et les chroniques. Voici comment la chose se fît. Il y avait à Dodial un vieux Molla très rusé et qui avait un beau chien : mon oncle vit le chien et dit au Molla : « Quel beau chien ! — Oui, c^est un beau chien, dit le Molla; le chien des sept Dormants de la Caverne était moins beau. — Je voudrais bien l'avoir, dit mon oncle; donne-lemoi; qu'est-ce qu'un Molla peut bien faire d'un chien? » Le Molla refusa longtemps; à la fin il
ï Chercheur de science, étudiant.
' La maison commune ouverte aux étrangers.