‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 123 sur 157 · XIII. LA FIN D UNE RACE · texte numérisé non relu

XIII. LA FIN D UNE RACE

vieille femme à Nauchéhra pour prendre des nouvelles de sa fille. La vieille femme revient en disant : « Pourquoi avez-vous marié votre fille à des mendiants? Ils lont dépouillée de ses beaux vêtements et de ses bijoux, et la pauvre enfant est à pleurer nuit et jour. »

C'est l'usage que les nouvelles mariées, après la première semaine de mariage, aillent passer quelques jours chez leurs parents. Kbouchai Khan, averti de ce qui se passe, envoie demander sa fille : le cheikh interdit à sa bru de partir et, à la place, il envoie son fils, le mari, porter son salam au Khan des Khataks. Le Khan reçoit le salam du cheikh et fait mettre le gendre en prison. A cette nouvelle, le cheikh maudit le Khan et dit : « Que pour chaque jour de captivité de mon fils Khouchal Khan soit captif une année! »

Khouchal relâcha son gendre au bout de quelques jours. Mais sur ces entrefaites, ses ennemis le dénoncèrent à Aurengzeb comme rebelle et pillard de grand chemin. L'empereur le fit saisir par le gouverneur de Péchawer et envoyer à Delhi. Amené devant l'empereur, il offrit de payer pour sa liberté tel prix que le Padichah voudrait fixer : dix mille roupies, vingt mille roupies, son poids en or. Aurengzeb refusa tout. Sept ans plus tard, il se ravisa.

28o LETTRES SUR l'iNDE

— Trop tard, répondit le Khatak; cela ne me servirait plus de rien.

— Et pourquoi donc? fit l'empereur.

— Quand je t'offrais rançon, j'avai-s deux petits toutis au gazouillement délicieux ' et qui n'avaient pas encore d'ailes : c'est pour eux que je voulais être libre. A présent ils se sont envolés.

L'empereur, touché, relâcha le Khan sans rançon et Khouchal se mit en route vers l'Indus. Il fit le premier jour trente milles, à partir de Delhi : le lendemain matin, le geôlier le retrouvait dans sa prison.

— Comment es-tu ici } demanda l'empereur étonné ; je t'avais rendu la liberté.

— Je ne sais, répondit le Khan, non moins étonné; je n'y comprends rien moi-même.

Puis, se rappelant la malédiction du cheikh :

— La main de Rahamkâr est sur moi!

s'écria-t-il.

Et il improvisa le Gazai :

« A quoi bon me rendre la hberté, si le cheik ne me la rend pas.î^... »

L'empereur écrivit à l'ermite pour lui demander le pardon du Khan, qui avait assez expié sa faute. Le cheikh pardonna et le Khan put enfin être délivré.

ï Deux petits perçoquets, ses enfants cf., page 218.

XllI. LA FIN d'une race 281

ni

Rentré dans ses montagnes, Khouchal Khan éclata. De concert avec les Afridis, il fit, pendant huit ans, une guerre exterminatrice aux Mogols. Toutes les tribus, de proche en proche, jusqu'à Jelalabad, prirent feu. Il rêvait un grand rêve, le Pan-Afghanisme, le rêve réalisé un siècle plus tard, un instant, parle génie d'Ahmed Chah, le Dourani. Il comprenait bien que si jamais toutes les furies de ces races indomptables se concentraient dans une main unique, Tlnde redevenait le champ de pillage des Afghans, comme elle lavait été quatre siècles auparavant. Mais les haines et les égoïsmes intérieurs étaient trop forts : la patrie afghane n'existait que dans le cœur du poète. Il alla prêcher la cause nationale chez la puissante tribu des Yousoufzais ; il revint ulcéré et ses chants de triomphe tournèrent en chants d'invectives contre les traîtres :

Viens, musicien; mets l'archet au violon; et toi,

échanson, apporte-nous les coupes pleines et débordantes.

Car les jeunes Afghans ont de nouveau teint leurs mains en rouge, comme le faucon teint ses serres dans le sang de la proie.

Ils ont rougi de sang leurs épées brillantes, et le lit de tulipes a fleuri, en pleine chaleur de l'été.

C'est maintenant la cinquième année que dans ce voisinage chaque jour entend le cliquetis des épées étincelantes.

Mais depuis que je suis ici *, je ne suis plus qu'un néant : ou je suis devenu bien méprisable, ou c'est ce peuple qui est infâme.

Je leur crie : Aux armes! aux armes/ jusqu'à ce que je sois las; et, sourds à tout, ils ne répondent point : Mourons; ni : Ma vie pour toi!

Les chiens des Khataks valent mieux que les Yousoufzais, bien que les Khataks eux-mêmes ne valent guère mieux que des chiens.

Tous les autres Afghans, de Candahar à Attok, ouvertement ou secrètement, sont d'accord dans la cause de l'honneur.

Voyez combien de batailles ont été livrées de tout côté; et pourtant, parmi les Yousoufzais, pas un sentiment de honte ne s'éveille.

Voici un an qu'Aurengzeb lui-même campe devant nous, hagard et perplexe, le cœur blessé.

Voici année sur année que ses nobles tombent dans la bataille; et ses armées balayées, qui les comptera?

Les trésors de l'Inde ont été répandus devant nous:

I Chez les Yousoufzais.

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