II. PÉCHAWER
Roberts, qui s'en va voir à Landikot si les passes sont en bon état et si les Afridis sont à leur poste.
Par bonheur, TAnglais n'a pas beaucoup besoin de variété. Que faut-il pour passer la vie? Le polo j deux fois la semaine; de temps en temps, un gymkhana, et, tous les jours, une partie de cricket: ubi cricket, ibi patria. Soyez bien sûr que, dans tout cantonnement nouveau, le premier emplacement choisi n'est point celui de leglise, mais le cricket ground; et le chapelain lui-même, s'il descend au fond de sa conscience, reconnaîtra bien que l'on peut se passer à la rigueur, lui le premier, et d'église et de sermon et de chapelain, mais de cricket, jamais. A partir de cinq heures, les kacchéris * fermés, tout Péchawer arrive au Club : les officiers en mufti; le Député Commissaire qui vient de recevoir la djirga des Bounervals et de poser son ultimatum^; le Commissaire qui vient d'achever sa dépêche au Lieutenant Gouverneur; — « hors le blocus, point de salut; » — le magistrat assistant qui vient de requérir la corde contre le prince Afzal Khan 3, le juge d'assises qui se
'■ Bureaux.
* Voir la cinquième lettre.
> Voir la treizième lettre*
demande s'il l'accordera, ec Taimable docteur Fairland, lame et Tespric du club. Les robes roses et les robes blanches colorent le jardin, avec des essaims de bébés sortis tout vivants de lalbum de Kate Greenaway ; les équipages s'enfilent à la porte du club ; les sais en turban rouge retiennent les poneys qui piaffent. Le cricket achevé ou le lawn tennis y vous danserez, si le cceur vous en dit, en jaquette et en veston, jusqu'aux approches de huit heures, l'heure solennelle où il faut revêtir l'habit de cérémonie, pour aller dîner dans Fattitude noble que commande le repas du soir.
Le club est sur le éMall^ le « Rotten Row » de Péchawer. Une des avenues transversales s'appelle Saint-John-Wood ; vous cherchez involontairement autour de vous les voies familières de Maida-Vale ou de Regent's-Park, et ne rencontrez que les cimes de Bouner où fermente la conspiration wahabite'. A la bibliothèque du club, vous trouverez le dernier roman de Marion Crawford, la dernière invention du journal nommé Truth et la dernière grimace de Tunch. A cinq milles de là est une maison que Ton appelle « la dernière maison d'Asie », parce qu'au delà c'est la fin du monde, c'est la barbarie, l'inconnu,
» Voir la sixième lettre.
M. PÉCHAWER 2f
un chaos où apparaissent confusément des figures Gîuves d'Afghans, de Tartares et de Russes.
Péchawer- cantonnement n'a que quarante ans; il pourra disparaître, mais ne changera guère ; Péchawer-ville a deux mille ans. C'est une vieille personne qiîi a vu beaucoup de choses, mais qui, par malheur, a peu de mémoire.
Il y a vingc siècles, Péchawer prononçait son nom à la sanscrite, Tourouchapouray la ville de THomme-Dieu, c'est-à-dire du Bouddha. C'est aujourd'hui une des forteresses de l'Islam, c'était alors une des places saintes du Bouddhisme.
Parmi les rois tartares que l'on appelle les Indo- Scythes et qui, dans la dissolution de l'empire d'Alexandre, se. taillèrent un empire des deux côtés de rindus, il y en avait un, nommé Kanichka, qui tenait en profond mépris la religion nouvelle. Mais un jour qu'il poursuivait un lièvre
26 LETTRES SUR L*1NDE
dans le marais, le lièvre disparut et il aperçut un petit berger qui fabriquait un peut stoupa^ de Lois. « Que fais-tu là? » lui dit le roi. L'enfant répondit : « Il y a quatre cents ans, le Bouddha a prédit qu'il viendrait un grand roi qui -érigerait ici un grand jr(7w/7a sur ses reliques. L'heure est venue, et vous êtes le roi prédit. » L'enfant, à ces mots, disparut, et le mécréant, tout fier d'avoir été prédit par un Dieu, ouvrit son cœur à la foi et bâtit sur la place un stoupa colossal à cinq étages, qui couvrait dix boisseaux de reliques. Il ne reste pas une pierre du stoupa^ pas une dent ébréchée du Dieu 5 mais la place où il se dressait est encore sainte parmi les Hindous, si oublié que soit le Bouddha : c'est le Gor Khatriy ou «marché du Gourou», ainsi nommé d'un Gourou^ qui, dit-on, ayant plongé dans une fontaine voisine, reparut l'instant d'après à trois milles de là, dans l'étang qui est sur la route de Michni, et que l'on appelle le GouroukVigghi ou étang du Gourou. Chaque année, aux foires du mois de Baisakh, des milliers d'Hindous viennent là se baigner et gagner la vie éternelle. Il y a des gens, toujours prompts
ï Construction bouddhique en forme de dôme destinée à abriter des reliques.
* Gourou, docteur, maître spirituel*
PÉCHAWER 37
à exagérer, qui disent que le Gourou, après son plongeon, reparut, non pas à trois milles de là, mais à quinze cents milles, dans le Gange; mais la chose est peu vraisemblable, et les esprits modérés et de sens rassis s'en tiennent au Gourouk Digghi.
Le Bouddhisme à Péchawer mourut de sa mort naturelle, comme il fît dans tout le reste de rinde, et rentra dans le sein de l'Hindouisme. Puis, vers Tan ipoo, vint F Islam, et Péchawer vit passer tour à tour sous ses murs les Ghaznévides de Mahmoud, les Pathans des rois Gourides, les Mogôls de Baber. Au siècle dernier, elle se trouva au centre de Timmense empire afghan fondé par le génie d'Ahmed Chah le Dourani; dans la première partie de ce siècle, ce fut Tos que se disputaient la meute afghane et la meute sikhe; elle resta enfin à Rundjet Singh, le fantastique ami de Jacquemont, et des officiers français et italiens la fortifièrent à la Vauban. Dans le grand coup de filet de 1849, elle suivit le sort du Penjab et passa aux mains anglaises avec tout l'empire de^DhouHp Singh.
Toute cette histoire a laissé peu de trace dans la pierre, Péchawer n*a point de monuments : quelques mosquées récentes; une seule un peu ancienne, de trois siècles à peine. Mais
il en est une où le garivala^ vous conduit immédiatement, sans que vous le demandiez, ce qui ne laisse pas, d abord, de vous étonner un peu, car l'indigène de Péchawer n'aime pas conduire un Firanghi à la mosquée. Mais quand vous y regardez de plus près, vous voyez que les minarets ne sont pas faits pour le muezzin, et que les inscriptions en lettres arabes qui courent sur le fronton vous parlent du Christ. La mosquée est une église, c'est leglise de « Tous les Saints » de la mission anglicane. Jen sais qui aiment peu cette façon oblique d'attirer au Christ sous les couleurs d'Allah et de gagner les âmes en contrefaçon; il y a là comme une insulte à deux religions. A l'intérieur de l'église, la nef est pour les Européens, le transept de droite est pour les chrétiens indigènes; de cette façon, les deux castes de fidèles voient l'autel et le prêtre sans s'apercevoir les uns les autres; leurs regards et leurs prières ne courent point le risque de se heurter, et leurs âmes se rencontrent en Dieu, sans promiscuité sur la terre : car le Christ des temps passés a^ annoncé l'égalité de l'homme devant Dieu, mais non pas devant l'homme.
Pourtant, dans cette église étrange, il y a une pierre qui répare tout, sanctifie tout : c'est
ï Le cocher indigène.