I. — LE PONT D ATTOCK II
milles de là^ dans la vieille capitale déserte^ Âmber, qui dort dans la montagne. Sur la hauteur, en face des hauteurs, au-dessus de l'un de ces lacs où se mire tout palais hindou, le château royal ne voit, à droite, à gauche, en face de lui, que cimes surmontées de palais, de forteresses ou de temples, et aussi loin qu'il porte le regard n'a que des pairs à qui parler. Mais tout est vide et muet, autour de lui comme en lui, et les chapelles pyramidales qui prient à ses pieds et les grands Divans d'audience, et le Jasamandira comme le Sukhamandiray la Chambre de Gloire, comme la Chambre de Plaisir. Pourtant, par instant, pour recevoir quelque déesse ou quelque demi-dieu, Parvati fêtant son Vasahruy ou quelque héritier de l'impératrice des Indes, le château de la Belle au Bois Dormant s'éveille ; les longues files d'éléphants, caparaçonnés de soie et d'or, foulent de leur pied lourd les pentes sévères, le long du lac; les fanfares oubliées font tressaillir le cœur de la montagne 5 les diamants, l'or et l'acier scintillent dans le reflet des salles cristallines 5 toute la cité morte s'emplit de multitudes et de bruits : c'est toute une semaine de délires et de cris; puis la fièvre tombe, les spectres s'enfuient : Amber reprend son sommeil et rêve aux radjas d'autrefois,
Delhi la Royale ! Delhi rimpériale! Delhi la sanglante ! Je n'ai eu que quatre jours à me traîner dans tes ruines et tes tombes : ce sera le regret éternel de ma vie.
Pendant deux mille ans le cœur de l'Inde a battu là, quelle que fût la couleur du sang, aryen, turc, afghan, mogol, que la poussée de rinvasion y lançait. Qui voudrait aspirer d'un trait rinde de Brahma et Tlnde d'Allah, qu il fasse, pierre par pierre, les quarante-cinq milles carrés que Delhi en marche, le long de la Jumna, a peuplés de ruines et de fantômes.
Si vous aimez lalégende, vous irez d'abord à la ville d'Indra, Indrapat; regardez bien, et vous verrez peut-être passer au galop de leur cheval les cinq fils de Pandou avec Draupadi et vous entendrez le cliquetis des batailles dû Mahabharata. Allez de là au pilier d'airain du dernier radja, Prithuraoj le pilier s'enfonce dans la terre à des profondeurs inconnues et l'oracle disait que, si
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jamaisle pilier bougeait, l'empire indou croulerait. Le roi curieux creusa jusqu'au fond, et le pilier trembla; le sang ruissela à la base, et un esclave turc vint de l'Ouest avec d'innombrables multitudes, égorgea le radja, se fit empereur, et érigea près du pilier d airain le minaret que vous voyez là", haut comme la tour de Babel et que n'a encore ébranlé nulle tempête, ni des hommes, ni des dieux. Puis Tughlak Abad, «la ville de l'empereur Tughlak », enceinte effrayante, cité d'enfer, vous dira qu'il y a cinq siècles à peine il y avait encore des cyclopes : tout a disparu à Tinteneur, sauf la tombe-forteresse du maître, qui se tient barricadé là jusqu'au jour de la résurrection. Trois tombes encore où il faut que vous vous arrêtiez : la tombe de marbre de Khosro, qui est le moins oublié de tous ces morts, parce qu'il fut poète et que ses vers voltigent sur la lèvre du paysan. Puis le palais-sépulcre où le Mogol Houmayoun dort dans le marbre avec son impératrice, et, à ses pieds, la foule anonyme de ses courtisans. C'est là que, le jour venu, il y a trente ans, la dynastie mogole vint mourir à l'ombre de l'aïeul, et c'est dans ce coin que Hodson, de Hodson Horse, tira, blême et tremblant, le dernier des empereurs. Une dernière
^ Le dutub Minar.
tombe, cette humble tombe de pierre, sans sculpture, sans ornement, avec une touffe d'herbe qui la couvre : c'est la pauvre Djehan-Ara qui repose là, sœur et victime d'Aureng-Zeb, et qui murmure sur la pierre :
Oh ! ne mettes qiiun peu de verdure pour couvrir ma tombe. Une touffe d'herbe est tout ce quil faut pour couvrir la tombe des humbles.
La pauvre, la passagère VJehan-c^ray file de r empereur Chah-VJehan.
Cette tour de brique rouge est le éMémorial de la grande Rébellion, souvenir de la « Guerre inexpiable » ; à cent pas, à vingt siècles de là, se dresse l'indestructible pilier d'Açoka, décalogue de fraternité et d'amour. Une corneille perchée sur le granit bouddhique prend son vol vers la brique anglaise. Veut-elle mesurer, d'un battement d'aile, ce qu'a duré cela et ce que durera ceci? Ou bien veut-elle redire à la bâtisse chrétienne les mots du vieux roi idolâtre : « Sois bon, épargne ce qui a vie ! » Arrêtez-vous ici, longtemps : la plaine est si belle dans sa désolation sans nom et sous l'écrasement du soleil de midi :
Dans sdjlamme implacable, absorbe-toi sans fin Et retourne à pas lents vers les cités infimes...