XIV. DE LAHORE A PARIS 3I
Azim-eddin me reçoit dans le Khorshed zMan^il ou Palais du Soleil, qui est réservé aux invités européens. Malgré son nom oriental, le palais est plus européen qu oriental 5 il est paré ou déparé d'une abominable galerie de tableaux allemands (où l'art allemand ne va-t-il pas se nicher? N'était-ce pas assez de le retrouver installé à Constantinople, dans le palais du Sultan?): mais le Jardin Sans Tareil fait tout passer. Au retour d'une promenade au Sans Tareil^ Azim-eddin me fait chanter le chant national des Rohillas par le Souroudi ou héraut d'armes, un Taillefer afghan : c'est la chanson de la grande victoire afghane, la Bataille de Panipat, où passe le défilé homérique de tous les héros afghans. Le Souroudi , qui n'a en mains que son Souroud, est plus redouté que nul guerrier; quand il chante en tête de la bataille, nul n'oserait fuir, car il connaît la Kheil ' de chacun et flétrirait le lâche à tout jamais. Hélas I tout cela n'est plus qu'une tradition vide :
les Rohillas ont oublié leur langue, le Souroudi ne comprend plus ce qu'il chante, pas plus que ceux qui l'écoutent : mais l'accent est resté et suffit encore pour mettre en feu le cœur des Rohillas : la parole morte a des échos plus puis-
' La tribu.
sants : comme elle n'est plus limitée par le sens^ elle agit sur lame tout entière.
Le lendemain, le Général m'offre une chasse au sanglier, une partie de pig-sricking. Nous allons en phaéton jusqu'aux fourrés où les éléphants nous attendent, avec une vingtaine de lanciers pour relancer la bête. Faute d'échelle pour monter à éléphant, — raffinement ailleurs en usage, — un homme tend par l'extrémité libre la queue de l'animal qui devient le plus sûr des échelons. Nous étions six éléphants, tantôt en file, tantôt en ligne; en file,- le spectacle est laid et monotone comme un alexandrin; en ligne, il est grand et beau. Devant nous courent des enfants tendant la corde raide et les hommes crient à tue-tête Tuo tuo lé-lé lé-lé ^ pour lever la bête, qui ne se lève pas. Nous marchons deux ou trois heures à travers les champs d'orge et les cannes à sucre, si hautes que du houda ' nous les dépassons à peine; tout s'écrase au passage, tant pis pour les fermiers du Nawab. Le Général s'ennuie et, pour passer le temps en m'instruisant, me lit à haute voix le Gaietteer de Rampor qui est son œuvre, et qui est un des meilleurs de la collection, en levant la voix quand le hasard de la marche sépare nos éléphants. Un instant,
i Sorte de selle d'éléphant*