XIV. DE LAHORE A PARIS
et le pore portait au cou ces mots : « Voilà votre. Dieu : n'est-ce pas un joli petit Dieu ? » La police est intervenue; mais la police est indoue, elle est tombée à cœur joie sur les Musulmans, et en a tué deux. A Etawah, les Musulmans sans armes se sont rués sur la troupe anglaise, en criant a Vin! Chahid! Religion! Martyre!»
C'est la première fois, depuis la grande rébellion de j'7, que des gens de l'Inde ont marché sur l'uniforme anglais.
Je retournai à la tombe de Houmayoun, d'où Hodson, en i85'7, arracha le dernier empereur, le vieux Béhadour Chah'. Le vieillard était poète : il était élève du poète Atach et avait composé, sous le nom de Zafar, un Divan que l'on chante encore. Durant le siège et son empire éphémère, il gémissait en vers harmonieux : et après sa chute, l'imagination populaire retrouva pour lui la légende de Genséric ou celle des enfants d'Israël aux bords du fleuve de Babel:
Quand il fut pris, me conte un ami musulman, le vice-roi et les Lords vinrent le visiter dans sa prison et lui dirent : Béhadour, tu es poète : prends ta guitare et chante-nous une chanson I
» Voir plus haut, page 15.
Et le vieil empereur prit sa guitare et chanta :
Dam dami ma dam ni yâham jànkî Kab \afar hôtchaki chamchh hindùstânkî
« O mon souffle, je n'en puis plus, je ne puis plus vivre I
a Car c'en est fait de la victoire, c'en est fait de répée de l'Indoustan. »
Et il rejeta sa guitare à terre.
— « Chante encore, lui dirent les Lords. Et il reprit la guitare et chanta :
« Dites au saint Jésus : Mets tes ânes à la longe.
« Car ils ont brouté jusqu'au dernier grain toute la moisson des fils d'Adam 1 »
Les Lords se regardèrent les uns les autres et se retirèrent sans mot dire : car ils n'avaient pas compris.
Il reste un de ses neveux, Firôz Chah; il est allé chercher une armée en Roum et chez les Russes; il est revenu et voyage dans l'Inde déguisé en fakir. »
/7 Octobre 1886. — Je me réveille en wagon hors de Pendjab. Le train s'arrête à Saharanpor, aux bords du Gange^ qui s'appelle ici la
DE LAHORE A PAUIS
Bakavali : car le ponc du chemin de fer n'en est encore qu'aux piles. Pour rejoindre l'autre train qui attend à l'autre rive, il faut rouler en rroU jusqu'au fleuve, le traverser en ferry , puis marcher une demi-heure dans le lit desséché. Le sable étincelle en paillettes d'argent : les indigènes en recueillent des poignées dans le pan de leur vêtement, car c'est le sable de la rivière sacrée entre toutes. A l'horizon se dressent les monts de Çiva, d'où sort le Gange.
Arrivé le i8 à Rampor, capitale du petit état indépendant des Rohillas, fameux au siècle dernier. Vers Tan 1700, des aventuriers afghans, les Rohillas, venus du pays des YousouEcais et des Bengach, se ruant sur la décomposition mogole, étaient venus se tailler dans les riches contrées du Nord-Ouest des principautés et des royaumes, à la façon des Normands de RoUon.
Le pays prit donc le nom de Rohilkhand. En 1774, Hastings, ayant besoin d'argent, vendit huit mille hommes de troupes anglaises au Nawab d'Où de qui était en guerre contre le prince Rohilla, Hafiz Rahmat : Hafiz périt dans la bataille, les Rohillas furent exterminés, le pays mis à feu et à sang et Hastings reçut dix millions. Hafiz était un héros et un poète, de la trempe de Khouchal Khan. Il avait formé une splendide bibliothèque afghane que le Nawab
vainqueur transporta à Lucknaw : elle y a été brûlée durant la grande rébellion. Le Rohilkhand est devenu depuis province anglaise, sauf l'État de Rampor, qui a été laissé indépendant, pour conserver le souvenir au moins des Rohillas.
Rampor est célèbre par son mur, un mur de plus de dix mètres d'épaisseur, impénétrable aux boulets et dont la sève éternelle repousse l'incendie. '
Le Nawab est un lettré et un savant à Torientale : il a hérité de la tradition de Hafîz. Par malheur il est malade depuis longtemps et près de sa fin^. Comme il ne peut recevoir, il est représenté par son vizir, Azim-eddin Khan, Khan Behadour. Azim-eddin est à la fois le général en chef des armées de Rampor, qui montent à 2800 hommes, et le Zhkil du Nawab, c'est-à-dire qu'il est chargé des relations diplomatiques entre le Nawab et le gouvernement anglais. Azim-eddin est un homme d'une intelligence rare, délié au possible, et non sans humour. Il parle l'anglais un peu mieux qu'un Anglais ordinaire, mais ne boit que de leau, étant musulman.
I Fortification ordinaire des villages de Tlndo-Chine. * Il est mort au commencement de cette année.