‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 108 sur 157 · XII. LA CONFESSION DU MOUNCHI 24f · texte numérisé non relu

XII. LA CONFESSION DU MOUNCHI 24f

.se laissa fléchir et dit qu'il donnerait le chien si mon oncle donnait les livres. Mon oncle était un sauvage et un ignorant qui ne savait rien de rien : il donna tous les livres de grand cœur et emmena le chien en riant, et se moquant du naïf Molla qui donnait un si beau chien pour de vieux livres.

« De retour au village, je dis à mon oncle :

« Tu as pris la terre de mon père, il faut me la rendre. » Il mç répondit : « Prends-la, si tu peux. » J'allai me plaindre au Serkar ' : mais le Serkar me répondit qu'il avait toujours vu mon oncle sur cette terre et que par suite elle lui appartenait. A quoi me servait de savoir le persan et l'arabe, de lire dans le texte Je Coran illustre, de connaître tous les hadis du prophète (béni spit-il ! ) : il fallait mourir de faim, ma mère et moi. Sur ces entrefaites, j'appris que l'on demandait des Pathans^ pour le régiment du capitaine Cook à Abbottabad : deux jeunes gens du village partaient pour s'engager : je leur dis : je vais avec vous. Ils se moquèrent de moi et tout le village disait en riant: Voyez-vous le petit Talibi ilm qui veut se faire soldat? Arrivés à Abottabad, mes deux compagnons furent tout de suite accep-

ï Serkar j le gouvernement.

* Nom indien des Afghans.

tés, car c'étaient de forts et vigoureux gaillards : mais moi, le capitaine jeta à peine un regard sur moi et me renvoya d'un geste.

(( Je retournai à Dodial, où je pensai mourir de honte, car chacun me montrait du doigt en riant et disait : « Voyez-vous Mohammed Ibrahim qui voulait porter le fusil ? Un Talibi ilm qui veut entrer dans le paUan ' / » Mais je me dis que j'en aurais le dernier mot. J'allai chez le boucher, j'achetai un bouc pour trois roupies et retournai à Abottabad avec mon bouc. Arrivé là, j'allai trouver le souhehdar ^ et lui montrai le bouc. Il me dit : « Joli bouc! Quelles cornes ! Ce doit être un bon bouc de combat. — Excellent, lui dis-je : le veux-tu ? je te le donne. » Il accepta avec plaisir et me demanda s'il pouvait m'être agréable. Je lui répondis : « Je veux entrer dans le paltan ; on me refuse, parce que j'ai l'air faible, mais je ne le suis pas ; et puis, je sais lire et écrire. » Le Souhehdar me prit avec lui, me présenta au capitaine et fit mon éloge, dit que j'étais un Talihi ilm, que je savais lire et écrire et qu'un homme qui sait lire et écrire c'est toujours utile dans un régiment. Le capitaine m'accepta. Le jour suivant, il y avait un combat

ï Le régiment.

« Capitaine indigène.

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de boucs : le Soubehdar engagea le bouc que je lui avais donné : au premier coup de corne, le bouc s'enfuit à toutes jambes. Le Soubehdar était furieux 5 il me dit : « Le sale bouc!

reprends-le !» Je repris le bouc ; j'étais un peu honteux, mais pas trop mécontent: je le menai au boucher qui m'en paya cinq roupies ; je l'avais acheté pour trois, de façon que ce bienheureux bouc m'avait fait gagner et mon entrée au régiment et deux roupies par-dessus le marché. Je compris que Dieu commençait à prendre merci de moi.

« Or, il y avait un capitaine qui voulait apprendre le pouchtou pour l'examen : il envoya un Afghan demander dans tout le bazar : « Y a-t-il un savant qui puisse enseigner le pouchtou à un Sâb } » Et l'homme ne trouvait pas. Un jour, il me vit occupé à lire un livre et il me demanda : « Qu'est-ce que tu fais? » Je répondis : « Je lis le Divan d'Abdoul Rahman. — Qui est-ce, Abdoul Rahman? — C'est un grand poète afghan. — Tu pourrais enseigner l'afghan au capitaine? — Certainement. » J'allai donc chez le capitaine et il commença à me demander en hindoustani ce que signifiait le pouchtou dér. Je ne connaissais pas encore Fhindoustani, car ma langue maternelle était le pouchtou; j'avais bien appris le persan et l'arabe, mais je

n'avais pas appris Thindoustani qui n'est pas une belle langue comme le persan, ni une langue sainte comme l'arabe, de sorte que je restai bouche close. Je me dis alors qu'il fallait apprendre rhindoustani. Il y avait dans le paltan un Pendjabi qui connaissait un peu de pouchtou et j'appris avec lui comme ceci : je lui disais en pouchtou : Comment dit-on en hindoustani da sta sa nom dai (quel est ton nom?). Il répondait : lumhârâ nâm kyâ haiy de sorte que quand le capitaine me demandait : comment dit-on en pouchtou îumhâra nâm kyâ hai? je répondais da sta sa nom daiy et c'est ainsi que j'enseignai le pou-chtou et appris l'hindoustani. Je fus bientôt exempté du service; je fus nommé pay havildar ', puis Mounchi du régiment. Ma réputation montait, montait 5 on ne parlait que de moi ; tous les Sâb venaient à moi et me courtisaient pour avoir des leçons. Ah! c'est le Soubehdar au bouc qui était jaloux ! .

(( Je restai au service trois ans, neuf mois et onze jours. Le colonel voulait me retenir : il me disait : « avec ta science et ton génie, tu pourrais devenir Jamadar, Soubehdar, Soubehdar bedahour, avec cent cinquante roupies par mois. » Mais je restai inflexible et je répondis que, quand

* Sergent de paie.

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