‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 18 sur 157 · I. LE PONT D ATTOCK I Ç · texte numérisé non relu

I. LE PONT D ATTOCK I Ç

La cité est là : la grande mosquée d' A ureng- Zeb lève ses deux grands bras rouges sinistrement vers le ciel. Voici la Mosquée d'Or, d où Nadir Chah lança le massacre sur Delhi et s enfonça dans la prière en attendant la fin des cris; et tout près de là, le commissariat de police, où Hodson, de Hodson Horse, jeta à la populace, du haut de la charrette, la chair morte des trois fils de Tamerlan, pour que chacun pût se convaincre que tout était bien fini et que l'empire mogol était mort à tout jamais.

Les débris du fort où étincelaient le Trône d'Or et le Trône du Paon sont transformés en casernes. Le Divan public, où le grand Mogol recevait les ambassades de Jacques 1" et de Louis XIV, est une cantine, et le mur où s'appuyait le trône porte le prix des consommations.

O Aureng-Zeb! vous souvient-il des vers que, il y a deux siècles^ au bord de la Joumna, vous nraciez en lettres d'or sur le marbre du Divan Hass?

Si le paradis est sur terre^ cest ici! cest ici! cest ici!

En quittant Delhi, M. Macnab me dit:

« N oubliez pas le pont d*Attock! On dit que c'est là qu'Alexandre a passé Tlndus. Je n'en crois rien pour ma part, mais il n'importe ! Une légende vaut toujours un regard. »

Un instant à Amritsar, puisque c'est la Jérusalem des Sikhs, ce peuple de saints, dont la persécution fit un peuple de héros, la victoire, un peuple de bandits, et dont la paix britannique a fait un peuple de laboureurs et de soldats. N'attendez pas trop du fameux Temple d'Or dans le lac d'argent ; je crains bien que vous ne reveniez déçu de tout ce clinquant d opéra. Par bonheur, il y a toujours là des pèlerins qui viennent adorer le livre de Nanak et Tépée de Govind.

Regardez-les en bandes, avec leurs longues chevelures et leurs barbes longues, — parmi eux, les Akals bardés de fer, — se précipiter en fré-

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missant des prières le long de la chaussée du laCj à la suite du grand Sadhou qui brandie comme une croix l'étendard mystique 5 et vous comprendrez toute 1 épopée du passé, vous sentirez passer sur votre front le souffle des tempêtes d'hier et peut-être de celles de demain.

Le railway enjambe, sur des ponts de deux kilomètres, des rivières à sec qui, dans quatre mois, seront des océans 5 celle qui s'appelait la Sarasvati et que le siècle grossier appelle le Soutledj 5 leTchinab, sablonneux comme la mer; la Ravi cramoisie qui charrie le sable rouge des collines lointaines. Par instant, des deux côtés du railway, une flèche d'argent file en ligne droite, à perte de vue dans la plaine ; ce sont les fameux canaux qui, en quarante ans, ont fait du Penjab le pays le plus riche et le plus malsajn de rinde et y ont charrié les millions et la fièvre. Les fantômes de THimalaya et de Cachemire se dressent au Nord. La nuit tombe; un orage plane sur Ravul-Pindi, où le Vice-roi des Indes et rÉmir des Afghans ont tenu naguère leur stérile <( Camp du drap d'or », et d'où Zakhméy la chanson afghane, a pris son vol sur l'Indoustan. Un dialogue étrange se poursuit au ciel : de longs éclairs roses illuminent lentement l'horizon, comme un sourire ; des zigzags blancs

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furieux le déchirent en travers 5 les voix se perdent au lointain.

Le chemin de fer passe le pont d'Attock à minuit 5 malgré moi, je m'endormis vers dix heures. Le bruit sourd du train sur le pont de fer me réveilla ; j'entr ouvris des yeux troublés : c'était à ma gauche un filet d'argent, étroit comme la Seine au pont Marie, et un croissant qui ruisselait du ciel sur des roches bizarres et hautes. La lune tombait sur Notre-Dame, et j'entends passer sur le pont le pas serré des légions d'Alexandre,

Je revenais par la même route, six semaines plus tard. J'avais gardé le regret et l'espoir de cette vision d'un instant, et depuis des jours je rêvais au pont d'Attock. J'approchai, le cœur tremblant. C'était encore la nuit, mais la nuit couverte, sans lune, quelques étoiles, quelques éclairs dans des nuages noirs. J'étouffai un cri de dépit et fermai les yeux pour garder tout entière ma vision du 25* mars et ne les rouvris que bien loin de T Indus. Quand les choses que Ton aimait changent, il faut s éloigner en fermant les yeux, pour toujours les revoir telles qu'on les a vues dans les belles heures du passé.

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