‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 153 sur 157 · XIV. DE LAHORE A PARIS · texte numérisé non relu

XIV. DE LAHORE A PARIS

disposé en couches parallèles^ qui sous Taccion de la chaleur et du froid fendent le rocher; la pluie et le vent, arrondissant et taillant les angles, font le reste en prenant leur temps.

D'autres disent que Rama, poursuivant Ravana, qui lui avait enlevé sa chère Sita, arrivé à la mer, eut à jeter un pont pour atteindre le ravisseur à Ceylan : son général en chef, le singe Hanouman, accourut avec son armée, emportant des rocs de l'Himalaya pour les matériaux du pont : en passant sur le Dekhan, leurs mains fatiguées laissèrent échapper des roches, et les voici. Et la preuve que cette explication est la vraie, c'est qu'on suit la trainée dans tout le Sud jusqu'en face de Ceylan,

Ces deux explications m'étaient données par Séid Ali Belgrami, alors ministre de l'instruction publique à Hyderabad. Séid Ali est un des types les plus parfaits et les plus rares de la culture européenne mariée à la tradition musulmane. Ayant étudié cinq ans en Angleterre, élève de Huxley, il n'a point pris en mépris le passé intellectuel de son pays et de sa race, en prenant une teinture de la civilisation de l'Occident, ce qui est le cas ordinaire de la jeune Inde libérale. Il parle l'anglais, le français et l'allemand, ce qui ne l'empêche pas de parler le persan et l'arabe, de connaître le Coran comme

un Molla — comme c'est d'ailleurs son devoir de Séid et de descendant de Prophète, — d étudier les poètes antéislamiques et le Hamasa; et ce qu'il y a de plus rare, ce Musulman, ce grand seigneur de la race conquérante et dominante, s'est mis à lecole des Pandits Hindous pour apprendre d eux leur langue et leur religion ; il lit les Védas et Sâyana et peut réciter, comme le meilleur des Brahmanes, et avec les intonations régulières, la plus sainte des prières qui soient, la Gayatri.

Je me croyais bien loin de la France : je la retrouvai tout à coup, sur une tombe. Séid Ali me dit: « Venez voir la tombe de M. Raymond. » Je n'avais que des idées très vagues sur M. Raymond. Je me rappelais plus ou moins que c'était un de ces soldats de fortune qui, au siècle dernier, essayèrent, avec laide des princes natifs, d'arrêter le progrès des Anglais; les uns, simples aventuriers, qui ne cherchaient qu'à faire leur fortune, comme le général Perron et La Martinière ; d'autres, véritables patriotes, ramassant toutes les armes pour la patrie : tels étaient M. de Bussy et M. Raymond. M. Raymond, ancien officier de Lally, avait organisé à l'européenne un corps d'armée pour le Nizam: c'était en 179J', et ses officiers portaient les couleurs de la

Page 1