‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 16 sur 157 · I. LE PONT D ATTOCK · texte numérisé non relu

I. LE PONT D ATTOCK

bayadère. Par instant, les déchirures de la montagne révèlent toute la chaîne de TAravali, la chaîne classique chantée des poètes, et à ses pieds la plaine blanche de sable qui, aux reflets du soleil, vous prend ses grands airs d'océans et de plages. L'Aravali n'est point haute, l'Aravali nest point chevelue; mais elle a cette grâce qu'elle monte d'un seul jet de la plaine, de sorte que le regard peut l'embrasser d'un seul coup, la voit commencer et finir et, à la première rencontre, elle vous dit : « C'est moi, me voici. »

Voici le rocher d' A jmir où s'arrêta la première vague de la conquête musulmane; au sommet, .veille le fort de Taragarh, sentinelle du pays des Radjapoutes. La route, dérobée sur les rebords de l'abîme, est si étroite, et a des tournants si abrupts, que le pied et les épaules de quatre kahars peuvent seuls vous porter en sécurité au fàîte de la forteresse. Les bambous et les dattiers, qui montent à l'assaut des ravins.

envoient leurs cimes vous rejoindre tbut le long de l'ascension^ et cest un plaisir de jeter hors du palanquin un regard sur le vertige d'en bas, et de se sentir monter ^sans effort sur Tabîme toujours plus profond et toujours vert.

En Tan 1193, comme les soldats de Tlslam montaient à l'assaut de Taragarh^ les Hindous roulèrent sur eux du sommet une roche immense, qui descendit, écrasant les rangs l'un après l'autre : elle allait emporter toute l'armée des assaillants, quand Séid Houssain lui cria :

« Arrête-toi ! » et la voici là, à votre gauche, là où la parole du Séid l'a fixée. Le sanctuaire du saint lui-même et des martyrs est là-haut et a fait d' Ajmir cAJmir la Sainte.

Tout en bas, dans un recoin caché de verdure, est la merveille d' Ajmir, ïoArhâi dinkây « la mosquée des Deux-Jours-et-demi. » Le conquérant était pressé d'avoir un temple digne de lui et d'Allah : il y avait là un de ces grands temples à la façon djaïne, au vaste cloître peuplé de chapelles : un Vandale de génie, quelque humble mistri converti, abattit les chapelles idolâtres, pour laisser place au flot des fidèles, et lança en travers sept arches colossales, pour abriter la chaire et l'ombre d'Allah. Le temps a, depuis, fait son œuvre, et, à présent, quand vous montez l'immense escalier de pierre rouge et qu'au der-

LE PONT D ATTOCK

nier degré, derrière des portiques encore sculptés d'idoles, la vision des sept arches triomphales sabat sur vous du lointain et vous éclate en plein visage, — par-dessus l'abîme des temps et des formes, des couleurs et des âmes, Tapparition blanche du Parthénon, aux dernières marches des Propylées, passe dans un éclair devant vous, et vous entrevoyez comment s'y prend le génie aveugle des âges pour traduire l'Acropole en arabe.

Au sortir de cette vision écrasante, reposezvous aux bords de TAna Sagar, le beau lac du radja Ana : car ses nappes d argent reflètent le croissant tremblant de la lune et le contour délicat des collines qui cachent le temple unique de Brahma et le lac trois fois saint de Pokkhar : elles reflètent aussi un petit pavillon de marbre, ouvert à toutes les brises, à tous les parfums des jardins de Daulat, à toutes les ombres et toutes les caresses de la lune qui le frôle : c'est le "Baradéri de Chah Djehan, si doux à la fantaisie du prince qu'on l'appelait « le cœur du Padichah », doux et lointain reflet de la splendeur mogole et des enchantements d'Agra.

lO LETTRES SUR L INDE

La rose Jaipor allonge ses larges avenues joyeuses^ bordées de palais et de temples et qui^ de tous côtés, par des portes triomphales, montent vers la colline crénelée. C'est la jeune capitale de la plus vieille dynastie du monde^ car les Maharajas de Jaipor remontent aux premiers jours et aux premiers dieux et savent les noms de leurs ancêtres jusqu'à Manou, fils de Vivasvat, petit-fils du soleil. Au siècle dernier, Jai- Singh, guerrier et astronome, ayant consulté les astres pour se faire une capitale propice, traça au cordeau la ville carrée, avec ses larges rues à angles droits, et teignit les murailles et les murs des teintes du soleil ancestral.

Mais, malgré ses temples, ses lacs et ses jardins; malgré les ruines de son observatoire, œuvre d'amour du grand radja; malgré les roses de sa muraille, qui, au soleil couchant, font de Jaipor et du ciel une seule cité divine, l'âme de Jaipor n'est point dans Jaipor 5 elle est à cinq

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