XIV. DE LAHORE A PARIS
veilleuse, » et c4narkali, « fleur de grenade. » Mais un jour que l'Empereur et Anarkali étaient à la fenêtre du harem, regardant les cavaliers qui paradaient dans la cour, parut au milieu d'eux Sélim, le fils de l'Empereur, qui leva les yeux vers eux 5 et l'Empereur vit un sourire passer sur les lèvres de Fleur-de-Grenade, un sourire qui n'était pas pour lui. Il la fit donc enterrer vivante.
Sélim l'ensevelit dans un marbre, blanc comme le jasmin; les cent noms d'Allah, sculptés en relief dans la pierre, courent en fleurs virginales autour de la pauvre fille, et au-dessous on lit d'un côté : zMadjnoun Selim Q4kbar, « Sélim, fils d'Akbar, fol d'amour, » et de Tautre ces deux vers persans :
Agar man bâ:^ bînam roui yâri khwîch rà
Ta qiyâmat chaukr gouyam kardigâri khwîchrà.
Si jamais je revois le visage de celle que j'aime, je dirai merci à mon créateur, jusqu'au jour de la résurrection.
Vous me demanderez si je crois à l'histoire que je vous conte : pour vous parler franchement, je n'en crois rien. Akbar était le Marc- Aurèle de l'Inde, et bien qu'un Marc-Aurèle indien puisse se permettre quelques vivacités qui
étonneraient chez l'autre, Akbar, j'en suis sûr, n'était pas homme à punir ainsi même un sourire de femme aimée dérobé à son amour. Sélim, au contraire, plus tard empereur sous le nom de Jehanguir, est le plus abominable ivrogne qui ait jamais honoré trône impérial. Mais qu'importe? la tombe est là, le marbre est là, le nom de Sélim y est, les deux lignes aimantes y sont; l'histoire est douce et triste: autant y croire.
Les gens pieux qui ont fait de la tombe une église n'ont pas voulu laisser le marbre de la danseuse près du marbre de l'autel : ils l'ont jeté dans un petit réduit ignoble, et, pour faire le tour du sarcophage, il faut Temjamber et troubler les araignées dans leurs toiles. Ne pouvaient-ils laisser la pauvre danseuse dormir tranquillement dans sa tombe et blanchir un autre sépulcre pour abriter leurs vertus? Cependant, même à présent, leur conscience n'est pas en repos : on dit que le voisinage d'Anarkali les trouble encore et l'on se cotise en ce moment pour bâtir une véritable église ; car, vous comprenez, on n'aime pas prier à côté d'une danseuse, d'une danseuse morte. Et puis, hélas! la pauvre Fleur-de-Grenade a donné son nom au bazar voisin, le bazar d'Anarkali, où, tous les soirs, les filles de Cachemire, en robe virginale, der-