‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 129 sur 157 · XIII. LA FIN D UNE RACE · texte numérisé non relu

XIII. LA FIN D UNE RACE

irlandaise, qui, d'un bout à l'autre de la séance, marmottent la profession de foi musulmane (Il n'y a pas d'autre dieu qu'Allah, etc.), afin de désarmer les dépositions des témoins et le verdict du juge. Les témoins viennent un à un à la boîte, amenés par un policeman indigène : étant Afghans pour la plupart, ils déposent en pouchtou et l'interprète traduit en hindoustani, langue officielle. Les témoins ne sont pas toujours très clairs, ce qui amène des discussions fort longues, mais non plus claires pour cela, entre le témoin, le juge, le procureur, et le policeman qui s'en mêle aussi. Les témoins ne sont pas très laconiques, à Péchawer pas plus qu'à Paris: tchoup chah! (tais-toi), tranche le juge, et le témoin de continuer la phrase lancée ; tchoup cAflA, répète le policeman, en appuyant le conseil d'une bourrade, et le témoin s'est déjà tu depuis longtemps que le policeman, le greffier, l'interprète crient encore à tue-tête, tchoup chah ! tchoup chah ! avec des intonations qui marquent le paroxysme d'une indignation zélée. Je songe un instant au Palais-Royal et au pauvre Labiche : mais en reportant mes yeux sur les six accusés qui marmottent toujours, l'image de la tragédie finale me fait oubher le vaudeville de l'instant.

La justice aux Indes est publique, selon le

grand principe du libéralisme européen. Seulement les gens de l'Inde étant un peuple très excitable, le principe souffre en pratique un tempérament et l'on n'entre qu'avec une carte du juge. Pour la circonstance, je représentais le public, avec un baron autrichien qui fait le tour du monde avec un appareil photographique.

Donc Afzal Khan était accusé d'avoir fait assassiner un homme avec qui il avait procès. Les Anglais étaient très montés contre lui et au fond pas fâchés : c'était l'occasion de faire un exemple. Ils pensent, comme Richelieu, que « c'est chose inique que de vouloir donner exemple par la punition des petits, qui sont arbres qui ne portent point d'ombre » : ils aiment assez pendre dans la noblesse : c'est un de leurs faibles. Le fait est qu'un Khan, un nawâb, un râja, un fakir, font beaucoup plus d'effet du haut de la potence que vingt boys ou cent mehrars. Les Afghans étaient beaucoup plus froids. L'un d'eux me dit : « Et quand il aurait fait assassiner Ahmed ! Ahmed avait, devant les témoins et devant le juge anglais, donné « un mauvais nom )> à sa fille. Afzal Khan est un misérable, un gueux, un ladre sans foi et sans cœur: mais ici il avait raison; s'il a assassiné Ahmed, c'est la seule chose honnête qu'il ait faite dans sa vie. »

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